MA TRAHISON

Les jours qui suivirent, à cause de ce toujours qui chantait dans ma

poitrine, furent à la fois délicieux et acides comme ces fruits que je

cueillais trop tôt dans le jardin. J'étais sûr de l'avenir et même de

l'éternité. Je goûtais la plénitude de la tendresse qui ne cherche

rien encore au delà d'elle-même. Car le trouble léger que j'avais

ressenti au contact de la joue de Nazzarena poussée contre la mienne

en manière de jeu s'était bientôt dissipé. Il ne manquait

véritablement à mon bonheur que de ne pas voir mon amie; avec nos

rencontres commençait mon embarras. Si du moins je n'avais pas été

forcé de lui adresser la parole! Je n'aurais pu supporter de

l'embrasser et jamais je ne lui ai touché la main. Chacun de nous --

j'y pense maintenant --croyait peut-être à la supériorité de l'autre,

elle pour la solidité de la maison, et moi pour son cheval, sa robe

d'or, son talent d'écuyère, sa vie nomade et je ne sais quoi encore

qui lui venait de l'amour. Bientôt elle admit que la partie n'était

pas égale: elle paraissait en public et recevait les

applaudissements, je n'étais qu'un spectateur.

Consciente de sa domination, elle ne craignit plus de m'asservir. Il

lui arrivait de me réclamer de menus services, tels que lui acheter en

ville un dé à coudre ou du fil d'or et des aiguilles pour repriser sa

toilette de cérémonie, et je rougissais dans les magasins en demandant

ces objets qui sont en usage chez les filles et non chez les garçons.

S'il fallait fournir des explications complémentaires, je ne savais où

me cacher. Elle me fit peler des pommes de terre en sa compagnie et

jouit de ma gêne, ayant surpris les regards furtifs que je coulais du

côté de la place et m'enlevant du coup tout le bénéfice de mon

héroïsme:

--Rassurez-vous, mon petit homme, il ne passe personne.

Quotidiennement, le matin ou le soir, je m'arrangeais pour revenir du

collège par cette place du Marché qu'elle habitait. A quelles ruses

avais-je recours pour dépister les soupçons? Quelquefois mes parents

venaient me chercher, ou bien ils se contentaient, le parcours n'étant

pas long, de faire quelques pas à ma rencontre. Comment ai-je réussi à

ne pas leur donner l'éveil? L'un ou l'autre de mes camarades, ayant

surpris mon manège, entreprit de me blaguer. L'intervention de Fernand

de Montraut m'évita le désagrément des brimades. Comme on lui

objectait que je refusais de parler de la petite écuyère, il déclara

mon silence chevaleresque, et cette opinion d'un juge aussi autorisé

m'inspira beaucoup d'orgueil.

Le même jeune homme basané qui avait joint nos têtes avec ses mains,

me retrouvant un jour en conversation avec Nazzarena, lui baragouina

de nouveau une phrase dans leur jargon en me désignant du doigt, et

tous deux éclatèrent de rire. Moi, j'aurais pleuré.

Cependant cette passion, plus grande que moi, et trop lourde pour mes

quatorze ans, m'isolait peu à peu, me séparait de ma famille à mon

insu. J'oubliais les élections, et l'article du journal, et la gifle

de Martinod qui n'avait pas eu de suites immédiates comme le redoutait

ma mère. Tandis que j'aurais volontiers pris grand-père pour

confident, à cause de nos visites au pavillon et aussi de la dame en

blanc dont le souvenir, un peu incertain jusqu'alors, se fixait

définitivement en moi. Je respirais sur moi, comme un bouquet de

fleurs fraîches, le romanesque de nos promenades passées.

Mystérieusement leur charme opérait: ne leur devais-je pas l'émoi

précoce de ma sensibilité exaltée? Sans elles je n'eusse peut-être

songé qu'à jouer quelques bonnes farces à mes professeurs. Tout au

plus aurais-je soupiré ces premiers soirs de printemps, sans savoir

pourquoi.

