M. Jasmin-Brutelier me pressa doucement le bras:

--Nous avons tous perdu notre meilleur ami, et chacun de nous le pleure

à sa manière. Vous rappelez-vous, monsieur Salerne, ces fêtes

magnifiques qu'il nous offrait? C'est ce que j'ai vu de plus beau au

monde. Nous en reparlons bien souvent, Marie et moi.

--Vous êtes marié, monsieur Jasmin-Brutelier?

--Oui, oui, j'ai épousé Marie Soudaine, il y a quelques mois. Et je

dois même vous dire que ma femme me donne des espérances. En un mot,

je vais être père. Un grand souci, une bien lourde responsabilité!

D'autant plus que depuis quelques mois déjà, je n'ai plus... j'ai perdu

ma place...

--Que faites-vous alors?

--Je... je cherche une situation. C'est même fort pénible pour moi,

car ma pauvre Blanche est obligée de travailler pour deux, ce qui est

très dur dans sa position.

--Peut-être pourrai-je vous aider à trouver quelque chose?

--Oui, oui, me répondit M. Jasmin-Brutelier, sans enthousiasme. Le

désoeuvrement me pèse, vous savez...

--N'étiez-vous pas employé dans une librairie?

--Je ne le suis plus. Je ne peux plus l'être. J'aime trop la

philosophie. On ne pouvait rien obtenir de moi, vous savez. J'étais

toujours dans quelque coin, le nez enfoncé dans les oeuvres de Spinoza

ou dans celles de Roret. Non, il me faut un autre métier.

--Mais lequel?

--C'est justement ce que je cherche, monsieur, répondit avec gravité

Jasmin-Brutelier, en se pressant énergiquement le menton, comme si ses

maxillaires fussent une grappe d'où l'on pût extraire de bonnes idées.

J'avais entraîné mes vieux amis dans un café de la rue de Beaujolais,

orné de ces peintures allégoriques, mises sous verre, qui donnent à

plusieurs établissements de ce quartier une vague ressemblance avec le

café Florian. J'avais une grand émotion et une grande joie de les

revoir. Il me semblait que l'ancien temps n'était pas entièrement

révolu. Mais ce bonheur furtif n'allait pas sans une vive amertume.

Je croyais me promener la nuit, dans une ville en ruines que j'eusse

autrefois aimée. Je retrouvais bien les pans de murs, les colonnes,

les places, mais non point l'âme qui leur donnait la vie.

Il manquait à mon bonheur la présence de Valère Bouldouyr, il lui

manquait autre chose encore: je ne sais quelle forme dansante, tout

enveloppée de cheveux d'or, et un rayon verdâtre, à la fois candide et

mélancolique, qui venait de deux yeux clairs.

J'avais demandé à mes amis ce qu'ils voulaient boire. Ils

s'envisageaient, et Jasmin-Brutelier, parlant au nom de tous, émit la

prétention de manger quelque chose. Je leur fis servir des sandwiches

et des pommes de terre frites, et j'eus alors l'impression pénible que

j'avais affaire à quatre affamés. Ils se jetèrent sur ces aliments

avec une avidité qui me serra le coeur. A mesure qu'ils se

nourrissaient leurs yeux brillaient, leurs visages s'épanouissaient;

ils avaient l'air de pauvres arbres desséchés par la canicule et qui

tout à coup reçoivent l'eau du ciel.

--Tant qu'on est des ombres, émit même Florentin Muzat, il faut manger!

Après, ça va tout seul!

Je cherchai cependant à comprendre pourquoi M. Calbot se trouvait

maintenant dans la société de mes vieux camarades, et je n'y parvenais

pas. Il me semblait aussi malheureux qu'eux; et lorsque j'avais

examiné son vieux veston sans couleur et les belles franges de son col

de chemise, je n'en voyais que mieux combien la jaquette de M.

Jasmin-Brutelier luisait de graisse et d'usure, à quel point le

pardessus flottant de Pizzicato avait pris la consistance d'une toile

d'araignée et quelle chose sordide, informe et sans nom possible était

devenue la souquenille qui harnachait mon pauvre Florentin Muzat.

--Avez-vous des nouvelles de Victor Agniel? finis-je par demander à

Calbot, qui mangeait sans parler, ouvrant et refermant sans cesse une

affreuse gueule de brochet, sous son nez à l'arête rompue.

Le clerc de notaire rougit et avala précipitamment, au risque de

s'étouffer, une énorme bouchée de sandwich, qui gonflait ses joues

pâles.

--Non, monsieur, non... Je ne voudrais pas vous faire de peine, mais

il a disparu un jour sans crier gare, et jamais plus nous ne l'avons

revu: maître Racuir sait sans doute tout, mais il ne nous l'a jamais

confié. Maître Racuir est un homme qui en sait long sur tout le monde,

mais c'est le tombeau des secrets. Quant à moi, acheva M. Calbot,

absolument décontenancé, je suis innocent de tout, je vous le jure!

--Je vous crois sans peine, lui dis-je. Un peu de jambon, monsieur

Calbot? Peut-être boirez-vous encore un ballon, n'est-ce pas? Garçon,

un bock pour monsieur! Mais n'êtes-vous plus chez maître Racuir?

--Non, je suis parti. La vie y était trop triste. Oh! elle n'y a

jamais été très gaie! Mais quelquefois, on avait un plaisir, une...

compensation! C'était du temps où M. Victor Agniel était encore parmi

nous. Parfois, le soir, une jeune fille venait le chercher, qui

ressemblait à une sirène. Elle entrait toujours dans mon bureau pour

me dire bonjour... Ah! monsieur, je n'étais pas très heureux chez M.

Racuir, mais il me semblait alors qu'un ascenseur m'enlevait tout à

coup et me déposait au paradis. C'était la bonté même, cette jeune

fille, c'était la beauté, c'était... je ne sais quoi. Le printemps

entrait soudain, on respirait une grande rose ouverte, et on avait

envie de mourir.

--Françoise, répéta tout bas Pizzicato.

Nous nous taisons tous, nous regardions au fond de nous se tenir cette

image perdue.

--Elle n'est plus revenue, dit M. Calbot. C'est alors que je suis

parti, je m'ennuyais trop! Et je suis allé chez Mlle Soudaine, qui

venait parfois à l'étude avec elle, lui demander de ses nouvelles, et

c'est ainsi que j'ai fait la connaissance de Jasmin-Brutelier.

--Et maintenant, s'écria celui-ci, nous sommes réunis tous les quatre,

et nous cherchons Françoise ensemble!

L'Escalier d'Or · 第 24 / 29 题