Je ne dormis guère de la nuit, et dans un demi-sommeil je confondais
la guerre sacrée de l'indépendance et la perte définitive de
Nazzarena. Mon amour faisait partie de cette liberté que célébrait
grand-père et pour laquelle il avait pris un fusil. Au matin, j'étais
fermement résolu à ne pas me rendre au collège et à courir la suprême
chance d'assister au départ des forains. Les adieux de la veille
avaient été manqués: sans préparation, je n'avais rien trouvé à dire.
Non, non, cela ne pouvait finir ainsi.
Je prétextai donc un mal de tête, auquel on voulut bien croire. Je
compris qu'on me tenait pour ébranlé par la scène du Café des
Navigateurs. Et même tante Dine m'apporta en cachette un lait de poule
mousseux et digestif, favorable aux migraines, si savoureux que je
m'en délectai malgré mon chagrin, ce qui m'occasionna une humiliation
intérieure.
--Tu resteras au lit jusqu'à midi, conclut-elle en emportant la tasse.
Elle aussi, elle ajouta:
--Pauvre petit!
Ce qui lui retira immédiatement ma gratitude, car je n'entendais plus
désormais être traité en enfant, puisque j'aimais.
Dès qu'elle fut sortie, je m'habillai en hâte, mais non sans quelque
recherche, et grimpai dans la chambre de la tour, où grand-père
m'accueillit avec étonnement et avec des signes de plaisir.
--On t'as laissé monter? me demanda-t-il.
Pourquoi cette question? Je n'avais demandé la permission à personne.
Il se contenta de hausser les épaules, déjà revenu à sa philosophie.
--Oh! moi, ça m'est bien égal.
Des quatre fenêtres de la tour, on commandait tous les chemins. Mon
plan consistait à guetter de ce belvédère le défilé des roulottes.
Elles étaient chargées, elles avanceraient avec lenteur, je calculais
que j'aurais le temps de les rattraper. Par où s'en iraient-elles?
Aucun indice ne me renseignait. J'imaginais qu'elles prendraient la
route d'Italie, et je surveillai celle-là davantage. J'étais donc
installé devant une des croisées, a demi dissimulé par un meuble,
quand on frappa à la porte, et mon père entra. Je pensai qu'il venait
me chercher, et je sus immédiatement que, malgré mes résolutions, je
ne lui résisterais pas; il avait, comme la veille, son air calme
d'autorité souveraine et indiscutable. Absorbé par le but qu'il
poursuivait, il ne me vit pas et même, comme il marcha droit à grand-
père, il me tourna presque le dos. Jusqu'à mon intervention il devait
ignorer ma présence. Après un salut qui fut courtois et bref, il
montra le journal qu'il apportait, un journal du pays:
--Cette feuille annonce que vous vous présentez aux élections à la
tête de la liste de gauche: est-ce vrai, père?
Sous la forme interrogative de cette simple phrase, je devinais tout
un bouillonnement de colère qui se contenait encore. Au port de la
ville, un mur plat qui surplombait le lac était balayé des vagues les
jours de vent ou de tempête. Nous nous amusions quelquefois, mes
camarades et moi, à passer dessus, entre deux lames, au risque de
recevoir de l'écume ou des paquets d'eau. Mais, certains jours plus
mauvais, cette bravade devenait impossible. On disait alors du lac
soulevé qu'il fumait. J'eus la sensation que tout à l'heure, ainsi, la
route serait barrée.
Du dialogue qui suivit, comment aurai-je oublié un traître mot? Grand-
père, doucement et crânement ensemble, à son habitude (il détestait
les scènes et les évitait le plus souvent, mais la couardise d'un
Martinod n'était pas son fait), se contenta de répondre:
--Je suis libre, je pense.
--Personne n'est libre, reprit mon père avec une volonté de ne pas
hausser le ton qui m'impressionna jusqu'aux moelles. Nous dépendons
tous les uns des autres. Et vous n'ignorez pas que vous vous présentez
contre moi.
