Dans la forêt, ce 15 mai 1874

Bien cher père:

Je choisis la première occasion pour te faire parvenir cette lettre

par un camarade qui fait la descente afin d'aller porter des

dépêches à Ottawa. L'hiver a été magnifique pour la «coupe», mais

malheureusement la fonte des neiges est arrivée trop tôt et nous nous

voyons dans l'impossibilité de sortir les bois de la forêt au moyen

des traîneaux, ce qui nous causera un retard considérable avant de

pouvoir «encager». Il va nous falloir traîner les grosses pièces

sur le sol, et je ne crois pas qu'il nous soit possible de faire la

descente avant la fin du mois d'août prochain. Il ne faut donc pas

m'attendre avant les premiers jours de septembre. Pierre est mon

«foreman» et nous avons réussi à nous engager dans des conditions

très favorables. Pierre gagne un salaire de quarante-cinq dollars par

mois, et j'en reçois trente-sept; ce qui, à la fin de la saison, nous

fera à chacun, un fort joli pécule. Pierre est un brave coeur dont

j'apprends à apprécier les qualités tous les jours, et nous pouvons

nous féliciter d'avoir trouvé pour Jeanne un mari aussi vaillant et

aussi industrieux. Et toi! bon père, comment te portes-tu? Bien, Je

l'espère. Et Jeanne, la pauvre enfant? S'est-elle consolée du départ

de son fiancé? Notre santé à nous a été excellente sous tous les

rapports et nous nous faisons une fête d'aller bientôt vous serrer

sur nos coeurs. Pierre écrit à Jeanne en même temps que je t'écris,

et le même courrier devra vous apporter nos deux lettres. Embrasse

bien fort ma soeur pour moi, et toi, bon père, reçois l'assurance de

mon affection sans bornes et de mon dévouement filial.

Ton fils dévoué,

Jeanne la Fileuse: Épisode de l'Émigration Franco-Canadienne aux États-Unis · 第 52 / 64 题