Une après-midi de jeudi, --le jeudi nous avions congé, --comme je

m'étais échappé, non sans peine, afin d'assister aux jeux du cirque et

de guetter ensuite ma cavalière qui, cette fois-là, ne daigna pas

s'occuper de moi, ne sachant comment rentrer sans éveiller

l'attention, je m'avisai d'aller rejoindre grand-père au Café des

Navigateurs où j'avais quelque chance de le rencontrer. La discussion

qu'il avait soutenue contre mon père à ce sujet m'était déjà sortie de

la tête et je ne pensais qu'à me tirer d'affaire, non à Martinod et à

ses acolytes. J'entr'ouvris la porte avec un battement de coeur: pour

la première fois je pénétrais, seul, dans un pareil lieu. Grand-père

était là: j'étais sauvé. Du moment que je regagnerais le logis sous

sa protection, personne ne m'interrogerait, et mon absence se

justifierait d'elle-même.

Je m'assis dans un coin, attendant le signal du départ. Martinod, près

de moi, causait avec le patron de l'établissement que je connaissais,

car il se mêlait familièrement aux consommateurs et même, dans ses

jours d'humeur prodigue, leur offrait des tournées.

--Vous comprenez, expliquait celui-ci d'une voix larmoyante, c'est une

note de plusieurs années.

--Présentez-la au fils, conseillait Martinod.

--Ça ne le regarde pas.

--Eh! vous verrez qu'il la paiera. Je vous le garantis. C'est un bon

tour à lui jouer pour les élections. Et d'ailleurs, le petit a

consommé.

De qui s'agissait-il? je n'y pris pas garde. Tout à coup Martinod me

dévisagea, et sous son regard je me souvins instantanément du soufflet

qu'il avait reçu. J'éprouvai même un vague remords de me trouver là en

sa compagnie, mais grand-père continuait bien de le fréquenter. Après

tout, cette gifle, il l'avait reçue et non pas donnée. Et le voilà qui

lève les bras au ciel, comme si l'on avait commis à mon égard un crime

impardonnable:

--Cet enfant qui n'a rien à boire!

Jamais je n'aurais cru à tant de sollicitude. Dès longtemps on me

négligeait et même, sans la passion qui m'absorbait et m'inclinait aux

privations par goût de souffrir, j'eusse remarqué la pénurie des

verres de sirop. Aussitôt on répare l'oubli, on apporte devant moi le

matériel réservé aux hommes mûrs: solennellement on m'offrira une

verte, oh! une verte mitigée, noyée, inoffensive. Martinod déclare:

--Je la lui composerai moi-même.

--Je compte sur vous, précise grand-père désintéressé qui s'exalte

avec Glus sur l'andante de la deuxième sonate de Bach pour piano et

violon. Et pas de plaisanterie!

--Père Rambert, ne vous frappez pas.

Décidément, ce Martinod est bon garçon, complaisant et pas

susceptible. Sa joue est peut-être encore chaude et il me soigne comme

son propre moutard. Il ne compose pas la mixture de la même façon que

grand-père. Les morceaux de sucre superposés ont fondu: on peut

maintenant verser l'absinthe. Mazette! c'est qu'il me traite

sérieusement, et non pas en bébé gorgé de lait! Quelle jolie couleur

trouble! Ce breuvage doit être extraordinaire. Je le goûte et le

déclare aussitôt délicieux, sans bien savoir, pour mieux jouer mon

rôle, ce qui me vaut les suffrages de Cassenave et de Galurin.

--C'est la première, déclarent-ils, ce ne sera pas la dernière.

Je suis presque l'objet d'une ovation, et par gratitude je tourne vers

Martinod un oeil humide. Mais pourquoi me considère-t-il en silence,

avec cet air apitoyé? Ai-je donc une mine de papier mâché? Enfin il se

penche vers moi et murmure à mon oreille ces simples mots qui achèvent

de m'inquiéter:

--Pauvre petit!

Pourquoi diable m'appelle-t-il pauvre petit? Suis-je donc malheureux à

ce point? Sans doute il y a Nazzarena que je n'ai pas réussi à

rejoindre de tout le jour. Oui, évidemment, je suis malheureux,

puisque tout le monde le remarque. Seulement, on a tort de le

remarquer. C'est un secret caché au fond de mon coeur, et personne n'a

le droit de m'en parler, fût-ce pour me plaindre et m'adresser des

consolations. Aussitôt je montre un visage rébarbatif, destiné à

décourager les sympathies. Mais je ne puis soutenir cette attitude.