Cette fois la riposte de grand-père fut plus aigre: il ne céderait
pas, il se défendrait. Enfin!
--Je ne me présente contre personne, déclara-t-il, je me présente,
voilà tout. Et je n'empêche personne de se présenter. Je te le répète,
Michel: chacun est libre d'agir selon son bon plaisir.
Mon père, avec une éloquence qui peu à peu s'échauffait et qu'il
rompait alors, comme s'il était déterminé à ne pas se départir de la
forme la plus respectueuse et luttait sans cesse pour s'y maintenir
contre l'entraînement de sa parole, essaya de le convaincre par toute
une argumentation que même à distance je crois pouvoir résumer.
Pourquoi cette candidature de la dernière heure quand jamais grand-
père n'avait songé à jouer un rôle politique et quand il n'ignorait
point que son fils était le chef du parti conservateur? Comment n'y
pas reconnaître une manoeuvre de Martinod, trop heureux de venger son
soufflet et d'annoncer la désagrégation de la famille Rambert? Mais on
ne se laissait pas prendre au piège grossier d'un Martinod.
--Enfin, acheva-t-il, nous ne pouvons pas être candidats l'un contre
l'autre.
Le petit rire de grand-père accompagna sa réponse:
--Oh! oh! pourquoi pas? Ce sera nouveau et je n'y vois, pour ma part,
aucun inconvénient.
--Mais parce qu'une famille ne peut pas être divisée.
--Une famille, une famille, tu n'as que ce mot-là à la bouche. Les
individus comptent aussi, je suppose. Et d'ailleurs, pourquoi tes
convictions ne sont-elles pas les miennes, puisque tu es mon fils?
--Vous oubliez que mes convictions sont celles de tous les nôtres,
jusqu'à votre père.
--Oui, le pépiniériste. Tu oublies le soldat de l'Empereur...
--Il servait la France. La France passe première. Je n'admets pas les
émigrés.
--... Et ton grand-oncle Philippe Rambert, le sans-culotte?
--Ne parlons pas de luit: c'est notre honte. Toute famille a une
tradition. La nôtre, jusqu'à vous, était simple et belle: Dieu et le
Roi.
--Moi, la liberté me suffit. Je te laisse la tienne, laisse-moi la
mienne, une fois pour toutes.
--Mais je vous répète que la solidarité de notre nom et de notre race
vous oblige. Votre liberté n'est d'ailleurs qu'une chimère. Nous
sommes tous en état de dépendance. Me contraindrez-vous à vous
rappeler que cette dépendance, je l'ai acceptée avec toutes ses
charges? La maison même qui nous abrite et que j'ai sauvée est le
témoignage de notre durée et de notre unité sous le même toit.
Peu à peu, la conversation devenait une bataille. Mon père me semblait
si grand et si puissant que d'une chiquenaude il eût écrasé grand-
père, et pourtant grand-père lui tenait tête avec sa petite voix
pointue et un air crispé que je ne lui connaissais pas. De les voir
dressés l'un contre l'autre j'éprouvais de la peur et une horrible
gêne. Dans ma rébellion nouvelle contre l'autorité, je me sentais de
coeur avec grand-père. Cette liberté, dont on parlait pour l'attaquer
et la défendre, je lui donnais les traits de Nazzarena qui s'en
allait. Et il me parut que je commettrais une lâcheté comme, au Café
des Navigateurs, Martinod, quand il s'était découvert par ordre,
montrant sa face blême d'épouvante, si je n'intervenais pas en faveur
de mon compagnon, de mon camarade de promenades, de celui qui m'avait
transmis comme un radieux héritage --le seul dont il disposât --son
amour de la nature intacte, de la vie nomade, de l'indépendance qui
rejette fièrement toutes les règles, et peut-être le goût même de
l'amour qui, à lui seul, pouvait résumer tout cela. Je ne me
dissimulais pas les risques, je devinais la correction qui suivrait et
cependant je m'avançai, pareil à un petit martyr qui réclame le
supplice:
--Grand-père est libre, criai-je aussi fort que je pus.
