CHAPITRE PREMIER.

Voyage à travers champs.--Contraste singulier.--J'arrive à Amiens.--Je

pars d'Amiens pour Boulogne.--Aventures qui ne sont rien moins que

tragiques.

Je ne crains pas la solitude; bien plus, je l'aime quand elle ne m'est

pas imposée. Rien ne m'est plus doux que de vivre isolé au milieu des

êtres qui me sont chers, et dont je me sens entouré, mais non pas

pressé; savoir qu'ils sont là, et que je puis à mon caprice les

rapprocher de moi ou me rapprocher d'eux, c'est être avec eux. C'est un

bonheur pour moi de les avoir à ma portée comme les livres de ma

bibliothèque, comme mes livres favoris, parmi lesquels je médite souvent

à toute autre chose qu'à ce qu'ils contiennent, mais dont je jouis par

cela seul que je puis les feuilleter à ma fantaisie.

L'isolement dans lequel j'allais me jeter n'était pas de cette nature;

c'était peut-être pour toujours que j'allais me séparer de tout ce qui

m'était cher. L'adieu que je leur disais était peut-être un éternel

adieu. Cette réflexion m'arracha des larmes. Néanmoins, à huit heures du

matin je me remis en route. Le temps était superbe. La forêt est

magnifique; elle me prêta son ombre jusqu'à Conflans-Sainte-Honorine. Là

je passai la Seine, et je me rendis ensuite à Pontoise, où j'arrivai à

midi, tantôt courant, tantôt marchant, toujours rêvant.

Tout en dînant à je ne sais quelle auberge, je demandai le chemin le

plus court pour gagner Beauvais. On m'en indiqua un qui abrégeait de

deux ou trois lieues; en le suivant on n'en aurait guère que dix à

faire. Espérant que le reste de la journée me suffirait pour cette

course, je me jette dans des chemins de traverse, et prenant toujours le

plus court, de village en village, j'arrive au jour tombant dans un

hameau nommé Fleury.

J'étais encore à six lieues de Beauvais. L'épicier du lieu, si l'on peut

donner ce nom à un marchand qui vendait de tout, excepté des épices,

l'épicier du lieu, chez qui j'entrai pour prendre des renseignements, me

les donna avec obligeance, me nommant tous les endroits par lesquels je

devais passer, et entre autres un village qui porte un nom éminemment

empreint de féodalité, Saint-Jean messire Garnier. Il m'engagea

toutefois à ne pas aller plus loin. «De jour,» me dit-il, «vous vous en

tireriez facilement; mais de nuit vous pourriez vous égarer, et vous ne

rencontreriez personne pour vous remettre dans votre route.» «Mais où

coucher?» «À l'auberge.» «Et où est l'auberge?» «Ici.» «Vous auriez une

chambre à me donner?» «Celle où vous êtes;» et ouvrant une alcôve ou

plutôt une armoire pratiquée dans la boutique même entre deux

compartiments remplis de chandelles et de fromages, et cachée sous un

placard de papier, il me fait voir un lit, le seul dont il pût disposer

sans obliger quelqu'un de sa famille à coucher à l'étable.

J'avais fait plus de dix lieues dans la journée. «Demain, me dis-je, en

partant avant le jour, je regagnerai le temps perdu. Couchons ici; je

n'en serai pas moins dans vingt-quatre heures à Amiens, comme je l'ai

résolu.» Je me rendis en conséquence aux sages conseils de mon hôte.

Soupai-je seul? soupai-je avec sa famille? soupai-je même? je ne m'en

souviens pas. J'avais, je crois, plus besoin de dormir que de manger; et

l'on n'en doutera pas quand on saura que je dormis du sommeil le plus

profond dans le plus mauvais lit qui fût dans le département de

Seine-et-Oise ou dans le département de l'Oise, car je ne sais pas au

juste auquel des deux appartient Fleury.

