Que contient la leçon de ce livre?
"Le souffle est la mort, le souffle est la fièvre, le souffle est
révéré des dieux; c'est par le souffle que celui qui dit la parole de
vérité se voit établi dans le monde suprême."
Atharva-Véda (Liv.XI).
A peine arrivés à Marseille, nous partîmes pour Aubagne. Un tramway
nous y conduisit, qui, pendant une heure, nous fit rouler dans les
flots de poussière, entre des arbres si blancs qu'ils semblaient
couverts de neige. Bientôt, nous vîmes autour d'un double clocher se
serrer plusieurs étages de maisons décolorées, aux tons éteints,
tassées les unes contre les autres, avec la disposition des minuscules
cités italiennes, qui sont venues à l'appel de leur campanile.
Nous descendîmes au commencement d'un boulevard, que signalait une
fontaine et au milieu duquel un marché de melons occupait plusieurs
mètres carrés. L'ombre légère des platanes allait et venait sur de
bourgeoises façades, d'un bon style provincial.
--Est-il possible qu'elle vive ici! murmura Lucien Béchard, jetant un
regard de mépris aux habitants qui vaquaient de-ci, de-là, plus paysans
que citadins, l'air indifférent et inoccupé.
Mais je ne partageais pas le dédain de mon compagnon de route. Quelque
chose me plaisait dans l'atmosphère de la petite ville provençale, dans
son aspect rustique (j'y voyais surtout des marchands d'objets
aratoires), dans son silence et son désoeuvrement, dans son grand
soleil blanchâtre qui s'engourdissait à demi, dans ses cours ombragés
et poussiéreux.
--Cours Beaumond, m'avait dit Lucien.
Nous le trouvâmes sans peine: vaste esplanade, fermée sur trois côtés
par des maisons de deux étages, aux volets demi-clos, et que la rue de
la République longe en contre-bas. Quatre rangs de hauts platanes
poudreux y formaient deux voûtes fraîches, et au milieu, un grand
bassin d'eau presque putride, verte comme une feuille, portait un motif
en rocaille, dont la fontaine était tarie.
Nous distinguâmes tout de suite l'habitation de Victor Agniel; c'était
une façade en trompe-l'oeil, peinte à l'italienne, couleur de fraise
écrasée, avec de faux pilastres et de fausses corniches café au lait.
J'y sonnai hardiment.
--Monsieur Agniel est en voyage, me dit une servante mal tenue. Il ne
reviendra pas avant après-demain. Madame est sortie, mais elle
rentrera pour déjeuner... Si Monsieur veut revenir cet après-midi.
Je laissai ma carte et rejoignis Béchard.
--Nous avons de la chance, lui dis-je, je crois que nous verrons
Françoise tout à l'heure.
Mais il me jeta un coup d'oeil douloureux et ne me répondit pas. Nous
flânâmes un moment encore sur le cours; trois ouvrières, sorties d'une
usine toute proche, se moquèrent de nous; des mouchoirs de couleur,
serrés autour de la tête, protégeaient leurs cheveux. La plus belle,
les genoux croisés, laissait voir qu'elle avait les jambes nues, des
jambes rondes, musculeuses et brunes. Un certain air d'animalité
heureuse, de joie de vivre puissante, animait ces jeunes femmes, et
toutes celles que nous rencontrâmes ensuite en déambulant par les rues.
Nous nous réfugiâmes pour déjeuner dans une salle de restaurant,
profonde et froide. La personne qui nous servit, haute et
singulièrement fine, mais d'une pâleur étrange, avait l'air du moulage
en cire d'une vierge siennoise. Et comme intrigué, je lui demandais
son origine, elle me répondit en rougissant qu'elle était de partout.
Cependant, Lucien Béchard se montrait de plus en plus nerveux. Il
repoussait les plats, buvait à peine, regardait l'horloge avec
désespoir.
--Nous ne pouvons tout de même pas nous présenter chez Mme Agniel avant
deux heures, lui dis-je.
Il consentit à partager avec moi un peu de café et de vieille
eau-de-vie. Au moment de partir, il étendit sa main maigre sur mon
bras.
--Pierre, me dit-il, j'ai presque envie de n'y plus aller!
Je haussai les épaules et il me suivit. Le cours Beaumond était plus
solitaire encore et plus silencieux que le matin. Au pied d'un arbre,
une vieille femme y moulait son café.
--Vous verrez qu'elle ne nous recevra pas, fit Béchard.
Mais la domestique nous avertit que Madame allait descendre; puis elle
nous fit entrer dans un grand salon obscur. Au bout d'un moment, nous
finîmes par distinguer des meubles recouverts de housses, une garniture
de cheminée ridicule et des tableaux invraisemblables dans d'énormes
cadres dorés.
Et soudain la porte s'ouvrit, et Françoise parut:
--Mes amis! dit-elle, tout simplement.
