Par une de ces belles nuits d'été si radieuses en Provence, où l'azur du
ciel triomphe de la nuit et éclate à la lueur des étoiles agrandies et
d'une pleine lune transparente, un enfant de huit ans sortit furtivement
d'une humble habitation du village de Chantersier, traversa un verger
d'oliviers qui s'étageaient sur un tertre, et, parvenu au sommet de ce
tertre, s'assit sur un roc qui dominait la vallée. Que venait faire là à
cette heure de la nuit ce petit garçon vêtu de la veste des artisans?
Était-il poussé par quelque méchante action? voulait-il dérober des
fruits ou tendre des lacets et se livrer à quelque chasse défendue? Non;
la physionomie de cet enfant est trop riante, son front trop réfléchi et
trop inspiré pour qu'il médite quelque chose de mal. Le voilà assis,
immobile et les bras croisés sur la pointe d'un roc; il ne regarde pas
vers la terre silencieuse et où quelques chants lointains des pâtres se
font seulement entendre: ses yeux se tournent, vers le ciel, ils s'y
arrêtent, ils y plongent: on le dirait pétrifié dans l'attitude de
l'extase; est-ce qu'il prie? Non; il médite, il pressent ce qui est
encore inconnu pour lui et pour tant d'autres, le cours des astres, leur
place et leurs évolutions dans le ciel, et il se demande si c'est une
chose impossible de les classer et de les décrire. Après avoir tenu
longtemps ses yeux attachés sur le firmament, il les abaisse tout à coup
sur un petit cahier placé sur ses genoux, où il trace lentement quelques
signes et quelques dessins de constellations; mais il est troublé dans
son occupation par des bruits de voix parmi lesquelles il croit
reconnaître celle de son père.
[Illustration: voilà assis immobile et les bras croisés sur la pointe
d'un roc]
Voici ce qui s'était passé chez lui depuis qu'il en était sorti
furtivement. Son père et sa mère le croyaient endormi et commençaient à
s'endormir eux-mêmes, lorsqu'ils entendirent frapper à leur porte à
coups redoublés, et retentir des voix aiguës et malveillantes qui les
appelaient.
[Illustration: Eh! eh! les vieux! criaient ces voix]
«Eh! eh! les vieux! criaient ces voix, comment dormez-vous, tandis que
votre petit vagabond de Pierre a sauté par sa fenêtre et court dans les
champs pour y faire la rapine des olives et des figues?»
Ceux qui parlaient de la sorte formaient une bande de cinq ou six
vauriens, les plus mauvais sujets du village, et qui étaient la terreur
des fermiers et des cultivateurs. Ils passaient leur temps à voler les
fruits, à couper les branches des arbres et à s'emparer de tout ce qui
tombait sous leur main. Comme ils savaient qu'on les guettait et qu'ils
étaient menacés de la prison, ayant découvert que le petit Pierre,
enfant tranquille, studieux, et si honnête qu'il n'aurait pas dérobé une
fleur dans un champ, sortait souvent au milieu de la nuit; quoiqu'ils
l'eussent suivi et qu'ils eussent bien vu que l'enfant s'asseyait
paisiblement sur les hauteurs, ils résolurent méchamment de l'accuser de
leurs méfaits.
«Qu'est-ce donc? répondit à travers la porte la voix du père de Pierre,
qui se leva tout ahuri tandis que sa mère se précipitait dans la chambre
à côté où couchait son fils, et poussait des cris en trouvant le lit
vide.
--Ouvrez-nous, et nous vous conduirons, répliquaient les voix, et vous
verrez que c'est lui, et non pas nous, qui ravage les terres.»
Pleins d'effroi de ce qu'ils entendaient, et surtout de la disparition
de leur cher enfant, le père et la mère ouvrirent aussitôt.
«Eh bien, où l'avez-vous vu? où est-il? Je suis bien sûr que vous avez
menti, dit le père à la troupe aboyante qu'il menaçait du geste.
--Venez! venez! répétait le chef de la bande, suivez-nous, et vous allez
le trouver assoupi, après s'être gonflé de figues marseillaises. Quant
aux olives, il en a rempli par vingt fois son chapeau, et il en a fait
bien sûr quelque tas dans un fossé à sec où il les a cachées, pour vous
les apporter sans doute quand la nuit sera plus avancée.»
