Les premiers soins d'Anselme Dupuis, lors de son arrivée à Fall
River, furent consacrés à l'installation de sa famille et à l'achat
des meubles et des ustensiles qui lui manquaient pour monter son
ménage. Les quelques dollars qui lui restaient suffirent à ces
premières dépenses, mais il fallut s'aboucher avec les marchands de
comestibles afin de faire face aux besoins des premiers mois. Des
comptes furent ouverts chez l'épicier, le boucher et le boulanger de
qui l'on obtint un crédit de trente jours, comme c'est l'habitude
chez les marchands de détail de Fall River.
Des employés passent chaque jour dans les familles pour prendre les
commandes et les marchandises sont portées à domiciles. Ce système de
commerce est général parmi les Canadiens des États-Unis et s'explique
facilement par le fait que les émigrants, en général, arrivent aux
États-Unis dans un état voisin de la pauvreté. On commence par
escompter les salaires du premier mois de travail, et une fois
lancées sur la pente du commerce à crédit, les familles continuent
généralement à payer leurs fournisseurs de la même manière. On a
cependant remarqué, depuis deux ou trois ans, que quelques personnes
avaient inauguré le système des achats au comptant et il est à espérer
que cet exemple de quelques-uns aura pour effet d'ouvrir les yeux du
plus grand nombre sur les désavantages du commerce à crédit.
Toute la famille Dupuis, à l'exception du père, s'était ressentie des
fatigues du voyage et il fut décidé que les enfants ne commenceraient
leurs travaux que le lundi de la semaine suivante, afin de leur
accorder un repos dont ils avaient besoin, et de leur permettre de
visiter la ville et de faire des connaissances. Le fils aîné, Michel,
obtint un congé de quelques jours afin de pouvoir guider son père
dans ses premières démarches et comme toutes les industries étaient
alors dans un état florissant, on n'eut aucune peine à régler les
détails les plus importants du ménage, en attendant que les salaires
réunis de la famille eussent produit les fonds nécessaires pour faire
face aux dépenses courantes.
Jeanne, grâce à la bonté toute paternelle de son protecteur et aux
égards bienveillants de madame Dupuis et de ses enfants, se trouvait
dans un état relativement confortable. Les incidents du voyage
avaient eu pour effet de la distraire un peu, et d'éloigner de son
esprit malade le souvenir des terribles épreuves qu'elle avait eu à
supporter. La jeune fille souffrait encore physiquement des fatigues
de la dernière quinzaine, mais elle secouait peu à peu la torpeur
dans laquelle elle s'était laissé tomber après la mort de son père.
Tout faisait espérer que la vie active de l'ouvrière lui ferait
oublier, dans une certaine mesure, ses douleurs et ses peines, et que
sa santé robuste aurait promptement raison de sa faiblesse passagère.
L'amitié expansive de ses nouvelles camarades qui la traitaient comme
une soeur, avait touché profondément la pauvre Jeanne, et son coeur
qui avait tant besoin de consolation se laissa bercer doucement par
les sentiments de cette affection douce et tranquille. Le fils aîné
qui était un brave garçon s'efforça, de son côté, d'être agréable
à la jeune fille, lorsque ses soeurs lui eurent raconté les
circonstances qui l'avaient forcée à émigrer. Les plus jeunes enfants
eux-mêmes s'étaient attachés à l'orpheline et chacun semblait
rivaliser de bonté et de prévenances pour lui faire oublier qu'elle
se trouvait dans la famille à titre d'étrangère et de protégée.
Les quelques jours qui restaient aux émigrés avant de se mettre au
travail furent employés à renouer connaissance avec quelques
familles de Contrecoeur qui les avaient précédés dans l'exil et qui
s'empressèrent de donner aux nouveaux venus toutes les informations
désirables. M. Dupuis lui-même s'adressa au gérant de la filature
«Granite» où son fils avait fait les arrangements préliminaires, afin
de s'assurer dans quelles conditions ses enfants commenceraient à
travailler. Il fut décidé que les deux filles les plus âgées, Marie
et Joséphine entreraient comme apprenties dans le département du
tissage, pendant que Philomène, Arthur et Joseph assisteraient aux
cours des écoles publiques pendant le terme prescrit par les lois.
