DEUX ENFANTS DE CHARLES Ier

NOTICE

SUR LA PRINCESSE ELISABETH STUART

ET SUR LE DUC HENRI DE GLOCESTER.

La reine Henriette d'Angleterre, femme de Charles Ier et fille d'Henri

IV, quitta l'Angleterre au moment des troubles avec quatre de ses

enfants. Mais les deux autres, Élisabeth et Henri de Glocester, ne

purent la rejoindre et restèrent prisonniers, comme leur père, du

Parlement révolté.

La princesse Élisabeth était née au palais de Saint-James, le 8 janvier

1635. Dès son plus jeune âge elle montra un esprit vif et pénétrant et

les plus heureuses dispositions pour l'étude. Elle avait à peine dix

ans, que son père la consultait déjà avant de prendre une décision, tant

il avait reconnu en elle de justesse d'esprit et de perspicacité

précoce. Elle était frêle et délicate, mais d'une figure expressive et

charmante. Elle avait quatorze ans quand elle perdit son père; elle en

ressentit une si vive douleur qu'on la vit dépérir rapidement; on lui

avait donné pour prison, ainsi qu'à son frère le duc de Glocester, la

forteresse de Carisbrooke dans l'île de Wight, la même où leur père

avait langui prisonnier. La vue de ces murs acheva de la tuer. On la

trouva morte un matin dans sa chambre, le 8 septembre 1650.

Elle fut inhumée secrètement dans l'église de Newport. La reine Victoria

vient de lui faire élever un monument dont Marochetti a fait la statue

dans la nouvelle église de Newport.

Le duc Henri de Glocester, frère de la princesse Élisabeth, naquit aussi

dans le palais de Saint-James en 1640. Il suivit la destinée de sa

soeur, mais à la mort de celle-ci, Cromwell le renvoya en France

rejoindre sa mère, ses frères et ses soeurs exilés; il languit triste et

taciturne jusqu'à la restauration de son frère Charles II sur le trône

d'Angleterre. Il était toujours poursuivi par l'image de son père

décapité auprès duquel on l'avait conduit, ainsi que sa soeur Élisabeth,

la veille du jour de son exécution, et qui lui avait dit: «Mon fils,

souviens-toi qu'ils vont couper la tête de ton père.»

Ce jeune prince ne rentra en Angleterre que pour y mourir. Il expira à

peine âgé de vingt et un ans dans le petit palais de Whitehall, le même

qui fut témoin du supplice de son père.

DEUX ENFANTS DE CHARLES Ier.

Chaque pays a son Eldorado, son coin de terre enchanté que le soleil

caresse, que la nature embellit, et où on voudrait vivre les belles

années de la jeunesse. La France a ses îles d'Hyères et l'Italie ses

îles du lac de Côme; l'Espagne a Grenade, le Portugal a Cintra,

l'Angleterre a son île de Wight.

Dans les premiers jours d'août 1859, je partis de Londres à trois

heures, par un temps brumeux, et j'arrivai à six à Portsmouth, par un

magnifique soleil couchant qui me rappela ceux du Midi. La mer, d'un

vert d'aigue-marine, était azurée par le reflet du ciel. Je montai sur

le pont du steamer qui devait me conduire à l'île de Wight, et bientôt

l'île charmante, l'île jardin de l'Angleterre, soeur lointaine de

l'_Isola-Bella_, apparut devant moi comme un immense radeau de verdure

et de fleurs caressé par les flots.

Tandis que le steamer s'éloignait du port de Portsmouth, un grand

vaisseau de guerre y arrivait; il revenait de Crimée chargé de soldats,

qui tous se pressaient sur le pont pour saluer les côtes de

l'Angleterre. Les uniformes rouges et les armes brillantes se

détachaient sur le bleu d'un ciel chaud et lumineux. Le grand navire

passa si près de nous que je pus distinguer les figures martiales et

bronzées de ces vaillantes troupes décimées! Le vaisseau creusa derrière

nous un profond sillage et entra dans la rade de Portsmouth, pendant que

la marée nous poussait vers l'île de Wight, et bientôt nous touchâmes le

Pire, jetée aérienne qui sert de promenade aux baigneurs, et par

laquelle les nouveaux débarqués arrivent à Ryde, la ville aristocratique

de l'île.

[Illustration: Tandis que le steamer s'éloignait du port de Portsmouth,

un grand vaisseau de guerre y arrivait.]

En ce moment, les deux tours du château d'Osborne se dressaient à la

pointe extrême de l'île, éclairées en plein par le soleil couchant qui

les couronnait et les faisait ressembler à deux phares.

Osborne est la résidence privée de la reine d'Angleterre; elle s'est plu

à embellir les jardins et les promenades de ce riant palais et l'habite

plusieurs mois de l'année. Mais mon but, en visitant l'île de Wight,

était surtout de voir l'ancien château fort de Carisbrooke, qui servit

de prison à Charles Ier. Je partis un matin de Ryde pour faire cette

excursion.

