En octobre, Paris renaît. Après la trêve des vacances, chacun revient de
la montagne ou des bains, de ces séjours salubres, avec une frénésie de
vie citadine. Les théâtres, les cabarets à la mode retrouvent leur
clientèle, hier dispersée au gré des stations ou des chasses. Les voies
regorgent d’une circulation affairée et, dans les soirs précoces de
cette fin de l’automne, elles s’illuminent en même temps que les
voitures, les vitrines et les balcons. Cependant, l’arrière-saison,
dorée et mûre comme un fruit lourd, permet encore aux foules de respirer
dans les jardins. Partout circule un plaisir de se retrouver dans ses
habitudes. Ce n’est plus le luxe nerveux des grandes semaines
printanières quand, vers l’Étoile, la capitale elle-même est une ville
d’eaux. Réunissant, entre ses murs trop étroits, ses enfants prodigues
et tous leurs cousins de province, c’est partout à la fois que Paris
redevient Paris.
Stéphane ne se lassait pas d’en profiter. Elle jouissait de la triple
félicité de se sentir amoureuse pour la première fois, d’être libre avec
son amant entre la place Vendôme et le rond-point des Champs-Élysées, et
d’avoir un compte ouvert chez tous les fournisseurs qui font, de ce
point précis de la France, le comptoir le plus merveilleusement raffiné
de l’univers. Ce jour-là, elle rencontra Pascaline Rareteyre.
Elle avait quitté Biarritz deux semaines après son amie et, depuis
quelques jours, elle était à Paris. Elle n’avait pas encore eu le temps
d’aller au Ritz. Ensemble, elles remontèrent vers l’Étoile. Un souffle
tiède rendait la promenade légère. Les deux femmes marchaient avec
plaisir et, parce qu’elles étaient belles, les passants quelquefois se
retournaient.
--Ton départ n’est point passé inaperçu, dit Pascaline. Chacun s’est
rendu compte qu’il coïncidait avec la disparition de M. Dewalter. Tes
meilleurs amis en ont parlé.
--Ils y ont trouvé un sujet de conversation, répondit tranquillement
lady Oswill.
Elles cheminèrent quelques instants en silence. Pascaline regardait
Stéphane et, joyeuse, elle constatait le rayonnement de son visage. Il
ne portait plus cette tristesse hautaine qui, autrefois, même dans le
sourire, lui donnait de l’austérité. Il semblait que, sur la bouche plus
sinueuse, on voyait les baisers récents.
Stéphane devina peut-être l’admiration de son amie. Elle éprouvait le
désir de parler de son bonheur. Elle dit:
--Si tu savais comme je suis heureuse!
--Tant que ça!
--Plus que ça... Georges a illuminé ma vie.
--Je le vois bien, dit Pascaline...
Mais elle ajouta:
--Et ton mari? Toujours au Maroc?
--Sans doute, répondit Stéphane.
--Pas de nouvelles?
--Aucune.
Elle montrait, dans ses brèves répliques, une indifférence absolue et
semblait ne pas se préoccuper d’Oswill, pas plus que d’un étranger.
Pascaline, surprise, insista:
--Il va tout de même falloir t’en retourner?
--Oui.
Elle soupira et, durant plusieurs secondes, elle semblait suivre une
pensée secrète. Enfin, elle la dévoila:
--Par moments, j’aspire à plus de liberté, Pascaline. Vivre sans
Georges, ce n’est plus vivre. Je voudrais être sa femme.
--Oh! Oh! C’est beaucoup, ça, dit Mme Rareteyre en riant.
--Non, ce n’est pas beaucoup. Je n’ai jamais eu d’amant, moi. Et si
demain la vie nous séparait...
--Pourquoi vous séparerait-elle? repartit son amie. Vous me semblez
décidés, l’un et l’autre, à ne pas vous laisser désunir?
--Certes... Tout de même, je reste mariée et, comme tu le dis, il va
falloir que je m’en retourne.
Elle soupira, avec ennui:
--Pauvre Georges, comment fera-t-il quinze jours sans moi?...
--Il t’écrira.
Elle sourit, orgueilleuse:
--Quelles belles lettres! Je relirai tout ce qu’il me dit quand il est à
mes pieds. Je passe mes doigts dans ses cheveux, je sens la chaleur de
son front fiévreux...
--Il a la fièvre, interrompit Pascaline drôlement.
