Origines de M. Valère Bouldouyr.
"Chez la fée Vérité, tout était, au contraire, d'une extrême
simplicité: des tables d'acajou, des boisures unies, des glaces sans
bordures, des porcelaines toutes blanches, presque pas un meuble
nouveau."
Diderot.
Valère Bouldouyr tenait à me rendre ma visite. Quelques jours après,
il sonnait chez moi. Je le trouvai pâle et de souffle court. Je lui
demandai s'il ne se sentait pas souffrant, mais il jura qu'il ne
s'était jamais mieux porté.
Assis dans un fauteuil, il regardait d'un oeil distrait les gros
piliers du balcon, sa large rampe, et au delà, les maisons d'en face,
avec leurs pilastres, à mi-hauteur, leur rangée de vases noirs, les
pentes des toits gorge de pigeon, et plus haut encore, le hérissement
de cheminées, de bouts de toitures, de briques et d'ardoises qui les
surplombent.
--Comme j'aime Paris! me dit-il. Ce Paris-ci, le vrai, pas celui qui
s'étend autour de l'Étoile! Mon Paris, à moi, est si varié, si
curieux, si amusant, si beau! Que de romans n'y ai-je pas rêvés, mais
aussi que d'extraordinaires personnages n'y ai-je pas connus! Oui, je
lui ai sacrifié ma vie. Autrefois, j'avais un ami tout-puissant aux
Colonies. Il voulait m'entraîner avec lui, très loin, en Afrique, je
crois. J'y serais devenu quelque chose d'important, Manitou, ou bon
dieu, ou chef des gendarmes, je ne sais plus au juste. Mais il me
fallait quitter Paris. Peut-on vivre ailleurs? Je suis resté ici, je
ne le regrette pas...
Il soupira un moment, regarda une bande de grands nuages noirs, lisérés
d'or, qui jouaient à l'horizon, puis reprit à voix plus basse:
--Je ne le regrette pas, car il m'est arrivé, un jour, tout récemment,
une aventure bien extraordinaire. Je ne vous ai pas dit, monsieur, que
mes parents étaient d'honnêtes marchands de drap, les meilleures gens
du monde, mais qui n'imaginaient rien au delà du commerce et du doit et
avoir. Comment si humble soit-elle, une goutte de la divine ambroisie
a-t-elle pu tomber sur ma caboche? Je ne le saurai jamais. Quoi qu'il
en soit, quand mon père apprit que j'entendais me consacrer aux Muses,
ce fut une belle scène. Nous nous disputâmes six mois; après quoi, sur
mon refus de devenir marchand drapier, il me mit à la porte. J'étais
jeune, monsieur Salerne et, bien entendu, obstiné. Je menai deux ou
trois ans une existence absurde de bohème, vivant, je ne sais comment,
de gains inattendus, rarissimes et bizarres, quatrains pour le savon du
Sénégal, distiques pour les papillotes du Jour de l'An, reportages
occasionnels, etc... Puis un jour, je me fatiguai de courir de garni
en garni, de manger des charcuteries pas toujours fraîches et de me
soutenir avec de l'alcool dans les cafés, où nous rêvions une bataille
_d'Hernani,_ plus tragique encore que la première, et où Sarcey aurait
été immolé. Un ami, poète comme moi, me fit entrer au ministère de la
Marine. Peut-être le connaissez-vous, il s'appelait Justin Nérac, et
il a laissé, lui aussi, deux ou trois petites plaquettes, _les Essors
vaincus, le Bréviaire de Jessica,_ etc. Il vivait sans souci, ayant
quelque part, en province, des parents qui lui envoyaient un peu
d'argent, quand il en manquait. Ce fut ainsi que je devins
fonctionnaire. Mon père, même après cette concession au goût du jour,
ne voulut jamais me revoir. A la fin de sa vie, il fit entrer dans son
affaire mon frère cadet, qu'il aimait beaucoup et qui avait, paraît-il,
l'esprit commercial; à eux deux, ils réussirent si brillamment que,
lorsque mon père mourut, il ne laissait que des dettes. Quant à mon
frère, il a hérité de la haine familiale, il me méprise et ne veut pas
me connaître. Moi non plus, d'ailleurs, car c'est un terrible imbécile.
Ici, mon interlocuteur sourit malicieusement.
--D'ailleurs, peut-être me recevrait-il plus volontiers aujourd'hui,
s'il savait la vérité, car je ne suis pas tout à fait dénué de
ressources. Mon pauvre ami Nérac, en mourant, a tenu à me laisser une
petite partie de son avoir, ainsi que ses meubles et quelques
souvenirs; cela me permet de vivre honorablement, quoique poète,
ajouta-t-il, en songeant aux préjugés de sa famille...