L'antique forteresse, dont les premières constructions remontent aux

Romains, est située près de Newport, capitale de l'île. La Medina

traverse Newport et coule en ligne droite et en s'élargissant toujours

jusqu'à Cowes, où est son embouchure. Newport, bâti dans l'intérieur des

terres, n'a d'intéressant que ses souvenirs historiques et son église de

Saint-Thomas qui renferme une tombe virginale, qui est la poésie

éternelle de l'île.

Après avoir traversé Newport, je laissai à ma droite le joli village de

Carisbrooke avec ses arbres, ses jardins, son église, flanquée d'une

haute tour, dont le cadran fait voir les heures aux campagnards

éloignés; la mer est à l'horizon, et à mesure que je montais, me

rapprochant de la forteresse, l'étendue des flots se déroulait plus

immense. Je marchais sous de grands arbres séculaires, dans des sentiers

de gazon, au pied des remparts en ruine. Je passai sous une grande arche

de porte sans fermeture, et j'arrivai sous la voûte profonde de pierre,

flanquée de deux bastions, qui sert d'entrée à la forteresse. Je me

trouvai alors dans une espèce de place d'armes. Je me dirigeai à

l'aventure, et j'escaladai les débris des remparts, auxquels

s'enchevêtrent des arbustes, des sureaux et des ronces. Le hasard

m'avait bien guidée; c'est là que se trouve la fenêtre de la citadelle

par laquelle Charles Ier tenta de s'échapper. Cette fenêtre, formée de

deux ogives, était voisine de la chambre du prisonnier. Chaque ogive

n'avait d'abord qu'un barreau, mais, après la tentative d'évasion, le

barreau fut doublé. Un figuier et une vigne sauvage s'enlacent

maintenant à cette fenêtre et y forment un treillis. Tandis que je

regardais la base des remparts extérieurs, à travers le feuillage

frissonnant à la brise de mer qui soufflait de l'ouest, j'entendis dans

la grande cour de la forteresse une voix de jeune fille qui me disait en

anglais: «Quand madame aura vu à son gré les ruines, je la conduirai

dans les appartements fermés.» Celle qui me parlait ainsi paraissait

avoir dix-huit ans. Sa taille était élancée, son visage avait un éclat

de carnation que possèdent seules les jeunes Anglaises; j'en dirai

autant de ses yeux noirs, tranquilles et profonds; ce ne sont point les

yeux des Italiennes, ils ont plus de pensée et moins de flamme; sa

chevelure brune et abondante était nattée sous un chapeau rond en paille

grise. Elle portait une robe en mousseline blanche et lilas, dont le

corsage flottant était fermé au cou par un noeud de ruban cerise; les

manches laissaient le bras à découvert jusqu'au coude; les mains étaient

voilées par de petites mitaines en filet noir. Elle avait dans toute sa

personne cette propreté anglaise irréprochable.

Je lui demandai comment elle possédait les clefs du château; elle me

répondit qu'elle était la fille du concierge du lord gouverneur (c'est

toujours un lord qui est le gouverneur titulaire de ces ruines), et

qu'elle était chargée d'accompagner les visiteurs. Avant de la suivre

dans les appartements intérieurs, je voulus continuer mon exploration

des remparts et des tours démantelées. Tout ce qui reste des remparts

était couvert d'une végétation vigoureuse; les genêts et les sureaux en

fleurs répandaient dans l'air leurs chauds parfums qui me rappelèrent

ceux des campagnes du Midi. Les abeilles assiégeaient ces fleurs pour y

prendre leur miel.

Je descendis des remparts, je traversai la place d'armes, je laissai à

ma gauche les bâtiments plus modernes que la jeune fille devait me

montrer, et je me dirigeai vers la tour principale, la grande tour bâtie

par les Romains, près de laquelle s'élèvent deux magnifiques sapins. Les

chroniques des sixième et neuvième siècles parlent de cette tour comme

d'une place très-importante; elle avait alors à sa base un puits de

trois cents pieds de profondeur, qui fut comblé plus tard comme inutile.

On monte jusqu'au sommet effondré de cette tour par un escalier de

soixante-douze marches très-hautes et très-rudes, qui de loin font

ressembler cet escalier à une échelle presque perpendiculaire. A l'angle

sud-est de la tour romaine sont les restes d'une autre tour plus basse

appelée _Montjoye_, dont les murs ont dix-huit pieds d'épaisseur.

Arrivée sur le parapet en ruine qui couronne la haute tour romaine, je

m'assis sur des touffes de bruyères pour contempler longuement la mer et

la campagne qui se déroulaient sous mes yeux.

J'avais en face, sur le premier plan, la forêt et le village de

Carisbrooke, et, plus loin, à droite, la ville de Newport; à gauche,

l'Océan, dont la marée montait, et où quelques voiles se montraient au

large; derrière moi s'étendaient les plaines et les collines couvertes

de cultures abondantes. Tout l'intérieur de la tour, vide des

constructions primitives, est devenu comme un puits de verdure où

s'enlacent les lierres et les sureaux. Des lézards sautaient du mur en

ruine où j'étais adossée et disparaissaient dans cet abîme dont ils

agitaient un moment la surface: c'était le seul bruit qui parvenait

jusqu'à moi; à cette hauteur, la nature paraissait endormie sous

l'accablante chaleur de ce jour d'août.

