Nouvel essai sur les moeurs du Palais-Royal.
"On me dit: 'Pourquoi es-tu triste?' Pourquoi serais-je gaie? Comme
tout répond peu à ma vie intérieure! Chaque effet a sa cause: l'eau
n'ira pas courir gaîment, en chantant et en dansant, si son lit n'est
pas fait pour cela; ainsi, je n'irai pas rire si une joie intime ne m'y
porte."
Bettina D'Arnim.
Quand j'étais jeune et que j'allais au bal, - si tant est, ce qu'à Dieu
ne plaise, que j'aie jamais mené une vie mondaine! - j'éprouvais,
certes, moins de fièvre et d'impatience qu'au moment de me rendre chez
mon voisin, qui faisait danser quatre chats dans une soupente, - ou
presque! - de la rue des Bons-Enfants. Mais c'était justement le que
phénomène que Blaise Pascal appelle "divertissement" prenait son
caractère pur et pour ainsi dire essentiel.
L'âge des déguisements étant passé pour moi, je ne revêtis point le
pourpoint à dentelles de Don Juan, ni la souquenille de son valet, ni
tout autre attirail, destiné à donner le change sur ma mince
personnalité. Cependant, je n'en sentais pas moins se former en moi un
personnage désinvolte, hardi, curieux et sentimental, qui représentait
assez bien à mon imagination l'habitué des bals masqués.
Aussi arrivai-je chez Valère Bouldouyr de fort bonne heure. Paré d'une
vieille robe de chambre à fleurs, il errait d'un air assez content dans
ses trois petites pièces. Elles étaient ornées de fleurs en assez
grand nombre, et l'une d'elles, transformée en buffet, montrait sur une
table blanche des pâtisseries, des boîtes de conserves, un saladier
d'ananas et quelques bouteilles à tête d'or. A côté, j'entendis de
grands éclats de rire.
--Les enfants s'habillent, me confia-t-il.
Au bout d'un moment, je vis apparaître Françoise Chédigny, toute
poudrée, vêtue de la robe à paniers, semée de fleurettes roses, et du
corsage lacé en échelle, que j'avais aperçus de ma fenêtre. Décolletée
assez bas, elle montrait des épaules de perle, grasses et finement
tombantes, et une poitrine, dont le charmant volume s'accordait bien
avec son déguisement. Sous ses cheveux couleur de neige, ses grands
yeux verts s'ouvraient avec une candeur et une gaîté, qui vous
inspiraient pour elle mille sentiments émus, tendres et contradictoires.
Elle fut suivie peu après par deux jeunes personnes, ses amies, à ce
que j'appris, qui s'appelaient Marie et Blanche Soudaine, l'une en
Espagnole, l'autre, toute jeune, et qui portait le plus galamment du
monde un travesti napolitain.
Mon insolite présence n'arriva point à tarir l'entrain, la joie,
l'abandon de ces trois fillettes. A les entendre, je comprenais la
secrète joie de Valère. Y en a-t-il une plus grande, quand on a son
âge, que d'offrir à des êtres jeunes une source de plaisirs, que les
circonstances mêmes de leur vie leur défendront toujours?
Tandis qu'elles parlaient, dans un pépiement ininterrompu de volière,
je vis surgir le compagnon habituel de Bouldouyr. Sous le bicorne d'un
Incroyable, vêtu de jaune et de noir, un lorgnon carré dans l'oeil, le
col entouré de plusieurs étages de mousseline, je retrouvai son visage
agréable et distrait, ses boucles blondes qui flottaient au vent. Son
nom, - Lucien Béchard, - ne me renseigna guère sur ses singularités.
Florentin Muzat, en Pierrot, survint tout aussitôt en compagnie d'un
mousquetaire efflanqué et myope qui me fut présenté comme M.
Jasmin-Brutelier. Ces trois personnages sortaient d'un cabinet étroit,
où ils s'habillaient à tour de rôle. Il ne manquait plus que le
violoniste, et, dès qu'il fut arrivé, la fête commença.
Singulière fête, en vérité! Ces gens valsaient dans un bien étroit
espace, aux sons nostalgiques que le violoniste tirait de son
instrument. Mais leurs yeux brillaient, mais une animation
extraordinaire les entraînait, mais il me semblait qu'un pétillement
d'esprit faisait jaillir de leurs lèvres des paroles vives et joyeuses,
- sauf en ce qui concernait le pauvre Florentin Muzat, qui, tantôt avec
l'une, tantôt avec l'autre, s'efforçait de reconstituer, pas à pas, les
éléments d'un rythme dont la cadence lui manquait. Une telle
bienveillance dirigeait cependant les trois jeunes filles que chacune,
à tour de rôle s'efforçait de faire partager à l'innocent un peu du
bonheur qu'elle éprouvait.