Avant de rêver les yeux fermés, je rêvai quelque temps les yeux ouverts,

repassant dans ma mémoire ce que j'avais vu dans la semaine. Quel

contraste entre les scènes tumultueuses qui ensanglantaient la capitale

et la tranquillité qui régnait dans les campagnes que je venais de

parcourir et dans le hameau où je me reposais! La sensation que

j'éprouvais à ces réflexions m'est encore présente. Telle est celle que

produisit en moi, à la première lecture de l'épopée du Tasse, l'épisode

d'Herminie et le tableau de la paix dont les pasteurs jouissent sur les

bords du Jourdain, pendant que la guerre déchaîne ses fureurs sous les

remparts de Solyme. Ainsi que ces pasteurs, les villageois qui

m'accueillaient ignoraient tout ce qui se passait dans les villes; et

comme j'en acquis la certitude par des questions adroitement faites, non

seulement ils ne connaissaient pas la nouvelle révolution qui se

consommait, mais ils ne savaient même pas ce que c'est qu'une

révolution; chose surprenante, mais concevable, si l'on songe que Fleury

est à six lieues de toute ville, et qu'il est placé au milieu des

terres. Les vociférations de la populace, l'appel des tambours, le son

des cloches, le bruit du canon, ne m'atteindront point ici, dis-je en

fermant les yeux.

Il y avait quelques heures que je dormais, quand un vacarme effroyable,

produit par les instrumens et les chants les plus discordans, se fit

entendre autour de la maison et m'éveilla en sursaut. Me serais-je

trompé? disais-je en me frottant les yeux. Ce village aurait-il aussi

ses jacobins, ses cannibales? voilà bien leurs chants de mort, leur

musique barbare. À qui en veulent-ils? n'est-ce pas à moi? rien n'est

plus probable. Ils ont attendu que je fusse au lit pour me saisir plus

facilement; les voilà, ils entrent pour me prendre.

En effet, ma porte s'ouvrait. «Levez-vous, Monsieur, levez-vous vite, me

dit mon hôte.--Pourquoi? qu'y a-t-il?--Un charivari, Monsieur, un

charivari.»

Le mariage d'un jeune homme et d'une vieille femme mettait en effet sur

pied cette population villageoise. Armée de poêles, de poêlons, de

chaudrons, de casseroles, que les femmes faisaient résonner sous leurs

pincettes, et de cornets à bouquin, dans lesquels les vachers

soufflaient de toutes leurs forces, elle célébrait de la manière la plus

bruyante une noce des plus ridicules. Ces bonnes gens riaient, pendant

qu'à dix lieues de là des milliers de familles étaient dans les larmes;

ces bonnes gens se divertissaient, pendant que Paris était plongé dans

le deuil et dans l'effroi!

On se lasse même de s'amuser. Au bout d'une demi-heure, nos

carillonneurs s'aperçurent qu'ils avaient envie de dormir, et laissèrent

dormir les autres. Je repris mon somme, qui ne cessa qu'au moment où le

maître de la maison, pressé du besoin de rouvrir sa boutique, vint

m'annoncer qu'il était jour. Cette fois je me levai, et après avoir

soldé mon compte, qui, tout enflé qu'il était, n'égalait pas le

pour-boire d'un garçon de restaurateur de Paris, me voilà sur le chemin

de Beauvais.

À Beauvais non plus on ne s'occupait guère de ce qui se passait à Paris.

On savait bien qu'on s'y égorgeait; mais qu'y faire, quand ce ne serait

pas pour le mieux? Privés de nouvelles par la clôture des barrières, les

compatriotes de Jeanne Hachette attendaient patiemment qu'elles se

rouvrissent pour juger de l'à-propos de ces massacres. En attendant,

rien de changé chez eux; les choses y allaient le même train que la

veille, et n'y allaient pas mal, autant que j'en pus juger à la peine

que j'eus à traverser leur marché encombré de chalands, de marchands et

de marchandises. Ce sont les seuls obstacles que je rencontrai là. Pas

de gardes à l'entrée de la ville, pas de gardes à la sortie.

L'inquisition révolutionnaire n'était pas encore organisée. Personne ne

me demanda mon passeport.

Après avoir déjeuné, j'en avais besoin, et fait, comme de raison, une

visite à la cathédrale sans nef, et qui n'en est pas moins une

merveille, je me dirigeai sur Breteuil, bourg où la route de Beauvais

rejoint celle de Paris à Amiens. Ce voyage fut moins agréable que celui

du matin. De Fleury à Beauvais, j'avais couru à travers un pays

charmant, et pour ainsi dire de bocage en bocage; de Beauvais à Breteuil

je suivis, entre deux lignes de pommiers rabougris, une route des plus

ennuyeuses, une grande route enfin.

J'étais arrivé au point où les deux chemins se joignent, et je n'avais

pas rencontré une seule voiture de voyage. Fatigué par l'ennui plus que

par la marche, je commençais à trouver le chemin long, quand les

claquements d'un fouet de poste se firent entendre à mon oreille. Il

était trois heures; j'avais encore sept lieues, sept grandes lieues à

faire pour arriver à Amiens. Les portes s'y fermaient à la chute du

jour. Me serait-il possible de faire ces sept lieues sans dîner? Et si

je m'arrêtais pour dîner, me serait-il possible d'arriver à Amiens avant

l'heure fatale?