Depuis que j'ai vidé mon verre, je sens sur mes yeux comme un voile

et, dans tout mon corps, une chaleur, une torpeur amollissante et

comme un besoin d'affection et de confiance. D'ailleurs, je me suis

mépris sur les intentions de Martinod. Il ne songe pas à mon amour ou

ne sait rien de lui, et, sans crainte de me déjuger, maintenant je

regrette de ne pas lui entendre prononcer le nom de Nazzarena. Il me

fascine du regard, comme le serpent de mon histoire naturelle devait

fasciner les oiseaux, et, de sa voix aux inflexions caressantes,

insinuantes, câlines, il me donne à comprendre que dans ma famille je

suis méconnu. A mots couverts, avec toutes sortes de circonlocutions,

d'hésitations, de réticences, il me révèle la préférence de mon père

pour un de mes frères aînés. Lequel? Etienne ou Bernard? A distance,

je ne me rappelle plus celui qu'il me désigna. Bernard à cause de sa

tournure militaire, de sa démarche décidée, de sa gaîté, de son élan

et de la ressemblance? Etienne pour sa nature égale et fine, pour ses

bonnes notes, pour son application, pour ses distractions aussi? Ma

foi, je ne puis aujourd'hui trancher la question. Mes parents nous

traitaient sans aucune différence et chacun était l'objet d'une

attention spéciale où il était libre de voir une faveur. Pourtant, je

n'hésitai pas à croire cet étranger qui ne nous connaissait pas, qui

n'avais jamais mis les pieds à la maison, et dont je n'ignorais pas

que mon père venait de châtier les perfides manoeuvres.

Oui, j'étais méconnu dans ma famille. D'imperceptibles témoignages

sortirent de l'ombre, grossirent comme des nuages que le vent

rapproche. Sans cesse mon père nous entretenait des absents, et quand

il recevait de leurs nouvelles, il rayonnait. Leurs bulletins étaient

des bulletins de victoire. Il portait sur son front l'orgueil

paternel. Moi seul, j'étais tenu à l'écart systématiquement. Je ne

comptais pas. Avec quelle dureté, l'autre semaine, il m'avait crié:

va-t'en! Savait-il que je fréquentais le cirque malgré sa défense et

que je pelais des pommes de terre sur la place publique? Si Bernard ou

Etienne avaient été les coupables, il serait parvenu à le savoir et

les aurait grondés, tandis qu'on m'accueillait avec un mépris

outrageant. Moi qui portais le poids d'un si bel amour, je ne

récoltais que des humiliations et des avanies. Surtout, surtout mon

père ne m'aimait pas, je n'étais aimé de personne. Tout me

prédisposait à le croire, puisque de tout le jour je n'avais pas

rencontré Nazzarena. Il n'y avait que grand-père, et grand-père

s'absorbait dans ses conversations, dans sa musique, dans la fumée de

sa pipe, dans son télescope et ses almanachs. Je l'implorai du regard

: maintenant il s'enflammait avec Glus sur un quintette de Schumann.

Le monde n'existait pas pour lui à cette heure: de l'existence du

monde j'aurais consenti à me passer, pourvu qu'il s'occupât de moi.

J'eus la sensation horrible que j'étais abandonné de tous, et que cet

homme qui me glissait de tout près, d'une voix émue et compatissante,

ses condoléances, venait de m'annoncer un malheur irréparable.

J'aurais voulu pleurer, et à cause de tant de visages curieux, je

retins mes larmes. Mais, sur la banquette de ce café, je connus la

tristesse d'être incompris, la solitude au milieu de la foule, le

désespoir. Une vie se compose de beaucoup de chagrins: en ai-je

éprouvé de plus intenses que ce désespoir imaginaire?

Ainsi, désarmé par la tendresse même qui mettait à vif ma sensibilité,

et fasciné par le serpent, j'entrai, sans le savoir, dans le complot

qui se machinait contre mon père. Parvenu à son but, plus facilement

peut-être qu'il n'eût supposé, --car il ignorait qu'il avait l'amour

pour allié, --Martinod répéta d'une voix à fendre l'âme:

--Pauvre petit!

