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LES
BELLES-DE-NUIT.
IMPRIMERIE DE G. STAPLEAUX.
LES
BELLES-DE-NUIT
OU
LES ANGES DE LA FAMILLE
PAR
Paul Féval.
TOME III
BRUXELLES.
MELINE, CANS ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS.
LIVOURNE. LEIPZIG.
MÊME MAISON. J. P. MELINE.
1850
DEUXIÈME PARTIE.
LE MANOIR.
(SUITE.)
XVI
LE PORTEFEUILLE.
Pendant deux ou trois minutes, Marthe de Penhoël resta comme anéantie.
Le coup la frappait d'autant plus rudement qu'il était plus imprévu;
jusqu'au dernier moment, elle avait refusé de croire à un malheur
sérieux.
«Que craindre? un enlèvement? Mais qui pourrait avoir l'idée d'enlever
cette pauvre enfant, malade et faible? N'eût-ce point été un
assassinat?»
Maintenant que Marthe recouvrait la faculté de penser, sa conscience
répondait à cette question:
«Les autres ont bien été assassinées!»
Mais la lumière se faisait lentement dans son esprit, et, à mesure
qu'elle réfléchissait, les doutes revenaient en foule avec l'espoir.
C'était impossible! qui donc aurait enlevé Blanche? Marthe ne pouvait
nommer qu'un seul coupable, et celui-là n'avait pas besoin d'employer
les mesures extrêmes. Robert de Blois était le maître au manoir de
Penhoël, où, depuis bien longtemps, chacun devait accomplir ses
moindres volontés. On n'arrache pas une pauvre fille à son lit de
souffrance, quand on peut la garder à vue comme une captive, et qu'on
la tient en son pouvoir.
Pourtant, de la place où elle était tombée sur ses genoux, Marthe
pouvait voir encore les derniers barreaux de l'échelle dressée contre
la fenêtre. Il n'y avait pas à lutter contre cette preuve si évidente;
Marthe courbait la tête, et c'était machinalement que sa bouche
répétait encore:
—Blanche!... Blanche!... je t'en prie, ma fille, ne te cache plus!...
Il y avait déjà longtemps que Marthe était ainsi prosternée, la tête
sur sa poitrine, et ne trouvant point la force de se relever. Elle
voulait implorer Dieu, mais sa mémoire lui refusait, en ce moment, ses
prières si souvent répétées. Elle ne pouvait prononcer qu'un mot:
—Blanche... Blanche!...
Comme elle essayait, pour la vingtième fois peut-être, de se dresser
sur ses pieds, afin de jeter au moins un regard en dehors, la porte
s'ouvrit doucement.
Un immense espoir envahit le cœur de la pauvre mère; son âme passa
dans ses yeux, qui se fixèrent, avides, sur la porte entr'ouverte.
Personne ne s'y montrait encore.
—Blanche!... murmura Madame; oh! tu me fais mourir!... C'est toi,
n'est-ce pas, c'est toi?
La porte s'ouvrit tout à fait, et au lieu de la charmante figure de
l'Ange que Marthe s'attendait à voir, ce fut le visage sombre du maître
de Penhoël qui apparut sur le seuil.
René avait ses cheveux gris épars, et les rides de son front semblaient
se creuser plus profondes. Sa joue était blême, à l'exception de cette
tache d'un rouge ardent que l'ivresse mettait, chaque soir, à ses
pommettes osseuses amaigries. Il avait les yeux hagards, mais non pas
éteints comme à l'ordinaire, et dans sa prunelle sanglante on lisait
comme une colère vague et aveuglée.
Il était ivre.
Il se retenait des deux mains aux montants de la porte.
—On vous trouve enfin, madame!... dit-il d'une voix embarrassée. Voilà
longtemps que je vous cherche!... Debout et suivez-moi.
La pauvre Marthe tâcha en vain d'obéir.
Et tout en s'efforçant, elle murmurait:
—Ma fille!... par pitié, René, dites-moi où est ma fille!
Les sourcils de Penhoël se froncèrent. Sa figure était effrayante à
voir.
—Ne m'avez-vous pas entendu?... s'écria-t-il; ou ne suis-je déjà plus
le maître?...
Marthe ne pouvait bouger. René traversa la chambre d'un pas lourd
et chancelant. Quand il fut arrivé auprès de sa femme, il se baissa
pour lui saisir le bras, et ce mouvement faillit lui faire perdre
l'équilibre, tant l'eau-de-vie chargeait pesamment sa tête!
Il ne tomba pas cependant, et Marthe poussa un cri faible, parce que la
main brutale de René lui écrasait le bras.
Il la souleva de force et la traîna, brisée, jusque dans le corridor.
Il y avait des années que le maître de Penhoël laissait sa femme dans
l'abandon, mais il ne l'avait jamais maltraitée. Aux heures même de
son ivresse quotidienne, il avait toujours gardé vis-à-vis d'elle les
dehors du respect.
Cette violence soudaine, dont le motif ne se pouvait point deviner,
faisait diversion à l'angoisse de Marthe, qui s'effrayait et qui disait:
—Que voulez-vous de moi, monsieur?... Laissez-moi!... laissez-moi!...
René ne répondait point et la forçait toujours de suivre son pas
incertain le long du corridor.
Personne ne se montrait sur leur route. Durant cette soirée on eût dit
que ce qui restait d'hôtes au manoir affectait de se cacher.
On n'avait vu ni Pontalès, ni l'homme de loi, ni Robert, ni Blaise...
René fit traverser à sa femme le corridor entier, et descendit avec
elle le grand escalier du manoir. Il s'arrêta devant la porte du salon
qu'il ouvrit.
—Entrez, dit-il.
Le salon était éclairé par une seule lampe qui brûlait sur une table,
à côté d'un verre et d'un flacon vides. C'était là que Penhoël avait
passé sa soirée.
Marthe fit quelques pas dans le salon et tomba épuisée sur un siége.
René agita une sonnette.
—De l'eau-de-vie!... cria-t-il de loin au domestique dont les pas se
faisaient entendre au dehors.
Le domestique s'éloigna, et revint l'instant d'après avec un nouveau
flacon d'eau-de-vie.
—Allez-vous-en..., lui dit René, et qu'on serve le souper ici dans une
heure.
La porte se referma. Penhoël était seul avec sa femme. Il se versa un
plein verre et prit place auprès d'elle.
—Vous êtes pâle, madame, commença-t-il; je crois que vous avez peur...
Vous savez donc ce que j'ai à vous dire?...
—Au nom du ciel, monsieur, murmura Marthe, qu'est devenue ma fille?...
Penhoël la regardait en face, et ses yeux avaient une expression
effrayante.