Je crus avoir poussé un cri formidable, et c'est à peine si je
m'entendis moi-même. Je fus étonné et vexé de n'avoir pas fait plus de
bruit. J'en constatai néanmoins l'effet immédiat, qui suffit à ma
satisfaction et ne me rassura point. Mon père s'était brusquement
retourné, stupéfait de ma présence et de mon audace. Cette fois la
route était barrée, comme au bord du lac, les jours de tempête. Il
nous dévisagea tour à tour pour surprendre notre complicité, notre
entente. Devant lui, nous n'étions véritablement plus rien du tout. Sa
force pouvait nous briser tous les deux. Ses yeux déjà nous
foudroyaient. Sa voix retentirait sur nous comme un tonnerre. L'orage
qui s'amoncelait serait terrible.
Qu'attendait-il et pourquoi gardait-il le silence? Ce silence qui se
prolongeait devenait plus inquiétant, plus tragique. J'y écoutais ma
peur comme le tic-tac d'une horloge.
Mon père, ayant pris le temps de se ressaisir par un effort qui dut
être surhumain, se détourna de moi que son regard terrorisait pour
s'adresser à grand-père:
--C'est bien, dit-il avec une tranquillité et une douceur dont je fus
déconcerté, je ne suis plus candidat. Nous n'offrirons pas à la ville
le spectacle de nos divisions. Mais je me permettrai de vous donner un
conseil. Martinod, par mon désistement, obtient ce qu'il désire; il
ne poursuivait pas un autre but. Ne soyez pas plus longtemps
l'instrument de cet homme qui m'a bassement calomnié et renoncez de
votre côté à cette candidature dont vous n'avez que faire.
Grand-père, s'il fut surpris de ce revirement, ne le manifesta
d'aucune façon:
--Oh! tu as bien tort de te retirer. Tu aurais peut-être été élu, et
moi, ça m'est égal. Je tiens principalement à désavouer tes opinions
politiques. La famille ne nous commande pas nos idées.
Mon père dut hésiter une seconde à reprendre la discussion et il y
renonça définitivement. Il y renonçait parce qu'un autre sujet lui
tenait davantage au coeur:
--Laissons cela, déclara-t-il. Mais il s'est passé dans ma maison
quelque chose de plus grave encore et que je ne puis tolérer. Vous
m'avez pris cet enfant que je vous confiais.
Le débat changeait et j'en devenais l'objet tout d'un coup.
Instantanément je revis mon départ pour notre première promenade après
ma convalescence. Nous sommes tous les trois sur le pas de la porte.
Mon père joint ma main à celle de grand-père avec ces mots qui
m'étonnent: Voici mon fils. C'est l'avenir de la maison. Et grand-
père répond, en s'accompagnant de son rire: --Sois tranquille,
Michel, on ne te le prendra pas. Comment pouvait-on me prendre et que
signifiait ce propos?
--Quelle plaisanterie! répliquait déjà grand-père, je n'ai jamais rien
pris à personne. Et voilà que maintenant on m'accuse de voler les
enfants! Pourquoi pas de les manger?
Mais la moquerie ou l'ironie était une arme trop légère pour n'être
pas brisée dans l'attaque qui suivit. Aucun détail de cette scène ne
m'est sorti de la mémoire. Je les revois tous les deux, l'un fort et
coloré, en pleine vigueur et puissance, et cependant poussant une de
ces plaintes comme on en arrache aux arbres qu'on fend; l'autre si
vieux, ratatiné et délicat, et néanmoins insolent dans sa façon de se
dresser et de railler, --et moi, entre eux, comme l'enjeu de la partie
qui se jouait.