Il me semblait voir errer, sur les remparts de la vieille citadelle que

je dominais, l'ombre de Charles Ier, de ce roi chevaleresque et

mélancolique, passionné et lettré comme Marie Stuart! Il aimait les arts

en profond connaisseur, il savait goûter Raphaël dont il recueillit les

précieux cartons; il fit éclater le génie de Van Dyck et décida de sa

fortune.

Sa famille était dispersée, la reine (Henriette, fille de Henri IV)

avait passé en Hollande (avant la déchéance du roi) avec la princesse

royale qui épousa le prince d'Orange; la reine était revenue en

Angleterre ramener des secours pour la royauté; mais elle fut forcée de

se réfugier bientôt en France, où la princesse Henriette (qu'immortalisa

Bossuet), le prince de Galles (qui fut plus tard Charles III), et le duc

d'York (qui devint Jacques II), la rejoignirent.--Deux autres enfants,

la petite princesse Élisabeth et son plus jeune frère le duc de

Glocester, n'avaient pu quitter l'Angleterre pendant la captivité de

leur père; ils furent confiés par le Parlement à la comtesse de

Leicester; elle eut pour eux des soins de mère. Il est rare, malgré la

guerre et les passions politiques qui déchaînent les hommes, qu'une

femme se prête au rôle de geôlier et persécute l'enfance! Ces deux

derniers enfants du roi, d'une intelligence précoce et d'une beauté

frappante que Van Dyck a rendue dans un tableau de famille, étaient ceux

que le pauvre monarque prisonnier aimait entre tous; il demanda

vainement à les voir pendant qu'il était enfermé à Carisbrooke. Mais le

29 janvier 1649, les soldats de Cromwell virent passer sous la sombre

porte de Whitehall deux enfants conduits par une lady[4]; une petite

fille de treize ans, vêtue de noir, avec la fraise à la Médicis

entourant son cou délicat et montant jusqu'à l'ovale expressif de sa

tête blonde, donnait la main à un petit garçon de huit ans, frêle et

amaigri comme elle: c'étaient le frère et la soeur; tous deux étaient si

tristes et si graves, qu'ils faisaient involontairement songer à ce

vers de Shakspeare.

So wise, so young, they say do ne'er live long.

[Note 4: La comtesse de Leicester.]

Ils traversèrent plusieurs salles pleines de gardes, et arrivèrent enfin

dans une chambre plus sombre, où ils trouvèrent leur père calme et

digne, écrivant devant une table. Mais quand les deux enfants se

précipitèrent dans ses bras, la nature éclata en sanglots, et l'héroïsme

stoïque fut vaincu; ce père était Charles Ier, qui devait mourir le

lendemain! ces enfants, la jeune princesse Elisabeth et le petit duc de

Glocester!

[Illustration: Les soldats de Cromwell virent passer sous la sombre

porte de Whitehall deux enfants conduits par une lady.]

[Illustration: La nature éclata en sanglots]

Quand le roi put maîtriser son émotion, il remit à sa fille quelques

bijoux pour sa mère, ses frères et ses soeurs, et, pour elle, la Bible

qui ne l'avait jamais quitté durant sa captivité, et où il avait puisé

de hautes et immortelles consolations!

Cette entrevue sembla soulager l'âme du père, mais elle brisa à jamais

celle des deux enfants. Ils comprirent bien, dès les jours suivants, que

le roi avait été décapité aux rigueurs qui s'étendaient sur eux: la

pension que leur faisait le Parlement fut supprimée; ils perdirent leur

titre de prince, et leurs serviteurs leur furent enlevés; Cromwell parla

même de leur faire apprendre un métier. Le petit duc devait devenir un

ouvrier cordonnier, et la jeune princesse une ouvrière en boutons.

Ces indignités (qui heureusement pour la nation anglaise ne

s'accomplirent pas) me faisaient penser aux tortures infligées au fils

de Marie-Antoinette; il en mourut, et les autres, suivant la belle

expression anglaise, moururent d'un _coeur brisé_.

Je savais la fin prématurée de ces deux adolescents, dont la vie fut si

vite assombrie par le malheur; mais les circonstances de leur déclin,

les détails, qui sont la physionomie des choses, m'échappaient. Les

historiens contemporains parlent peu de la mort de cette jeune

princesse, si merveilleusement intelligente, dont tous célèbrent

l'esprit. Elle naquit dans le palais de Saint-James, le 8 janvier 1635;

elle était d'une beauté attrayante qui semblait refléter son coeur

affectueux et son vif esprit. Van Dyck en a fait un portrait quand elle

avait sept ans. C'est une petite fille, au cou tendu, à la mine éveillée

et mutine. Elle avait douze ans quand le comte de Montreuil, alors

ambassadeur de France à Londres, écrivait d'elle à sa cour: «qu'elle

était d'une grande beauté, qu'elle rappelait par son esprit le roi Henri

IV, son grand-père, et que jamais dans un enfant il n'avait vu tant de

grâce, de dignité et de sensibilité.»