Une idée fixe lui restait dans son ivresse, une pensée de colère et de
châtiment cruel.
—Votre fille!... répéta-t-il, que m'importe cette enfant?...
—N'est-elle pas à vous, René?... voulut dire Marthe.
—Silence!... Je suis le maître pour une heure encore... J'ai le temps
de vous juger et de vous punir!...
Marthe releva sur lui son regard étonné. Penhoël poursuivit en essayant
de railler:
—Votre fille?... Nous vous dirons ce qu'est devenue votre fille,
madame!...
Et il ajouta d'un accent plus amer:
—L'enfant qu'on appelle l'Ange de Penhoël... la honte... le déshonneur
de toute une race!...
—Monsieur!... monsieur!... voulut dire encore Marthe.
—Silence!... il n'est pas temps de parler de votre Ange, madame...
vous avez d'autres amours... Et puisque nous sommes seuls tous deux,
nous pouvons bien causer affaires de famille!...
Il mit sa main sous sa veste de chasse et en retira un petit
portefeuille vert. Marthe ne pouvait plus pâlir, mais elle tressaillit,
et sa taille se redressa. Le premier mouvement d'épouvante fut en elle
si vif qu'un instant elle oublia sa fille.
Penhoël eut un sourire.
—Comme vous regardez mon portefeuille, madame!... dit-il; c'est une
vieille connaissance pour vous!... Je parie que vous auriez donné bien
de l'argent pour le ravoir!...
Il parlait vrai cette fois. Le portefeuille était celui que nous
avons vu entre les mains de Robert de Blois, lors de son rendez-vous
avec Madame, le soir de la Saint-Louis. Et c'était contre Marthe une
arme cruelle, sans doute, puisque Robert n'avait eu qu'à montrer ce
portefeuille pour vaincre à l'instant même la résistance de la pauvre
femme.
L'homme le plus froid aurait eu compassion à voir Marthe en ce moment.
Elle n'avait plus la conscience exacte de tous les malheurs qui
pesaient sur elle, mais elle sentait son cœur se briser. Ses cheveux
détachés tombaient, alourdis et mouillés par une sueur glacée. Son
visage exprimait une si terrible angoisse qu'il n'aurait pu changer
davantage à l'heure de l'agonie.
Penhoël n'avait point pitié.
—Je comprends bien maintenant, continua-t-il, pourquoi vous
m'engagiez, l'autre jour, à vendre le manoir... On vous avait menacée
de ceci, madame!... N'est-ce pas que vous auriez donné tout ce que vous
possédiez au monde pour ravoir votre secret?
—Pour ma fille!... balbutia Marthe, mais devant Dieu, qui nous entend,
je suis innocente, René, je vous le jure.
Penhoël haussa les épaules.
—Vous savez mentir à Dieu comme à moi, dit-il en posant le
portefeuille sur la table pour avaler un verre d'eau-de-vie; voilà
vingt ans que vous mentez... tous les jours... toutes les heures!...
Mais il ne s'agit pas de cela... Moi aussi je l'ai payé bien cher, ce
portefeuille!... Autrefois, pour l'avoir, j'aurais donné une métairie,
un moulin, une futaie... mais où sont les fermes de l'héritage de
Penhoël?... Où sont les beaux champs de mon père... et ses étangs...
et ses forêts?... Je n'avais plus rien à donner... Et pourtant il me
fallait ces preuves de ma honte!
Marthe joignit ses mains.
—Plus tard, reprit Penhoël en lui imposant silence d'un geste brutal,
je vous dirai quel prix j'ai payé ce portefeuille... Maintenant,
puisque je l'ai acheté, je veux en jouir... Il nous reste une bonne
heure pour lire ensemble ces lettres chères... Ah! nous allons bien
nous divertir, madame!...
La voix de Penhoël éclata sourdement, tandis qu'il prononçait ces
dernières paroles. Il était impossible de prévoir le dénoûment de
cette scène. Comme tous les gens habitués à l'ivresse, Penhoël gardait
longtemps un masque de raison et de gravité; mais sous ce masque
menteur se cachait une véritable démence.
Il pouvait parler et penser dans une certaine mesure, mais nul frein ne
lui restait, et cette froide fantaisie de railler qui le tenait en ce
moment ne faisait que retarder l'explosion de sa colère aveugle.
D'ailleurs, il buvait toujours, et la lueur de sens qui éclairait
encore sa cervelle troublée allait bientôt s'éteindre...
Marthe était sans défense dans cette maison qui semblait abandonnée.
Elle ne pouvait point fuir. Quand son regard cherchait d'instinct
autour d'elle un aide ou un refuge, elle ne voyait que portes closes
et hauts lambris où pendaient dans leurs cadres antiques les portraits
des seigneurs de Penhoël.
La lumière de la lampe, trop faible, ne permettait point de distinguer
leurs traits austères; mais Marthe voyait briller çà et là, sous les
cadres, les gardes d'or des vieilles épées. Car tous les Penhoël
avaient servi le roi, et chacun d'eux gardait, sous son image, ses
armes de bataille.
Ce n'était pas la mort que redoutait Marthe. Elle pensait, sans trop
d'effroi, que peut-être une de ces armes, entre les mains de René
furieux, allait punir son crime imaginaire.
Cette pensée ne l'occupait point. Parmi tous ces portraits, perdus à
demi dans l'ombre, il y en avait un sur lequel tombaient d'aplomb les
rayons de la lampe.
C'était un tout jeune homme, à la figure heureuse et fière, et dont le
regard semblait fixé sur Marthe, en ce moment, avec amour.
Ce portrait, placé à côté du sévère visage du commandant de Penhoël,
était le dernier de tous.
Il représentait les traits de l'aîné de la famille, ce Louis dont le
nom s'est trouvé si souvent dans ces pages.
Quand les yeux de Marthe tombaient sur ce noble et beau visage, ils
ne pouvaient plus s'en détacher. On eût dit qu'elle attendait alors
quelque protection mystérieuse.
René de Penhoël ouvrit le portefeuille. Sa main maladroite et
tremblante y chercha un papier durant quelques secondes. Tandis qu'il
cherchait, Marthe baissait la tête.
Penhoël allait lire. Marthe attendait la première phrase de cette
lecture comme un coupable redoute le premier mot de son arrêt: car
le portefeuille contenait une lettre écrite par elle, et qui pouvait
justifier sa condamnation à des yeux prévenus.
Cette lettre lui avait été dérobée par Robert de Blois.
René avait enfin trouvé ce qu'il cherchait. Marthe entendit le bruit
d'un papier qu'on dépliait avec lenteur. Elle n'osait point relever la
tête.