--Oui, reprenait mon père, je vous ai donné mon fils pour le guérir et
non pour le détourner. Vous-même, vous vous étiez engagé à ne rien
dire ni faire qui pût le mettre un jour en contradiction avec nos
traditions religieuses et familiales. Avez-vous tenu votre promesse?
Il y a quelque temps déjà que je soupçonnais le travail opéré dans
cette petite tête. J'en ai averti Valentine. Elle aussi, je m'en suis
rendu compte, redoutait ce malheur et, dans son respect pour vous,
craignait de vous attribuer à tort une mauvaise influence. Je ne sais
comment vous avez conquis cette cervelle d'enfant. Mais ce que je
n'ignore plus, c'est que vous avez conduit François au lieu même où
tous nos ennemis se rassemblent et abusent de votre faiblesse et de
votre générosité.
--Je ne te permets pas... voulut interrompre grand-père.
--De votre générosité, continua la voix plus ardemment, ou de la
mienne. Car j'ai reçu ce matin la carte à payer. Elle est chère.
Martinod a trouvé plaisant d'abreuver sa bande à mon compte.
--Qui t'a envoyé la note?
--Le patron du café. A qui voulez-vous qu'il l'envoie? Il est venu en
personne l'apporter, et, pour me convaincre, il s'est contenté
d'ajouter: «Le petit a consommé.» Mon fils en était comme mon père:
je suis responsable, car, moi, je crois à la solidarité de la famille.
J'ai payé pour Cassenave qui, dans son ivrognerie, porte déjà les
signes de la mort; pour Glus et Mérinos, pauvres ratés, incapables du
moindre travail; pour ce fainéant de Galurin et pour cette canaille
de Martinod. Payer n'est rien, et j'ai subi, vous le savez, de plus
rudes averses. Mais quelles erreurs avez-vous enseignées à ce petit?
Il faut maintenant que je les connaisse pour les extirper de son coeur
comme la mauvaise herbe du jardin. Où ira-t- il? Que fera-t-il dans la
vie avec cette utopie de la liberté que la réalité dément à toute
heure, sans les fortes disciplines de la maison, sans notre foi? Ce
qui soutient notre race, toutes les races, ne savez-vous pas que c'est
l'esprit de famille? La vie ne vous l'a- t-elle donc pas enseigné?
J'étais remué par l'accent de ces paroles. Sensible à la musique des
mots, je m'en emparais au passage, et c'est par eux qu'aujourd'hui je
remonte aisément aux idées qu'ils recouvraient et qui passaient alors
pardessus ma tête.
--Tu as fini? demanda grand-père avec une impertinence qui provoqua
mon admiration.
--Oui, j'ai fini. Et je m'excuse d'avoir élevé la voix devant cet
enfant. Qu'il sache au moins --vous pouvez en témoigner --que j'ai
toujours été un fils respectueux.
--Oh! tu as payé mes dettes. Et tu les paies encore.
--N'est-ce que cela? et n'avez-vous pas rencontré en toute occasion
l'appui de mon affection filiale?
--De ta protection.
--Ma protection ne s'est exercée que pour écarter ceux qui voulaient
votre ruine. Et ne comprenez-vous pas que c'est notre ruine future que
vous préparez en soustrayant ce garçon à mon autorité, en le désarmant
?
Grand père fit: oh! oh! et réclama son tour de parler:
--Mais quels reproches ai-je donc mérités? J'ai promené cet enfant qui
en avait besoin, je lui ai communiqué l'amour de la nature.
--Et non l'amour de la maison.
--Est-ce ma faute s'il préfère ma compagnie? Je ne cherche pas à
enseigner, moi. Je ne prêche pas, à tout bout de champ, l'ordre, la
tradition, les principes et la religion. J'ai seulement le respect de
la vie, de la liberté si tu préfères.
--Mais la liberté n'est pas la vie. Elle détruit tout ce qu'il faut
conserver.
--Oh! ne revenons pas sur cette discussion. Ce qui s'est passé pour
ton fils s'est passé pour le mien.
--Pour moi?
