La mère l'épiait, anxieuse.
«Maître, puis-je rester pour vous entendre? dit le serviteur.
--Oui, mon vieux, va chercher ton chantier et ta galère; vous
travaillerez tous les trois en m'écoutant.»
Le matelot sortit, et après quelques instants il revint, tenant dans ses
bras une petite galère en bois des îles, qui était un chef-d'oeuvre
d'exécution; aucun détail n'avait été oublié; elle était armée en guerre
avec de petits canons de fonte; il ne restait plus à poser que les
cordages, les voiles et la tente d'honneur qui se dresse à l'arrière du
navire.
«Maître, dit le vieux marin, j'attends toujours un peu de toile de
Hollande pour mes voiles et un morceau de lampas pour mon tandelet.»
[Illustration: Jean Bart travaillant à une petite galère.]
Cornille Bart regarda sa femme. La ménagère s'approcha d'un bahut
sculpté et en tira, comme à regret, les fragments d'étoffe demandés.
«Voilà, dit-elle, je vais les tailler et les coudre moi-même, afin que
rien n'en soit perdu.»
Elle prit ses grands ciseaux de fer, son dé et ses aiguilles, se plaça
sur une chaise basse à dossier élevé; puis, agile, elle ajusta de ses
doigts les bandes de toile blanche et un carré de lampas pourpre et or.
«Moi, dit Jean, saisissant du gros fil écru, je vais tendre les
cordages;» et il s'agenouilla devant le vieux matelot qui soutenait la
petite galère sur ses genoux et qui, délicatement, y posait quelques vis
oubliées.
Cornille Bart, sans songer à sa blessure, se promenait à grands pas dans
sa chambre. Il jeta un regard sur son auditoire, et, satisfait de son
air attentif, il commença son récit, tandis que le canon des assiégeants
continuait à gronder: «Mon père, Antoine Bart, ton grand-père, mon petit
Jean, avait pour ami le fameux capitaine de navire Michel Jacobsen,
surnommé le Renard de mer: c'était un grand, fier, bel homme, dont le
peintre des rois, Rubens, avait fait le portrait.
--Oh! ce portrait, je l'ai vu une fois, s'écria Jean, quand j'étais tout
petit, et je m'en souviens bien. C'était un homme brun à grand visage,
cheveux et moustaches noirs; sa poitrine était couverte d'un corset
d'acier, sur lequel était jetée une écharpe rouge. Dans la main droite
il tenait le bâton de commandant, et l'autre main était appuyée sur un
beau casque luisant. Puis dans le fond c'était des navires, bataille et
flots remués par la tempête comme le jour où je suis allé en haute mer
en compagnie des deux petits mousses de Rotterdam.
--C'est bien cela, mon enfant, reprit Cornille Bart, et puisque tu te
souviens de ce portrait du Renard de la mer, c'est comme si tu te
souvenais de l'avoir vu vivant. Donc le Renard de la mer et ton
grand-père étaient comme frères. Un soir d'hiver, nous étions réunis ici
dans cette même chambre, bien chaudement près d'un bon feu, fumant du
tabac de Hollande et buvant de l'ale d'Angleterre. Un corsaire, ami de
mon père, nous racontait ses courses lointaines et ses combats; je
l'écoutais comme tu m'écoutes; tout à coup la porte s'ouvre, et le
Renard de mer apparaît, enveloppé d'un long manteau goudronné, tout
ruisselant d'eau; il pleuvait à torrents et la mer était grosse. Sous
son manteau, le Renard était armé en guerre.
«Antoine, dit-il à mon père, j'ai besoin de toi, de ton fils, de ton
équipage et de ton brigantin.
«--Quand cela? dit mon père.
«--A l'heure même, répondit le Renard, et pour aller en haute mer.
«--Nous allons, mon fils et moi, nous armer pour te suivre,» dit
simplement mon père. Ce fut bientôt fait. Nous sortîmes tous les trois
et nous nous rendîmes au port. La nuit était sombre. Onze heures
sonnaient au carillon. Nous trouvâmes notre brigantin,
_l'Arondelle-de-Mer_, avec tout son équipage à bord. C'était le vouloir
de mon père; il fallait que l'on fût prêt au départ à toute heure.
«Le bosseman leva l'ancre.
«Quand nous fûmes en pleine mer, le Renard fit apporter sur le pont des
piques, des coutelas, des espontons, des haches d'armes, et dit à chacun
de s'armer pour être prêt au point du jour pour n'importe quelle chance.
Une fois armé, tout l'équipage se mit en prière. Nous naviguâmes ainsi
toute la nuit, sous très-petites voiles, à cause de la bourrasque; quand
le jour parut, un mousse qui était en vedette au haut du grand mât de
hune cria: «Je vois deux gros vaisseaux et un autre plus petit.» Le
visage du Renard de mer s'empourpra d'orgueil: «Enfin! enfin! les
voici!» s'écria-t-il joyeusement. Alors seulement il apprit à mon père
qu'il avait ordre d'attirer les croiseurs anglais loin du port, afin
d'en laisser l'entrée libre à un convoi considérable qui nous arrivait
du Nord et qu'on avait signalé dès la veille. «Mon vaisseau était en
radoub, ajouta le Renard de mer, voilà pourquoi je t'ai demandé le tien,
Antoine.