—Voilà qui vous a procuré de bien doux moments, madame, dit le maître
de Penhoël; je veux avoir ma part de votre joie, et nous allons relire
cette bonne lettre ensemble.
Il approcha le papier de la lampe et se prit à déchiffrer péniblement:
«Saint-Denis (île Bourbon), 5 décembre 1803.
«Mon cher frère...»
Marthe ne fit pas un mouvement, mais une nuance rosée vint à sa joue,
tout à l'heure encore si pâle. Ses yeux, qui se relevèrent à demi avec
une vivacité sournoise, peignaient une surprise profonde.
Évidemment, ce n'était point cette lecture qu'elle attendait.
Penhoël ne prenait point garde et poursuivait:
«Mon cher frère,
«Quand cette lettre vous parviendra, notre Marthe sera déjà
sans doute depuis longtemps votre femme. Vous serez heureux,
mais vous penserez toujours, je le crois, à celui qui souffre
loin de vous.
«Vous êtes l'homme que j'aime le plus au monde, René; je ne
sais pas si j'aurais fait à notre vénéré père le sacrifice que
j'ai accompli pour vous... Notre père nous quittait souvent,
tandis que vous, René, je vous voyais tous les jours... Quand
nous étions enfants, nos deux petits lits se touchaient; quand
nous avons été jeunes gens, peines et plaisirs, nous avons tout
partagé.
«Répondez-moi bien vite, mon frère, car le découragement me
gagne, loin de ceux que j'aime; il me semble qu'on m'oublie et
que je suis seul au monde.
«Donnez-moi des nouvelles de notre père et de notre mère;
dites-moi que Marthe est bien heureuse...»
C'était un dur travail pour la vue troublée de Penhoël que de
déchiffrer cette écriture fine et incertaine.
En traçant ces lignes, la main de Louis avait tremblé bien souvent.
Marthe écoutait, immobile et retenant son souffle. L'expression de sa
physionomie avait changé complétement. Il semblait qu'un rêve fût venu
la bercer. L'angoisse qui contractait ses traits tout à l'heure faisait
place à une tristesse douce.
Penhoël était trop occupé pour remarquer cela. Il continuait:
«Je ne sais pas si mon départ vous a surpris, mais je suis bien
sûr que vous en aurez éprouvé de la peine: ne m'aimiez-vous
pas autant que je vous aimais, mon bon frère? Si vous n'avez
point deviné mon secret, il faut que je vous le dise, comme je
vous ai dit toujours ce que j'avais dans le cœur. Cela vous
attristera, René, mais je suis seul et je souffre. Laissez-moi
vous confier tout mon malheur.
«Et puis notre vénéré père se fatiguera de ne plus me voir. Il
accusera d'ingratitude le fils sur qui comptait sa vieillesse.
René, vous plaiderez ma cause. Vous lui direz que jamais mon
amour et mon respect ne furent plus profonds; vous lui direz
tout ce que votre cœur vous dictera, mon frère, car mon secret
est pour vous, pour vous seul...
«Et notre mère! Oh! je n'ai plus de courage en songeant à ce
que j'ai perdu...
«Parfois, ma pensée franchit la grande mer, si longue à
traverser; je reviens à Penhoël; je vous revois tous: les
cheveux blancs de mon père, ma mère accourant à ma voix, et
vous qui sautez de joie, René; et Marthe, dont les grands yeux
bleus hésitent entre les pleurs et le sourire...»
Deux larmes coulaient sur les joues de Madame.
La respiration du maître de Penhoël était pénible. On n'eût point su
dire si c'était toujours la colère ou bien une émotion nouvelle qui
pesait ainsi sur sa poitrine.
«Le bonheur!... le bonheur! reprit-il, en poursuivant sa
lecture; hélas! quand je m'éveille après ce doux songe et que
je me retrouve seul et maudit!...
«Je n'ai pas vingt-deux ans! Ma vie sera bien longue encore
peut-être. Que ferai-je en ce monde? Je n'ai plus de famille;
mon avenir est sans but et mon passé n'est qu'un regret amer...
«Mon Dieu! avais-je mesuré mes forces quand j'ai accompli ce
sacrifice?
«Je ne m'en repens pas, mon frère; je vous voyais dépérir et
changer, vous dont l'adolescence était naguère si belle; je
cherchais à deviner votre mal, et un jour, couché dans votre
lit où vous clouait la fièvre, vous me dîtes:
«—Je vais mourir, parce que je l'aime...
«Dieu me dicta mon devoir.
«Vous me devinez, n'est-ce pas?... Je vous vois d'ici René;
vous avez des larmes dans les yeux et vous dites:
«—Pauvre frère, il l'aimait donc lui aussi!...»
René interrompit sa lecture en effet, mais ce fut pour boire un grand
verre d'eau-de-vie. Il s'endurcissait à plaisir, et l'épais sourire qui
raillait naguère autour de sa lèvre était revenu.
Il y avait de l'horreur dans le regard timide que Marthe jetait sur lui.
«... Pauvre frère, il l'aime lui aussi, répéta-t-il comme un enfant qui
épelle.
«Car, poursuivait la lettre, quand je vous ai dit en partant
que je ne l'aimais pas, je vous ai trompé, mon frère.
«Je l'aimais... je l'aimais, je l'aime encore, je l'aimerai
toujours!...
«Et à cause de cela, mon exil doit durer autant que ma vie. Je
ne reverrai plus la France. Notre père et notre mère mourront
sans me donner leur bénédiction... Priez pour moi, René, car je
vous ai donné tout mon bonheur...»
Un sanglot souleva la poitrine de Marthe.
—Silence!... dit le maître de Penhoël sans tourner la tête. Toutes ces
belles paroles ne l'ont pas empêché de trahir son frère, madame!... Il
ment dans cette lettre comme il a menti toute sa vie.
—Il n'a jamais menti!... murmura Marthe.
—Silence!... répéta René; contentez-vous donc de voir comme on vous
aime!... Nous n'avons encore employé qu'une dizaine de minutes et j'ai
besoin d'être patient durant toute une heure!... Pleurez, madame, mais
pleurez tout bas, au souvenir de cette âme généreuse qui a fait de son
frère le plus misérable des hommes!
«... Je ne reviendrai pas, continuait encore la lettre, parce
que je me crains moi-même... Peut-être n'aurais-je pas ce qu'il
faut de force pour supporter la vue de votre bonheur, car vous
êtes heureux et vous la rendez heureuse, n'est-ce pas, René?
«Oh! si quelque jour j'apprenais que mon dévouement lui a été
fatal!... si j'allais savoir!...
«Mais non, c'est impossible! Je ne veux même pas y arrêter ma
pensée; vous êtes noble et bon, René; quant à elle, c'était un
enfant; vous aurez trouvé son âme docile; vous lui avez appris
facilement à vous aimer...