Hume va plus loin, il lui accorde une grande supériorité de jugement, et

le chancelier Clarendon ajoute que son intelligence inusitée et profonde

était un sujet d'étonnement pour son père, qui la consultait souvent et

s'émerveillait sur ses remarques toujours justes sur les hommes et sur

les choses.--Où avait-elle langui, et où s'était-elle éteinte, cette

belle enfant si merveilleusement douée? Je la voyais toujours frappée à

mort sortant de Whitehall, en tenant par la main ce petit frère dont

elle semblait être la mère anticipée; puis elle disparaissait pour moi

dans l'ombre et l'oubli de l'histoire.

Tandis que les souvenirs de Charles Ier et de sa famille remontaient à

flots pressés dans mon esprit, j'étais toujours assise sur le sommet de

la tour gigantesque de Carisbrooke, dominant la campagne tranquille et

l'Océan agité. Les travailleurs quittaient les champs, poussant les

boeufs vers l'étable; les troupeaux de moutons aux pieds noirs et polis,

contrastant avec la blancheur de leur toison, se serraient vers les

granges: le crépuscule se faisait dans le ciel, où se montraient déjà de

pâles étoiles.

Comme pétrifiée sur ce sommet, je méditais encore sur les luttes

incessantes des sociétés, qui troublent de leurs éternels orages la

terre nourricière, ainsi que des enfants qui s'entre-déchirent sur le

sein de leur mère.

Tout à coup une voix fraîche et jeune monta de l'escalier de la tour et

dit en anglais:

«Si madame veut voir l'appartement de la princesse, il est temps, car la

nuit va venir.» Et la jeune et jolie gardienne de Carisbrooke, avec son

trousseau de clefs, arriva bientôt jusqu'à moi. Je la suivis en silence;

elle tenait à la main avec ses clefs un petit livre que j'eus la

curiosité de regarder: c'étaient les poésies écossaises de Burns.

Les appartements dans lesquels me conduisit la jeune fille forment la

partie moderne de la citadelle de Carisbrooke; ils furent construits

sous le règne d'Élisabeth, et adossés à un vieux bâtiment qui sert

aujourd'hui de ferme et où se trouve un puits très-profond dont l'eau a

la fraîcheur de la glace. Cette ferme est ombragée par de beaux arbres

et des fourrés de végétations qui la relient à la partie en ruine des

remparts. C'est de ce côté qu'était la chambre de Charles Ier, dont il

ne reste que des fragments de murs et un pan de fenêtre. Ces débris, les

constructions anciennes et les constructions plus modernes dont je viens

de parler, se massent ensemble et séparent la place d'armes, que j'avais

traversée en entrant, de la cour qui mène à la grande tour.

Les appartements du temps de la reine Élisabeth n'ont aucune espèce de

caractère; on y entre par un vestibule carré sans ornementation; on

monte un assez large escalier avec une rampe à balustres peints en gris,

et l'on arrive dans un grand salon oblong dont le plafond est formé par

des poutres à découvert peintes en gris. Une grande cheminée de la

Renaissance est aussi peinte en gris, de même que les corniches et les

soubassements, dans l'encadrement desquels ont dû être placées des

tentures de tapisseries. Du reste, nul vestige de sculpture, d'écussons

ou de chiffres; dans l'angle de cette salle à droite est une porte assez

basse. On monte trois marches après l'avoir franchie, et on se trouve

dans une toute petite chambre à boiserie grise, dont la fenêtre prend

jour sur les remparts; une autre chambre à peu près jumelle est à côté:

elle a une cheminée au fond; de sa fenêtre on voit à droite et

perpendiculaire cette autre fenêtre en ogive que j'ai décrite et par

laquelle Charles Ier tenta de s'évader. En face de cette ruine, ma

pensée se reporta naturellement vers le roi prisonnier et sa famille. Ma

charmante et fraîche conductrice, qui ne m'avait point encore adressé la

parole, me dit alors: «C'est ici qu'elle est morte; et, dans son agonie,

elle a bien souvent regardé dans la direction où vous regardez en ce

moment.

--De qui parlez-vous donc? m'écriai-je.

--De la petite princesse, une fée, un ange! De la fille du roi Charles

Ier, décapité à Whitehall; elle fut amenée ici avec son frère Henri,

après la mort de leur père. Ils habitaient ces deux étroites chambres;

dans celle où nous sommes couchait la princesse, et c'est ici qu'un

matin on la trouva morte.

--Est-ce une légende que vous me contez, repris-je, une tradition vague?

--Non, répliqua-t-elle, c'est une histoire certaine dont chaque fait et

chaque sentiment ont été religieusement transmis de père en fils dans la

famille de mon père. Celui-ci a su de son bisaïeul ce que son bisaïeul

avait appris du sien.»

