Bien cher père:
Je choisis la première occasion pour te faire parvenir cette lettre
par un camarade qui fait la descente afin d'aller porter des
dépêches à Ottawa. L'hiver a été magnifique pour la «coupe», mais
malheureusement la fonte des neiges est arrivée trop tôt et nous nous
voyons dans l'impossibilité de sortir les bois de la forêt au moyen
des traîneaux, ce qui nous causera un retard considérable avant de
pouvoir «encager». Il va nous falloir traîner les grosses pièces
sur le sol, et je ne crois pas qu'il nous soit possible de faire la
descente avant la fin du mois d'août prochain. Il ne faut donc pas
m'attendre avant les premiers jours de septembre. Pierre est mon
«foreman» et nous avons réussi à nous engager dans des conditions
très favorables. Pierre gagne un salaire de quarante-cinq dollars par
mois, et j'en reçois trente-sept; ce qui, à la fin de la saison, nous
fera à chacun, un fort joli pécule. Pierre est un brave coeur dont
j'apprends à apprécier les qualités tous les jours, et nous pouvons
nous féliciter d'avoir trouvé pour Jeanne un mari aussi vaillant et
aussi industrieux. Et toi! bon père, comment te portes-tu? Bien, Je
l'espère. Et Jeanne, la pauvre enfant? S'est-elle consolée du départ
de son fiancé? Notre santé à nous a été excellente sous tous les
rapports et nous nous faisons une fête d'aller bientôt vous serrer
sur nos coeurs. Pierre écrit à Jeanne en même temps que je t'écris,
et le même courrier devra vous apporter nos deux lettres. Embrasse
bien fort ma soeur pour moi, et toi, bon père, reçois l'assurance de
mon affection sans bornes et de mon dévouement filial.
Ton fils dévoué,