«Ne comptant point revoir la France, et n'ayant nul besoin de
la part de fortune qui doit me revenir par héritage, je remets
mon patrimoine entre vos mains, à la charge par vous de le
rendre intact, sans en rien distraire ni aliéner, aux enfants
que Dieu pourra donner à Marthe...
«En cas de mort, je veux et j'entends que cette partie de ma
lettre soit regardée comme un testament...
«Et maintenant, adieu, mon frère. Dites à Marthe que je la
chéris comme une sœur, afin qu'elle entende au moins prononcer
mon nom... Parlez de moi à notre père et à notre mère... et
surtout écrivez-moi bien vite, car ma seule consolation est de
vous aimer et de penser que vous m'aimez.
«Votre frère,
«LOUIS DE PENHOËL.»
Marthe avait la tête penchée et des larmes coulaient sur ses mains
jointes.
René la regardait avec un sourire cruel.
—Voici une longue lettre..., dit-il, et nous en avons ici de plus
longues. (Il frappait sur le portefeuille.) Je vous l'ai lue tout
entière, parce qu'on procède ainsi quand on est juge, madame... mais je
sais parfaitement que vous la connaissez mieux que moi.
Parmi la douleur de Marthe, il y avait comme une joie recueillie;
chacune des paroles d'amour contenues dans la lettre était descendue
jusqu'au fond de son cœur.
Aux derniers mots de son mari, elle releva la tête et l'interrogea du
regard.
—Je ne vous comprends pas..., murmura-t-elle.
René toucha du doigt le papier encore déplié.
—Il y a bien des larmes sur cette lettre!... dit-il. Je ne sais plus
celles qui sont à mon généreux frère et celles qui sont à vous.
—Monsieur, répliqua Marthe, vous ne m'aviez jamais dit que Louis de
Penhoël vous eût écrit depuis son départ.
—Vous l'aviez apparemment deviné?...
—C'est la première fois que j'entends parler de cette lettre, monsieur.
L'accent de Marthe était si simple et si vrai, que le maître de
Penhoël eut un instant de doute. Le sang lui monta violemment au visage
à l'idée d'avoir mis lui-même sous les yeux de Marthe ce message
qui devait réveiller tant de souvenirs; mais ce fut l'affaire d'une
seconde. Il était prévenu.
—Fou que je suis!... s'écria-t-il avec son rire moqueur; je me vois
toujours sur le point de vous croire... J'oublie toujours que vous êtes
simple et pure à peu près comme il est généreux et dévoué!...
—Je vous affirme sur l'honneur..., commença Marthe.
—Sur l'honneur!... répéta Penhoël d'un ton rude et insultant; je vous
dis que je sais tout, madame!... ne prenez plus la peine de feindre...
Cette lettre était dans mon secrétaire; elle disparut il y a environ
dix-huit mois... C'est vous qui me l'aviez volée...
—Au nom du ciel, croyez-moi, René!...
—A quoi bon mentir?... L'homme qui m'a remis ce soir le portefeuille
l'avait pris dans votre chambre... où il avait sans doute ses entrées...
—Oh!... fit Marthe qui n'avait pas prévu cet excès d'outrage.
Penhoël eut un sourire parce que l'insulte avait porté au cœur. Rien
de cruel comme le cœur faible qui trouve une victime sans défense sur
qui frapper.
—Pensez-vous donc qu'on soit aveugle? reprit-il. Il y a des mois que
je vois le manége de ce Robert autour de vous... C'est un audacieux
coquin qui a ruiné le père, déshonoré la mère et séduit la fille...
mais ce sont ces gens-là que les femmes adorent!
—Ma fille!... s'écria Marthe comme si elle se fût éveillée tout à
coup; vous m'aviez dit que vous m'apprendriez où est ma fille?...
—Chaque chose aura son temps, madame... et je vous le promets
encore... Mais patience! nous n'en avons pas fini avec notre
correspondance...
Il tira du portefeuille une seconde lettre, ou plutôt un petit paquet
composé de plusieurs feuilles assemblées.
—Je ne serais pas étonné, dit-il en l'ouvrant, de vous voir nier aussi
votre propre écriture, et dire que vous ne connaissez pas non plus
ceci...
A la vue du cahier, Marthe avait couvert son visage de ses mains.
—Oh! murmura-t-elle, je le reconnais... ceci est mon seul crime... que
Dieu me punisse si je suis coupable!...
XVII
L'ÉPÉE DE PENHOËL.
Le roman pèche, dit-on, quand il veut se guinder jusqu'aux régions de
la haute philosophie; il pèche plus grièvement encore quand il s'égare
le long des sentiers impossibles de la science sociale ou qu'il pérore,
monté sur une borne, dans cette grande route de l'économie politique,
pavée de lieux communs humanitaires et de sentimentales fadaises.
Pauvre roman! ne joue-t-il pas auprès du public-roi le rôle de bouffon
et d'esclave? S'il veut enseigner, par hasard, qu'il se fasse bien
humble tout d'abord et qu'il déguise soigneusement la leçon, car vous
lui crieriez de se taire...
A peine a-t-il le droit modeste de montrer çà et là un petit coin de la
vie réelle, au milieu de sa fable; à peine lui permet-on de glisser un
exemple timide, pourvu qu'il se prive de toutes réflexions et de toute
théorie.
Le roman est essentiellement frivole. A tout le moins, faudrait-il être
grave pour se draper avec avantage dans le roide manteau du pédantisme.
Hélas! la plume aimerait à se reposer pourtant. Tout le monde n'a pas
la magnifique analyse de Balzac ou la puissante invention de Soulié.
L'esprit le moins paresseux s'endormirait parfois avec joie dans
quelque bonne petite dissertation. La chaire du professeur contient
toujours un commode fauteuil.
Mais le roman doit marcher et ne jamais s'asseoir...
Quand ce rude axiome nous a coupé la parole, nous allions entamer notre
chapitre par une phrase dogmatique, et dire, à propos du maître de
Penhoël, quelque chose comme ceci: La faiblesse morale peut entraîner
plus loin, sur la pente du mal, que la méchanceté même...
Nous le tenons pour dit.
Depuis bien longtemps Penhoël était jaloux. Nous l'avons vu autrefois,
au milieu de son bonheur tranquille, tourmenté par de vagues soupçons.
Dès ce temps-là, il y avait comme un fantôme entre lui et Blanche. Il
adorait son enfant, mais derrière cet amour on devinait de sombres
inquiétudes.
Et pourtant, à cette époque, le maître de Penhoël respectait sa femme à
l'égal d'une sainte.