A ces paroles, qui accusaient d'une sorte de complicité l'honnête
villageois avec les vols supposés dont on chargeait son fils, ne pouvant
retenir sa colère, le père de Pierre leva son bras robuste sur le petit
vaurien qui parlait de la sorte; mais, leste comme une couleuvre,
celui-ci glissa entre ses jambes et se déroba à la correction.
Lorsqu'il fut à distance, il riposta:
«Allons, le vieux, ne vous fâchez pas, et suivez-nous, si vous voulez.»
Impatient de retrouver son fils, le père du petit Pierre se mit en
marche; sa femme le suivit, malgré l'injonction qu'il lui fit de ne pas
quitter la maison. Quand une mère croit ses enfants en danger ou en
faute, elle accourt toujours comme un ange gardien.
La nuit était froide, mais claire; ainsi que nous l'avons dit, la lune
et de belles étoiles éclairaient le firmament. Le père et la mère, en se
soutenant l'un l'autre, purent donc suivre la trace des petits
malfaiteurs qui couraient devant eux. Ceux-ci, arrivés au pied du tertre
au sommet duquel Pierre était assis, se mirent à crier en agitant leurs
bras en l'air:
«Le voilà! le voilà! il se repose après avoir tout ravagé.
--Pierre! Pierre! cria la mère, descends! viens vers nous, mon enfant!
--Arrive, malheureux!» criait le père à son tour.
L'enfant, reconnaissant la voix de ses parents, se hâta d'accourir.
«Que fais-tu dehors à cette heure? dit le père en secouant rudement son
fils. Quoi! petit misérable, tu es sorti par la fenêtre pour aller
marauder et voler des fruits?
--Que dites-vous, mon père? répliqua l'enfant, dont les sanglots
éclatèrent. J'ai eu tort de sortir la nuit sans votre permission; mais
de quoi m'accusez-vous? voler moi! oh non! jamais! jamais! Regardez dans
mes poches, fouillez-moi, vous ne trouverez que les pages au crayon que
j'écris en regardant les étoiles!
[Illustration: Que fais-tu dehors, à cette heure?]
--Oh! je le savais bien, dit la mère, qu'il n'était pas capable des
méchantes actions dont on l'accusait!
--Femme, tais-toi! les enfants commencent toujours par mentir quand on
les surprend en faute. Qu'il se repente, qu'il s'avoue coupable, ou bien
je lui donne une rude correction!»
L'enfant tomba à genoux devant son père:
«Pardonnez-moi, lui disait-il en lui baisant les mains, pardonnez-moi de
vous avoir désobéi en quittant la maison sans votre permission; mais je
n'ai rien fait de mal. Demandez au curé ce qu'il pense de moi, je suis
toujours le premier à l'école, je prie le bon Dieu et je lis pendant les
heures de récréation!
--Mais, malheureux, reprit le père, pourquoi sortir au milieu de la
nuit, au lieu de dormir tranquille?
--Levez les yeux, répliqua l'enfant, et dites-moi si ces belles étoiles
qui semblent nous regarder ne méritent pas qu'on les étudie et qu'on les
connaisse.
--Es-tu fou? Comment veux-tu pénétrer si haut et si loin?
--Mon père, il y avait des pâtres autrefois, il y a bien longtemps,
qu'on appelait les bergers de la Chaldée; comme moi ils étudièrent les
étoiles, et ils finirent par marquer leur place dans le ciel; qui sait
si je ne finirai pas comme eux par faire quelque découverte et par
donner des noms aux étoiles! Quand je parle de tout cela au curé, il ne
se moque pas de moi, je vous assure, et il m'a même promis de me prêter
un livre sur ce sujet.
--Allons, allons, il faut toujours céder aux enfants, reprit le père à
moitié convaincu; dès demain j'irai voir M. le curé, et je saurai si tu
dis vrai; en attendant, au lit et bien vite; tu mériterais d'être puni
pour avoir troublé mon somme et celui de ta mère.»
Mais l'enfant embrassa si tendrement ses parents, qu'ils ne purent lui
garder rancune. Ils rentrèrent tous trois au logis, bras dessus, bras
dessous, et en parfaite harmonie.
Le lendemain matin, Pierre se rendit à l'école, selon sa coutume, et son
père, avant de se mettre au travail, alla faire visite au curé. Il le
trouva lisant son bréviaire dans son petit jardin attenant à l'église;
il lui raconta ce qui s'était passé la veille.
Le bon prêtre était un homme savant, comme l'étaient tous les prêtres à
cette époque.