Mes sanglots contenus me suffoquaient. Il pouvait triompher tout haut

: il avait réussi au delà de ses espérances, la semence de ses

suggestions devait lever plus tard et produire ses fruits empoisonnés.

Mais ne jouait-il pas sur le velours? J'avais trop de candeur encore

pour me douter que la haine sait flatter et sourire, prendre un visage

aimable, protester de sa sympathie ou de sa pitié et serrer ses

phrases comme des liens autour de celui qu'elle veut immobiliser.

Cette haine-là, qui s'adresse, la bouche en coeur, aux amis, aux

parents de l'homme qu'elle poursuit et qu'elle atteindra plus sûrement

par ricochet, plus tard même on ne saura pas toujours la dénoncer. Il

n'y a plus guère de sentinelles, comme tante Dine, pour veiller sur

l'arche sainte de la famille.

Il était dit que les circonstances favorisaient le plan de Martinod.

Un dimanche après midi, comme je flânais à la fenêtre au lieu de

terminer un devoir, --c'était dans la chambre de la tour où je

m'installais volontiers, mais grand-père était absent, --quel

spectacle tout à coup me frappa d'étonnement et même d'épouvante! La

troupe du cirque envahissait notre jardin. Elle avait franchi la

grille qui, sans doute, malgré la vigilance de tante Dine, était

demeurée ouverte à cause des allées et venues plus fréquentes un jour

de fête. Elle débordait sur les pelouses, elle piétinait les plates

bandes sans vergogne. Il y avait des femmes toutes dépenaillées, qui

portaient des enfants dans les bras, il y avait les deux clowns que

j'avais fini par identifier, il y avait la vieille danseuse de corde

aux cheveux gris, et il y avait --ô douleur! --Nazzarena elle-même,

Nazzarena sans chapeau, mal peignée et débraillée. Pour la première

fois, je remarquai sa misère. Chez nous, dans l'allée bien ratissée,

on l'eût prise pour une pauvre fille de la campagne.

Muet de stupeur, je n'osais ni me cacher ni me pencher au dehors. La

peur de ce qui arriverait infailliblement me paralysait. Mais pourquoi

étaient-ils venus? que demandaient-ils? quel mauvais vent les amenait?

Notre jardin ne pouvait convenir à des roulants, à des bohémiens, à

des gens qui ne connaissent la terre que pour marcher dessus. Encore

si c'était le jardin d'autrefois où la mauvaise herbe poussait à

l'aventure et qu'on ne taillait ni n'arrosait jamais! Encore si grand-

père avait été là pour recevoir ces hôtes suspects! Nazzarena,

Nazzarena, retournez vite à votre roulotte et à la tente blanche où

vous régnez! Ici, je vous jure que ce n'est pas votre place.

Véritablement j'endurais le martyre à les voir s'ébattre sans retenue

sur notre gazon et nos corbeilles. J'aurais du moins voulu crier, les

prévenir, et je ne pouvais pas. A cette fenêtre ouverte je me sentais

prisonnier. Et dans une détresse infinie, je mesurais la distance qui

séparait de la maison mon amour.

Déjà l'un des clowns sonnait à la porte. Mon Dieu! qu'allait-il se

passer? A peine avait-on commencé de parlementer avec Mariette dont je

savais pourtant l'humeur peu accommodante, que se produisit la

catastrophe. Tante Dine accourut à la rescousse et fit tête à la

troupe entière de la belle façon. Distinctement, ce dialogue monta

jusqu'à ma croisée:

--Qu'est-ce que vous voulez, vous autres?

Une voix gazouillante répondit:

--C'est bien ici la maison au père Rambert?

--Que lui voulez-vous, au père Rambert? Passez votre chemin. Allez-

vous en.