Ce fut par une froide journée de mars que ce plus ancien en date des

gardiens de Carisbrooke, charge héréditaire dans ma famille depuis plus

de deux cents ans, vit arriver, conduits par des soldats, deux enfants

en habits de deuil. La neige couvrait toute l'île, le ciel, était noir

et faisait ressortir plus encore la blancheur de la terre.

La jeune princesse et le petit prince traversèrent cette cour qui est là

sous nos yeux; ils marchaient pâles et tout frissonnants sur la terre

glacée. Il avait été défendu de leur rendre les honneurs dus à leur rang

et même de les servir. Mais le sang de mon père a toujours été généreux,

dit la jeune fille en souriant; il est de la source de celui de cet

ancêtre éloigné, qui reçut ici les deux orphelins royaux. Orphelins en

effet, car leur mère était comme morte pour eux, elle ne pouvait revenir

de son exil et les emporter dans ses bras! Ils semblaient accablés par

le fardeau de leur peine et se regardaient tristement.

Le gardien (de qui descend mon père) les fit entrer dans la grande salle

que nous venons de traverser; ils s'assirent près de la cheminée

flambante pour se réchauffer un peu. La femme du gardien, une bonne âme

de ce temps et que j'aime encore en mémoire des soins qu'elle prit

d'eux, leur offrit à manger; le petit prince y consentit avec plaisir,

car il avait grand'faim; mais la princesse ne voulut boire qu'une tasse

de lait. Elle toussait beaucoup. On les conduisit dans leurs petites

chambres. La princesse, qui n'en pouvait plus, se hâta de se coucher;

mais avant elle regarda par la fenêtre où nous sommes accoudées, et un

soldat qui faisait sentinelle sur les remparts lui apprit brutalement

que cette fenêtre gothique où les plantes grimpantes s'enlacent

aujourd'hui, était celle par laquelle le roi Charles Ier avait voulu

s'évader. La princesse Élisabeth éclata en sanglots; c'était déchirant

de la voir. Enfin elle baisa la Bible qui lui venait de son père, la

posa à la tête de son lit, et parut se calmer.

Le lendemain, quand mon aïeule entra dans sa chambre, elle la trouva en

prière avec son petit frère Henry; elle l'avait levé et habillé

elle-même, trop fière pour réclamer contre les ordres des bourreaux de

son père. Mère adolescente, le malheur lui avait suggéré toutes les

délicatesses des soins maternels. Comme la neige avait cessé de tomber

et qu'un pâle soleil se jouait sur sa blancheur, les enfants demandèrent

à se promener un peu dans la cour et sur les remparts; on leur laissa là

quelque liberté, car la citadelle était fermée de toutes parts, et les

pauvres petits prisonniers n'étaient guère capables de s'échapper.

Aussitôt qu'ils furent maîtres de leurs pas, on les vit se diriger tous

deux, sans s'être consultés, vers la partie des remparts où est la

fenêtre en ogive. Ils appuyèrent leurs têtes sur les barreaux,

enlacèrent leurs petites mains et restèrent longtemps à penser à leur

père.

[Illustration: Elle la trouva en prière avec son petit frère Henry]

On n'a pas douté que la vue toujours présente de cette fenêtre ne hâtât

le dépérissement de la douce princesse; cette tête de roi qui passa par

là, tandis que le corps ne put suivre, lui présentait l'image de

l'échafaud, où la tête de son père tomba sanglante! Chaque jour, à

chaque heure, la vue de l'ogive trop étroite qui fit manquer l'évasion,

lui rappelait cette affreuse mort que la fuite aurait empêchée. C'était

une douleur sans cesse renouvelée; aussi mon aïeule disait-elle

bravement au gouverneur, ami de Cromwell, qu'avoir conduit là ces deux

pauvres petits êtres, c'était un raffinement de cruauté indigne de bons

chrétiens. Elle sentait bien, l'honnête femme, que le choix de cette

prison était une torture qui les tuerait lentement, surtout la jeune

princesse, qui semblait déjà près de mourir.

Cependant, les premiers jours qui suivirent son arrivée, elle fit de

grands efforts de courage; elle disposa sa petite chambre pour s'y

recueillir; elle plaça là, sur une planche où vous voyez ces clous,

quelques livres français, anglais et latins qu'on lui avait laissés:

elle mit sa table de bois de sapin près de la fenêtre, elle y écrivit

plusieurs heures par jour; elle désira que la tête de son lit fût

tournée en face des remparts. Souvent, quand elle devint plus faible,

elle restait étendue tout le jour, l'oeil fixé vers la fatale fenêtre.

Elle obtint de mon aïeule qu'on lui ouvrît la chambre où le roi Charles

avait été prisonnier; cette chambre n'existe plus aujourd'hui, il n'en

reste qu'un débris de mur, là à droite.