On ne peut pas dire, du reste, que sa jalousie fût absolument sans
motifs. Le lecteur a pu deviner, d'après la lettre qui a passé sous ses
yeux dans le chapitre précédent, une partie de l'histoire intime de la
famille de Penhoël. Les circonstances qui accompagnèrent le mariage de
Marthe avec René étaient elles-mêmes de nature à laisser toujours un
doute au fond du cœur de ce dernier.
Alors que les fils du commandant de Penhoël étaient enfants tous les
deux, les rôles qu'ils devaient jouer plus tard se dessinaient déjà.
Louis était le plus fort et le plus intelligent; à cause de cela, il
se dévouait toujours et restait victime de sa supériorité. On l'aimait
mieux, on l'estimait davantage; mais sa générosité renvoyait à René la
plus grande part des cadeaux et des caresses.
René profitait et abusait de cette position. Son caractère était ainsi
fait. Entre les deux frères, il y avait eu pendant vingt ans échange
d'amitié vraie; mais les sacrifices avaient constamment été du même
côté.
Et comme il arrive toujours, l'affection du plus fort pour le plus
faible s'était accrue par ces sacrifices mêmes. Tandis que René
apprenait à profiter toujours du sacrifice, Louis s'habituait de plus
en plus à s'oublier lui-même sans cesse: de sorte que l'égoïsme de l'un
grandissait en proportion de l'abnégation de l'autre.
Un jour vint où les deux frères se trouvèrent en face de la même femme.
C'était une belle jeune fille au cœur aimant et doux, une âme haute,
un esprit gracieux, celle qu'on désire pour épouse et qui réalise le
beau rêve des premières amours.
Louis eut l'avantage, comme en toute autre circonstance. Entre lui et
son frère le cœur de Marthe ne pouvait point hésiter: il fut aimé.
Impossible de penser que René n'avait point deviné cet amour. Et
pourtant il joua l'ignorance.
Sa passion était vive et profonde. Ce fut son frère qu'il choisit pour
confident. Louis ne savait pas lequel il aimait le mieux de René ou
de Marthe. Un instant il hésita, car il y avait entre lui et la jeune
fille un lien mystérieux que nous n'avons point dit encore.
Son cœur saigna; durant toute une nuit sans sommeil il pleura sur sa
couche brûlante. Le lendemain, avant le jour, il entra doucement dans
la chambre de son père et de sa mère et les baisa endormis tous les
deux...
Il ne devait plus les revoir en cette vie.
Il quitta le manoir, sans dire adieu à Marthe, après avoir pressé son
frère contre son cœur.
Louis de Penhoël avait vingt et un ans quand il fit cela. Ce fut après
une nuit de fièvre et en un moment où son amitié pour René s'exaltait
jusqu'à l'enthousiasme.
En froide morale, Louis de Penhoël, malgré l'héroïsme de son dernier
dévouement, commettait une faute grave, car il n'avait plus le droit
d'abandonner Marthe, qui était à lui.
Mais il avait vu René tout pâle et les larmes aux yeux; René lui avait
dit: «J'en mourrai!» Il avait suivi l'élan de son cœur généreux et il
avait trouvé dans le premier moment une sorte de jouissance douloureuse
au fond de ce suprême sacrifice.
Quant à Marthe, c'était une enfant de seize ans. Le lien qui la
rattachait à lui eût été sérieux et même indissoluble à tout autre
point de vue. Mais ce lien résultait d'une aventure bizarre et
devait être un mystère, dans la pensée de Louis, pour la jeune fille
elle-même...
En ceci Louis se trompait.
Il se disait que Marthe l'oublierait. A l'âge qu'elle avait, les
impressions ne peuvent être durables. C'était un beau jeune homme
que René de Penhoël, et c'était un bon cœur. A la longue, Marthe ne
pourrait se défendre de l'aimer.
En cela Louis se trompait encore.
Le lendemain de son départ, avant le lendemain peut-être, alors que sa
fièvre fut passée, il changea sans doute de sentiment. Son action lui
apparut ce qu'elle était en réalité: généreuse d'une part, condamnable
de l'autre, mais pouvait-il revenir sur ses pas?
Les jours se passèrent, et l'amertume de ses regrets s'envenima, loin
de s'adoucir. Il y avait en lui un remords, parce qu'il ne s'était
pas sacrifié tout seul. Il y avait surtout une douleur incurable et
profonde, parce qu'il sentait son amour grandir, et qu'il comprenait
bien que son malheur était de ceux qui ne finissent point.
Il n'avait pas mesuré ses forces; il ne savait pas lui-même jusqu'à
quel point il aimait.
Nous apprendrons tout à l'heure comment fut vaincue la résistance de
Marthe, et par quel moyen René devint son mari.
Cette répugnance avait été vive et obstinée. Une fois marié, le maître
de Penhoël s'en souvint. Les longs refus de la jeune fille, combinés
avec l'amour probable qu'elle avait eu pour l'absent, laissèrent dans
le cœur de René un fonds d'inquiétude indestructible...
Trois ans s'étaient écoulés, cependant. L'union de Marthe et de René,
après avoir été stérile, promettait un héritier au nom de Penhoël. Le
commandant et sa femme étaient morts.
Un soir, c'était comme un rêve, René rentrait au manoir après la
chasse; on était au commencement de l'hiver, et la nuit tombait déjà,
bien qu'il fût à peine quatre heures.
En montant le sentier qui menait du passage de Port-Corbeau au manoir,
à travers le taillis, René entendit un pas au-devant de lui dans
l'ombre.
Il hâta sa marche, pensant que c'était un hôte qui arrivait à Penhoël.
C'était un hôte, en effet, mais la porte du manoir qui, d'ordinaire,
s'ouvrait à tout venant, devait rester fermée pour lui.
L'étranger s'arrêta sous la vieille muraille, et René put le rejoindre.
Il reconnut en lui l'aîné de Penhoël.
René seul aurait pu dire ce qui se passa en cette circonstance entre
lui et son frère. Au bout d'une demi-heure, Louis redescendit le
sentier qui menait au bac de Port-Corbeau.
Il avait la tête penchée sur sa poitrine.
Avant de passer l'eau, il jeta un dernier regard vers la maison de son
père et cacha son visage entre ses mains.
Le nom de Marthe tomba de ses lèvres.
Il appela Benoît Haligan, qui ne le reconnut point, peut-être parce que
le haut collet de son manteau de voyage remontait jusqu'au bord de son
chapeau.
Louis avait fait bien des centaines de lieues pour venir visiter son
frère; il repassa la mer, et depuis on ne le revit plus.
Marthe donna le jour à l'Ange de Penhoël.