La voiture cependant approchait; je cours à sa rencontre. À mes signes,

le postillon s'arrête. Je me présente à la portière. «Quoi! c'est vous,

mon cousin? me dit le maître de la voiture en abattant la glace.--C'est

vous qui nous faites cette peur-là? dit la dame qui voyageait avec lui,

et qui se trouvait être ma cousine; et par quel hasard vous trouvez-vous

sur la grand'route, si loin de Paris, et si peu près d'Amiens?--Je vous

conterai cela; mais sachez ce que je venais demander aux voyageurs,

quels qu'ils fussent, que j'ai enfin le bonheur de

rencontrer.--Qu'est-ce?--Ce n'est pas la bourse ou la vie, mais la

permission de prendre place sur un strapontin, en payant un cheval,

comme de raison.» Ce dernier article seul fut l'objet d'une difficulté:

on me céda pourtant par pitié autant que par politesse, car je n'en

voulus point démordre, et j'étais évidemment fatigué: ainsi, au rebours

du médecin de village, j'achevai en poste le voyage que j'avais commencé

à pied.

Cette voiture était la première voiture de poste qui fût sortie de Paris

depuis sept jours.

Arrivé à Amiens, je fis connaître l'intention où j'étais de passer en

Angleterre. Au bout de quelques jours, on me dit qu'un voiturier

n'attendait, pour retourner à Boulogne-sur-Mer, qu'un quatrième

voyageur. Mon bagage était arrivé. Le 12 septembre je me mis en marche.

J'étais dans un âge où les impressions sont plus vives que durables. Si

un officieux ne se fut pas occupé de me faire partir, peut-être ne

serais-je pas parti; peut-être aurais-je attendu à Amiens, où tout était

tranquille, que le calme rétabli à Paris me permît de retourner, sans

trop de risques, dans cette ville où tant d'affections me rappelaient.

Le hasard, qui pour les trois quarts du temps arrange ou dérange tout,

décida de moi en cette circonstance, et ce n'est ni la première ni la

dernière fois que sa volonté m'a dispensé d'en avoir une.

Ici je m'embarque dans des aventures un peu moins sérieuses que celles

qui les ont précédées et que celles qui les suivront; mais elles n'en

sont pas moins véridiques. Elles ne seraient pas déplacées dans un

chapitre de _Tom-Jones_: mais est-il rien de plus vrai que _Tom-Jones_?

Notre voiture ressemblait fort à celles qu'on appela depuis _coucous_.

J'y avais pour compagnons de voyage une jeune femme, son fils, enfant de

huit à neuf ans, et un jeune homme de vingt-cinq à vingt-six. La dame,

comme de raison, prit une des places du fond; le monsieur, par droit

d'antériorité d'inscription, se plaça à côté d'elle; l'enfant et moi,

nous occupâmes sur le devant une banquette sans dossier. Nous ne nous

connaissions ni les uns ni les autres; mais des voyageurs ont bientôt

fait connaissance. Quoi de plus propre à établir l'intimité, que les

rapprochemens inévitables en voiture? En peu d'heures on s'est deviné;

au bout d'un jour on s'aime ou l'on se hait à la rage.

Nous allions à petites journées, le cocher s'arrêtant pour faire dîner

ses bêtes et nous laisser dîner nous-mêmes. Nous fîmes notre première

station à Pecquigny. Là, sans savoir nos noms, nous savions déjà quelle

était l'humeur de chacun de nous, et même quel intérêt nous faisait

courir les grands chemins.

La dame allait, comme moi, à Londres, quittant, comme moi, la France,

par horreur de ce qui s'y passait. Le monsieur retournait chez lui,

moins dans un intérêt politique que dans un intérêt de santé; la sienne

se trouvant compromise par la multiplicité de ses bonnes fortunes, il

allait respirer l'air natal et se mettre au lait par ordre des médecins,

qui l'envoyaient en Picardie, comme on envoie un cheval au vert, pour se

refaire.

La femme la plus indulgente devient maligne auprès d'un homme ridicule.

J'avais reconnu à certains mouvemens de deux genoux sur lesquels on

m'avait permis de m'appuyer, que les travers du Lowelace de

Boulogne-sur-Mer n'échappaient pas à la pénétration de notre compagne.