Le premier jour qu'elle y pénétra ce furent de nouvelles larmes; les

murs lui faisaient mal, elle y voyait passer les peines et les

humiliations subies par le roi son père. On m'a dit que les pensées

douloureuses usent la vie plus vite que les souffrances du corps;

l'histoire de la princesse Elisabeth le prouve bien. Cependant elle

voulait vivre, vivre pour élever son petit Henry, suivant la promesse

sacrée qu'elle en avait faite à son père.

Aidée par son frère, elle transforma en oratoire la chambre du roi.

Quand le printemps commença, ils y apportèrent des fleurs comme on fait

à une tombe; ils y lisaient ensemble la Bible qui n'avait pas quitté

leur père et qu'il lisait, lui aussi, prisonnier à la même place!--Il

fallait la voir attentive et tendre pour son bien-aimé petit Henry!

Tant qu'un peu de force lui resta, elle lui faisait chaque jour réciter

des vers latins, lui parlait de l'histoire d'Angleterre, de celle de

France et des autres pays lointains. Tandis que le jeune duc écrivait

ses leçons, elle travaillait elle-même, elle faisait des fraises de

linon bien simples et bien blanches pour elle et pour son frère. Le

mouvement de l'aiguille la fatiguait, son souffle était alors plus

oppressé, et sur sa pâleur perlaient des gouttes de sueur froide.

[Illustration: Ils y apportèrent des fleurs.]

La bonne femme du gardien la suppliait en vain d'interrompre son double

travail; elle avait coutume de répondre: «Je ne puis laisser mon pauvre

frère dans l'ignorance, et je dois me servir moi-même, puisque les

bourreaux de mon père l'ont décrété.» Ce qui rendit son mal rongeur

incurable, c'est qu'aucune voix du dehors ne leur apportait l'espérance.

Elle ignorait le sort de sa mère et des quatre enfants qui l'avaient

suivie; où étaient-ils? S'ils étaient libres, comment ne venaient-ils

pas les délivrer?

Elle sentait bien qu'elle se mourait; pourtant jamais une plainte ne

s'échappa de ses lèvres. On lui entendait dire sur le pardon et sur la

vraie grandeur du chrétien des choses qu'elle tenait du roi son père, et

qui remplissaient d'admiration ceux qui l'écoutaient.

On était arrivé à la fin de mai et l'île avait revêtu cette parure

d'herbes, de fleurs et de feuillages que vous lui voyez; les petits

prisonniers se promenaient deux fois par jour sur les remparts et dans

la place d'armes, mais les remparts étaient le lieu préféré, tant à

cause de la fenêtre qui les attirait que de la campagne qu'ils voyaient

de là se dérouler devant eux. C'était toujours un peu de liberté pour

les yeux! Ils apercevaient sur la mer glisser de beaux navires, ils

suivaient les travaux champêtres dans les terres voisines; les plaisirs

des villageois dansant et vidant des brocs en bas des remparts, dans le

petit village de Carisbrooke.

Par une belle journée, ils virent passer une noce; tous les paysans et

paysannes qui formaient le cortége de la mariée chantaient et portaient

des bouquets pour lui faire honneur. Quand ils aperçurent les enfants du

roi, tristement assis sur les remparts, ils cessèrent leur chanson et

leur lancèrent leurs bouquets en signe d'hommage. Alors la jeune

princesse Élisabeth détacha de son cou une croix d'or, et, se penchant

vers la mariée, la lui jeta.

Une autre fois, vers le soir, ils entendirent des matelots qui, en

conduisant une barque, chantaient par habitude l'air du _God save the

King_: la double tranquillité de la mer et de la campagne laissait

monter vers eux le chant sonore. «Écoute, s'écria la jeune princesse, en

voilà qui aiment encore notre père!» Et, heureuse un moment, elle

embrassa son frère.

L'été faisait pousser les arbres et les blés, il colorait les fleurs et

les fruits, et chassait les brouillards du ciel et de la mer; la terre

germait partout, riante et belle, le deuil de l'hiver était oublié. Il

semble que lorsque la nature se montre ainsi en force et en fête, il ne

devrait plus y avoir ni malades ni malheureux: pourtant il n'en est

rien. «La sève de la terre n'est pas la même qui nous donne ou nous rend

la vie, disait la princesse Élisabeth; notre force ou notre défaillance

viennent de l'âme.» Aussi les parfums avaient beau monter vers sa

prison, les oiseaux joyeux chanter et voler sur sa tête; l'Océan avait

beau n'avoir que des horizons de lumière, et les jeunes sapins du bois

voisin croître et s'élever sous ses yeux comme un emblème de

l'adolescense qui grandit; sa taille à elle se courbait sous le poids du

coeur, si délicate et si frêle qu'elle penchait toujours du même côté.

Sa figure restait pâle comme l'ivoire malgré la chaleur vivifiante qui

partout faisait circuler la sève et le sang. Sans ses grands yeux noirs,

les yeux de sa mère, qui éclairaient cette pâleur glacée, ont eût pu

croire qu'elle était déjà morte.

Un matin, un chant de psaume se fit entendre comme le frère et la soeur

faisaient leur promenade habituelle sur le rempart. La femme du gardien

les avait suivis, car la jeune princesse était si faible qu'elle

craignait à chaque pas de la voir tomber.