Abominable injustice! Les mendiants de la ville recevaient bon

accueil, ils avaient même leur jour comme les dames de la société, et

la Zize Million qui était folle, et cet ivrogne de Oui-oui touchaient

des rentes à la porte. Alors, pourquoi ne pas attendre que ces

honorables acrobates s'expliquassent? Tante Dine, pourtant charitable

et toujours prête à porter secours, les expulsait avec violence, rien

que pour leur qualité d'étrangers. Ignominieusement chassés, ils se

révoltèrent et criblèrent d'invectives leur persécutrice qui, je dois

en convenir, ne fut pas en reste. Cela fit un boucan infernal. La

danseuse de corde surtout glapissait et se tapait les cuisses. Cette

fois, je me décidai à intervenir en faveur de mes amis, des amis de

Nazzarena. Soudain, au moment où j'allais quitter mon observatoire

pour voler au combat, mon père, sans doute attiré par le tumulte,

apparut sur le seuil. Il ne daigna même pas ouvrir la bouche. D'un

seul geste, mais quel geste catégorique! il montra le portail, et

toute la bande rugissante recula, s'entassa entre les deux colonnes

qui soutenaient la grille et s'enfuit. Ce fut immédiat et

extraordinaire.

Je fus outré d'une si rapide et si complète débâcle. Moi seul,

puisqu'il en était ainsi, je résisterais à cette autorité que nul ne

bravait en face. Et dans mon enthousiasme enfin retrouvé, je me

précipitai dans l'escalier et dégringolai les marches quatre à quatre,

au risque de me carabosser, pour rejoindre mon cher amour.

--Où vas-tu? me dit mon père qui n'avait pas encore quitté son poste

et me barrait la route.

Je gardai le silence. Déjà mon exaltation tombait.

--Remonte au plus vite, acheva-t-il, je te défends de sortir.

Sans broncher, mais gonflé de colère et me rongeant les poings, je

repris l'escalier. Personne donc ne lui résisterait jamais? Comme les

autres j'étais vaincu immédiatement, subjugué, médusé, rien que pour

l'avoir affronté. On croit qu'il est facile de se révolter contre le

pouvoir: j'apprenais que cela dépend des gouvernements. Et je

ressassai et remâchai les insinuations de Martinod dont je constatais

la sincérité. Celui-là voyait clair, celui-là se révélait un véritable

ami.

Cependant je ne cédai qu'en apparence. A peine avais-je réintégré la

tour que je guettai sournoisement le bruit des portes. Lorsque je fus

assuré que mon père avait regagné son cabinet et que la voie était

libre, je redescendis à pas de loup et me glissai hors de la maison.

La grille franchie, animé d'un courage nouveau, je respirai mieux et

me redressai. Cette fois, il ne s'agissait plus de biaiser, de ruser,

de donner le change aux promeneurs. Je courus tout droit à la place du

Marché. Devant la foule des dimanches qui s'amusait du déménagement,

les bohémiens roulaient les toiles de la tente, empilaient les bancs

les uns sur les autres. J'augurai mal de cette levée de camp. Enfin

j'aperçus Nazzarena qui ramassait des ustensiles épars. L'heure

n'était plus à la timidité, mais aux résolutions héroïques. Devant

tant de spectateurs, dont un grand nombre, sans doute, connaissait le

petit Rambert, tel un chevalier de mes ballades, je m'élançai vers mon

amie. Quand elle m'aperçut, elle me jeta un regard navré.

--On nous a chassés de chez vous, m'expliqua-t-elle avant que j'eusse

parlé.

Que répondre à cette douloureuse constatation? Sans doute elle me

rangeait parmi ses persécuteurs.

--Ce n'est pas moi, criai-je pour me séparer des miens sans retard.

--Oh! reprit-elle avec philosophie, c'est bien sûr que ce n'est pas

vous. Vous êtes trop petit. On allait prévenir votre grand-papa qu'on

s'en va demain. Demain matin.

--Demain! répétai-je, comme si je n'avais pas entendu ou pas compris.

--Oui, demain. Vous voyez bien. On charge le matériel sur les

voitures. Les frères Marinetti nous ont lâchés: point de matinée

aujourd'hui, une belle recette perdue.

A ma profonde surprise, elle ne m'en voulait pas de son expulsion et

même, jusque dans mon chagrin, je remarquai l'interversion inopinée

des rôles: elle me témoignait une considération nouvelle et je

prenais un vague petit air protecteur. A mon insu le prestige de la

force opérait. Aussi ne me proposa-t-elle pas de l'aider quand, la

veille encore, elle n'y eût pas manqué.