--Oui, pour toi. Quand tu étais petit, une autre influence s'est
substituée à la mienne. Le magistrat, le pépiniériste, l'homme des
roses...
--Votre père.
--Oui, t'a donné le goût des arbres taillés, des allées ratissées, des
lois divines et humaines, quoi!
--Pourquoi m'en vouloir de ressembler à notre race?
--Sous mes yeux, je t'ai vu changer. Sais-tu si je n'en ai pas
souffert, moi aussi?
--Oh! vous avez toujours été si détaché de moi et de...
Mon père n'acheva pas sa phrase et je ne l'achèverai pas aujourd'hui
davantage, bien que j'aie trop de crainte d'en deviner le sens. Le
respect qu'il a gardé, même à distance s'impose à moi. Tous deux
venaient de rouvrir une plaie secrète dont le sang n'était pas
entièrement tari. Ils restaient face à face, avec ce souvenir entre
eux, effrayés peut-être de ce qu'ils découvraient dans le passé et ne
voulaient pas approfondir devant moi, quand un secours inattendu leur
vint. Ma mère entra. Sans doute avait-elle de sa chambre entendu le
choc des voix et accourait-elle, tremblante, pour empêcher le conflit
de s'aggraver. Elle apportait la paix de la famille.
--Qu'y a-t-il? s'informa-t-elle avec douceur.
Déjà, par sa présence, elle les séparait, et j'eus l'impression que la
conversation n'offrirait plus d'intérêt pour personne.
--Je suis venu reprendre mon fils, déclara mon père.
Et grand-père m'abandonna:
--Reprends-le. Reprends-le.
On disposait de moi sans me consulter. Mais il ne put se tenir
d'ajouter, en manière de défi:
--Reprends-le si tu peux.
--Il ne faut pas l'écarter de Dieu, dit simplement ma mère qui se
rappelait notre messe manquée.
Et, comprenant que je n'étais pas à ma place, elle me poussa vers eux
comme un gage de réconciliation avec ces mots:
--Embrasse-les et descends vers tante Dine.
J'obéis. On m'accola négligemment ou à contre-coeur, et je m'élançai
dans l'escalier, sans savoir comment le rapprochement s'opéra. Je
pensais à Nazzarena qui partait. Un peu plus tard on m'appela dans le
jardin, mais je ne répondis pas.
Je courus jusqu'à la châtaigneraie qui bordait le domaine et je
grimpai sur le mur, à côté de la brèche qu'un des arbres avait jadis
ouverte rien que par la poussée de ses racines, et qu'on avait fermée
par une grille. De là, je dominais la route d'Italie. Il ne me restait
plus que cette chance: la troupe du cirque passerait-elle par là?
J'attendis assez longtemps, et ce ne fut pas en vain.
Les voici, les voici. D'abord les voitures qui portent la tente et les
bancs et tous les accessoires. Quels tristes chevaux les traînent! Je
cherche le coursier noir de Nazzarena, mais il ne se distingue pas des
autres haridelles. Puis ce sont les roulottes habitées. L'une ou
l'autre de leurs minces cheminées fume: on prépare le dîner pour la
route qui sera longue. Sur un balcon d'arrière, à côté de la perruche
que je connais bien, une vieille peigne les cheveux noirs d'une
fillette. Je cherche, je cherche de tous mes yeux les cheveux blonds
de mon amie.
Ah! je la vois enfin. C'est elle, là, sans chapeau, c'est son visage
uni et son teint doré. Elle conduit elle-même une des guimbardes. On
lui a confié une mission d'importance. Elle tient son fouet tout droit
en l'air, mais elle aime trop les bêtes pour les frapper. Elle
redresse le buste, elle porte fièrement la tête. Comme son cou est
bien dégagé! Pourquoi ne l'avais-je pas remarqué encore? Je ne l'ai
pour ainsi dire jamais vue: je veux la voir, je veux la voir. Quand
elle sort de l'ombre que verse le châtaignier, le soleil nimbe d'or la
chevelure qui frise et qui semble se mêler au jour sans qu'on sache où
ses boucles commencent, où le jour finit. A côté d'elle, sur le siège,
un jeune garçon est assis. Ils causent ensemble, ils rient ensemble.
