—René..., murmurait-elle en étendant ses bras suppliants, je veux bien

mourir... et je vous pardonnerai du fond du cœur... Mais, je vous en

prie, avant de me tuer, dites-moi ce que vous avez fait de ma fille?

René cessa de prier, et montra du doigt le portefeuille qui était à

terre auprès de la table.

—Ne vous ai-je pas dit qu'il m'avait fallu payer cela? répliqua-t-il.

Je n'avais plus rien... Robert de Blois m'a demandé votre fille en

échange de ces papiers... et je la lui ai donnée!

Marthe appuya ses deux mains contre son cœur et poussa un gémissement

faible. Puis elle tomba privée de sentiment.

Penhoël éprouva du doigt la pointe de son épée.

En ce moment, il se fit un bruit léger du côté de la porte. La personne

qui venait d'entrer et qui restait dans l'ombre décrochait, elle aussi,

une des armes suspendues en trophée sous les vieux portraits de famille.

Quelques pas seulement séparaient Marthe évanouie et René de Penhoël.

Celui-ci pencha sa tête sur sa poitrine et marcha vers sa femme en

pensant tout haut:

—Elle, d'abord... moi, ensuite!...

Dans son accent comme sur son visage, il y avait une détermination

sombre.

Mais, comme il relevait à la fois la tête pour voir et la main pour

frapper, il aperçut un homme entre lui et sa victime.

C'était l'oncle Jean qui avait redressé sa grande taille, courbée par

la vieillesse, et qui se tenait debout, l'épée à la main, au devant de

Marthe.

XVIII

L'HEURE DE L'EXIL.

Dans cet homme, à la pose robuste et fière, qui se dressait, l'épée

haute, au devant de sa femme, René de Penhoël ne reconnut pas d'abord

le pauvre oncle Jean. Il était si bien habitué à voir la figure du bon

vieillard se pencher, humble et douce, sur sa poitrine! Dans ce premier

moment, il crut presque rêver.

Il recula d'un pas, et agita son épée en avant, comme s'il eût voulu

écarter le fantôme.

Son épée rencontra celle de Jean de Penhoël, et rendit ce bruit de fer

qui éveille comme le son d'un clairon.

La lumière de la lampe tombait d'aplomb sur le front du vieillard,

couronné par ses cheveux aussi blancs que la neige. Son regard était

triste, mais ferme. Au bruit des deux épées qui se choquaient, un

fugitif éclair s'était allumé dans sa prunelle.

On voyait à cette heure que Jean de Penhoël, le paisible et bon

vieillard, avait dû porter fièrement autrefois le nom de ses pères...

Un instant René demeura muet à le contempler.

—Allez-vous-en! dit-il enfin, et ne me tentez pas!... car, si je

n'étais pas à l'heure de ma mort, j'aurais avec vous aussi un compte à

régler, mon oncle!...

Le vieillard garda le silence.

—Allez-vous-en!... répéta René dont les doigts se crispaient autour de

la poignée de son arme.

L'oncle Jean ne répondit point encore.

Ses grands yeux bleus se fixaient, calmes et résignés, sur la figure

décomposée de son neveu.

L'écume venait aux lèvres du maître de Penhoël.

—Allez-vous-en!... répéta-t-il pour la troisième fois; vous savez bien

que cette femme est coupable... et qu'un fils de Penhoël n'a qu'une

manière de se faire justice...

—Je sais que votre femme est une sainte, répondit enfin l'oncle Jean

de sa voix douce et pénétrante, et je sais que mon devoir est d'arrêter

la main du fils de Penhoël qui va commettre un lâche assassinat.

René brandit son arme en poussant un rugissement.

—Je suis le maître!... s'écria-t-il; arrière, ou vous êtes mort!

Il s'élança. L'oncle Jean resta droit et ferme. Sa main fit à peine un

imperceptible mouvement, et l'épée de René tomba sur le plancher.