Quand chacun se fut bien trémoussé, la musique un instant s'arrêta, et
l'on vaqua aux soins du souper.
Françoise, essoufflée, venait de s'asseoir et s'efforçait de rafraîchir
ses joues enflammées à l'aide d'un grand éventail de plumes noires.
Je m'installai à côté d'elle.
--Eh bien, mademoiselle, lui dis-je, êtes-vous contente?
--J'aime tellement le monde! répondit-elle, avec feu.
Je ne pus m'empêcher de sourire. Ainsi, c'était là ce qu'elle appelait
le monde, et ces petites pièces bizarres où il y avait exactement place
pour trois couples, lui tenaient lieu des plus belles soirées! Mais
quoi, les éléments qui y étaient réunis n'étaient-ils pas les mêmes que
partout ailleurs? Mlle Chédigny n'avait-elle pas raison de les trouver
chez Bouldouyr, aussi bien que chez cette princesse Lannes, dont les
réceptions donnaient à mon coiffeur des bouffées de snobisme innocent?
--Jamais, jusqu'ici, je n'avais assisté à un vrai bal, dit encore
Françoise. J'ai été si sévèrement élevée par mes parents et je me suis
tant ennuyée chez eux! Notre maison est une prison véritable, on ne
sort pas, on ne parle jamais que de commerce, on ne voit que les
marchands respectables et vaniteux du voisinage. Ceux qui sont gentils
et de relations agréables, mes parents les méprisent. Ils croient que
c'est distingué de s'ennuyer! Mon seul plaisir est de venir ici. Le
jour où j'ai déclaré à mon oncle que je serais heureuse d'assister à
une petite sauterie, il a organisé ces réunions où je m'amuse tant!
--Mais vos parents?
--Je suis dactylographe,: je travaille tout le jour à la banque privée
Caïn frères. J'ai dit à ma famille que nos patrons nous demandaient
quelquefois de fournir des heures supplémentaires, le soir, et, comme
je leur remets fidèlement le produit de ce travail nocturne, ils me
croient et me laissent sortir...
Elle riait de son mensonge, avec cette espièglerie puérile qui avait
tant d'attraits dans ce visage déjà pensif. Ses grands yeux verts
respiraient une telle confiance et une telle sincérité que l'on eût
voulu, tout aussitôt, aider au bonheur de Mlle Chédigny, lui donner à
sourire, à se plaire, entrer en lutte avec ses ennemis pour la protéger
et se dévouer à sa cause. Pourquoi, par leur seule vue, certaines
femmes nous rabaissent-elles? Et pourquoi d'autres, tout aussi
spontanément, nous civilisent-elles? Françoise Chédigny, qui n'était
qu'une humble dactylographe, rien qu'en vous regardant de son beau
regard couleur d'algue flottante et d'horizon marin, vous poussait tout
doucement dans un roman de chevalerie!
Je rêvais ainsi, en l'écoutant me dépeindre la tristesse de son
enfance, l'intérieur familial, morne et grondeur, toujours traversé par
des orages financiers, un père rancunier, bouffi de vanité, injuste,
une mère acariâtre, violente, jalouse, et la triste succession des
jours dans un local sombre et puant la moisissure.
Mais M. Jasmin-Brutelier nous interrompit:
--Venez, dit-il, tout est prêt! On soupe!
--Patron, criait Lucien Béchard, où sont les tenailles? Les bouteilles
sont diablement bien bouchées!
Nous nous approchâmes de la table; quatre candélabres surmontés de
bougies l'éclairaient; la nappe était semée de violettes. Les boîtes
de conserves, ouvertes, exhalaient des parfums divers. Une salade de
homard, préparée par les petites Soudaine, était vouée, dans cette
nature-morte à la figuration des blancs et des roses.
--Crois-tu que c'est chic? répétait Blanche Soudaine, en sautant sur
ses pieds. Je suis sûre que ce n'est pas mieux chez les princes!
Nous nous assîmes. Le repas commença...
Je ne crois pas avoir assisté de ma vie à un souper aussi gai. Je ne
dirai pas combien de fois l'on fit les mêmes plaisanteries; je ne
répéterai pas les phrases dont se servit M. Bouldouyr pour porter un
toast dans lequel, en mon honneur, il usa tout particulièrement, d'un
vocabulaire symboliste, qui, je le crains, ne fut pas goûté par son
auditoire autant qu'il le méritait; je ne dénombrerai pas les coups
d'oeil langoureux complices, moqueurs ou passionnés, échangés d'une
part entre mon amie Françoise et M. Lucien Béchard, et d'autre part,
entre M. Jasmin-Brutelier et Mlle Marie Soudaine; je ne décrirai pas la
gaîté avec laquelle on décida de considérer les bouteilles vides comme
des bêtes de battue et d'en faire un tableau que l'on dénombra avec
fierté.