Un enterrement passait dans les sentiers fleuris; c'était une jeune

fille que l'on portait au cimetière. Ceux qui suivaient pleuraient sur

la trépassée, qui, n'avait pas quinze ans. «Oh! ne pleurez point,

s'écria la princesse Élisabeth; le repos dans le sein de Dieu, c'est le

bonheur.»

Lorsqu'arrivèrent les jours chauds du mois d'août, le mal qui la tuait

parut empirer; l'haleine lui manquait pour faire sa chère promenade sur

les remparts. Bientôt il lui devint même impossible de marcher dans la

cour; elle ne quitta plus la petite chambre où nous sommes, et quand

elle parlait, sa voix était si éteinte qu'on se sentait attendri. Le

sommeil l'aurait reposée, mais la toux l'empêchait de dormir, et, chaque

matin, la femme du gardien la trouvait plus pâle et plus amaigrie; elle

essayait encore d'instruire son frère, de lire ses livres aimés et

d'écrire ce qu'elle avait pensé et souffert dans sa vie, mais elle ne le

pouvait plus sans une forte souffrance. Alors, résignée, elle disait:

«Attendons!»--Les soins n'y faisaient rien. Si les soins avaient pu la

guérir, la bonne femme du gardien l'aurait sauvée. Quand les premières

feuilles tombèrent, on vit bien qu'elle était perdue.

Un matin (le 8 septembre 1650), la femme du gardien entrait ici à

l'heure habituelle, tenant à la main la tasse de lait que la princesse

buvait chaque jour en s'éveillant; au lieu de la trouver toussant,

assise sur son lit, elle la vit étendue et calme, ses beaux cheveux

descendaient sur son cou mignon, sa joue était posée sur son inséparable

Bible qu'elle avait dû lire en s'endormant; elle tenait dans ses mains

jointes un papier écrit; aucun souffle ne sortait de ses lèvres, aucun

geste n'interrompait l'immobilité de sa pose gracieuse! Elle était

morte, morte seule, durant la nuit! Comment? on ne le sut jamais.--Le

papier qu'elle tenait dans sa main avait été écrit par elle la veille au

soir. Voici ce qu'il contenait:

[5]Ce que le roi me dit le 29 janvier 1649, la dernière fois que j'ai eu

le bonheur de le voir:

«Le roi me dit qu'il était heureux que je fusse venue, car, quoiqu'il

n'eût pas le temps de me dire beaucoup de choses, il désirait me parler

de ce qu'il ne pouvait confier qu'à moi: il avait craint, ajouta-t-il,

que la cruauté de ses gardiens ne le privât de cette dernière douceur.

«Mais peut-être, mon cher coeur, poursuivit-il, tu oublieras ce que je

vais te dire;» et il versa alors d'abondantes larmes. Je l'assurai que

j'écrirais toutes ses paroles. «Mon enfant, reprit-il, je ne veux pas

que vous vous désoliez pour moi; ma mort est glorieuse, je meurs pour

les lois et la religion.» Il me nomma ensuite les livres que je devais

lire contre la papauté[6]; il m'assura qu'il pardonnait à ses ennemis et

qu'il désirait que Dieu lui pardonnât. Il nous recommanda de leur

pardonner nous-mêmes; il me répéta plusieurs fois de dire à ma mère que

sa pensée ne s'était jamais éloignée d'elle, et que son amour serait le

même jusqu'à la fin. Il nous ordonna, à mon frère et à moi, de lui obéir

et de l'aimer; et, comme nous pleurions, il nous dit encore qu'il ne

fallait pas nous affliger pour lui, qu'il mourait en martyr, certain

que le trône serait rendu un jour à son fils, et que nous serions alors

tous plus heureux que s'il eût vécu. Il prit ensuite mon frère Glocester

sur ses genoux; et lui dit: «Mon cher coeur, on va bientôt couper la

tête de ton père!» L'enfant le regarda attentivement: «Écoute-moi bien,

reprit le roi, on va couper la tête de ton père et peut-être voudra-t-on

après te faire roi; mais n'oublie jamais ce que je te dis, tu ne dois

pas être roi tant que ton frère Charles et ton frère Jacques vivront.

C'est pourquoi je t'ordonne de _ne pas te laisser faire roi_.»

[Note 5: Ce document est parfaitement authentique, je l'ai traduit de

l'anglais d'une notice historique sur la princesse Élisabeth, par le P.

Cyprien Gamache, confesseur de la princesse Henriette. Je dois la

communication de ce document très-rare à l'obligeance de M. Marochetti.]