René la ramassa en blasphémant, et revint à la charge; mais il portait

en vain des coups furieux: on eût dit qu'il s'attaquait à un mur de

pierre.

L'oncle Jean ne bougeait point. On voyait toujours sa main haute tenir

l'épée au devant de sa poitrine. Il se contentait de parer et ne

portait pas un seul coup.

René haletait. Son front ruisselait de sueur. Il s'appuya bientôt,

épuisé, à la muraille.

—Ah!... dit-il en grinçant des dents, ce que vous faites là est pour

payer les bienfaits de mon père et mes bienfaits à moi, n'est-ce pas,

Jean de Penhoël?...

—Que Dieu me donne l'occasion de mourir pour vous, mon neveu, répliqua

le vieillard dont le souffle était toujours égal et tranquille; vous

verrez si je suis un ingrat!...

René, tout en affectant une extrême lassitude, le guettait de l'œil

sournoisement. Quand il crut l'instant favorable, il s'élança d'un bond

et lui poussa une furieuse botte en pleine poitrine. L'oncle Jean reçut

le choc sans broncher, comme toujours, et l'épée du maître de Penhoël

sauta une seconde fois hors de ses mains.

Il voulut se baisser pour la reprendre, mais il avait mis tout ce

qui lui restait de vigueur dans son dernier élan. Sa tête appesantie

entraîna son corps; il se coucha lourdement sur le plancher, et ne se

releva plus.

La fatigue épuisante du combat, l'émotion, l'ivresse arrivée à son

comble, se réunissaient pour le clouer au sol, inerte et incapable

désormais de faire un mouvement.

L'oncle Jean déposa son épée et passa le revers de sa main sur son

front où perlaient quelques gouttes de sueur. Son regard se tourna vers

le ciel pour remercier Dieu; puis il s'agenouilla auprès de Marthe dont

il soutint la tête décolorée entre ses mains, qui tremblaient à présent.

Madame recouvrait ses sens. Elle prononça le nom de Blanche, car la

mémoire lui revenait en même temps que la vie.

—Nous la retrouverons, ma fille..., dit l'oncle Jean.

Le regard de Marthe fit le tour de la chambre, et resta fixé sur la

place vide où pendait naguère le portrait de Louis de Penhoël.

—Je me souviens! murmura-t-elle. Oh! pourquoi ne m'a-t-il pas tuée?

L'oncle Jean l'attira sur son cœur.

—Nous la retrouverons, dit-il encore. Je vous promets que nous la

retrouverons!...

Il avait de bonnes paroles pour consoler et rendre un espoir qu'il ne

gardait point lui-même, car des fenêtres de sa chambre il avait vu

Robert emporter son fardeau à travers le jardin et descendre ensuite au

grand galop le chemin qui conduisait au bac.

Son premier mouvement avait été de poursuivre le ravisseur, car

l'échelle dressée contre la fenêtre de l'Ange lui donnait tout à

deviner; mais lorsqu'il atteignit Port-Corbeau, Robert avait déjà passé

l'Oust, et courait ventre à terre sur la route de Redon.

C'était Robert que Vincent de Penhoël, revenant au manoir, avait

rencontré dans le taillis, à la hauteur du bourg de Bains.

Tandis que l'oncle Jean remontait tristement la colline, Vincent

poussait son cheval de toute sa force. Il avait grande hâte d'arriver.

Depuis six mois qu'il était parti, aucune nouvelle du manoir ne lui

était parvenue. Tout à l'heure, pendant qu'il traversait Redon, ceux

qu'il avait interrogés sur Penhoël avaient secoué la tête sans répondre.

Il y avait un endroit dans la ville où l'on savait toujours ce qui

se passait à Penhoël. Vincent était entré à l'auberge du _Mouton

couronné_, mais depuis le matin l'auberge avait changé de maître: le

vieux Géraud et sa femme, ruinés tous deux, s'étaient retirés au port

Saint-Nicolas, de l'autre côté de la Vilaine.

