C’est une petite villa située dans le haut d’Aix; elle n’est pas fort
jolie et n’a point de nom romanesque. On la désigne, ainsi que trois de
ses voisines, par le nom du propriétaire auquel on joint un numéro:
encore est-ce le numéro qui est le moins disgracieux à dire: c’est la
«villa Cervollet, numéro 2».
Et voilà une appellation banale qui est entrée désormais dans le trésor
poétique de ma mémoire. A cet assemblage de mots si plats est lié, pour
le reste de ma vie, le souvenir de la minute pour moi la plus
triomphante: celle où madame de Pons m’est apparue, hier, dans une
petite pièce quelconque, venant à moi la main tendue, et portant, en
toute sa personne, l’éclat d’une joie affectueuse qui ne saurait
tromper.
Elle venait tout entière au-devant de moi, je l’ai vu: sa main, son
regard, son visage, sa bouche gonflée de tendres paroles, et ce genou
qui pointait sous la robe claire d’été, et ce corps qui venait à moi!...
Tout autre, à ma place, eût ouvert les bras à cette femme!... C’est
d’imaginer par avance une volupté trop forte qui me la fait repousser
quand elle s’offre: je la crois irréelle, je m’arrête en reconnaissant
ma féerie... Nous nous sommes serré la main, très correctement. Et nous
avons échangé des paroles ordinaires.
Madame Delaunay est venue, bien fatiguée par son traitement. Ces dames
se sont plaintes de l’endroit qu’elles habitent, et moi de celui d’où je
viens.
--Où donc est-on bien?
--Entre amis, ai-je dit, l’endroit n’importe guère!...
Quand je me suis retrouvé seul avec madame de Pons, j’ai cru remarquer
qu’elle sentait qu’il y avait entre nous la façon expansive dont elle
s’était avancée vers moi dans la petite pièce. Subtilité d’amoureux!
mais certitude. Ravissement!... Lorsqu’elle m’a offert d’aller visiter
le jardinet, je lui ai baisé la main et je lui ai dit:
--Mon amie, que je suis heureux de vous revoir!...
Nous avons visité ensemble le jardinet. Elle déplorait qu’on n’eût, de
là, aucune vue sur le lac; je le déplorai avec elle, d’un singulier ton,
sans doute, car elle me dit:
--Comme ça a l’air de vous être égal!... Voyons! ajouta-t-elle,
asseyons-nous et causons!
Nous nous assîmes sur un banc, pour causer. La vue de son bras découvert
et de la main que j’avais baisée m’étourdissait.
--J’ai peur d’être bête, lui dis-je en souriant; parlez, vous!
Ma franchise mal contenue me poussait presque à un aveu.
Elle devint triste, tout à coup; sa figure se voila. Nous causâmes, mais
comme autrefois. Le nuage repassa, d’ailleurs, sur son visage. Cependant
je ne m’en suis pas alarmé.
Même jour.
Que de temps j’ai vécu à ne pas espérer qu’elle pût m’aimer un jour! Et
voilà qu’une tranchée de désespoir me coupe les entrailles, aujourd’hui,
quand je viens à penser: «Si elle ne m’aimait pas!...»
Même jour.
Est-ce que je ne pourrais pas interpréter l’attitude de sa mère envers
moi, afin de connaître ses sentiments à elle-même?
Idée absurde!... Elle trompe sa mère sur ses propres sentiments, car, si
sentiments il y a, elle se trompe elle-même!... Comment cela? Mais parce
qu’elle ne croit point m’aimer. Une femme peut aimer sans qu’elle s’en
doute. Celles qui ne pensent qu’à l’amour et qui se tâtent le pouls,
chaque soir, afin de savoir si elles aiment, peuvent croire qu’elles
aiment alors qu’elles n’aiment pas; mais celles qui s’emploient, par un
reste de fidélité tenace, à éloigner d’elles toute pensée d’amour
décorent de noms innocents--tels qu’amitié, plaisirs intellectuels,
communauté de goûts--ce qui est amour.
Même jour, le soir.
Je lis ce que j’ai écrit tantôt. Je n’en suis pas dupe:--je me cramponne
à mon optimisme, parce que je mesure des yeux la chute que je vais faire
si je le lâche.