D'ailleurs, il ne négligeait rien pour soutenir vis-à-vis d'une jolie

femme le caractère qu'il se donnait. Galant et fat tout à la fois comme

le héros de la diligence de Joigny, c'était le type de toutes les

caricatures de Picard, qui, s'il ne l'a pas vu, l'a deviné.

Pendant le dîner, la confiance augmentant en raison de l'ancienneté de

la connaissance, nous échangeâmes des confidences plus complètes. La

dame, j'ai oublié son nom, la dame qui, en qualité de veuve, n'était

comptable à personne de ses actions, nous fit entendre que son coeur

l'entraînait au-delà du détroit où un autre coeur l'appelait, et tout en

parlant elle pressait sur son coeur un médaillon d'or large comme le

balancier d'une ancienne pendule, lequel était suspendu à son cou par un

cordon de cheveux. Cela me fit songer que je quittais un bonheur égal au

moins à celui qu'elle allait chercher, et je poussai un soupir. «Vous

souffrez?» me dit-elle. Remontés en voiture, elle compatit de nouveau à

la gêne où j'étais sur ma banquette, et me reprochant la discrétion qui

depuis mon soupir me portait à me jeter en avant quand je pouvais

trouver en arrière un appui, elle exigea le soir ce qu'elle n'avait fait

que permettre le matin, et malgré les cahos la voiture me parut douce.

Nous soupâmes à Abbeville, et nous soupâmes assez gaîment, grâce à notre

camarade, qui, sans trop s'en douter, jouait pour nous, depuis notre

départ, une comédie qui ne devait finir qu'à notre arrivée. Après le

souper nous nous retirâmes par couples, la dame errante dans une chambre

à deux lits pour elle et pour son fils, moi dans une chambre à deux lits

aussi, dont l'un fut occupé par notre aimable compagnon.

Avant de nous congédier, la dame, tout en jasant, se débarrassa de ses

bijoux et détacha de son cou le médaillon mystérieux. Nous la priâmes de

nous laisser voir ce qu'il contenait. Cédant à nos instances après

quelques difficultés, elle fit jouer un ressort: un portrait parut, et

je vis avec quelque plaisir que ce portrait ressemblait moins au plus

beau qu'au plus honnête homme du monde.

La dame ne nous permit pas d'assister au reste de sa toilette, mais en

revanche j'assistai à celle de mon camarade de chambrée. J'eus le

plaisir de le voir dépouiller l'une après l'autre toutes les pièces de

son ajustement. La friperie du vicomte de Jodelet n'était pas plus

compliquée. Qu'on s'imagine un manteau enveloppant une redingote

boutonnée sur un habit recouvrant une veste sous laquelle une camisole

se nouait par dessus une chemise qui cachait un gilet de flanelle, et

l'on n'en aura pas fait l'inventaire en totalité.

Après avoir déposé dans un chapeau à cornes le faux toupet qui masquait

les lacunes ou plutôt les clairières que la main des plaisirs avait

faites dans sa chevelure d'un blond un peu ardent, et avoir remplacé ce

toupet par un bonnet à coiffe garnie de mousseline et ceinte d'une

fontange, il passa sous ses rideaux et ne parla plus que pour se

plaindre de la dureté de son lit.

Je n'avais pas vu ce coucher sans rire. Je ris bien davantage au lever,

quand, après avoir endossé l'une après l'autre les pièces dont j'ai fait

ci-dessus l'énumération et d'autres dont je n'ai pas parlé, il voulut

procéder à sa toilette de tête; je l'entends jeter tout à coup des cris

lamentables; plus de toupet dans le chapeau! Se glissant par la

chatière, une chatte qui avait mis bas pendant que nous dormions s'était

emparée de cette quasi-perruque, et après l'avoir crépée et recrépée, ou

plutôt cardée et recardée, elle en avait fait un matelas pour sa

naissante famille. C'est au moment où elle allait chercher un fagot,

qu'avertie par des miaulemens, la servante retrouva cette autre toison

d'or sous minette dans un coin du bûcher.

Nous fîmes d'autant plus gaîment la route d'Abbeville à Montreuil où

nous dînâmes, que le propriétaire de la perruque paraissait plus affligé

de sa mésaventure, quoiqu'il fût rentré dans sa propriété. Le dîner

néanmoins le remit en bonne humeur, et rétablit la confiance entre nous.