Vincent avait dans l'âme un pressentiment douloureux. Mais, en même

temps, son cœur battait de joie. Quelques minutes encore et il allait

revoir l'Ange. Comme elle devait être embellie! Ce brusque retour, que

rien n'annonçait, allait-il amener un sourire autour de sa jolie lèvre

ou une larme dans ses grands yeux bleus?...

Depuis que Benoît Haligan était trop vieux pour remplir son office de

passeur, on avait installé de l'autre côté de l'eau une cloche qui

s'entendait jusqu'au manoir.

En descendant de cheval, Vincent courut au poteau; il trouva là le bac

qui avait servi au passage de Robert.

Au lieu d'agiter la cloche, Vincent sauta dans le bac et fut bientôt

sur l'autre bord. Au moment où il touchait la rive, la lueur faible qui

éclairait toujours, à cette heure, la loge du pauvre Benoît, frappa

son regard. Il monta, en courant, le petit sentier, et pénétra dans la

cabane.

—Que Dieu vous bénisse, Penhoël!... lui dit Haligan comme il passait

le seuil; voilà l'orage qui vient... je le sens aux douleurs de mon

pauvre corps.

—Y a-t-il du nouveau au manoir?... demanda Vincent timidement.

—Le manoir est debout, mon fils... répliqua Benoît qui restait

immobile, couché sur le dos et les yeux fixés à la charpente fumeuse de

sa loge.

Vincent respira.

—J'avais peur!... murmura-t-il.

Puis il ajouta gaiement:

—Comment se porte mon bon père?

—Ton père se porte comme un homme chassé de son dernier asile...,

répondit Haligan.

Vincent recula stupéfait.

—Quoi!... s'écria-t-il, Penhoël a chassé mon vieux père?

—Mon fils, répliqua le passeur, Penhoël ne peut plus donner d'asile à

personne... On l'a chassé lui-même du manoir.

—Oh!... fit Vincent qui n'en pouvait croire ses oreilles; et Madame?

—Chassée.

—Et mes sœurs?...

Le vieux Benoît se signa.

—Mortes!... murmura-t-il.

—Mortes?... répéta Vincent qui tomba sur ses genoux; mes sœurs!...

mes pauvres sœurs!... Et Blanche?...

Benoît ne répondit point tout de suite.

—Penhoël, dit-il enfin, avez-vous rencontré un homme à cheval sur

votre route?

—Oui..., balbutia Vincent.

—Cet homme ne portait-il pas quelque chose entre ses bras?

—Oui..., dit encore le jeune homme.

—Eh bien, reprit Haligan, ce quelque chose, c'était Blanche, votre

cousine!

Vincent poussa un cri déchirant.

Le passeur s'était retourné vers la ruelle de son lit.

Au bout de quelques secondes, Vincent se releva d'un bond, passa de

nouveau le bac et remonta sur son cheval.

Il allait à la poursuite du ravisseur de Blanche et ne savait pas même

son nom. Le ravisseur revenait en ce moment vers le manoir, au trot

paisible de sa monture.

Robert de Blois avait enlevé Blanche pour son propre compte, et à

l'insu de Pontalès. C'était le résultat d'une idée fixe qu'il avait.

A son sens, Louis de Penhoël était revenu, ou du moins il ne pouvait

manquer de revenir. Les bruits qui couraient à ce sujet dans le pays

prenaient chaque jour plus de consistance. On en était à présent aux

détails. On disait que l'aîné rapportait des colonies une fortune

très-considérable. Il y avait des gens pour préciser le chiffre de

cette fortune.

Par l'enlèvement de Blanche, Robert pensait se ménager une excellente

ressource. Connaissant à fond l'histoire intime des Penhoël, et sachant

les rapports qui avaient existé entre Louis et Marthe, il se disait:

«Si ce brave homme est véritablement riche, l'Ange pourrait bien être

la meilleure part du gâteau... Ma foi, vivent les oncles d'Amérique!»

