Maintenant la ville s’environnait souvent de brumes. Les longues pluies,
porteuses des suies et des poussières infectes des usines du Nord,
descendaient vers l’Ile-de-France. Une bise méchante sifflait à l’angle
des rues et tordait l’eau en lanière de fouet avant d’en frapper les
visages. Dans les autobus, dans les magasins, aux entrées du
Métropolitain, dans les cinémas, une buée malsaine sortait des
vêtements, aussitôt que l’atmosphère devenait plus chaude et la
tristesse des grandes cités, pendant les dures saisons, tombait sur
plusieurs millions d’existences.
C’est alors que chaque geste, dans Paris, devient une fatigue. La foule
s’use à circuler. La fourmilière mange ses fourmis; le travail et le
plaisir ont le soir les mêmes yeux creux; mais la vie continue dorée
pour ceux qui peuvent chaque jour jeter au gouffre un millier de francs.
Il ne faut pas moins pour descendre de sa voiture, déjeuner au café de
Paris ou chez Montagné, faire deux courses, dîner au Ritz et entendre
d’une loge, Raquel Meller. Lady Oswill, sans avoir à y prendre garde,
avait, depuis un mois, dépensé place Vendôme et rue de la Paix un peu
plus de deux cent mille francs. Et, parce qu’il vivait auprès d’elle et
qu’il fournissait l’argent des sorties,--les frais de route, si l’on
peut dire,--Georges Dewalter n’avait plus rien. A peine quelques billets
de mille, de quoi tenir une semaine ou deux, et puis le gouffre. Il le
savait et maintenant son angoisse était revenue.
* * * * *
Le milieu de novembre approchait. Elle lui dit qu’elle ne pouvait se
dispenser de retourner à Biarritz, qu’elle était sans nouvelles de son
mari dont ils évitaient de parler, mais qu’il devait maintenant revenir
en France d’un jour à l’autre. Elle jugeait qu’une organisation nouvelle
de sa vie était devenue indispensable. Elle ne doutait point de la
sagesse d’Oswill et qu’il serait complaisant, pourvu qu’elle ne
l’abandonnât point tout à fait et continuât, plusieurs mois par an, la
vie commune. Elle résolut de prendre le train et elle pensait que
Georges l’accompagnerait. Mais il lui objecta qu’il était retenu par
certains travaux. Il avait feint de s’occuper d’économie politique.
Elle le crut parce qu’il le disait.
Il fut convenu qu’elle irait seule à Biarritz et reviendrait après une
absence de trois semaines ou qu’alors il l’irait rejoindre. Elle se
prodigua à lui pendant les derniers jours et il sembla que leur amour,
loin de s’affaiblir à l’usage, devenait, chaque nuit, plus impérieux.
Enfin, le 11 novembre,--le jour de l’Armistice et de la Saint-René,--il
la conduisit à la gare.
Il était sept heures du soir. Une pluie tombait du ciel avec une telle
violence qu’elle rejaillissait sur l’asphalte glissant. Il l’accompagna
jusqu’à la cabine des wagons-lits qu’elle avait choisie à une seule
place et la femme de chambre occupait un autre single. Le grand train
lourd pesait sur la voie souterraine. Le quai n’était pas animé et ils
le parcouraient en parlant à voix basse. Elle lui faisait mille
recommandations tendres et elle pressait sa main dans la sienne. Elle
était enveloppée d’un manteau de fourrure grise, d’où s’échappait une
odeur d’ambre. Son visage était encadré d’un chapeau combiné dans des
ailes d’oiseaux repliées et ses yeux prenaient du mystère sous un voile
léger. Il ne savait rien lui dire que: «Vous êtes belle!» Son intonation
frémissait et ils étaient si bouleversés de la douleur de se séparer
qu’elle ne s’aperçut pas qu’il ne l’avait plus tutoyée. Enfin les
serviteurs du train firent les derniers appels. Il fallut monter dans la
voiture et, du haut du marche-pied, elle lui parlait encore, cependant
qu’il tenait la barre d’appui verticale et, vers elle, levait sa tête
confuse. Il tremblait dans ses vêtements tandis qu’il affectait de ne
plus dire que des paroles ordinaires et ils sentirent l’ébranlement des
essieux. Le train qui emportait Stéphane était en marche.
Elle lui envoya un baiser de sa main gantée et il la vit déjà à dix
mètres de lui...