«Vous êtes trop heureux, dit-il à l'ignorant villageois, votre fils est
un enfant prodigieux, qui pourra bien devenir un jour un grand homme.»
Le père regardait le curé bouche béante et sans Comprendre.
[Illustration: Votre fils est un enfant prodigieux.]
«Mais pour qu'il devienne ce que vous dites, monsieur le curé, faut-il
qu'il se promène dans les champs pendant la nuit, et qu'il soit pris
pour un vagabond?
--Tout peut s'arranger, répliqua le prêtre; il y a toujours dans nos
montagnes des bergers qui mènent paître leurs troupeaux, de minuit
jusqu'à l'aube. Confiez votre fils aux plus honnêtes, et abandonnez-le
librement à ses rêveries et à ses études; je le guiderai moi-même, je
lui prêterai des livres, et je vous promets qu'avant peu on parlera de
lui.»
Le père baisa la main de l'excellent curé avec des larmes de
reconnaissance.
L'école était voisine du presbytère, et c'étaient le desservant du curé
et lui-même qui la dirigeaient. Ce dernier instruisait de préférence les
enfants studieux et qui montraient des dispositions particulières. Il
s'était aperçu bien vite des rares aptitudes du petit Pierre, et avait
donné tous ses soins à leur développement.
Quand l'enfant apprit ce que M. le curé avait décidé avec son père, il
sauta de joie, et, quelques jours après, son contentement fut encore
plus grand, lorsqu'au retour d'un petit voyage qu'il fit à Digne, le bon
prêtre lui remit un volume sur l'astronomie.
Cette science restait encore dans les nuages; beaucoup d'erreurs
transmises par l'antiquité étaient acceptées comme des vérités; rien de
cette précision et de cette certitude, que les découvertes de Copernic,
de Galilée, et plus tard de Newton, devaient donner au mouvement des
astres dans le ciel.
N'importe les expériences erronées recueillies par les siècles avaient
leur intérêt et leur valeur. Tout n'était pas fabuleux dans le système
des anciens transmis au moyen âge; le nom des astres, leur place dans le
ciel, l'heure de leur apparition, de leur accroissement et de leur
décroissance, le calcul du retour des comètes, les phases de la lune,
etc., etc., tout cela a été adopté par l'astronomie moderne.
Quand le petit Pierre eut en sa possession ce livre précieux si plein
d'attraits, malgré ses erreurs, il ne le quitta plus. Au moyen d'un
petit télescope que lui prêtait le curé, il constatait dans le ciel la
place des astres dont il lisait la description, et dès lors il semblait
pressentir et préparer les découvertes qui devaient l'illustrer un jour.
Il suivait avec étonnement le passage de Mercure devant le disque du
soleil et les conjonctions de Vénus et de Mercure. Il notait ses
observations, qu'il n'osait publier encore: il attendait que l'âge et
l'autorité vinssent donner du poids à ses découvertes.
Pourvu que le firmament fût lumineux et les étoiles éclatantes, le vent
le plus froid soufflant des Alpes ne l'arrêtait pas; il sortait chaque
soir durant tout l'hiver, enveloppé dans un petit manteau de grosse
laine que lui avait fait sa mère. La passion de l'enfant était telle,
qu'il ne se lassait jamais du spectacle du ciel; il y suivait
l'apparition et la marche des astres avec un intérêt toujours plus vif.
Il donnait des noms aux étoiles qui n'en avaient pas dans son livre, et
aux plus grosses de la voie lactée. Les innombrables myriades de
_nébuleuses_ le captivaient; mais comment les classer et les désigner?
Parfois il se trouvait avec des bergers qui avaient observé les
constellations et qui les connaissaient bien, quoique ignorant les noms
que leur donnait la science. Ces bergers savaient s'orienter la nuit au
moyen des astres et prévoyaient avec certitude le temps qu'il ferait,
suivant les nuages qui glissaient sur la lune. Mais d'autres fois
l'enfant avait affaire à de gros pâtres à l'esprit lourd, qui ne
regardaient pas même les étoiles, et tenaient toujours leurs yeux
abaissés sur la terre où leurs troupeaux broutaient; alors il les
secouait par leur manteau et les forçait à tourner leur regard vers
quelque flamboyante constellation. Il leur nommait la _Grande Ourse_,
composée de sept étoiles, et vulgairement appelée le _Chariot_. Cette
constellation marque le nord, et sert à se diriger durant la nuit; puis,
par les fortes gelées, il leur désignait le _Baudrier d'Orion_, composé
de trois grandes étoiles du plus vif éclat. C'était ensuite ces deux
belles étoiles jumelles appelées les gémeaux _Castor_ et _Pollux_;
durant l'été, il leur faisait voir la _Lyre_ et le _Cygne_, deux
constellations très-scintillantes.