Il aurait bien trouvé un prétexte quelconque d'éloigner Madame, mais le

hasard lui épargna ce soin. Marthe, qu'il guettait depuis la tombée de

la nuit, sortit, comme nous l'avons vu, pour se rendre au cimetière de

Glénac. Robert profita de l'occasion, et comme la porte était fermée

à double tour, il planta une échelle contre la fenêtre et monta à

l'assaut.

L'Ange dormait. A son réveil, elle se trouva entre les bras d'un homme

dont elle ne voyait point le visage, et qui l'emportait enveloppée dans

ses couvertures. L'effroi qu'elle ressentit fut trop violent pour sa

faiblesse; elle eut à peine le temps de pousser un cri qui s'étouffa

sous la couverture, et perdit connaissance.

Tout semblait favoriser le rapt; mais au moment où Robert, chargé de sa

proie, mettait le pied dans le jardin, il se trouva face à face avec le

maître de Penhoël.

Robert, qui s'était armé à tout hasard, ne songea même pas à faire

usage de ses armes. Il y eut entre lui et René une scène courte et

caractéristique. René, si bas qu'il fût tombé, gardait bien ce qu'il

fallait d'énergie pour défendre sa fille, même contre Robert; mais ce

dernier le dominait, pour ainsi dire, par chaque fibre de son être.

Il ne se déconcerta point, et répondit à la première question de René

en découvrant le visage de Blanche.

Puis il dit:

—Je l'enlève... Croyez-moi, Penhoël, cela ne vous regarde pas.

C'était toucher du premier coup l'endroit malade. Il y avait trois ans

que Robert travaillait à envenimer les soupçons qui étaient au fond

du cœur de René; la tâche était presque achevée; à peine fallait-il

encore une calomnie.

Blanche fut déposée sur un banc de gazon. Robert tira de sa poche le

portefeuille contenant les deux lettres que nous avons lues, et qu'il

avait volées l'une à Marthe et l'autre à René lui-même.

Il fit semblant de chercher quelque passage et de déchiffrer quelques

lignes. Naturellement il trouvait dans les lettres tout ce qu'il

voulait.

Il y trouva, entre autres choses, des phrases improvisées par lui-même

et qui se rapportaient à l'apparition de Louis de Penhoël dans le pays

quelques mois avant la naissance de Blanche.

Penhoël ressentait une sorte de joie sauvage à se convaincre du

prétendu crime de sa femme.

Il ne doutait plus.

Robert avait raison. Que lui importait à lui, Penhoël, l'enlèvement de

cette fille de l'adultère?

Il était à moitié ivre déjà. Il mit de la forfanterie à vendre l'enfant

pour les deux lettres.

Un cheval attendait à la grille du jardin. Robert partit ventre à

terre, emportant Blanche toujours évanouie dans l'ancien trou de

Bibandier, car il ne connaissait pas, dans tout le pays, une maison qui

eût ouvert sa porte pour favoriser le rapt d'une fille de Penhoël...

* * * * *

René monta au salon pour lire tout à son aise les lettres conquises. Il

s'applaudissait de son œuvre et triomphait vis-à-vis de lui-même. Au

salon, il rencontra maître Protais le Hivain, surnommé Macrocéphale,

qui l'accueillit avec des saluts plus respectueux encore qu'à

l'ordinaire.

Quand il eut achevé de saluer, Macrocéphale entra en matière en disant

que la plus chère passion de sa vie était de se faire hacher en mille

pièces pour le service du maître de Penhoël.

En conséquence, il s'était chargé d'un message bien fâcheux, afin d'en

adoucir les termes dans la mesure du possible.