En regardant sa fille, René se disait parfois que Louis était peut-être
resté plus d'une nuit dans les environs du manoir.
Mais il avait honte de lui-même lorsqu'il pensait cela; et pendant
longtemps, pour calmer ses craintes folles, il lui suffit de contempler
un instant la sereine et pure beauté de Marthe.
Les choses furent ainsi jusqu'à ce soir d'orage qui amena au manoir M.
de Blois, son domestique Blaise et Lola.
Ce fut la ruine et la malédiction de Penhoël. Robert s'insinua dans la
confiance du maître et domina bientôt à sa guise cet esprit trop faible
pour lui résister. Robert était un homme habile et savait surtout
prendre d'assaut le secret le mieux gardé. Dès qu'il devina la jalousie
de Penhoël, et ce fut tout de suite, Penhoël fut à lui.
Ses mesures, prises de main de maître, méritaient en vérité la
victoire. Il s'était assis tranquillement dans ce manoir conquis entre
le maître, qu'il tenait d'abord par son secret, ensuite par Lola, et
qu'il devait tenir bientôt en troisième lieu par la main crochue de
Macrocéphale, et Madame, dont il s'était fait le confident de vive
force.
Personne n'était capable de lui résister.
Penhoël ne l'essaya même pas. Il suivit, dès l'origine, l'instinct de
sa faiblesse, prenant pour oreiller les vices qui endorment et qui
enivrent.
A de longs intervalles il s'éveillait encore; mais Robert savait
faire tourner au profit de son intrigue habile ces rares éclairs
d'intelligence et de volonté. Malgré son amour pour Lola, René, par une
contradiction bien commune, restait jaloux de sa femme: c'était par là
que Robert l'attaquait toujours.
Robert laissait échapper des demi-mots, et ménageait d'adroites
réticences. Le maître était convaincu que Robert avait entre ses mains
des preuves de son propre malheur.
Un reste de respect qu'il ne pouvait point secouer, et la conscience
qu'il avait de sa conduite coupable, lui faisaient garder certains
dehors envers Marthe; mais tout au fond de son cœur il y avait une
ancienne rancune, et ses torts personnels, au lieu de contre-balancer
les griefs qu'il croyait avoir, ne faisaient que les envenimer.
Cependant, malgré toutes ces raisons d'être cruel au moment de la
vengeance, pour expliquer la barbarie froide de Penhoël vis-à-vis de sa
malheureuse femme, il faut revenir toujours à la faiblesse originelle
de son caractère. Ces êtres qui ont un _bon fond_, comme dit le langage
usuel, arrivent, dans de certaines circonstances, à des excès de
férocité incroyable. Que rien ne dérange le cours de leur existence,
ils atteindront leur dernier jour sans avoir tué une mouche; mais que
viennent le désordre, la lutte, où le courage leur manque, la défaite,
en face de laquelle ils se trouvent sans force, vous les verrez tourner
le dos lâchement à l'ennemi vainqueur, et chercher autour d'eux quelque
victime sur qui décharger leur impuissante rage.
Et alors, point de pitié! ce qu'ils ont souffert ils veulent le
rendre au centuple; ils s'acharnent à leur métier de tourmenteur; ils
savourent la torture infligée et se consolent en disant au martyr:
«C'est toi qui es cause de tout ce qui m'arrive!...»
Telle était exactement la position de René vis-à-vis de Marthe.
Celle-ci restait dans cet état d'accablement nerveux qui suit
l'angoisse trop forte. Dieu clément a posé des bornes au delà
desquelles la douleur humaine n'augmente plus et semble s'engourdir.
Quand il s'agit de souffrances physiques, le patient tombe dans
l'atonie; quand il s'agit de souffrances morales, l'âme s'endort en
quelque sorte et perd également la sensibilité.
Marthe, abattue et brisée, ne pensait plus guère. Tous ces chocs
répétés l'avaient écrasée, en quelque sorte, et anéantie.
Tout sommeil a ses rêves. Ce qui restait à Marthe de pensées se
portaient vaguement vers le passé. Un songe confus la ramenait vers les
jours de sa jeunesse.
Après tant d'années écoulées, le hasard lui apportait, bien
tardivement, hélas! un baume pour la première blessure qui eût fait
saigner son cœur.
Jusqu'alors, elle avait cru que Louis l'avait abandonnée pour courir
le monde. Elle n'avait jamais eu de ses nouvelles. Tous ceux qui
l'entouraient, excepté un pourtant, avaient pris à tâche, dès le
principe, de lui enlever toute espérance.
Sauf le bon oncle Jean, la famille entière s'était réunie jadis pour
la forcer à devenir la femme de René.
Durant les premiers mois, Marthe avait espéré fermement, malgré tout
ce qui se disait autour d'elle. Louis était la loyauté même, et Marthe
le savait engagé d'honneur à revenir. Pour lui enlever son espoir, il
fallut le mensonge patient et l'obsession infatigable.
Marthe s'était lassée de combattre; elle avait cédé enfin, mais elle ne
s'était jamais résignée.
Il y a des prisons dont les fenêtres, grillées de fer, donnent sur la
campagne libre ou sur de beaux jardins en fleur. Marthe, enchaînée à sa
misère accablante, voyait tout à coup l'horizon s'éclairer et s'ouvrir.
Ce bonheur si grand, si complet, d'aimer et d'être aimé, Marthe l'avait
eu; on le lui avait dérobé.
Louis ne l'avait point délaissée. La lettre était datée de 1805, ce
qui faisait déjà une longue année d'absence, et la tendresse de Louis
semblait s'être accrue encore dans la solitude.
Que de félicités perdues remplacées par le malheur froid, long,
implacable!...
Marthe ne se faisait point un raisonnement tout entier; elle s'arrêtait
à moitié route, au mot bonheur, et son intelligence ébranlée se perdait
en quelque douce chimère.
Son visage, derrière le voile que lui faisaient ses deux mains, avait
comme un sourire.
La menace n'avait plus de prise sur elle, et la brutale parole du
maître de Penhoël bruissait comme un vain son autour de son oreille
inattentive.
C'était un repos de quelques secondes peut-être; mais au milieu de
l'immense désert, l'ombre de l'oasis a d'indicibles charmes.
René continuait à plaisir son rôle de bourreau; il croyait deviner des
larmes derrière les deux mains de Marthe, et cela lui plaisait.
—Vous ne niez pas, cette fois, madame!... disait-il en feuilletant les
pages de la seconde lettre; êtes-vous donc déjà lasse de mentir?...
J'attendais mieux de vous, sur ma parole!... Faites-moi la grâce de
m'écouter, je vous prie... Nous ne sommes pas au bout des plaisirs de
cette soirée... et ce qui nous reste à lire est de beaucoup le plus
intéressant.