Deux ou trois secondes il resta ainsi, la contemplant, et puis,
brusquement, et ne sachant plus ce qu’il faisait, il prit sa course
tandis que s’accélérait la vitesse des roues. Elle le regardait sans
comprendre et elle ne comprit que quand il fut de nouveau auprès d’elle:
il avait sauté sur les marches et il était monté dans le wagon. Son
chapeau était tombé. Il partait sans rien, sans bagage, nu-tête. Il
serrait les dents avec une telle puissance que ses mâchoires se
dessinaient sous son visage maigre et que, d’abord, il fut incapable de
dire un mot.
Stupéfaite et joyeuse, elle s’exclamait de sa folie. Mais, toujours
muet, avec une ardeur sombre, il l’entraînait dans sa cabine et, la
porte refermée, il l’arrachait de son manteau. Il la pressait dans ses
bras et semblait vouloir se confondre avec elle. Ils entendirent dans le
couloir le maître d’hôtel du restaurant qui criait le premier service.
Alors ils rirent, sachant qu’ils n’iraient pas dîner. Ils agissaient
sans raison, ivres l’un de l’autre, tumultueux et anxieux à la fois,
comme des guerriers au combat.
Quand ils eurent repris leur empire, elle le caressait en souriant et
elle lui demanda s’il comptait ainsi passer la nuit et débarquer à la
Négresse, qui est la gare de Biarritz, sans un vêtement de rechange?
Mais il lui dit qu’il n’avait voulu que gagner deux heures et qu’il
descendrait du train aux Aubrais. Elle regarda son bracelet et connut
qu’ils avaient encore cinquante minutes avant d’arriver à cette station.
Elle se sentit lasse et il lui conseilla de se coucher.
Tandis que l’homme de service préparait la cabine pour la nuit, ils
restèrent debout dans le couloir, proches l’un de l’autre et maintenant
silencieux. Elle était envahie d’une quiétude douce et s’appuyait contre
lui. La pluie avait cessé. Une lune froide courait dans le ciel en sens
inverse du train. La campagne unie et sans beauté, coupée de routes
monotones, paraissait sans fin. Parfois, aux approches d’un village
endormi, la machine poussait des appels stridents; une plaque
retentissait au passage sous le poids du train; on traversait une gare
sans nom et des poussières enflammées allaient s’éteindre sur les
remblais. Une chaleur sèche et malsaine agaçait la gorge et, vers le
bout de la voiture, un voyageur gigantesque fumait sa pipe devant la
vitre ouverte. Une porte battait...
Stéphane rentra dans sa cabine et Georges la coucha comme une enfant. Il
étendit le manteau sur les couvertures trop minces, donna de l’air, mit
dans un verre deux roses qu’elle avait laissé tomber de sa ceinture.
Elle le regardait faire, heureuse d’être l’objet de tant de soins. Il
rangea dans le nécessaire les bagues qu’elle laissait traîner sur la
tablette du lavabo et, quand elle fut bien prête pour la nuit, il
s’assit à l’angle du lit. Elle lui souriait, apaisée, après la frénésie
qui, tout à l’heure, les avait secoués, comme le vent les jeunes saules,
et, comblée, elle porta la main aimée à ses lèvres. Alors il
s’agenouilla et leurs deux têtes se regardaient.
--Es-tu certain de me quitter aux Aubrais? lui demanda-t-elle, douteuse.
Ne va-t-il pas plutôt falloir que je te fasse un peu de place? C’est
bien petit.
Elle sentait qu’elle l’aimait follement. A l’oreille, il lui répondit
qu’il allait descendre et qu’elle devait s’endormir. Il caressait son
front, ses lourds cheveux et il vit ses yeux se fermer. On eût dit qu’il
avait eu la volonté de lui procurer le sommeil. Elle percevait à peine
que le train venait de s’arrêter et les voix étrangères au dehors.
Brusquement, elle se réveilla. Il s’était relevé et, courbé vers elle,
il la regardait avec un air extraordinaire, une espèce de bonté
surhumaine. Elle eut le temps à peine de lui tendre ses bras nus, de
prendre ses lèvres, de balbutier qu’elle reviendrait vite. Déjà il était
sorti du compartiment après un baiser silencieux. Alors elle bondit vers
la fenêtre, ouvrit le volet de bois et, accroupie sur la couchette, elle
le voyait, sur le quai sali par la pluie. Il ne faisait plus un
mouvement et il regardait avec stupeur le grand train luxueux qui
l’emportait, tandis que, derrière la vitre, elle lui dessinait un geste
d’adieu et qu’elle lui criait: «A bientôt!» sans comprendre qu’il
n’entendait plus.