Le message de maître le Hivain portait en substance que René de Penhoël

avait vendu par acte en due forme et sous condition de réméré la terre

de son nom à M. le marquis de Pontalès, pour entrer incontinent en

jouissance.

—Conséquemment, poursuivait Macrocéphale, mondit sieur de Penhoël

ne doit point s'étonner si mondit sieur Pontalès lui fait signifier

par les présentes... ou plutôt, se reprit l'homme de loi, lui donne

poliment à entendre... car je ne suis pas un huissier, Dieu merci!...

qu'il faut déguerpir et vider les lieux... ou pour mieux dire s'en

aller tout bonnement... cela dans le plus bref délai, dont acte.

Penhoël écoutait, la tête haute, l'œil fixe. Il semblait ne point

comprendre.

Dans la nuit de la Saint-Louis, Robert et Pontalès, après avoir mis

tour à tour en usage auprès de lui les menaces et les promesses,

avaient enfin frappé le grand coup.

On avait exhibé les papiers enlevés par Cyprienne et Diane à maître

le Hivain et reconquis par Bibandier. C'étaient des faux matériels:

René avait contrefait l'écriture de son frère et fabriqué de prétendus

pouvoirs, à l'effet de vendre le patrimoine de Louis, qu'il croyait

mort.

Le véritable instigateur de ces actes criminels était bien maître

Protais le Hivain, poussé lui-même par Robert et Pontalès; mais la

justice ne connaît que le coupable de fait.

C'était la main de René qui avait tracé les fausses signatures.

Il dut céder.

Il n'avait plus, désormais, un pouce de terre en sa possession.

—Comme M. le vicomte peut le penser, reprit Macrocéphale en grimaçant

un doucereux sourire, je me suis mis en quatre pour le tirer de là...

Mais où il n'y a plus rien, on ne peut rien faire... Mes efforts

dévoués n'ont abouti qu'à obtenir un délai convenable.

—Quel délai?... demanda Penhoël qui n'avait pas encore prononcé une

parole.

—Grâce à moi, répliqua Macrocéphale, M. le vicomte aura une heure pour

faire ses petits préparatifs de départ.

René fit un geste d'indignation.

—Permettez!... reprit l'homme de loi, je ferai observer

respectueusement à M. le vicomte que le manoir a été vendu avec tout

ce qu'il contenait. En conséquence, comme M. le vicomte ne peut rien

emporter du tout, une heure lui suffira pour arranger ses petites

affaires.

Macrocéphale avait beau prendre un air humble et contrit, la joie

méchante qu'il éprouvait à remplir ce message perçait malgré lui sous

son masque.

—Sortez!... dit René.

—Que M. le vicomte veuille bien me pardonner si je n'obéis à

l'instant même, comme c'est mon devoir... Mais je n'ai pas achevé ma

commission... La personne qui m'envoie vers M. le vicomte désire le

voir s'établir à bonne distance de la commune de Glénac pour éviter

la chance de conflits regrettables... Je suis conséquemment chargé de

notifier à M. le vicomte que tout fermier de Penhoël ou de Pontalès qui

lui ouvrirait la porte de sa maison serait immédiatement congédié... M.

le vicomte est trop généreux pour exposer de pauvres diables...

—Sortez!... répéta Penhoël dont la patience était évidemment à bout.

Comme ses sourcils se fronçaient, maître le Hivain eut peur. Il

témoigna une dernière fois son désir de se faire hacher en mille pièces

pour le service de M. le vicomte, et gagna la porte à reculons, en

saluant, à chaque pas qu'il faisait, jusqu'à terre.

Il se rendit chez l'oncle Jean pour lui répéter sa notification.

Penhoël, resté seul, demeura durant quelques secondes anéanti sous le

coup qui le frappait. Il avait jusque-là fermé les yeux volontairement

pour ne point voir les conséquences de sa ruine. Au bout de quelques

minutes, une colère sourde fit place à l'abattement qui l'accablait. Un

amer sourire éclaira son visage morne. Il venait de songer à Marthe.

