Épilogue

La guérison de Jeanne, comme l'avait prédit le médecin, fit des

progrès rapides, et la jeune fille fut en état de quitter le lit au

bout de quelques jours. Pierre et Jules l'avaient entourée des soins

les plus affectueux, et sa convalescence ne fut qu'une longue suite

de jours passés dans l'intimité de son frère et de son prétendu. La

pauvre enfant déclarait que la catastrophe du «Granite Mill» lui

semblait un mauvais rêve dont elle s'efforçait de secouer le

souvenir. Un nuage de tristesse obscurcissait son front, cependant,

lorsqu'elle pensait à la mort héroïque de ce pauvre Michel Dupuis.

Elle le voyait encore, pâle et résigné, luttant contre les flammes

pour sauver la vie des pauvres enfants qui se pressaient autour de

lui.

Jeanne avait un pressentiment que c'était pour veiller sur elle que

Michel avait commis la sublime folie de braver seul la fureur de

l'incendie, lorsque les pompiers eux-mêmes n'avaient pas osé entrer

dans le foyer ardent qui obstruait l'entrée du sixième étage. Malgré

les recherches les plus minutieuses, il avait été impossible de

retrouver les restes du jeune homme, et la famille n'avait pas même

eu la satisfaction de lui rendre les derniers devoirs de la tombe.

Pierre et Jules, de concert avec Jeanne, avaient commandé une pierre

commémorative de la mort du brave garçon, et l'avaient fait placer

dans le cimetière catholique de Fall River, où on la voit encore

aujourd'hui. Les deux amis avaient tenu la chose secrète, et ils

invitèrent un jour monsieur et madame Dupuis et leurs enfants à faire

une promenade en voiture, sous le prétexte d'aller visiter les

environs de Fall River. Le cocher avait reçu l'ordre de se rendre au

cimetière et les jeunes gens conduisirent la famille à l'endroit où

s'élevait une colonne en granit blanc, portant cette inscription en

lettres d'or:

[dagger symbol]

À LA MÉMOIRE DE

Michel Dupuis

Mort héroïquement le

19 Septembre 1874, à l'âge de 18 ans

En sacrifiant sa vie

Au milieu des flammes, lors de

L'incendie du «Granite Mill»

Pour aider au sauvetage des

Femmes et des enfants.

R. I. P.

Le pauvre père ému remercia vivement ses jeunes amis de cette preuve

de sympathie pour la mémoire de celui qu'ils n'avaient pas connu,

et madame Dupuis et ses enfants fondirent en larmes au souvenir du

cher défunt.

Le cimetière devint désormais un lieu de pèlerinage pour la famille,

et les jeunes filles se firent un pieux devoir de porter, chaque

dimanche, pendant la belle saison, des fleurs nouvelles pour orner

le monument.

L'époque arriva enfin où Jeanne put sans danger supporter le voyage

du Canada. Le père Montépel, prévenu par son fils, s'était rendu à

Montréal avec sa femme pour souhaiter la bienvenue à celle qui serait

bientôt leur fille, et Jeanne fut touchée de la réception cordiale

qu'elle reçut dans la famille de Pierre.

La santé de la jeune fille se rétablit promptement, et il fut décidé

que le mariage aurait lieu à l'occasion des fêtes de Noël et du jour

de l'an. La cérémonie se fit sans éclat, par respect pour la mémoire

de M. Girard et pour le terrible malheur qui venait de frapper la

famille Dupuis. Le père Montépel signa, au contrat, la résignation

de tous ses biens en faveur de son fils qui prendrait la gestion

des propriétés, et madame Montépel versa des larmes de joie en

contemplant le bonheur et l'harmonie qui régnaient enfin dans sa

famille.

Jules Girard qui n'était pas riche, s'était informé des avantages

que le commerce offrait à Fall River, et avec l'aide de son ami, il

avait acheté un fond d'épicerie, qu'il exploita avec succès. Le

jeune homme qui avait continué ses relations avec la famille Dupuis,

maria plus tard la fille aînée, Marie, et il occupe aujourd'hui un

rang honorable dans le commerce de sa ville d'adoption.

Anselme Dupuis, après trois ans de séjour à Fall River, avait réussi

à amasser la somme nécessaire pour payer les hypothèques qui pesaient

sur ses propriétés, et il avait repris la route du village pour aller

vivre et mourir tranquille dans la maison paternelle.

Jules et Marie vont chaque année, passer quelques semaines au

Canada, chez Pierre Montépel. Toute la famille Dupuis se rend

alors à Lavaltrie, et Jeanne raconte pour la centième fois, en

payant un tribu d'affection et de respect à la mémoire du pauvre

Michel, les événements qui terminèrent d'une manière si tragique,

l'époque où son travail dans les manufactures de coton lui avait

valu le surnom de: «Jeanne la fileuse».

Jeanne la Fileuse: Épisode de l'Émigration Franco-Canadienne aux États-Unis · 第 63 / 64 题