25 juillet.

Ces séparations se font comme une opération chirurgicale: on en parle

peu à l’avance, juste assez; le jour et l’heure sont fixés, on se rend à

l’endroit voulu, et, en un tour de main, c’est exécuté. Il ne reste plus

que la convalescence à traîner en longueur.

Le jour venu, nous avons gardé notre bonne humeur. Nous n’étions pas

allés au jardin, parce qu’il avait plu; madame Delaunay se montrait un

peu plus agitée qu’à l’ordinaire, parce qu’elle songeait à quelque objet

à caser dans ses malles: elle sortait du salon, montait et

redescendait... Je remarque, aujourd’hui seulement, qu’elle ne disait

point ce qu’elle venait de faire... N’eût-elle pas pu dire: «C’est bien

moi! j’allais oublier la théière»?... A aucun moment, et quoiqu’elle se

soit absentée plusieurs fois, elle n’a dit quelque chose d’analogue à

cela... Je remarque--aujourd’hui seulement!--que ni elle ni sa fille

n’ont fait d’autre allusion au départ--je n’ose dire: «à la

séparation»--que celle-ci: «Vous verra-t-on là-bas?...» Est-ce que cette

réserve, ce silence concerté, n’étaient pas, par hasard, la plus exquise

attention, un acte d’amitié d’un certain goût si rare qu’on ne lui

connaît point de nom?...

Car enfin, il n’y a pas à dire, toutes deux m’ont épargné d’entendre

parler de leur départ!...

Mais ainsi cette dernière soirée, au lieu d’avoir été banale et

semblable à toute autre, n’aurait été qu’une infiniment délicate

manifestation de deux femmes en l’honneur de mon amitié?... Mais, si

elles ont voulu une telle manifestation, c’est-à-dire toute

d’abstention, et si discrète! ne serait-ce pas qu’elles ont deviné en

moi, les deux chères créatures, une sensibilité vraiment trop vive à

tout ce qui me vient d’elles?...

* * * * *

Sensible? moi?... et j’ai failli ne point m’apercevoir tout justement de

leur attention!... Butor, oui.

Mais voilà que je refais les événements, et dirige rétrospectivement les

pensées, le mouvement des cœurs!

Elle est venue me reconduire jusque dans ce petit corridor d’entrée où

manquent, au portemanteau,--je l’observe toujours,--le chapeau et la

canne d’un homme. Elle est venue me reconduire. Pendant que je mettais

mon pardessus, elle était debout devant moi, et ne disait rien. Je ne

disais rien. Cela commençait à devenir assez sérieux, et mon esprit, qui

se moque toujours de moi, allait risquer un mot qui pût nous faire rire,

elle et moi, et nous permettre de nous quitter là-dessus. Une souris

fila, dans le corridor à demi obscur: nous la vîmes tous les deux, nos

regards la suivirent jusqu’à l’endroit où ces petites bêtes

disparaissent comme par enchantement. L’intervention de la souris

pouvait me dispenser du mot spirituel: à la vue de la souris, on

s’agite, on ramène ses jupes, on pousse un cri, on s’égaye ou bien on a

peur. Rien de tout cela. Nous ne fîmes pas allusion à la souris: ce fut

comme si nous ne l’avions pas vue ou comme si nos pensées étaient,

ensemble, ailleurs; nous nous serrâmes la main, sans sourire, et sans

nous être rien dit qu’«au revoir, au revoir!»

Une fois dehors, je fus saisi d’un désespoir à me rouler par terre. En y

réfléchissant aujourd’hui, je songe qu’il n’y avait peut-être pas là

précisément de quoi me désespérer.

1er août.

Oh! mon Dieu! si je ne devais plus jamais poser ma bouche sur deux

lèvres aimées qui s’entr’ouvrent!...

Mon amour · 第 34 / 126 题