[1] En 1850, ému de la triste situation du petit cultivateur en
Europe, situation qui me parut irrémédiable par les moyens proposés
à cette époque, laquelle, en effet, n'a pas été améliorée,
j'entrepris un voyage dans l'Amérique du sud en vue de résoudre la
question du paupérisme agricole européen.[2] Dès mon arrivée dans
cette contrée, je ne tardai pas à reconnaître que la solution du
problème que je cherchais à résoudre était trouvée. L'inspiration de
mon entreprise m'était venue en lisant le journal la _Semaine_, du
22 novembre 1850, où je trouvais la pensée de Cohen écrite en tête
de cette introduction.
À la vue de cet immense territoire, d'une salubrité reconnue, sous
la zone des climats tempérés, entre les 30ème et 40ème degrés de
latitude sud, la même que celle de l'Espagne et de l'Italie, et où
le sol est d'une fertilité rare, sous forme de prairies à pâturage
couvertes de bétail, sol facile à défricher, facile à exploiter, que
les gouvernements et même le particulier vendaient à vil prix, ou
concédaient même gratis; à la vue, dis-je, de ces immenses plaines
sans limites et incultivées, je me décidai à faire profiter le
cultivateur pauvre européen des conditions si favorables pour lui.
C'est en vue de cet objet que je publiai à Montevideo, en 1852, une
brochure ayant pour titre: _Moyen de s'enrichir par la culture du
sol en Uruguay_.
Peu de temps après cette publication, des gouverneurs des provinces
argentines m'appelèrent à concourir aux entreprises que je
proposais. Le magnifique territoire des missions jésuitiques, si
salubre, si fertile, si pittoresque, qui m'était offert par le
gouvernement de Corrientes, fixa mon choix, et un contrat fut passé
le 29 janvier 1853, lequel fut garanti par le gouvernement national
le 12 octobre 1854. Un caprice du gouverneur de Corrientes lui ayant
fait établir la colonie à Ste-Anne, à trois lieues de la capitale,
au lieu de l'établir dans le territoire des missions, m'amena à
demander la résiliation du contrat; ma proposition, acceptée par le
gouvernement National, se termina par une transaction avec indemnité
en 1863. La colonie transférée dans le territoire des missions en
1862, porte le nom de St-Martin; elle est située sur le bord du
fleuve Uruguay, non loin des ruines de Japeyu, ancienne capitale des
jésuites.
Dans cette dernière localité, la colonie a prospéré; on peut en
juger par l'extrait suivant du rapport de M. Samuel Navarro,
inspecteur des colonies du gouvernement argentin, en 1878, rapport
déposé aux archives du gouvernement National. J'extrais de ce
rapport la partie relative à la colonie St-Martin.
«D'après les renseignements que m'ont fourni les membres du conseil
municipal de la colonie, presque tous les colons se trouvent dans un
état prospère, au point que le moins aisé d'entr'eux pourrait
réaliser un capital de vingt à vingt-cinq mille francs s'il voulait
rentrer en France. En général, ils s'occupent d'agriculture et de
l'élève du bétail. Le plus âgé des colons, maire de la colonie, le
sieur Déjeane, venait de livrer à un autre colon, à cheptel, sept
cents vaches. Il en possède plus d'un millier.»
Le territoire des missions, qui a une superficie de deux mille
lieues carrées, est, depuis un an, sous la dépendance du
gouvernement national, qui va y établir des colonies.
[2] _Extinction du paupérisme agricole européen par la colonisation
dans les provinces de la Plata, par le docteur BROUGNES_.
(Bagnères, 1854.)
[3] Le revenu net de la propriété rurale en France est évaluée à
2,750,000,000 de francs sur lequel l'État prélève le 25 pour cent,
soit 687,500,000 fr., droits de succession, impôt foncier, portes et
fenêtres...
[4]
Territoires Nationaux.
{ Les Pampas 10,000 lieues carrées.
À L'OUEST { Les Andes 3,000 --
{ Le Rio Negro 4,000 --
{ Le Limay 1,000 --
AU SUD { Le Chubut 5,000 --
{ La Patagonie 10,000 --
AU NORD { Les Missions jésuitiques 2,000 --
{ Le Chaco 8,000 --
------
Total 43,000 --
Territoire des Provinces Argentines.
Superficies. Population.
Buenos-Ayres, capitale. 5 lieues carrées 300,000 âmes.