Stéphane sourit encore:
--Il a toujours un peu la fièvre, comme si son âme était en feu. Sa
tête, son cœur travaillent sans cesse pour moi. Il me regarde avec
bonté: je vois son amour dans ses yeux et, d’une voix charmante, il me
dit des choses très belles.
--Tu as de la chance, répondit Mme Rareteyre, toujours gaîment. Beaucoup
de chance! Un tel amant, du premier coup! Moi qui ai tant échantillonné.
Lady Oswill sembla ne pas avoir entendu.
Gravement, avec une solennité involontaire, comme pour remercier les
dieux, elle murmura:
--Oui, j’ai de la chance! Il arrive que ma joie trop pleine d’angoisse,
comme dans ces nuits sereines de l’été, quand la lune semble
dangereuse...
--Je n’ai pas remarqué... Je ne suis pas une intellectuelle, dit
Pascaline avec entrain.
Elles avaient atteint le haut de l’avenue des Champs-Élysées. L’heure
était chaude et cendrée et la lourde silhouette de l’Arc de Triomphe se
découpait, pesante et massive, sur la dernière lueur du couchant. De
rapides voitures, silencieuses comme des oiseaux nocturnes, parcouraient
la voie luxueuse et, de minute en minute, le ciel perdait ses reflets.
Il n’y avait aucune hâte chez les passants.
Stéphane s’arrêta au coin de la rue Lord-Byron.
--Qu’est-ce que tu fais? demanda Mme Rareteyre.
--Georges habite ici. Il te priera un jour pour le thé.
--Je viendrai certainement, acquiesça la rieuse jeune femme. J’aime cet
homme qui te rend heureuse et je veux l’en complimenter.
--Tu pourras le faire, répondit lady Oswill.
Sa voix était douce et profonde et toute son ardeur et sa joie angoissée
s’y distillaient subtilement.
* * * * *
Quand elle fut dans le salon où Georges l’attendait, elle le trouva dans
l’ombre. Il n’avait pas allumé les lampes et, peut-être, il ne s’était
pas aperçu de la descente de la nuit. Il donna la lumière et se montra
souriant. Elle ne l’avait pas vu depuis le déjeuner. Elle se blottit
d’abord contre lui, et, sans rien dire, se fit cajoler. Il lui rappela
qu’elle avait donné rendez-vous à la femme de chambre. On l’appela.
Stéphane dit qu’elle ne retournerait pas à l’hôtel, que son couturier
devait lui livrer une robe nouvelle et qu’il fallait la lui apporter.
Elle ordonna aussi de téléphoner chez Lewis. Elle portait une toque de
ce modiste universel. Elle l’ôta et la fit poser dans la chambre. Elle
ne se gênait en rien, dans sa résolution presque farouche d’avouer
toujours, à toute heure, son amour et son orgueil d’aimer.
Quand ils furent seuls, elle l’examina, joyeuse. Il était pâle, avec une
ombre dans les yeux, mais son visage était viril et sans tristesse, un
peu crispé comme celui des gens qui s’obstinent à regarder de trop loin.
Il y avait une bonté indéfinissable dans son sourire et il la
contemplait naïvement comme un enfant admire une image. Elle en
ressentit un plaisir si grand qu’il devint physique et parcourut son
corps entier à la façon d’une caresse. Elle balbutia pour lui ce qu’elle
avait dit à Pascaline:
--Je n’ai jamais été heureuse dans ma vie comme je le suis depuis un
mois, Georges!
Il tressaillit et ses traits s’adoucirent encore, comme si cette petite
phrase le récompensait d’une souffrance. Il voulut l’entendre encore:
--Vraiment?
Dans un mouvement de volupté, elle lui tendit ses deux bras. Elle les
élevait comme des anses vivantes et ils semblaient chargés de toute sa
tendresse. Elle rayonnait. Il prit cette tête admirable dans ses mains
et parla en la contemplant:
--Voix délicieuse... Beauté... féerie... mirage... comme je t’aime...
Elle rit d’un rire sain, jeune, et se leva. Coquette, elle sembla jouer
d’elle-même:
--Mirage?... Mirage?... Comment, mirage? J’ai de la réalité, je
suppose...
Il lui répondit doucement:
--Non.
Dans une sorte de pirouette, il s’écarta. Alors elle rit de nouveau:
--Oh! tu es trop philosophe pour moi. Féerie, je veux bien. Mais
mirage!...