Elle nous tendait une main à chacun, et j'eus envie de pleurer en y
posant mes lèvres.
--Vous, vous! répétait-elle. Que je suis heureuse de vous voir!
Lucien, vous m'avez donc pardonné?
Nous ne savions que répondre à si simple accueil; nous étions, je
pense, préparés aux colloques les plus pathétiques, mais pas à cette
naïve spontanéité!
--On n'y voit pas beaucoup, fit-elle, en s'asseyant. Mais cela vaut
mieux!
Je ne la distinguais pas très bien, mais elle me parut changée: j'eus
l'impression d'une nymphe de marbre, soumise à l'incessante action de
l'eau et qui en demeure comme voilée.
Et nous parlâmes du passé; elle m'interrogea longuement sur l'oncle
Valère et sur ses derniers jours. Elle n'avait appris sa mort que
longtemps après, par un mot de Marie Jasmin-Brutelier.
--J'ai craint d'abord que ma disparition n'ait contribué à sa mort.
Mais c'est impossible, n'est-ce pas?
Nous n'osâmes pas la détromper. Et tout à coup, Lucien éclata:
--Oh! Françoise, Françoise, pourquoi m'avez-vous traité ainsi?
Elle parut stupéfaite et hésita un moment.
--Hélas! répondit-elle enfin, j'ai peur de ne pas savoir m'expliquer...
Si vous m'aviez vue dans ma famille, vous comprendriez mieux. Je suis
une pauvre petite bourgeoise, au fond, vous savez. Quand j'ai
rencontré l'oncle Valère, il m'a fait croire de trop belles choses. Il
m'a expliqué que j'étais sa fille spirituelle, que je serais sa
revanche sur la vie. Il me rendait pareille à lui, romanesque,
exaltée, n'aimant que ce qui est poétique et sublime. Et quand j'étais
avec lui, il me semblait qu'il avait raison et que je ne serais
heureuse qu'à condition de lui ressembler. C'était cette Françoise-là
que vous rencontriez, Lucien... Et puis, je le quittais, et je
rentrais chez moi, dans cet intérieur morne, pratique, terre à terre;
alors il me fallait bien reconnaître que j'étais surtout une Chédigny.
Je ne comprenais plus rien aux magnifiques illusions de l'oncle Valère;
ces instants passés auprès de lui, auprès de vous, me semblaient un
rêve, un rêve que j'aurais voulu faire durer, mais dont je savais bien
qu'il s'évanouirait un jour...
Elle se tut quelques secondes, puis continua:
--Il s'est évanoui! Un jour, je me suis trouvée seule, sans espoir de
m'évader, odieusement traitée par une famille impitoyable et n'ayant
d'issue que dans un mariage moins pénible encore que la vie que je
menais. Comment aurais-je lutté, Lucien, et avec quels éléments de
succès? Si vous aviez été en France, j'aurais pu m'échapper, vous
rejoindre peut-être... Mais en Amérique du Sud! Vous attendre? Mais
vous-même n'auriez plus su me découvrir, ni m'appeler! Et puis, la
petite Françoise était morte. Je savais que je vous aimais, que je vous
aimerais toujours, mais avec la meilleure part de moi-même, et cette
part-là n'avait plus le droit de vivre. Elle est toujours là quelque
part, qui rêve, enfermée au coeur de ma conscience. Mais c'est comme
si une morte vous aimait... Moi, je suis Mme Victor Agniel, et
l'autre, là-bas, tout au fond, n'a plus de nom: c'est un fantôme.
--Au moins, dis-je, ému, n'êtes-vous pas malheureuse?
--Ni heureuse, ni malheureuse. J'ai une fille, j'ai un ménage à
diriger, j'ai une maison à surveiller. Victor est gaspilleur et
désordonné, il faut que je sois toujours présente pour avoir l'oeil à
tout.
--Lui, m'écriais-je, l'homme si raisonnable!
--Raisonnable? fit-elle, en souriant. C'est un vrai enfant! Il n'a
que des projets absurdes et des inventions excentriques. Il faut sans
cesse que je le ramène au bon sens. Non, je ne suis pas malheureuse,
ajouta-t-elle, avec énergie. Victor est bon, avec ses airs suffisants
et solennels, et je suis assez libre. Nous passons de longs mois à la
campagne, - c'est par hasard que vous me trouvez ici en ce moment, -
j'ai beaucoup de bêtes et je les aime. Je ne suis pas malheureuse,
mais il y a l'autre, là-dedans, qui se plaint toujours, elle ne pense
qu'au passé...
Il y eut un long silence.
--Voyez-vous, dit Françoise, il ne faut jamais prendre l'escalier d'or.
Les grands poètes l'ont en eux-mêmes, dans leur propre pensée, mais le
rêve des grands poètes, on ne le réalise pas dans ce monde, en tournant
le dos au réel. Je crois que l'oncle Valère se trompait sur le sens de
la poésie... Je vous demande pardon de vous dire ces choses,
ajouta-t-elle, confuse. Vous les comprenez mieux que moi.
