Et puis, tout à coup, un billet:
_J’arrive, mon ami, je veux vous voir! Venez ce soir même, je vous en
prie._
Me voilà, dès ce soir, à Auteuil. Mon cœur bat dans cette petite rue où
l’on ne voit que trois maisons et des arbres roux qui se dépouillent.
J’aperçois de loin le bec de gaz éclairant le vieux mur gris: elle est
là! elle est là! Je vais la voir, entendre sa voix, baiser sa main! Dieu
de Dieu! la vie est trop bonne; il y a trop de bonheur pour moi; ce
n’est pas juste. Ah! tous ceux qui n’ont pas, comme moi, marché dans
cette rue charmante, un soir d’automne, en regardant de loin ce vieux
mur comme je le regarde, que toutes les félicités leur soient accordées,
et que mon bonheur, à moi, soit fini: j’ai eu la part trop belle!
--Ces dames sont arrivées de ce matin, me dit la bonne.
Je suis dans le petit salon; un pas, dans la chambre au-dessus, fait
bruire autour de moi les girandoles; cela sent le gaz, l’essence, la
naphtaline; Julie remonte la mèche de la lampe, qui a fumé, et se
retire; on vient; on ouvre la porte. Et je la vois venir à moi, comme à
Aix! Mon visage doit être transfiguré; quelque chose m’emplit à
m’étouffer; ma tendresse déborde; mes yeux parlent pour moi... Elle
vient, elle vient à moi. J’ouvre les bras sans songer à ce que je fais.
Elle vient toujours. Je l’embrasse. Elle m’embrasse. Elle pleure. Je
n’ai même pas songé à toucher ses lèvres, dont le désir effréné, depuis
deux mois me hante.
Mes larmes coulent; ah! je ne fus jamais si heureux! Et nous sommes là,
sans pouvoir rien dire. Je pense:
«Dieu a passé entre nous! le ciel vient de tomber là! Est-il possible de
goûter un pareil moment et de se retrouver simple mortel comme devant?»
Et je lui adresse une question banale. Elle me répond, mieux:
--Mon ami, dit-elle, non, décidément, je ne peux me passer de vous!
Elle me raconte un séjour qu’elle a fait en Bourgogne: le château, les
douves, le parc, le gibier, le vin, d’assez bonnes gens, un ennui sans
fin.
--Et vous? qu’avez-vous fait?
--Je vous ai aimée, oh! aimée!...
Elle sourit et dit:
--Vous serez patient, mon ami? Jurez-le.
--Oh!... les serments!...
Elle me prend la main pour me faire jurer solennellement. Mais voilà que
sa bouche m’apparaît. Et je la baise...