Marthe ne répondit point. Penhoël avait beau affecter une tranquillité
railleuse, son ivresse augmentait, sans qu'il s'en aperçût lui-même; sa
voix balbutiait, épaisse et lourde; il y avait des moments où ses yeux
mornes s'allumaient tout à coup pour jeter un brûlant éclair.
—Nous changeons de manière..., reprit-il; nous n'avons ici ni date ni
suscription... on a écrit cela au jour le jour... On a bien pleuré en
l'écrivant... C'est un titre curieux... Attention! je commence:
«Voilà vingt fois que je prends la plume, et vingt fois que je
déchire ma lettre. Comment vous exprimer tout ce que j'ai dans
le cœur? Comment vous apprendre ce qui s'est passé? Comment
vous dire pourquoi j'espère encore en vous, moi qui suis la
femme d'un autre?...»
—Ce n'est pas une raison..., interrompit René. Avez-vous la bonté de
m'écouter, madame?
Marthe fit un signe de tête muet.
Ces formes courtoises, employées de temps en temps par Penhoël, dans le
but d'aiguiser son sarcasme, manquaient leur effet par un double motif.
D'abord, ses coups tombaient sur un corps inerte et presque insensible;
ensuite, la raillerie émoussait son dard en passant au travers de son
ivresse. Les paroles qu'il voulait faire ironiques tombaient de sa
bouche pesantes et brutales comme l'insulte que gronde un laquais pris
de vin.
«... Car je suis mariée... poursuivit-il, j'ai résisté tant que
j'ai pu... tant que j'ai gardé une lueur de l'espoir qui me
soutenait!...
«Mais ils étaient tous contre moi... votre père et votre
mère... Ils me disaient, à moi, pauvre fille, recueillie au
manoir dès mon enfance, et vivant de leurs bienfaits, ils me
disaient: «N'êtes-vous entrée dans notre maison que pour la
perte et le malheur de nos deux fils?... Louis est parti à
cause de vous... et voici notre René qui se meurt pour vous!
«C'était vrai, mon Dieu! si vous aviez vu René comme il était
changé! Il restait des semaines entières seul dans sa chambre;
il ne voulait plus s'asseoir à la table commune. Il parlait de
se tuer. Le commandant et madame, qui m'a servi de mère, me
disaient, les larmes aux yeux: «Oh! Marthe! Marthe! sa vie est
entre vos mains. Ayez pitié, au nom de Dieu, et gardez-nous
notre dernier enfant!»
«S'il n'avait fallu que mon sang pour le sauver!... Mais je ne
pouvais pas... Vous savez bien que je ne pouvais pas!...»
Les lèvres de René grimacèrent un sourire.
—Oh! oui... murmura-t-il, mon généreux frère savait cela, madame...
et quand il est revenu, trois ans après, il vous a donné sans doute
l'absolution de votre crime!...
—Revenu? répéta Marthe étonnée.
René haussa les épaules.
«Ils me disaient encore, poursuivit-il en reprenant sa lecture,
que vous aviez quitté le manoir pour fuir la vue de mes larmes;
et comme je ne les croyais pas, ils me dirent une fois que vous
étiez mort...
«Pendant sept mois, tout fut inutile. Louis, ma plume se refuse
à écrire le motif de ma résistance. Alors même que je n'eusse
pas cru à la nouvelle de votre mort, je n'aurais pas pu me
marier en ce temps-là...
«Je me trompe, d'ailleurs, en disant que tout le monde était
contre moi. Votre oncle Jean et sa femme, qui n'est plus,
hélas! me soutenaient et m'encourageaient à vous attendre. Sans
eux, il m'aurait fallu mourir de douleur et de honte...»
René s'interrompit encore.
—Il y avait longtemps que je me doutais de cela! dit-il; notre
excellent oncle me trahissait tout en mangeant mon pain... Son tour
viendra, et je lui garde sa digne récompense.
Avant de continuer, il tourna le bouton de la lampe, dont la mèche,
déjà trop longue, jetait une flamme haute et fumeuse.
—On n'y voit plus!... grommela-t-il.
C'était le sang qui aveuglait ses yeux.
«... Si cette lettre parvient jamais entre vos mains, reprit-il
en faisant pour lire des efforts de plus en plus pénibles,
priez pour la femme de Jean de Penhoël, qui a fait pour moi
plus que ma propre mère! Et si jamais vous revoyez la France,
rendez en bienfaits à Jean de Penhoël le dévouement dont il m'a
comblée...
«C'est lui qui me console et qui sait le fond de mon cœur;
c'est avec lui seul que je puis parler de vous...»
—Oh!... dit René qui essuya son front en sueur; c'est long, madame, et
je ne trouve pas dans tout cela ce que je cherche! Je suis bien sûr de
l'avoir lu pourtant, au milieu de vos jérémiades amoureuses... Il est
vrai qu'un autre œil plus perçant que le mien me montrait la ligne et
la page... Que le diable emporte cette lampe! j'ai beau la monter, on
n'y voit plus du tout!...
Il but un grand verre pour s'éclaircir la vue.
—Allons! poursuivit-il, je saute trois ou quatre pages de pleurs et de
sanglots... Nous n'en sommes plus à savoir que vous aimiez mon généreux
frère comme une folle... Voyons si j'ai la main heureuse:
«... Vous avez des devoirs à remplir dont vous ne vous doutez
pas, Louis. A Dieu ne plaise qu'un reproche tombe de ma
plume pour aller troubler vos joies si vous êtes heureux,
ou accroître vos peines si vous souffrez... mais il faut
bien vous le dire: Descendez au fond de votre conscience et
souvenez-vous... L'exil volontaire n'est permis qu'à celui qui
se voit seul au monde, et vous n'êtes pas seul!...»
—En ai-je trop sauté?... s'écria René qui retourna la page; le diable
s'en mêle, je crois!... je ne comprends plus... La lampe s'éteint, et
mon flacon se vide... Ah! si Robert de Blois était là pour m'aider!...
Comme il tournait les feuillets au hasard, le papier s'échappa de sa
main tremblante. Il se baissa pour le ressaisir; les veines de son
front se gonflèrent.
—Je suis de sang-froid..., murmurait-il; j'ai fait exprès de ne pas
boire... Il faut du calme pour juger... Écoutez, écoutez!... Voici bien
ce que je cherchais!...
«..... Revenez, Louis, je vous en supplie, revenez...»
—Mais qu'y a-t-il donc ensuite?... Oh! oh!... l'encre a blanchi! le
papier et l'écriture sont de la même couleur!... Et cette lampe du
démon!...
Il tourna encore le bouton; le verre lui éclata au visage.