Jeanne serait admise dans la salle du filage où se fabriquait la
chaîne des tissus sur les métiers à travail continu (ring frame
spinning), et M. Dupuis lui-même serait employé dans le hangar au
coton où se fait le déballage de la matière brute, avant de la
soumettre au procédé du nettoyage et de l'épluchage. Michel, l'aîné,
travaillait depuis un an comme fileur sur les métiers adoptés
maintenant pour le filage en fin, et connus sous le nom de bancs à
filer à travail intermittent (_mule spinning_). Cette dernière
occupation demande des aptitudes spéciales et les ouvriers fileurs
reçoivent un salaire supérieur à celui que gagnent les autres
employés d'une filature. Michel qui était un garçon intelligent avait
eu la bonne fortune de tomber entre les mains d'un contremaître qui
s'était intéressé à son avancement, et en moins de six mois le jeune
homme était arrivé à obtenir la direction d'une paire de bancs à
broches (_mules_).
Il était évident que les premiers jours de travail ne produiraient
qu'un salaire relativement insignifiant, car il fallait d'abord
mettre les enfants au courant des devoirs de leurs occupations
respectives avant qu'ils eussent acquis l'expérience nécessaire pour
qu'on leur confiât, sans contrôle, la direction des machines. Mais
comme Michel gagnait déjà de fort bons gages, on pourrait attendre,
sans embarras, que le temps eût amené des changements favorables qui
permettraient à tous les membres de la famille de contribuer à la
prospérité commune. Madame Dupuis serait chargée des soins du ménage,
et les jeunes enfants qui iraient à l'école pourraient l'aider
jusqu'à un certain point, en dehors des heures de classe, dans les
travaux intérieurs de la maison. Tout semblait arrangé à souhait et
les enfants eux-mêmes témoignaient le désir de commencer bientôt les
travaux qu'on leur avait assignés.
M. Dupuis s'était informé, aussitôt après son arrivée, des facilités
que possédaient ses compatriotes pour remplir leurs devoirs religieux
et on lui avait répondu que, sous ce rapport, les Canadiens de Fall
River n'avaient rien à envier à leurs frères du Canada. Un vénérable
prêtre appartenant à une noble famille française s'était dévoué au
service de la population franco-canadienne, et un joli temple dédié
au culte catholique sous le patronage de Sainte-Anne s'était élevé
comme par enchantement à l'appel de l'évêque du diocèse. Ce fut
cependant avec un sentiment d'agréable surprise que M. Dupuis se
trouva avec sa famille, le dimanche suivant, au milieu d'une foule de
ses compatriotes émigrés comme lui, et qui étaient accourus de tous
les coins de Fall River pour assister au service divin. L'église
décorée avec goût présentait un aspect gai comme aux jours des
grandes fêtes, au Canada, et les cérémonies du culte rappelaient
forcément le souvenir de la patrie absente.
Après avoir fait un tour de promenade, pendant l'après-midi, sous la
direction de Michel qui leur fit visiter les points les plus
intéressants de Fall River, les jeunes filles se retirèrent de bonne
heure afin de se préparer au travail du lendemain. Chacun devait être
debout à cinq heures et demie du matin, car il fallait prendre le
déjeuner avant de se rendre à la filature où les travaux commençaient
à six heures et demie précises. Accompagné de Michel qui se rendait
lui-même au travail et qui lui servait d'interprète, M. Dupuis
conduisit les jeunes filles au bureau du surintendant qui leur
assigna leurs emplois respectifs. Jeanne, comme il l'a été dit plus
haut, devait être employée dans le département du filage réservé pour
les femmes, et Marie et Joséphine dans les ateliers de tissage. M.
Dupuis trouverait en attendant mieux, du travail dans le hangar de
déballage. Chacun se mit à l'ouvrage et l'on commença, dans des
circonstances assez favorables, le premier jour de travail à
l'étranger.