Une des mégères sortit de la plus prochaine roulotte sa longue tête

jaune et l'accusa de perdre son temps.

--On m'appelle, m'avertit Nazzarena. Ce qu'il y a d'ouvrage pour un

départ! Adieu, adieu, mon petit amoureux, je te souhaite une autre

bonne amie. Tu es zentil, tu la trouveras.

Elle ne me tendit pas la main, et peut-être n'osa-t-elle pas, à cause

du respect qui lui était venu depuis qu'elle avait vu la maison. Et

moi, je ne trouvais rien à lui répondre. Niaisement je souris à ses

étranges voeux qui me paraissaient abominables et sacrilèges, et le

tutoiement qu'elle avait employé me fut en même temps doux comme une

caresse. Son départ m'atterrait. Son départ me coupait bras et jambes

et me vidait la cervelle. Je restais là, comme un paquet. Pour moi, le

temps ni le lieu ne comptaient plus: elle partait. Je l'aperçus qui,

plus loin, portait péniblement le harnachement de son cheval. Elle

m'adressa un petit signe avant de disparaître derrière une des

guimbardes. J'eus la sensation qu'elle était déjà loin de moi, et je

réussis à m'en aller.

Où irais-je? Confondant la dureté de ma famille et l'exil de

Nazzarena, je ne songeais pas à rentrer chez nous. Quel appui, quelle

consolation y aurais-je rencontrés? Mon père m'avait défendu de sortir

: je pouvais préjuger l'accueil qui m'attendrait. J'errai dans la rue,

parmi les promeneurs endimanchés, heurtant dans ma distraction l'un ou

l'autre qui me traitait de maladroit ou de malotru, ce qui m'était

presque agréable, tant j'avais besoin de changer le cours de ma peine.

D'un pas automatique, et sans être le maître de ma direction, je

parvins au Café des Navigateurs. Grand-père me comprendrait, grand-

père me représentait le salut auquel ce cher Martinod collaborerait.

La salle était bondée, et tout de suite cette atmosphère de tabac et

d'anis, ce bruit de paroles, ce mouvement, cette agitation me

réconfortèrent. Je perdis la notion directe de ma douleur, et même je

perçus distinctement qu'il se passait quelque chose d'anormal et de

solennel. Une décision de premier ordre avait été prise et, à la façon

dont on en parlait, je devinai que c'était là un de ces événements

historiques que plus tard l'on apprend en classe. Grand-père était

l'objet de mille témoignages d'honneur et de sympathie. On

l'entourait, on le félicitait, on lui prenait les mains, bien qu'il

résistât. Et, suprême faveur, on apporta du champagne. Du champagne,

un jour comme celui-là! Je commençai d'en être écoeuré, d'autant plus

qu'on ne m'avait point donné de verre.

--Une coupe, --ordonna Martinod, ce cher Martinod qui décidément me

comblait, --une coupe au miochard.

Et il leva la sienne en l'air, d'un geste large en proclamant:

--A l'élection du père Rambert! à la victoire de la République!

--Bravo! approuva le fidèle Galurin.

Glus et Mérinos s'épanouissaient de bonheur: sans doute ils voyaient

s'ouvrir l'ère de la Beauté dont ils s'étaient entretenus devant moi

si souvent. Quant à Cassenave, il supportait des deux mains le poids

de sa tête, et, les yeux vagues, fixait peut-être quelque vision. La

servante inclinant la bouteille sur son verre, il dut imaginer que

l'une des belles dames en robe Empire qui descendaient par le plafond

de sa mansarde pour lui donner à boire lui rendait publiquement visite

:

--Ziou, fit-il en se redressant.

Et devant la mousse qui montait, suivie du vin d'or, il fut pris d'un

frisson convulsif. Ses mains tremblantes ne réussirent pas à atteindre

la coupe, et il hoquetait de convoitise et d'impuissance.