La lecture de son livre lui avait appris à distinguer les planètes des
étoiles; il savait la place de Mercure, de Vénus, de Mars, de Jupiter et
de Saturne. Ces planètes sont aussi belles à l'oeil nu que les étoiles
de première grandeur; mais elles n'ont pas cette vivacité et cette
vibration de lumière qu'on remarque dans les étoiles. Vénus est surtout
d'un éclat extraordinaire quand elle paraît le soir après le coucher du
soleil: cela n'arrive que tous les dix-neuf mois. Elle offre alors un
spectacle frappant; on la prend pour un nouvel astre ou pour une comète.
Quelquefois même on la distingue en plein jour, et les passants crient
au miracle!
Jupiter est aussi très-brillant, mais sa lumière est plus blanche que
celle de Vénus; celle de Mars est rougeâtre, Saturne est d'une couleur
plombée; c'est de toutes les planètes celle qui est la moins éclatante à
l'oeil à cause de son éloignement.
Le petit Pierre savait tout cela et se plaisait à l'enseigner aux
bergers, jusqu'alors indifférents aux magnificences du firmament.
Bientôt la renommée du savoir de l'enfant se répandit dans tout le pays.
Ses compagnons d'école, un peu jaloux des préférences que le bon curé
avait pour lui, le harcelaient sans cesse et cherchaient à le prendre en
défaut dans ses études. Pierre était doux et tranquille comme tous ceux
qui pensent beaucoup. Malgré les sournoises méchancetés de quelques-uns
de ses camarades, il restait leur ami.
Un jour, pour la fête de son père, il avait convié toute l'école à une
collation champêtre; sa mère, qui l'idolâtrait, avait dressé une longue
table sous la tonnelle du jardin attenant à leur petite maison. Chaque
enfant apporta une fleur au père de Pierre, puis on procéda au goûter,
qui se composait de ces friandises qui figurent aussi bien, dans cet
heureux pays, sur la table du pauvre que sur celle du riche. C'étaient
de petites figues blanches appelées _marseillaises_, et d'autres longues
et grosses qu'on nomme _figues grises_; c'étaient de vertes olives
confites dans le sel, qu'on met en poche et qu'on croque comme des
dragées; puis des pyramides dorées d'une friture sucrée faite avec une
pâte légère formant des losanges trois fois repliés, que les Lyonnais
appellent _bugnes_ et les Provençaux _oreillettes_; c'étaient à côté des
gâteaux cuits au four, faits avec une pâte composée de farine, d'oeufs
et de fleurs d'oranger, et dans laquelle on met des morceaux de cédrat.
Ce gâteau, appelé _fougassette_, est la passion des enfants. C'étaient
encore des jattes de lait caillé et des pots de résiné à l'arôme
pénétrant; c'était enfin, ce qui fit bientôt pétiller tous ces jeunes
yeux, du vin blanc claret que le père du petit astronome composait
lui-même avec les raisins de sa tonnelle. Tant que dura le goûter, la
paix et un demi-silence régnèrent parmi toute cette bande joyeuse; mais
après, ce furent des cris et des gambades, et bientôt, le vin claret
aidant, quelques petites querelles commencèrent.
La nuit était venue, et la lune brillait en ce moment de tout son éclat;
quelques beaux nuages blancs lui faisaient cortége. Pierre tout à coup
échappe au jeu et au bruit de ses camarades et se met à considérer le
ciel. Un d'eux, le plus jaloux de ses compagnons d'école, s'apercevant
de cette demi-extase, vint le tirer par la manche.
«Monsieur le savant, lui dit-il, puisque vous connaissez si bien ce qui
se passe là-haut, dites-moi donc si c'est la lune qui court en ce moment
par-dessus votre tête ou si ce sont les nuages?
--Quoi! vous ne savez pas cela? répondit Pierre avec une sorte de dédain
involontaire.
--Et toi-même, tu n'en es pas sûr, mon petit homme, répliqua l'autre;
autrement, tu l'aurais dit bien vite! Voyons, vous autres, ajouta-t-il
en se tournant vers la bande qui les avait rejoints, qu'en pensez-vous?
est-ce la lune qui court ou les nuages?