L'émigrant canadien qui quitte la charrue et l'air pur des campagnes
canadiennes pour le travail mécanique et l'atmosphère raréfié des
filatures de la Nouvelle-Angleterre, éprouve, tout d'abord, un
sentiment bien naturel de malaise physique et de nostalgie. La cloche
réglementaire qui appelle sa famille au travail, lui fait comprendre
qu'il se trouve sous la dépendance de l'étranger et qu'une infraction
aux coutumes et règlements établis, suffirait pour le placer dans une
position difficile au point de vue pécuniaire. Les enfants, élevés
dans les campagnes dans toute la jouissance des libertés de la vie
pastorale, s'accoutument assez difficilement à cette surveillance
toujours sévère de la hiérarchie des directeurs, surintendants,
maîtres et contremaîtres des grands établissements industriels. À
chaque pas, dans chaque action, on sent la main inexorable du gérant
qui veille aux intérêts du capitaliste. Les machines ne savent pas
attendre, et l'assiduité la plus rigoureuse est exigée des ouvriers
et des ouvrières. Les heures de travail sont réglées et observées
avec un soin tout particulier. Une loi de l'état du Massachusetts
fixe à 60 heures par semaine la somme de travail que l'on peut exiger
des femmes et des enfants, ce qui, en moyenne, forme un labeur de dix
heures par jour, quoique les travaux soient répartis de manière à
permettre la fermeture des filatures à 3h de l'après-midi, tous les
samedis, tout en fournissant les soixante heures réglementaires. En
un mot, il faut que tous les travaux soient faits, tous les devoirs
accomplis avec la régularité implacable de la machine à vapeur qui
donne la vie et le pouvoir à ces immenses ateliers. Il faut être là
pour veiller à la mise en opération des métiers; il faut être là pour
veiller à la perfection du travail des machines; il faut être là pour
assister, chaque soir, à la cessation du mouvement de la «grande
roue», comme on appelle généralement, chez les Canadiens, le monteur
principal d'une filature. Il est facile de comprendre que la rigueur
mécanique de tous les travaux de la filature, produise, au début, un
sentiment de lassitude physique et d'esclavage moral, chez les gens
qui n'ont connu jusque-là, que les occupations paisibles et le
laisser-aller assez général de la vie des campagnes. Les premières
semaines s'écoulent dans un état de mécontentement assez prononcé,
mais quand arrive le premier jour de paye, «pay day» comme on dit
généralement ici, ce mécontentement se change presque toujours pour
la satisfaction bien naturelle de pouvoir toucher régulièrement le
prix de son travail. Le paiement des ouvriers, à Fall River, se fait
régulièrement chaque mois, et quoique les sommes ainsi distribuées
atteignent le montant d'un demi million de dollars, nous n'avons pas
un seul exemple à citer, où les compagnies aient failli de rencontrer
leurs obligations envers les ouvriers. Chaque famille peut ainsi
compter avec certitude sur le montant de son salaire et régler ses
dépenses en conséquence. Ici, comme ailleurs, se trouvent des gens
dont les dépenses excèdent les revenus, mais ces gens-là ne sauraient
prendre pour excuses la mauvaise foi des corporations industrielles
ou l'irrégularité des paiements mensuels. Tout au contraire; il
n'existe probablement pas, en Europe ou en Amérique, une ville
manufacturière dont les établissements industriels soient assis sur
des bases plus solides.
L'émigré, après s'être mis au courant des habitudes et du travail
des filatures, se fait, peu à peu, à cette vie réglementée. On se
familiarise avec les occupations quotidiennes assignées à chaque
membre de la famille; on devient habile, et les salaires sont
augmentés en proportion des aptitudes des ouvriers. Pendant les
heures de loisir des soirées et des dimanches, on a généralement
rencontré, parmi les 6,000 Canadiens qui habitent Fall River, des
amis ou des connaissances du pays natal. On a renoué les anciennes
relations ou l'on en a formé de nouvelles, et trois mois se sont à
peine écoulés que l'on se sent réconcilié aux manières de vivre des
villes américaines. Les enfants, avec l'insouciance et la facilité du
jeune âge trouvent facilement de nouveaux camarades et se
familiarisent avec la langue anglaise.
Chaque corporation industrielle possède un certain nombre de
logements (_tenements_) économiques à l'usage de ses ouvriers,
et le prix du loyer est retenu chaque mois, sur les salaires de la
famille. Il est loisible aux employés d'occuper ces logements,
quoique pleine liberté leur soit donnée de loger où bon leur semble.
Ces habitations sont généralement groupées autour des filatures et
possèdent tout le confort désirable. Les Canadiens de Fall River
n'ont certainement pas à se plaindre à ce sujet.