--Vous ne pouvez vous imaginer, me dit-il ensuite, quel esprit charmant
était Justin Nérac. Mais il ne savait pas s'imposer, il était doux,
craintif, silencieux, n'aimait que les entretiens tranquilles et les
fleurs, dont il avait toujours chez lui de belles gerbes. C'était à
peu près son seul luxe. Il ne s'est pas marié par timidité, car jamais
il n'a osé avouer son amour à une jeune fille. Celle qu'il aimait a
épousé depuis un huissier; je la rencontre quelquefois. Elle est
grosse, rouge, satisfaite, et elle a trois enfants qui lui ressemblent
en laid. Et hormis de moi, Nérac est maintenant oublié, - comme je le
serai d'ici peu de temps, monsieur Salerne, - comme je le suis déjà,
aurais-je dit même, il y a un mois, avant de vous rencontrer...
Le vieil homme s'attendrit, une larme trembla au bout de ses cils, il
se leva et vint longuement me serrer la main. Puis il se rassit, et
son regard se perdit de nouveau sur les maisons du Palais-Royal et sur
les verdures neuves des charmilles, dont la couleur paraissait acide et
trop claire entre les pierres presque noires.
--Mais je ne vous ai pas confié encore l'extraordinaire aventure à
laquelle je faisais allusion tout à l'heure, continua-t-il. J'ai
rencontré, un jour, rue de Rivoli, sous les arcades, une jeune fille,
dont la vue me fit sursauter, car c'était tout vivant, tout frais, tout
jeune, le portrait de ma mère. Je fus si frappé, monsieur, si ému, que
je courus derrière elle et que je l'abordai. Je suis vieux, hélas!
Aujourd'hui, je peux me permettre de le faire sans épouvanter personne.
La jeune fille me considéra d'abord avec stupeur et refusa de répondre
à mes questions: mais quand elle connut le motif de ma curiosité: "Je
m'appelle Françoise Chédigny," me dit-elle.
Je ne savais même pas que mon frère se fût marié. - "Alors,
répondis-je, vous êtes ma nièce!" Je croyais jusque-là que ces
reconnaissances ne se passaient que dans les mélodrames; je fus bien
forcé de croire à leur réalité.
J'interrompis ici le narrateur:
--Mais vous vous appelez Bouldouyr?
--Pour ne pas trop déshonorer mes parents, j'ai pris le nom d'une
grand-mère. En réalité, je suis Valère Chédigny; et, encore,
ajouta-t-il, Valère n'est peut-être ici qu'une concession à l'esprit de
roman! Eh bien, monsieur, conclut-il, qu'en pensez-vous? N'ai-je pas
bien fait de rester à Paris? Où aurais-je pu rencontrer ailleurs une
autre nièce, la plus tendre, la plus primesautière, la plus charmante?
Car la même sève mystérieuse qui a fait pousser de si bizarres fleurs
dans mon cerveau a filtré dans son esprit. La propre fille de mon âne
de frère, de ce butor, de ce pilier de la comptabilité intégrale, ne
goûte dans la vie que ce qui est rare, mystérieux, élégant, romanesque.
Une musique joue en ce coeur, dont, avant de me connaître, elle
n'entendait pas les échos. Moi seul ai su épanouir cette âme méfiante
et rétive. Elle va, vient, accomplit de sottes besognes; ses parents
sont fiers d'elle et, parce qu'elle se tait, croient qu'elle est de
leur race. Elle est de la mienne, monsieur! Pour elle, comme pour
moi, l'escalier d'or a un sens! Elle sait où il nous mène!
Il se tut, et j'allais me hasarder à lui parler de ses réunions
dansantes, quand il me prévint et me dit:
--Voulez-vous la connaître mieux? Je suis sûr qu'elle vous plaira.
Venez souper avec quelques amis et moi, jeudi prochain... Tenez, je
vais tout vous avouer, au risque de vous sembler ridicule. Pour amuser
cette fillette, pour lui donner une vague image d'une vie qu'elle ne
connaîtra jamais, j'ai organisé chez moi de petits bals masqués. Un
vieux costumier de mes amis a taillé quelques amusantes défroques, et,
pour de pauvres enfants, recueillis, de-ci, de-là, et qui vivent une
existence lamentable et décolorée, il n'y a rien de plus féerique, de
plus étourdissant que ces fêtes nocturnes, chez l'oncle Valère... Que
voulez-vous? J'admire les philanthropes qui donnent aux nécessiteux
des gilets de flanelle et des os de côtelettes, mais moi, je voudrais
n'offrir à tous que du plaisir, - et de l'illusion, quelque chose comme
la demi-réalisation d'un rêve... Oui, je sais, je sais, un papillon
attrapé n'est plus un papillon! Mais cette poussière multicolore que
l'on a au bout des doigts, qui est réelle, que l'on peut toucher, qui
semble faite avec de la poudre d'or, de la cendre d'orchidée et de la
fumée de feu de Bengale, cette poussière, où il y a tous les tapis de
Cachemire et toutes les nacres de la mer, ah! monsieur Salerne,
n'est-ce donc rien?
Il s'était dressé, et, à travers le bourgeois un peu lourd, au
pardessus bourru, j'entrevoyais le poète de la vingtième année, qui
avait jonglé avec les métaphores et voulu clouer au ciel de la poésie
une constellation nouvelle. Hélas! l'instant d'après, cette vision
avait disparu, et M. Bouldouyr à peine moins pâle pesamment, descendait
mon escalier de bois.