Michel avait lu et relu lentement la lettre du frère de Jeanne. À un
certain moment, il avait même tressailli visiblement, et sa figure
s'était couverte d'une pâleur que le docteur n'avait cependant pas
remarquée. Faisant un effort sur lui-même, il réussit à surmonter
cette émotion passagère, et il dit au docteur:
--Jeanne va se trouver bien désappointée, docteur, de ce retard
inattendu, car elle se faisait une joie de voir arriver son frère
sous peu de jours. Mais il faut espérer que les explications que
contient cette lettre seront suffisantes pour calmer son impatience.
--Oui, espérons-le, répondit le vieillard; d'autant plus que j'ai à lui
faire connaître une nouvelle qui ne saurait manquer de lui être très
agréable. J'ignore, M. Dupuis, si la jeune fille vous a raconté
l'histoire de ses amours avec Pierre Montépel et les difficultés que
souleva la famille de son prétendu à propos de leur mariage projeté.
Qu'il me suffise, dans tous les cas, de vous dire que Pierre
et Jeanne sont fiancés, et que leur mariage doit avoir lieu
immédiatement après le retour des voyageurs. Pierre Montépel qui est
un brave garçon avait sacrifié ses liens de famille pour suivre les
inspirations de son coeur, et son départ pour les chantiers,
l'automne dernier, fut l'occasion d'une querelle assez sérieuse entre
lui et son père qui est un riche «habitant» de Lavaltrie. Le père
Montépel est un homme d'un caractère violent, et il s'était laissé
emporté par la colère à dire des choses cruelles et injustes. Pierre
était parti, bien résolu à gagner lui même sa vie, sans s'occuper
des richesses que son père possède et dont il est l'unique héritier.
Le temps et les circonstances pénibles de la mort de M. Girard, ont
amené des changements dans l'opposition que mettait M. Montépel au
mariage de son fils, et j'ai reçu, l'autre jour, la visite de Madame
Montépel qui venait s'informer de la position de Jeanne depuis
la mort de son père. Je lui racontai en détail les malheurs de la
jeune fille, et je lui appris, ce qu'elle ignorait encore, les
circonstances de son départ pour les États-Unis. Madame Montépel
fondit en larmes en écoutant mon récit, et elle me chargea de faire
part à Jeanne, des changements qui étaient survenus dans l'esprit de
son mari, depuis le départ de Pierre pour les chantiers. Le vieillard
abattu par la douleur, consentait à ce que le mariage eût lieu au
retour de Pierre, et les nouveaux époux seraient les bienvenus dans
la famille Montépel. En un mot, on désirait oublier les ennuis du
passé pour ne plus s'occuper que du bonheur que promettait un avenir
de contentement et de réconciliation. Veuillez, M. Dupuis, porter
cette bonne nouvelle à notre chère Jeanne, et lui dire d'attendre
avec patience les quelques jours qui la séparent encore de son frère
et de son fiancé. Remettez-lui en même temps cette lettre de Pierre
Montépel, et offrez-lui mes souhaits les plus affectueux pour son
bonheur et sa prospérité.
--Soyez certain, Monsieur, répondit Michel, que personne au monde, plus
que moi-même, ne saurait se réjouir des bonnes nouvelles que je vais
porter à Jeanne. Nous avons appris, dans ma famille, à l'aimer et à
la considérer comme une soeur, et chacun prendra sa part de bonheur
dans les événements qui vont lui permettre de se réunir à son frère
et à son fiancé.
Et Michel avait pris congé du docteur pour aller, une dernière fois,
serrer la main de ses parents et de ses amis du village avant de
reprendre la route des États-Unis. Après s'être arrêté de nouveau à
Montréal, pendant quelque temps, afin d'y faire l'achat de quelques
cadeaux qu'il destinait aux membres de sa famille, le jeune homme se
joignit à quelques-uns de ses camarades, pour faire avec eux le
voyage de Fall River où il était attendu avec une impatience facile
à comprendre.