Elle a montré ses dents blanches. Ses dents blanches, je les ai vues,
mais son regard, son regard doré ne se tournera-t-il pas vers moi?
Nazzarena, Nazzarena, ne devinez-vous pas que je suis là, tout près de
vous, perché sur le mur, sur ce mur au-dessus de vous?...
Elle rit, elle passe, elle a passé. La toiture de la roulotte me la
cache maintenant. Je ne l'ai pas appelée, elle ne m'a pas regardé.
Est-il possible que je ne voie plus son visage, ni ses yeux, ni son
teint doré? Est-il possible qu'un événement si considérable n'ait duré
que cette toute petite minute?
Mon coeur éclate dans ma poitrine, et je reste là sans bouger.
Pourquoi ne pas sauter du mur sur la route, pourquoi ne pas courir
après elle? Suis-je donc cloué à mon poste? Maintenant je sais qu'elle
est perdue pour moi, maintenant je sais qu'elle a toujours été perdue
pour moi. Comme ce berger qui menait son troupeau à la montagne et qui
d'un mot jeté au passage m'enseigna jadis le désir, ne m'a-t- elle
pas, rien qu'en s'en allant, appris la douleur des séparations
d'amour? La douleur des séparations d'amour s'est fixée pour moi dans
cette image: un petit garçon à cheval sur le mur de son héritage, et
une petite fille qui, dans la lumière du matin, s'en va sur la route,
qui s'en va sans se retourner...
Que nous tenons à nos souvenirs! Plus tard, quand je suis devenu le
maître, le fermier est venu me demander l'autorisation d'abattre cet
arbre qui la recouvrit de son ombre une dernière fois. «Monsieur, me
disait-il pour me convaincre, il a de la roulure, il est tout pourri
en dedans, il ne donne plus de fruits, il perd de son prix tous les
jours, et bientôt il se vendra pour rien.» Je résistais à ses assauts
et j'alléguais des raisons vagues. Comment faire entendre à un honnête
fermier qu'on veut conserver un châtaignier mort rien que parce qu'une
bohémienne a passé dessous, il y a tant d'années qu'on n'ose plus les
compter? S'il est des choses inexplicables, celles-là sûrement en est
une.
Mon homme n'a pas lâché prise. Ces paysans sont obstinés. «Monsieur,
monsieur, un de ces quatre matins, il écrasera le mur en tombant.» Et
je pense qu'un mur se remplace. «Monsieur, monsieur, un de ces quatre
matins, il écrasera un passant.» Ça, c'est plus grave. Un passant ne
se remplace pas. Allons, soyons raisonnable. Il n'écrasera donc en
tombant que mon coeur.
J'ai donné l'ordre d'abattre le témoin de mon premier chagrin d'amour.
Je me suis penché sur le trou que ses racines arrachées ont creusé
dans la terre, et je ne me suis pas étonné de tant de place qu'il
occupait. Maintenant le mur reconstruit a bouché la brèche et je me
sens plus enfermé dans mon enclos. A mesure qu'on avance dans la vie,
il semble que ce mur d'enceinte se resserre.
La nature change avant nous. La nature meurt avant nous. Nous perdons
peu à peu tout ce qui donnait un visage au passé. Aucun témoin ne
garantit plus la vérité de nos souvenirs. D'autres ombres que celles
des arbres peu à peu descendent sur nous. Et l'on a de la peine à
croire qu'on a été, comme tout le monde fut peut-être un jour, un
enfant à califourchon sur un mur, ne sachant pas s'il sautera dehors
vers la vie libre, vers la jeune fille qui rit, vers l'amour, ou s'il
rentrera, bien sagement, à la maison...