[Note 6: Ceci prouve une fois de plus un point bien acquis à l'histoire,

c'est que le roi Charles I er, comme son père Jacques Ier, resta jusqu'à

la fin un fidèle protestant; il était de l'Église anglicane et ennemi

prononcé de la papauté. Ce fut même là un sujet de dissentiment très-vif

entre lui et la reine Henriette de France, fille de Henri IV. Il avait

été convenu dans leur contrat de mariage que la reine aurait une

chapelle catholique desservie par douze prêtres. Les enfants mâles qui

pourraient naître de leur union devaient être protestants et les filles

catholiques; cependant la chapelle de la reine finit par être supprimée

et le roi fit une protestante fervente de la princesse Élisabeth, cette

enfant de sa prédilection. Au moment de mourir, il lui parle encore _des

livres qu'elle doit lire contre la papauté_. Il est vrai que ce n'était

pas assez pour les _presbytériens_ d'Écosse et les _saints_ de

Cromwell.]

[Illustration: Elle la vit étendue et calme.]

«L'enfant soupira profondément, et répondit qu'il se laisserait plutôt

mettre en pièces. Ces paroles, prononcées par un si jeune enfant,

émurent et réjouirent le roi. Alors il lui parla des soins de son âme,

lui recommanda de garder fidèlement sa religion et de craindre Dieu. Mon

frère promit avec force de se rappeler les avis de mon père.»

Ici le récit des adieux du roi à ses enfants paraissait interrompu; il

l'avait été par la mort qui avait glacé subitement la main de la jeune

princesse. Ne vous étonnez pas si je sais par coeur ces pages sacrées,

une copie en resta dans ma famille. J'ai lu et répété si souvent ces

pages qu'elles sont ineffaçables de ma mémoire.

On emporta sans pompe le corps de la pauvre princesse; le gardien, sa

femme et quelques soldats l'accompagnèrent à Newport. Le petit prince

menait le deuil; c'était pitié de le voir, le visage couvert de larmes,

libre un seul jour d'aller à travers la campagne pour conduire la bière

de sa soeur!

Le gouverneur de Carisbrooke suivait le cortége, moins pour faire

honneur à la morte que pour s'assurer que ses ordres seraient exécutés:

on déposa la princesse Élisabeth dans un cercueil de plomb, sur lequel

se trouvait l'inscription Suivante:

ÉLISABETH, IIe FILLE DU DERNIER ROI CHARLES,

DÉCÉDÉE LE 8 SEPTEMBRE 1650.

On descendit le cercueil dans les caveaux de l'église Saint-Thomas, sous

une voûte arquée près de l'autel, les initiales E. S. (Elisabeth Stuart)

marquèrent le lieu; longtemps cette sépulture fut oubliée.

Le petit duc de Glocester était revenu mourant dans le donjon de

Carisbrooke; il refusait de prendre aucune nourriture. Cromwell,

craignant de le voir mourir en prison, ordonna qu'on le mît en liberté;

on le transporta en France, où il retrouva sa mère. Mais il portait dans

son coeur un germe de mort; les ombres de son père et de sa soeur

semblaient le poursuivre toujours et le rappeler de la vie. Les joies de

la restauration n'adoucirent pas son deuil; il mourut à vingt et un ans,

morne et taciturne, dans une chambre de Whitehall, sans avoir voulu

prendre part à aucune des fêtes données par son frère Charles II.

Aujourd'hui l'heure est venue où toute l'île de Wight va glorifier le

souvenir de la princesse Élisabeth. Vous avez vu, poursuivit l'aimable

fille du gardien, ces jolies tentes qui s'élèvent sur la pelouse

derrière la grande tour; dans huit jours, toutes les ladies et tous les

lords de l'île se réuniront là autour de la reine; le but de la fête est

une vente d'objets d'art et d'ouvrages charmants auxquels les belles

mains des plus grandes dames ont travaillé; sous ces tentes s'abriteront

les ladies transformées en marchandes, et vous pensez si l'or tombera

dans leurs mains! Avec cet or, on fera un monument digne d'elle à la

princesse dont le doux fantôme est la poésie de notre île. Il y a deux

ans, la vieille église de Newport fut abattue, et le prince Albert posa

la première pierre d'un nouveau temple; c'est là que le cercueil de la

princesse Élisabeth a été porté; c'est là que s'élèvera son monument; la

reine a promis la statue qui doit le couronner.

«Cette statue! je l'ai vue, lui dis-je; c'est bien la jeune princesse

lorsqu'on la trouva morte, étendue blanche et pudique dans les plis de

son vêtement. La tête, d'une beauté idéale, repose sur la Bible ouverte;

les cheveux ombragent le cou, le sein et les bras: c'est une figure

chaste et divine qui convient à un tombeau; l'âme y plane sur un corps

transfiguré. Cette figure est l'oeuvre de Marochetti.»

Nous restâmes encore, la jeune gardienne et moi, quelques instants en

silence dans cette petite chambre où s'était accomplie la sereine

agonie; la nuit était venue et me rappela la nécessité du départ. Je

n'osai, en la quittant, offrir de l'argent à la charmante fille si

poétique et si intelligente; j'avais dans ma voiture un beau livre d'un

grand poëte français; je le lui donnai ainsi qu'une écharpe que je

portais à mon cou; un dernier _good night_ fut échangé, et les chevaux

rapides me ramenèrent à Ryde.

Enfances célèbres · 第 65 / 86 题