Buenos-Ayres, province 7,000 -- 195,121
Entrerios 5,000 -- 135,000
Santa-Fé 2,000 -- 88,981
Corrientes 6,000 -- 125,000
San-Luis 2,000 -- 53,268
Cordova 6,000 -- 216,241
Santiago de l'Estero 3,500 -- 133,243
Xucuman 1,570 -- 109,106
Salta 5,000 -- 110,000
Jujui 3,000 -- 40,265
Mendosa 6,500 -- 65,456
San Juan 3,200 -- 60,328
La Rioja 3,500 -- 48,959
Catamarca 3,500 -- 80,052
Indiens divers. 91,090
------ ---------
TOTAL 57,775 lieues carrées. 1,755,040 âmes.
[5] On a cru longtemps, et des personnes croient encore en France, que
l'émigration était préjudiciable au pays où elle se pratiquait.
Erreur profonde; les faits sont venus démontrer le contraire.
L'Angleterre, plus pratique que nous, ne s'est jamais opposée à
l'émigration. De 1847 à 1851, il sortit des ports d'Angleterre et
d'Irlande 2,307,470 émigrants, sur 11,050 navires. Récemment, en
1878, il sortit de ce même pays 147,663 émigrants pour les
destinations suivantes: 81,557 pour les États-Unis de l'Amérique du
Nord;--37,224 pour l'Australie;--13,836 pour les possessions
anglaises;--13,036 pour autres pays divers. Est-ce que, pour avoir
perdu ces millions d'émigrants, l'Angleterre est moins riche
aujourd'hui, moins puissante qu'en 1840? Non, c'est le contraire. On
a dit aussi que l'argent emporté par les émigrants diminuait la
masse monétaire du pays; ceci n'est pas tout à fait exact. En
général, les émigrants emportent peu d'argent; il y en a même qui,
après avoir payé leur passage, n'en emportent pas du tout. Mais
l'argent de leur passage ne passe pas à l'étranger, il reste dans
les caisses des armateurs, propriétaires des navires de transport.
Il faut, d'autre part, tenir compte d'un autre fait qui est à la
connaissance de tout le monde: c'est le chiffre considérable
d'argent que nos émigrants, établis à l'étranger, envoient à leur
patrie. On a constaté que les émigrants anglais établis dans les
États-Unis de l'Amérique du Nord envoient chaque année à leurs
parents et aux banques de dépôt un million de livres sterling
(25,000,000 de francs). Les 60,000 Italiens, établis dans la
République argentine, envoient, chaque année, en Italie, de cinq à
six millions de francs. On a constaté ce fait sur les registres du
consulat italien à Buenos-Ayres et dans les livres des banques. Je
signalerai une autre considération d'une haute moralité: C'est la
séparation des jeunes gens d'avec leurs parents, dans nos campagnes
d'Europe. On voit tous les jours les enfants du petit cultivateur,
vivant dans les privations et la gêne dans leur propriété, réduits à
quitter la maison paternelle pour aller dans les villes gagner un
salaire qui leur permette de s'entretenir et de se procurer
certaines jouissances de la vie qui n'existent pas dans le village.
Il arrive alors que, libres de la direction et de la surveillance
des parents, ils se livrent avec l'inexpérience de leur âge à
l'entraînement des passions et des jouissances de la vie, souvent au
détriment de leur santé et des sentiments moraux que leur avaient
inspirés le père et la mère. Jetez un regard dans les grandes
villes, et vous serez douloureusement ému à la vue du tourbillon
fascinateur dans lequel se trouve entraîné la jeunesse française
ouvrière. Ne serait-elle pas mieux placée en pays étranger à côté
des parents, travaillant avec goût et courage, produisant en grand,
pouvant par conséquent pourvoir à leurs besoins, s'enrichissant de
leurs économies et préparant un meilleur avenir à la génération qui
suivra. La colonisation est donc une mesure de haute moralité
pratique.
[6] _Entr'autres produits agricoles, nous devons signaler le lin,
lequel d'après certains colons, donne plus de rendement que le blé,
et encore n'est-il cultivé que pour la graine achetée pour le
commerce extérieur._
[7] Cet intérêt de dix pour cent est le chiffre généralement adopté
pour les affaires commerciales dans la République Argentine.
[8]
Territoires Nom des Colonies. Familles Individus
Entrerios Villa Libertad 197 982
Général Alvear 173 923
Chaco Resistencia 308 1,421
Presidente Avellanda 106 774
Formosa 13 74
Sta-Fé Reconquista 260 1,980
San Xavier 44 217
Iriondo 74 216
Cordova Caroya 190 874
Sampacho 170 814