«--Oh! merci, répliqua mon père; ils vont avoir une danse, les trois
Anglais!
«--Un contre trois! reprit le Renard, ce sera rude; il faut mettre le
feu au ventre de nos gens pour qu'ils ne reculent pas.» Mon père et le
Renard haranguèrent l'équipage. Tous jurèrent de mourir pour Dieu et
pour le roi, et que l'ennemi n'aurait d'eux ni os ni chair vive. On fit
apporter un tonneau d'eau-de-vie et on le distribua. Les gens de
l'artillerie se barbouillèrent le visage avec de la poudre: on aurait
dit des Africains.
--Et les trois vaisseaux des Anglais? demanda le petit Jean Bart avec
impatience.
--Ils arrivaient toujours sur nous, leurs voiles déployées. Mon père et
le Renard ordonnèrent au pilote de virer de bord sur le plus proche
vaisseau de l'ennemi. C'était un petit navire moins fort que notre
brigantin; nous lui donnâmes deux bordées dans la quille, et il fut
coulé. Alors les deux grosses frégates anglaises firent sur notre pauvre
_Arondelle-de-Mer_ un feu si formidable, que la moitié de notre monde
resta tué ou blessé. Mais aussi, mon fils, quelle gloire! quelle
défense! seuls contre trois vaisseaux! seuls nous en avions détruit un,
et les deux autres nous approchaient à peine, tant nous combattions avec
rage et furie aux cris de _Vive le roi_! Nous brandissions nos piques,
nous appelions les Anglais à grands cris: _Abordez! abordez donc!»_
Ici le pâle visage de Cornille Bart se colora tout à coup, sa voix
s'altéra, et il s'appuya contre le mur tout chancelant. «Seigneur Dieu!
s'écria sa femme accourant, vous vous faites du mal en vous animant
ainsi.
--Laissez-moi, laissez-moi, et silence, écoutez! répliqua brusquement le
conteur, tout à l'action de son souvenir. Les Anglais, défiés par nous,
abordent de chaque côté du brigantin: ce fut une joyeuse et sanglante
mêlée. Hache en main, coutelas au poing, on s'attaqua homme à homme. Les
deux frégates avaient de quoi remplacer ceux qui tombaient, tandis qu'il
ne restait plus des nôtres qu'un petit nombre debout, et encore
étaient-ils tout saignants. Mon père avait reçu trois coups de pique, le
Renard une arquebusade dans le corps. Le pont se couvrait de morts et
d'agonisants, le canon ennemi éventrait notre brigantin. Le Renard
s'approcha de mon père et lui dit sourdement: «Allons, Antoine, le feu
aux poudres, et à la grâce de Dieu! Il ne faut pas que ces hérétiques
nous aient vivants.»
--Oh! que cela est beau! que cela est beau! s'écria le petit Jean
transporté et en embrassant son père, dont le visage devenait de plus en
plus livide.
--Je vois encore, poursuivit le corsaire, le Renard de la mer, debout
sur le pont, cramponné de tout son poids au capitaine anglais, qui nous
avait abordé avec plus de cent des siens: «Feu! feu!» criait le Renard à
mon père. L'explosion se fit: tout fut englouti....
«J'avais senti une épouvantable secousse. Puis je perdis tout sentiment.
La fraîcheur de l'eau me fit revenir à moi, et je me trouvai suspendu à
un débris. Je vis des Anglais qui dans leurs chaloupes allaient çà et là
recueillant des naufragés. Je fus ramassé comme les autres; mon père
était mort! Le Renard de la mer était mort! De notre équipage, il
restait deux hommes! de notre brigantin quelques, planches! Mais aussi
des deux frégates anglaises il n'en restait plus qu'une désemparée;
l'autre avait coulé par l'explosion de notre brigantin. Pendant ce
temps, le grand convoi qui arrivait du Nord entrait à Dunkerque, et
j'allai prisonnier en Angleterre avec les deux matelots qu'on avait
sauvés.
«Voilà, mon fils, ce qu'a été ton grand-père! ce que j'ai été! sois
digne de nous.»
A ce dernier mot, un flot de sang jaillit de la bouche de Cornille
Bart: «J'étouffe, dit-il faiblement; oh! c'est la balle anglaise!» et il
s'affaissa sans vie dans les bras de sa femme et de son enfant. «Mon
père! mon père! s'écriait Jean, les Anglais aussi t'ont tué!» Puis, se
tournant vers sa mère: «Oh! les Anglais! ajouta-t-il avec une expression
terrible, je les exterminerai un jour et j'en délivrerai la France.»
Six ans, après, Jean Bart faisait sa première croisière comme capitaine
en second.