Il se leva.

—C'est elle, murmura-t-il, c'est elle qui est cause de tout!... Je

suis le maître pendant une heure encore... J'ai le temps de me venger!

Ce fut alors qu'il se rendit dans la chambre de Blanche.

* * * * *

Dans le salon, Jean de Penhoël soutenait toujours Marthe qui avait

repris ses sens, mais qui restait sous le poids d'un accablement

insurmontable.

—Il faut retrouver des forces, Marthe, disait le vieillard, car vos

épreuves ne sont pas finies... Le malheur est descendu sur notre

maison... Et quoi qu'ait pu faire René, votre mari, vous devez l'aider,

Marthe, et le consoler dans sa détresse.

Avant que Jean de Penhoël pût s'expliquer davantage, la pendule sonna

onze heures de nuit. Le timbre aigu et sonore sembla produire sur

René le même effet que si une main rude avait secoué brusquement son

sommeil. Il fit effort pour se redresser et appuya ses deux mains sur

le parquet où naguère il s'étendait tout de son long.

—Onze heures!... murmura-t-il sans manifester le moindre souvenir de

ce qui s'était passé. Que devais-je donc faire à onze heures?

L'oncle Jean ne le savait que trop. Il ouvrit la bouche pour répondre,

mais le cœur lui manqua.

René regardait tout autour de lui.

—Cette salle est bien grande maintenant, murmura-t-il; autrefois, elle

paraissait plus petite, alors que nous étions tous ensemble...

Il se prit à compter sur ses doigts avec lenteur.

—Vincent..., dit-il, Diane et Cyprienne, vos trois enfants, notre

oncle... Blanche de Penhoël... Roger, notre fils d'adoption... puis,

Robert de Blois, ajouta-t-il en parlant plus bas, et Lola... pourquoi

nous ont-ils quittés tous ensemble?...

Il s'interrompit, et son corps eut un frémissement.

—Oh!... fit-il en un long soupir, voilà que je me rappelle!

Il se leva. Son ivresse récente avait laissé peu de traces. Il y avait

en ce moment sur son visage pâli un reste de noblesse.

—Je me souviens..., reprit-il; c'est l'heure où Penhoël doit quitter

pour jamais la maison de son père!

Marthe demeurait immobile et froide. Ces émotions tristes, mais calmes,

étaient trop au-dessous des angoisses qui l'avaient brisée. L'oncle

Jean, au contraire, était affecté profondément.

—Je suis bien vieux..., pensa-t-il tout haut, et je croyais mourir

avant de voir cela. Allons, mon neveu, l'heure est sonnée!... Que Dieu

vous donne le courage de ce dernier sacrifice!...

René fit un pas vers la porte, mais sa tête qui se dressait avec fierté

se courba de nouveau. Il venait de heurter du pied les débris de ce

cadre brisé qui contenait naguère le portrait du fils aîné de Penhoël.

Son regard timide et inquiet glissa jusqu'à Marthe.

—Si du moins on m'aimait!... prononça-t-il avec désespoir.

Marthe se leva enfin et se rapprocha de lui.

—René, dit-elle, tant que vous ne me chasserez pas, je resterai près

de vous... et je vous aimerai.

Ce dernier mot tomba de sa bouche avec effort. Elle songeait à sa

fille. Elle se tenait, les yeux baissés, auprès de Penhoël qui la

contemplait en silence.

—Oh! Marthe!... Marthe!... murmura-t-il enfin, si vous aviez voulu!...

Il se retourna vers l'oncle Jean et lui montra du doigt les deux épées.

—Merci..., dit-il seulement.

Puis il se dirigea vers la porte du salon.

Le vieillard et Marthe le suivaient.

Ils traversèrent ensemble le corridor désert. Ils descendirent ensemble

le grand escalier où personne ne vint croiser leur route.