Et se tournant vers Lucien:
--Il faut vous marier, Lucien. Donnez-moi la joie d'être heureuse de
votre bonheur!
--Oui, oui, répondit-il.
Mais je vis qu'il avait hâte de prendre congé de Françoise.
--Vous reviendrez, dit-elle. Victor sera content de vous voir! Ce
n'est pas un ogre, vous savez!
Nous le lui promîmes et nous la quittâmes.
Au moment de franchir le seuil, je me retournai. Comme la naïade
semblait usée derrière le voile d'eau, qui l'avait séparée de nous et
qui l'en isolait encore!
Le battant de la porte se referma doucement.
Nous fîmes quelques pas en silence. Lucien marchait sans rien voir.
--Excusez-moi de vous laisser un moment, me dit-il soudain. J'ai
besoin de me sentir seul. Voulez-vous que nous nous retrouvions au
restaurant, ce soir, à sept heures? Nous reprendrons le tramway ou le
train, après le dîner.
Il s'en alla, au hasard, à travers les rues, et je le regardai
longtemps qui marchait au hasard, abandonné à sa tristesse, à ses
chimères défuntes.
Et je m'en fus aussi, dans une direction différente, n'ayant guère
d'autre but que lui et songeant à mon tour au passé. Un boulevard
ombragé me jeta dans un chemin rocailleux, escarpé. Je le suivis,
entre des maisons jaunes, pavoisées de linges pendus, et des murs
décrépits. Puis, au delà d'un jardin d'aloès et d'arbres de Judée, je
vis s'ouvrir un gouffre d'azur, et quelques pas de plus me portèrent
sur un vaste espace.
C'était une grande aire ensoleillée qui dominait la ville et ses
alentours. Des brins de paille brillaient encore entres ses cailloux
ronds. Deux chapelles de Pénitents s'y succédaient, toutes deux
ruineuses, aveuglantes de blancheur, portant avec orgueil des façades
Louis XIV, dans une sorte de désert où retentissait une école de
clairons. A l'un des bouts du vaste espace, montait le clocher pointu
de l'église, dont la cloche pendait comme un gros liseron de bronze.
Plus haut que l'esplanade même, le cimetière multipliait ses édifices
et ses croix.
Une paix magnifique, un grand conseil d'acceptation et de sagesse,
tombait de ce lieu éblouissant et poussiéreux, comme retiré en dehors
du siècle, entre la Nature et la Mort.
J'allai jusqu'à la pointe du promontoire.
Des deux côtés, des étages de terrasses grimpaient, avec un mouvement
insensible, d'insaisissables ondulations de terrains, courant d'un élan
unanime jusqu'au pied des hautes falaises, couleur de l'air, qui
fermaient le pays. Des oliviers, des agglomérations d'arbres sombres,
des saules à éclairs, des pyramides de cyprès, se suivaient, se
mêlaient, laissant, de-ci, de-là, transparaître une muraille pâle, une
maison comme élimée par le temps, une usine écrasée de soleil. Tout
cela allait, comme une seule masse, mourir au bas d'un contrefort de la
colline, rond et puissant comme la tête de l'humérus, et plus haut, le
sommet de Garlaban émergeait à la façon d'une table.
En me retournant, je voyais, au premier plan, le vaisseau d'une des
chapelles Louis XIV, au flanc duquel un clocher lézardé penchait la
tête. Cette longue nef se continuait par un mur fait d'oranges et de
roses sèches, semé de cailloux blancs, qui portait à son front des
genêts desséchés et des pins bleuâtres et qui tombait à pic sur un
gazon pelé.
Les moindres détails de ce paysage classique se gravaient dans mon
esprit. Tout respirait ici l'amour de la terre, la fête silencieuse
des saisons, les pensées sereines, qui s'exhalent de l'âme purifiée,
quand elle a accepté de faire corps avec le réel.
En me retournant, j'aperçus, s'enfonçant sous les voûtes à demi
effritées des vieilles maisons, une rude pente de pierre, qui, par un
autre détour, menait aussi à ce plateau spacieux. Cela me remit en
mémoire l'étrange escalier de Valère Bouldouyr et les paroles de
Françoise. Je tournai de nouveau la tête vers Garlaban. Une buée
bleuâtre flottait sur toute chose, voilant même le soleil brutal. Une
poésie sacrée, un lyrisme religieux, s'élevaient du sol brûlant et dur,
tout tramé de morts et de racines. Les arbres fumaient dans l'or de
l'après-midi. Les champs tranquilles se soulevaient avec béatitude, et
l'on entendait, malgré les cigales, des bruits de scierie monter des
paisibles vallons.
Je compris alors que l'on n'atteint pas la sagesse en gravissant un
escalier d'or et que la vérité importe seule au monde.
Paris, juin 1919 - Vitznau, juillet 1921.