Elle pensait avec plaisir à son corps généreux qu’elle ne cessait de lui
donner. Elle lui cria:
--Tu ne sais pas très bien ce que tu dis... Je l’ai déjà remarqué; tu
prends des airs graves savants... Tu dis des mots sans suite...
Il l’interrompit, en clown:
--Toujours, les fous!
Et, tandis qu’elle riait encore, il la ressaisit et la serra de toutes
ses forces. Alors elle eut vers lui un élan, un élan extraordinaire qui
venait du fond de son être. Elle lui dit qu’il avait droit à sa vie
entière. Elle fut surprise de lui entendre répondre bizarrement, comme à
son insu, comme pour lui-même, qu’il n’avait droit à rien du tout. Elle
le trouva soudain excessif, tantôt triste, et tantôt trop gai. Après un
temps de silence, elle lui demanda s’il avait quelque chose à lui
cacher?
Elle insista. Il lui semblait qu’il avait une inquiétude obscure:
--Dis-le-moi. L’idée que tu pourrais me cacher quelque chose serait pour
moi insupportable. Je ne pourrais plus l’oublier. Je te pose une
question aujourd’hui, tout de suite: as-tu quelque chose à me cacher?
Elle avait pris ses mains et elle le regardait avec ses grands yeux
nets. Pendant quelques secondes, il eut une espérance insensée. Il crut,
le temps d’un éclair, qu’il allait parler. Mais elle lui fit peur, tant
il vit de loyauté sur son visage. Il sentit que, s’il avouait, c’était
fini, que jamais plus elle ne le croirait. Il se souvint qu’une fois
déjà, le premier soir de Ciboure, elle lui avait dit avoir le mensonge
en horreur. Alors, il pesa sur les mots, tout proche d’elle:
--Non, dit-il. Non. Je n’ai rien à te cacher... Je t’aime simplement et
je suis heureux.
--Tant mieux, murmura-t-elle, tant mieux. La découverte d’un secret
entre nous m’aurait glacée.
Et ils parlèrent d’autre chose.
Il la sentait rassurée, confiante dans sa parole. Avant de lui répondre,
il l’avait bien regardée et, de nouveau, elle était joyeuse. Elle fit le
projet d’aller au théâtre et de dîner d’abord au cabaret du Caneton,
chez des Russes qui, près de la Bourse, rôtissent le mouton sur de
longues aiguilles et fabriquent des potages glacés, tandis que des
tziganes font sortir de leurs violons le chant des marins du Volga.
Trois jours auparavant, ils avaient passé là une heure agréable. Il
l’approuva de vouloir y retourner. Ils étaient seuls. Il la dévêtit et,
quand elle eut pris son bain, il essuya lui-même le beau torse mouillé,
les jambes magnifiques et les pieds charmants qui l’avaient apportée.
Mais la femme de chambre revint avec la robe nouvelle. Alors il les
abandonna et passa dans sa propre chambre.
Quand il fut prêt lui-même pour le dîner, il tira d’un tiroir une
lettre. Elle était de son écriture. Sans la relire, il la mit sous
enveloppe. L’enveloppe, déjà rédigée, portait l’adresse de Me
Montnormand, notaire à Saint-Germain-en-Laye. Close, il la tenait dans
une main et, machinalement, il en frappait l’autre, à petits coups
irréguliers. Il faisait ce geste, le regard perdu, Enfin, il glissa
l’objet dans sa poche et retourna près de Stéphane.
--Suis-je belle? demanda-t-elle en souriant.
Elle surgissait d’une robe, d’une fleur éclatante, et des diamants
ruisselaient sur elle comme une rosée. Écrasée ses pieds, la domestique
recousait une perle de la jupe. Elle-même, les bras levés, elle
arrangeait une mèche rebelle de ses cheveux, près de l’oreille, qu’on
voyait nue. En bas on entendait le bruit calme de l’avenue somptueuse.
Il l’aida à mettre le manteau de zibeline et, quand ils furent
descendus, la femme de chambre les regardait par la fenêtre: elle vit M.
Dewalter tirer de sa poche une enveloppe, hésiter à la couler dans une
boîte aux lettres et puis la replacer sur lui, tandis que lady Oswill,
indifférente à ce geste, disparaissait dans la voiture.