A la fin du souper, Blanche Soudaine, qui avait une petite voix aiguë,
accepta de chanter et, grimpée sur une chaise, nous berça d'une
barcarolle langoureuse, à laquelle son costume ajoutait plus de
conviction. Je ne sais pas d'ailleurs si la vue de ses jolis yeux
noirs, brillants comme ceux d'une mésange, d'un cou blanc, qui se
continuait par une charmante naissance d'épaules, et de deux jambes
potelées et nerveuses, fut tout à fait étrangère aux compliments que
nous lui fîmes sur son sentiment musical. L'impression générale de
confort et de bonheur que nous éprouvions, ce fut le pauvre Florentin
Muzat qui se chargea de la résumer.
--On se sent du velours partout! déclara-t-il.
Mais Marie Soudaine s'écria:
--Ciel! Déjà onze heures et demie!
Ce fut une bousculade. Les trois jeunes filles coururent à la chambre
de Valère Bouldouyr, les hommes, au cabinet de débarras qui leur
servait de vestiaire. Peu de temps après, tout le monde reparut:
hélas! plus de robes à paniers, de perruques, de plumes, de grandes
manches flottantes, de cravates de mousseline! Chacun avait revêtu son
habillement du jour, ici, de mornes vestons, là, de simples corsages
gris ou noirs, un peu de paille d'où pendait une rose de toile. Ce fut
une belle déroute dans l'escalier!
Je compris pourquoi, le jour où j'avais voulu trouver la clef de
l'énigme, je n'avais vu qu'une rue déserte et un coin de porte fermée.
--Restez encore un moment, me dit M. Bouldouyr, vous n'avez pas de
bureau, vous, ni de famille soupçonneuse...
Le souper, tantôt si brillant, n'était plus qu'un pauvre amas
d'assiettes sales, des serviettes en tapons, de bouteilles couchées, de
fleurs qui se fripaient. Cela avait quelque chose de piteux et de
désolant.
--Ma femme de ménage débarrassera cette table demain, dit Bouldouyr.
Vous êtes gentil, monsieur Salerne, de ne pas vous ennuyer avec nous!
Que voulez-vous? Amuser ma nièce est le seul bonheur de ma vie...
Vous avez lu mes vers, mon cher ami, vous savez combien de fois j'y
évoque des fêtes mystérieuses, dans des parcs de Watteau, avec des
cygnes qui traînent sur les eaux, des statues qui blanchissent dans les
sous-bois, et des femmes au beau nom sonore, des princesses de
Décaméron, des infantes, Cléopâtre ou Titania... Je les écrivais dans
une pauvre chambre sale et sans meubles, dont le seul ornement était
une affiche de Chéret, qu'un ami m'avait laissée... Et maintenant,
j'organise de petits soupers, afin de donner la même illusion féerique
à une nièce qui n'a aucun plaisir de la vie, à deux de ses amies,
dactylographes comme elle, à un voyageur de commerce sans grand avenir,
à un commis de librairie qui a des lettres et à un idiot... Vous voyez
que c'était bien ma destinée: elle a toujours eu quelque chose de
médiocre et de raté!...
--Allons donc! votre réunion, je vous assure, n'avait rien de raté.
Jamais je ne me suis senti dans une société plus agréable, ni plus
jeune!
--Est-ce vrai? Est-ce bien vrai? Tant mieux alors! Vous reviendrez?
Et comme je le lui promis, il ajouta:
--Moi, je vais lire. Lire des vers. Les poètes de ma jeunesse. Je
souffre d'une cruelle insomnie. Je ne m'endors jamais avant quatre ou
cinq heures du matin. Mais qu'importe, n'est-ce pas? Avec de bons
livres, ses souvenirs...
Il n'acheva pas, je vis dans son regard ému passer l'ombre légère de
Françoise Chédigny. Au fond, n'était-il pas un peu amoureux d'elle?
Mais moi-même ne pensais-je pas, plus que de raison, à ses épaules
rondes et grasses, à sa bouche rieuse et un peu grande et à ses yeux,
si candidement ouverts, troubles comme de l'eau remuée, tandis que,
butant un peu et un pauvre bougeoir de cuivre à la main, je descendais
les marches de l'escalier d'or?