Il se leva furieux.
—On ne veut pas que je lise!... s'écria-t-il; mais qu'importe tout
cela?... J'ai vu, vu de mes yeux... Blanche de Penhoël est sa fille!...
sa fille, entendez-vous?
Il y avait longtemps que Marthe restait immobile et protégée par son
engourdissement inerte. Comme toujours, le nom de Blanche secoua son
apathie.
—Blanche!... répéta-t-elle. Vous ne m'avez pas dit encore ce que vous
avez fait de ma fille...
Puis elle ajouta en frissonnant:
—Est-ce que vous vous seriez vengé sur elle?...
Son intelligence s'éveillait. Elle comprenait vaguement que Robert,
abusant de l'ivresse de René, lui avait fait voir dans la lettre les
choses qui n'y étaient point.
Penhoël était debout et faisait effort pour garder l'équilibre. Ses
jambes avinées pouvaient à peine le soutenir. Marthe se laissa glisser,
agenouillée, à ses pieds.
—Elle est votre fille, murmura-t-elle. Oh! René, je vous le jure... au
nom de Dieu, ayez pitié de votre enfant!
Son cœur, qui recommençait à battre, avait envoyé un peu de sang à
sa joue; ses yeux retrouvaient des larmes; ses grands cheveux blonds,
dénoués, inondaient son visage et tombaient jusque sur ses épaules.
René se prit à la contempler tout à coup en silence. Sa physionomie
changea. Quand il prit enfin la parole, il y avait dans sa voix une
émotion triste et presque tendre.
—Oh! je sais bien que vous êtes belle!... dit-il; si vous aviez voulu,
nous aurions été bien heureux... Je ne demandais qu'à vous aimer en
esclave, Marthe... Vous souvenez-vous?... Il y a longtemps!... Mais
moi, je n'ai point oublié comme mon cœur battait à votre vue...
Depuis, une autre femme m'a pris mon cœur et ma raison... Lola... qui
est bien belle aussi!... Lola, qui m'abandonne lâchement à l'heure où
je souffre!... Mais ce n'était pas le même amour... Oh! non... En ma
vie je n'ai aimé que vous, Marthe, et je n'aimerai que vous!...
Il se rassit à côté de Madame et prit à deux mains ses beaux cheveux
pour les ramener en arrière.
—Vous souvenez-vous, continua-t-il, de mes prières et de mes
larmes?... Je ne savais pas tout mon malheur, mais je sentais qu'on ne
m'aimait pas... Mon Dieu! si la voix de quelque génie m'avait dit:
«Veux-tu donner ta vie tout entière pour une semaine de bonheur... une
semaine pendant laquelle on te rendra tendresse pour tendresse?...» Oh!
Marthe, comme j'aurais donné ma vie!...
Marthe baissait les yeux.
—Ma fille!... dit-elle tout bas; vous ne me parlez pas de ma fille!
René se leva une seconde fois, et repoussa son fauteuil qui roula
jusqu'au milieu du salon.
—Fou que je suis!... s'écria-t-il tandis que la colère empourprait
de nouveau la tache ardente qui brûlait au milieu de sa joue pâle; il
faut que cette femme me rappelle à moi-même?... Sa fille, n'est-ce
pas? poursuivit-il en menaçant du poing le portrait de son frère; sa
fille à lui, le menteur et le lâche!... Pas un mot, madame!... Par le
nom de Dieu, je ne veux plus vous entendre!... Oh! je suis tombé bien
bas... Le fils de Penhoël est pauvre maintenant comme les mendiants qui
viennent chercher l'aumône à la porte du manoir... Le fils de Penhoël
n'a plus d'asile... Et ce n'est pas le malheur seulement qui pèse sur
sa tête... Il y a aussi la honte!... Si les gens qui l'ont ruiné n'ont
pas pitié de lui, le nom de son père sera traîné dans l'infamie... Et
savez-vous qui a poussé René de Penhoël jusqu'au fond de cet abîme?...
ajouta-t-il en mettant sa main lourde sur l'épaule de Marthe. C'est
l'homme qu'il aimait et c'est la femme qu'il adorait... c'est vous,
l'épouse coupable, et lui, le frère indigne... Je vous dis de ne pas
parler: je suis le maître! Vous savez bien que je dis la vérité... Le
jour où mon sourcil s'est froncé pour la première fois en regardant le
berceau de l'Ange, Dieu avait déjà prononcé mon arrêt... C'était mon
dernier espoir qui mourait... Il n'y avait plus rien en mon cœur, et
il fallait endormir l'angoisse de ma pensée... J'ai cherché l'oubli
dans l'ivresse, dans le jeu, dans l'amour... Et chaque fois que je
commettais une faute, c'est vous, vous, madame, qui étiez la coupable!
Il lâcha l'épaule de Marthe, toujours agenouillée, et fit un pas vers
le portrait de l'aîné de Penhoël.
—Vous et lui!... reprit-il avec un sauvage élan de colère; lui
surtout, le poison de ma vie!... lui, le plus lâche des hommes!
Il s'était avancé jusque sous le portrait. Il leva la main, et son
poing fermé tomba sur la toile qui se creva, percée à la place du cœur.
René ne se connaissait plus. Il arracha le cadre et le précipita brisé
sur le sol; puis il foula aux pieds l'image de son frère en laissant
éclater une joie forcenée.
Le bruit qu'il faisait l'empêcha d'entendre la porte du salon qui
s'ouvrait doucement. La lampe, privée de son verre, ne jetait plus
qu'une lueur vacillante et fumeuse. Marthe et René ne virent point
qu'une personne se glissait entre les battants de la porte et restait
immobile dans l'ombre, à côté de l'entrée.
René trépignait sur la toile souillée et déchirée, où l'on n'aurait
plus reconnu les traits de son frère.
Marthe le regardait, saisie d'horreur, comme si elle eût assisté à un
meurtre.
René s'arrêta enfin, énervé par ce rire épuisant et irrésistible des
gens ivres.
—Oh! oh!... fit-il; le vieux Benoît avait bien dit que je
l'assassinerais!... A votre tour, maintenant, madame!...
Il gagna, en se faisant un appui de la muraille, le portrait du vieux
commandant de Penhoël. Au-dessous de ce portrait, comme nous l'avons
dit, pendait un trophée d'armes. René y prit une épée.
Il ne riait plus.
Il se découvrit et fit le signe de la croix.
—Tout est fini pour nous deux, madame..., prononça-t-il d'une voix
sourde et résolue. Faites comme moi... dites votre prière.
Il s'appuya sur la garde de l'épée, et ses lèvres remuèrent comme s'il
eût récité une oraison.
Marthe se traîna vers lui sur ses genoux.