Tout enfant qui n'a pas atteint l'âge de 14 ans se voit forcé par les
lois de l'État, à suivre les cours élémentaires des écoles publiques
pendant une période de vingt semaines scolaires par an, et toute
infraction à cette loi est sévèrement punie par les tribunaux. Des
surveillants sont spécialement chargé de voir à ce qu'aucun enfant
n'échappe à l'exécution de ces règlements, et les corporations
industrielles sont responsables devant la loi aussi bien que les
parents des enfants pris en défaut. Le système des écoles publiques,
à Fall River, est organisé avec un soin et une libéralité qui font
honneur aux autorités municipales. La ville de Fall River qui compte
une population d'à peu près 50,000 âmes, selon les derniers
recensements, entretient cent trois écoles séparées pour l'éducation
gratuite et obligatoire de ses habitants. Ces écoles sont divisées
comme suit: école supérieure 1; écoles dites de grammaire, (_Grammar
Schools_) 19, écoles intermédiaires (_Intermediate schools_) 21; écoles
primaires, 53; écoles mixtes 9. Le nombre des professeurs des deux sexes
employés dans ces écoles est de 123 et le nombre des élèves enregistrés,
à la date du 1er janvier 1877, était de 8864. Une somme de
$100,000 a été mise à la disposition du bureau des écoles pour
l'exercice 1876-77, et un montant supplémentaire de $37,966.73 a été
dépensé pour la construction de nouvelles écoles et l'entretien des
autres édifices attribués au département de l'instruction publique; ce
qui fait un total de $137,966.73, mis au service de l'instruction
gratuite et obligatoire pendant le cours de l'année scolaire 187677.
L'instruction religieuse dans les écoles ne touche en rien aux formes et
aux dogmes des croyances si divisées du christianisme, aux États-Unis.
Catholiques et protestants sont traités de la même manière, avec la même
libéralité, et un prêtre catholique romain fait partie depuis plusieurs
années du bureau des écoles publiques de Fall River. Tous les livres et
la papeterie nécessaires sont fournis gratuitement aux élèves sous la
direction du surintendant, et riches et pauvres sont traités avec
l'égalité la plus démocratique, sur les bancs des écoles publiques.
Rien n'est donc épargné pour donner à la jeunesse ouvrière les
avantages d'une éducation libérale, et c'est là un bienfait qui se
fait nécessairement sentir parmi les Canadiens émigrés. Des écoles
particulières sous la direction du clergé, ont aussi été établies dans
différents quartiers de la ville, et les personnes qui désirent y
envoyer leurs enfants peuvent le faire moyennant une légère contribution
mensuelle. On a aussi établi, depuis quelques années, des écoles du soir
à l'usage des personnes adultes qui désirent consacrer les longues
soirées d'hiver à l'étude des rudiments de la langue et de la grammaire
anglaise. Ces écoles sont particulièrement utiles aux émigrés qui
désirent apprendre l'anglais. On peut voir par ce court résumé, que les
avantages de toutes sortes, ne manquent pas à Fall River, à ceux qui
désirent s'instruire tout en vaquant à leurs occupations quotidiennes.
Certes, sans aller Jusqu'à dire que la position des Canadiens aux
États-Unis soit ce qu'elle devrait être, sous tous les rapports, on
est forcé d'avouer que si les émigrés ne prospèrent pas selon leurs
espérances, il serait souverainement injuste d'en accuser le peuple
américain ou les lois qui le régissent. L'étranger qui veut prendre sa
part du labeur nécessaire à l'avancement des progrès matériels et
intellectuels du pays, est reçu aux États-Unis comme un frère, quelle
que soit sa croyance ou sa nationalité. Les portes de toutes les
ambitions lui sont ouvertes, et ici comme ailleurs, c'est l'énergie,
l'intelligence et l'amour du travail qui obtiennent le haut du pavé.
L'ignorance, la paresse et le fanatisme n'ont leur place nulle part, et
peut-être encore moins sous le drapeau de la république américaine qu'en
aucune autre partie du monde.
On peut donc dire avec vérité que le Canadien-français émigré aux
États n'a pas à se plaindre du peuple qui l'entoure, des capitalistes
qui lui donnent du travail, ou du gouvernement qui le protège. Comme
tout autre citoyen, l'émigré est forcé de faire la part des crises
industrielles et commerciales, et si les jours qu'il traverse
maintenant sont un peu sombres, il lui faut se consoler par la
certitude qu'il doit avoir, de posséder sa part de soleil, lorsque
les jours de prospérité ramènent le bonheur et le contentement parmi
la classe ouvrière.