À mesure que nous approchions de Boulogne, la dame et moi nous

réfléchissions cependant à ce que nous allions y faire. Nous nous

demandions réciproquement des conseils. «Le syndic de la commune, nous

dit le tiers qui nous écoutait, est mon propre frère. C'est un homme

très-obligeant et de plus très-bien pensant. Je vous présenterai à lui;

il visera vos passeports ou vous en donnera de nouveaux si les vôtres ne

sont pas en règle.» Je n'entendis pas cela sans plaisir, parce qu'il me

semblait que je pouvais être muni d'un passeport plus valide encore que

celui qui m'avait été délivré par GRUMEAUD, tailleur et greffier à

Maisons près Charenton. Quant à la dame, elle était encore moins en

règle que moi, car elle n'avait pas même un mauvais passeport.

Arrivés à Boulogne, notre compagnon, devenu notre protecteur depuis que

nous avions franchi la porte de la ville, descendit chez le procureur

syndic même. «Descendez avec moi, nous dit-il, votre affaire s'arrangera

tout de suite, et vous pourrez partir dès ce soir.» Nous le suivons, et

nous voilà dans le cabinet de M. le procureur syndic.

Cette magistrature était alors confiée à un des hommes les plus prudens

qui aient existé depuis Ulysse de prudente mémoire, à un homme qui, tout

en servant le parti qui règne, sert d'avance le parti qui règnera, à un

homme qui, pendant quarante ans, n'a pas cessé de remplir des fonctions

publiques. M. le procureur syndic nous reçut avec beaucoup de politesse,

trouva notre résolution très-naturelle, gémit avec nous d'une révolution

qui enlevait le sceptre à la race de saint Louis, pour le livrer à des

scélérats qu'il était obligé de servir. «Que ne suis-je à votre place!»

disait-il en soupirant; puis il me demanda mon passeport pour le viser.

Je le lui présente: «Et vous voulez vous embarquer avec ce chiffon-là?

avec un chiffon griffonné par un greffier de village!--De village ou de

ville, il n'en a pas moins le droit de donner des passeports.--Sans lui

contester ce droit, je me bornerai à vous faire observer que ce

passeport est pour l'intérieur; qu'il ne vous autorise pas à sortir du

royaume.--Il ne me le défend pas non plus, Monsieur: mais vous n'avez

pas de temps à perdre; abrégeons la discussion. Si vous ne pouvez pas

viser ce passeport, soyez assez bon pour m'en donner un autre.--Je le

désirerais; mais dans la situation actuelle des choses, c'est

impossible; cela me compromettrait; on m'accuserait de favoriser

l'émigration. Voyez où cela me mènerait.--Que faire donc?--Partir sans

passeport; rien n'est plus facile. On vous en donnera les moyens à

l'auberge, _au Lion d'Argent, chez d'Ambron_. Toutes les nuits des

barques transportent de l'autre côté du détroit, par centaines, des gens

qui sont dans le même cas que vous. Nous n'autorisons pas ces évasions,

mais nous ne les empêchons pas.»

Après tout, nous ne pouvions pas exiger davantage de M. le procureur

syndic. Nous prîmes congé de lui. Son frère nous reconduisit à notre

voiture, et après nous avoir souhaité une bonne santé, un bon voyage:

_Au Lion d'Argent_, dit-il au cocher; et le cocher nous conduisit _au

Lion d'Argent_.

Chemin faisant nous avions réglé, la dame et moi, ce que nous devions

faire dans l'intérêt commun. Ma compagne de voyage craignait le

scandale, et craignait aussi de passer la nuit seule avec un bambin,

dans une chambre mal fermée. «Comme le sera certainement la vôtre,» lui

dis-je. Nous convînmes donc, pour concilier les intérêts de la peur avec

ceux de la convenance, que nous serions frère et soeur _au Lion

d'Argent_, que son fils coucherait auprès d'elle et lui servirait de

garde-du-corps, et qu'un paravent déployé autour d'eux leur ferait dans

notre chambre commune une chambre particulière.

L'arrangement était d'autant mieux conçu, que d'Ambron se trouva n'avoir

qu'une chambre à nous donner. Tout s'exécuta comme il avait été convenu;

et quoique nos sentimens ne fussent peut-être pas tout-à-fait aussi

innocens que ceux qui nous étaient prescrits par la qualité que nous

prenions, nous n'étions vraiment que frère et soeur quand, après trois

jours d'attente, nous nous embarquâmes pour Douvres.

Souvenirs d'un sexagénaire, Tome I · 第 31 / 38 题