De plus en plus, le manoir semblait abandonné.

On aurait pu les voir marcher tous les trois en silence le long des

allées du jardin...

L'oncle Jean ouvrit la porte qui donnait sur le dehors. Il sortit;

Marthe en fit autant. Penhoël hésita au moment de franchir le seuil.

—Du courage! mon neveu..., dit la douce voix de l'oncle Jean. Dieu

aura pitié de nous.

Penhoël mit ses deux mains sur son visage et sortit sans jeter un

regard en arrière.

A peine avait-il passé le seuil que la porte, poussée par une invisible

main, se ferma rudement sur lui.

M. Blaise et Bibandier étaient sortis d'un buisson voisin et riaient,

les bons garçons, du meilleur de leur cœur...

XIX

LE SOUPER DE PENHOËL.

Derrière la porte, Blaise et Bibandier se frottaient les mains de

compagnie: comme si nul drame ne pouvait se jouer en ce monde, sans

qu'il y ait à côté la farce honteuse ou bouffonne.

—Ça n'est pas drôle, tout de même, dit le fossoyeur, de recevoir congé

à une heure pareille!

—Et par un diable de temps! ajouta M. Blaise: ils vont être

fameusement saucés, les pauvres canards... Quel vent!

—Et quelle ondée!... il tombe des gouttes larges comme des pièces de

six livres!... Maintenant que nous leur avons fait la conduite, mon

opinion est qu'il faut aller voir si M. le maire nous a laissé un peu

de sa bonne eau-de-vie.

—M. le maire..., répéta Blaise en ricanant; je retiens son écharpe

pour me faire un gilet.

Ils étaient rentrés sous le vestibule du manoir.

Au dehors, René, Marthe et l'oncle Jean descendaient la montée.

L'orage qui menaçait, depuis la brune, venait d'éclater enfin avec une

soudaine violence; la pluie tombait à torrents.

—Ce sera une terrible nuit pour ceux qui n'ont point d'asile! murmura

l'oncle Jean.

Marthe avait la tête nue, ses cheveux se collaient déjà ruisselants à

ses tempes.

—Et nous n'avons pas d'asile!... dit René.

—Parmi les anciens fermiers de Penhoël..., commença Marthe.

—Il n'y faut pas songer, ma fille..., interrompit l'oncle Jean; ceux

qui nous chassent n'ont rien oublié... Notre malheur se gagne, et

l'hospitalité que nous irions demander à un pauvre homme serait une

malédiction pour lui et sa famille.

La pluie et le vent redoublaient; les arbres du taillis étaient trop

bas pour offrir la moindre protection. René s'arrêta.

—C'est par une nuit semblable, dit-il, que j'ai ouvert les portes du

manoir à l'homme qui nous chasse aujourd'hui... Ne trouverai-je donc

pas où abriter ma tête, moi qui n'ai jamais refusé l'hospitalité à

personne?... Hormis à un, pourtant! se reprit-il tout bas.

Et il ajouta en pressant à deux mains son front mouillé:

—O mon frère!... mon frère!... Dieu te venge!

—Allons, mon neveu, dit l'oncle Jean qui secoua son abattement et

feignit une sorte de gaieté, nous n'en sommes pas là, Dieu merci!...

C'est un orage à essuyer, voilà tout!... La belle affaire pour un

chasseur!... Au pis aller, nous sommes bien sûrs de trouver un accueil

cordial chez notre vieil ami l'aubergiste de Redon.

—C'est vrai!... dit vivement Penhoël, celui-là nous aime... et il est

assez riche pour nourrir Marthe, tandis que j'irai, moi, Dieu sait où.

—Où vous irez, je vous suivrai, Penhoël..., répliqua Madame...

René fit comme s'il n'avait pas entendu.

Les belles-de-nuit; ou, les anges de la famille. tome 3 · 第 2 / 10 段