Grand-père, seul, manquait d'entrain et même de gaieté. Sa mauvaise

humeur était évidente. Il ne tenait point à la popularité, ni aux

acclamations. Tout ce monde qui ouvrait la bouche pour boire ou pour

crier le gênait, l'énervait, et je crois qu'il eût préféré se trouver

ailleurs, à la campagne par exemple, à manger des fraises arrosées de

crème de lait. Cependant on le contraignait à céder à l'enthousiasme

général.

--Après tout, peut-être bien, concédait-il. Surtout pas de tyrans. La

liberté.

Oh! non, pas de tyrans! Et je revis instantanément mon père, sur le

seuil de la porte, chassant de son bras tendu ces pauvres diables de

bohémiens. Et, par manière de protestation, je vidai ma coupe.

A ce moment précis, --je n'oublierai de ma vie ce spectacle, --mon

père, fait inouï, entra au Café des Navigateurs. Je tournais le dos à

la porte: par conséquent je ne pouvais l'apercevoir que dans la

glace. Or, ce fut le visage de Martinod qui me signala sa présence.

Martinod, tout à coup, devint blême, et la main qui tenait le verre

trembla comme celle de Cassenave, de sorte qu'un peu de champagne en

gicla. Déjà mon père, devant qui l'on s'écartait rapidement comme

devant un personnage d'importance ou comme si l'on avait peur de lui,

atteignait notre table. Il ôta son chapeau, et dit très poliment:

--Je vous salue, messieurs, je viens chercher mon fils.

Personne ne souffla mot. Il se fit un grand silence, non seulement

dans notre groupe, mais dans toute la salle attentive à cet incident.

L'apparition de Nazzarena sur son cheval noir dans le cirque ne

provoquait même pas tant de curiosité. On n'entendit qu'une

exclamation: oh! poussée par le patron qui, la serviette en main,

s'immobilisait devant son comptoir. Le premier, grand-père se remit et

répondit avec calme, presque avec impertinence:

--Bonjour, Michel. Veux-tu prendre quelque chose avec nous?

Cette offre fut accueillie dans l'assistance par de petits rires

narquois et les langues se délièrent. Mais la diversion ne dura pas.

Déjà mon père reprenait:

--Merci. Je viens chercher mon fils. Il est bientôt l'heure du dîner

et nous vous attendons tous les deux.

Par là, il invitait grand-père à se retirer avec nous. Comprenant que

son invitation n'était pas agréée, il toisa Martinod qui, pour

afficher son courage, ricanait maintenant:

--Dites donc, monsieur Martinod, puisque je me suis découvert, je vous

prie de vous découvrir.

C'était vrai que Martinod gardait son chapeau sur la tête, mais je

savais que c'était l'usage au café. Loin d'obtempérer à cet ordre, --

à cause du ton, personne ne s'y trompa malgré le je vous prie, --il

s'empressa d'enfoncer davantage son couvre-chef. La salle entière

intéressée et captivée, suivait les phases du dialogue, et dans un

coin un loustic lança:

--Saluera. Saluera pas.

Mon père s'avança et il me parut comparable à un géant. Seul contre

tous, c'était lui qui répandait la crainte. De sa voix nette que je

connaissais bien, qui remuait Tem Bossette au fond de la vigne et

rassemblait la maisonnée en un instant, il articula:

--Voulez-vous que je fasse sauter votre chapeau avec ma canne,

monsieur Martinod? Car ma main ne peut plus vous toucher.

Cette fois, on cessa de plaisanter. Le cas devenait tragique: on

aurait entendu tisser une araignée. Grand-père sauva la situation:

--Allons, Martinod, dit-il: il faut être poli.

--Père Rambert, c'est bien pour vous, concéda Martinod.

Tout de même il se découvrit. On vit mieux sa figure exsangue et sur

sa défaite ne subsista aucun doute. Déjà mon père, vainqueur, se

tournait vers Cassenave, perdu dans ses rêves:

--Vous aussi, mon ami, vous feriez mieux de rentrer chez vous.

Et Cassenave terrifié, s'écria en pleurant, ce qui détendit les nerfs

de chacun et parut extrêmement drôle:

--Je vous jure que je n'ai pas bu, monsieur le docteur.

Là-dessus nous sortîmes, mon père et moi, lui devant, moi derrière, et

bien que les tables déjà serrées fussent toutes garnies de

consommateurs, je circulai entre elles sans difficulté, à cause de la

place qu'on laissait respectueusement à mon guide. Pour ne pas

ressembler à Martinod, dont la lâcheté me dégoûtait, je m'efforçais de

me tenir droit et de prendre un air dégagé. Au fond, j'éprouvais une

peur indicible de ce qui se passerait dans la rue quand nous serions

seuls tous les deux. Jamais, sauf peut-être dans ma toute première

enfance, mes parents ne m'avaient infligé de châtiment corporel:

notre fierté faisait partie de notre éducation. Cette fois, je m'y

attendais. Pourvu que ce ne fût pas un soufflet, comme à Martinod?

Martinod était un ennemi de la maison et j'avais bu son champagne.

Mais je ne me souciais plus de la maison. Comme grand-père,

j'entendais être libre. Grand-père n'avait-il pas pris un fusil,

lorsqu'il avait échoué dans le sang des journées de Juin, contre la

défense de son propre père, le magistrat, le pépiniériste dont il se

moquait bien? On me frapperait, on me brutaliserait, on n'obtiendrait

rien de moi. Et, contre l'épouvante qui me tordait, je me crispais

jusqu'à atteindre enfin une sorte d'insensibilité, cette force de

résistance qui permet de tout supporter sans plier et sans se

plaindre.

Je n'eus pas à me servir de cette provision d'énergie que

j'emmagasinais en vue du martyre. Dehors, mon père se contenta de me

demander sans hausser la voix:

--Es-tu venu souvent dans ce café?

--Quelquefois.

--Tu n'y remettras jamais les pieds.

Je compris qu'en effet je n'y pourrais jamais remettre les pieds. Mais

serait-ce là toute ma punition? Nous marchions côte à côte, et très

vite. Bien qu'il ne manifestât plus rien de ses pensées, je ne saurais

dire à quel signe je le sentais agité d'une grande tempête en dedans.

Il pouvait me briser, me casser en deux, et il se taisait. Nous

passâmes ainsi sur la place du Marché. Je me découvrais semblable à

ces malfaiteurs que j'avais vu conduire en prison par un gendarme.

Pourvu que Nazzarena ne me reconnût pas? Elle me représentait la vie

libre, comme j'étais l'esclavage.

Enfin nous arrivâmes devant la porte de la maison. Mon père, avant de

l'ouvrir, se retourna vers moi et, m'enveloppant tout entier de son

regard sous lequel je baissai la tête, malgré moi, comme un coupable:

--Pauvre petit! dit-il (c'étaient les expression mêmes de Martinod),

qu'est-ce qu'on voulait faire de toi!

J'étais dans un tel état de tension que cette pitié soudaine eut

raison de ma révolte et que je fus sur le point de me jeter dans ses

bras en pleurant. Déjà il s'était repris et, de sa voix de

commandement, déclarait:

--Il faudra bien que tu obéisses. Il le faudra bien.

Du coup je me rebiffai de nouveau. Il affirmait son autorité dont il

n'avait pas abusé pourtant: ce serait pour moi la guerre sacrée de

l'indépendance.

Ma mère inquiète, dont j'avais déjà distingué l'ombre derrière la

fenêtre, guettait notre retour et vint au-devant de nous jusqu'au

sommet des marches.

--Il y était, expliquait simplement mon père, je ne m'étais pas

trompé.

--Oh! mon Dieu! murmura-t-elle comme si elle apprenait un malheur

qu'elle n'eût pas imaginé.

Et tante Dine qui la suivait leva les bras au ciel:

--Ce n'est pas possible! Ce n'est pas possible!

On ne me gronda pas davantage. Bon gré mal gré, on avait ramené

l'enfant prodigue. Et moi, loin d'être reconnaissant de cette

indulgence que je m'explique mieux aujourd'hui par l'incertitude de

mes parents sur les influences que j'avais subies et sur la façon de

me reconquérir, j'appelais de toutes mes forces récupérées ma douleur

d'amour que tous ces incidents avaient recouverte, en me répétant:

«Nazzarena part demain. Nazzarena part demain.»

V

La maison · 第 28 / 42 题