Tous s'arrêtèrent à l'apparence et répliquèrent que c'était la lune qui
glissait rapidement dans le ciel.
«Vous vous trompez, reprit tranquillement le petit Pierre, et je vais
vous le prouver sans réplique. Suivez-moi sous ce grand merisier.»
Chacun marcha sur ses pas et se plaça auprès de lui sous les branches de
l'arbre.
«Et maintenant, levez la tête, leur dit-il; voyez, la lune nous apparaît
toujours entre les mêmes feuilles, tandis que les nuages s'en vont loin
de nous.»
Cette démonstration frappa tous ces enfants à tête folle, qui ne
comprenaient pas tant de pensée et de réflexion, et dès ce jour ils
témoignèrent à Pierre une sorte de respect.
A quelque temps de là, ce fut une grande fête dans le village de
Chantersier. Mgr l'évêque de Digne, qui était en tournée épiscopale,
s'y arrêta pour la confirmation. On décora l'église avec des tentures
d'étoffes et des fleurs, et on dressa sur la place où s'ouvrait le grand
portail un arc de triomphe champêtre, recouvert de branches de buis et
orné de bouquets de lavande et de roquette. Aux fenêtres des maisons qui
donnaient sur la place, on avait étalé, en guise de tentures, des draps,
des couvertures et des rideaux. Le curé et son desservant avaient revêtu
leurs plus beaux habits sacerdotaux. Tous les enfants de l'école avaient
été transformés en enfants de choeur, et parmi eux on remarquait le
petit Pierre, dont la bonne mine et l'oeil vif charmaient tous les
regards. Il était debout sur le seuil de la porte de l'arc de triomphe
opposée à celle par laquelle Mgr l'évêque devait arriver; il tenait un
papier à la main dans lequel il regardait souvent.
[Illustration: Le petit Pierre, placé en face de l'évêque, se mit à
débiter une harangue.]
Tout à coup un grand mouvement se fit dans le village; on entendit un
bruit de roues: c'était le carrosse de monseigneur. Aussitôt retentirent
des acclamations joyeuses; mais elles furent couvertes par un chant
d'église qu'entonnèrent le curé, les chantres et les enfants de choeur.
Monseigneur était descendu de voiture, et, suivi de ses grands vicaires,
traversait l'arc de triomphe champêtre. Le chant s'arrêta, et le petit
Pierre, placé en face de l'évêque, se mit à débiter une harangue d'une
voix claire et sonore. Il commença par dire quelle fête c'était pour le
pays que la venue de monseigneur; quelle bénédiction pour les enfants
sur qui il allait faire descendre l'Esprit saint; quelle félicité pour
tous les coeurs! car, non-seulement monseigneur représentait la charité
et la religion, mais il représentait aussi la science et les
belles-lettres. Monseigneur savait que les mondes qui brillent sur nos
têtes durant une belle nuit attestent la gloire de Dieu; que chaque
étoile comme chaque insecte révèle son infini; que les grands
philosophes grecs étaient une émanation de son esprit; que les poëtes,
les savants, les artistes attestent par leurs oeuvres sa grandeur. Et,
tout en parlant ainsi, l'enfant parcourait rapidement l'histoire
ancienne et l'histoire moderne, et nommait les grands hommes qui
semblaient avoir été marqués du doigt de Dieu.
Le prélat l'écoutait avec attention et semblait tout émerveillé. Il crut
d'abord que le curé, dont il connaissait la belle intelligence, avait
composé cette harangue; mais quand il apprit par lui que le petit Pierre
l'avait pensée et écrite seul, il s'écria:
«Cet enfant sera un jour la merveille de son siècle.»
Il embrassa le petit orateur et entra dans l'église accompagné de toute
sa suite.
Dans l'église étaient rangés les enfants qui devaient recevoir la
confirmation; ils portaient tous une écharpe blanche croisée sur leur
poitrine, et tenaient à la main un cierge et un bouquet blanc. Tête
nue, les mains jointes, agenouillés en rang, rien n'était touchant
comme l'attitude, le visage recueilli de tous ces jeunes néophytes.
La confirmation est un des sacrements les plus vivifiants de l'Église;
on le reçoit jeune, parce qu'il doit influer sur toute la vie.
Merveilleux symbole; l'Esprit saint descend en nous et nous inonde de
ses clartés! c'est-à-dire qu'il nous suggère la triple lumière du bien,
du beau et du juste; il nous élève au-dessus de la brute et de ses
appétits; il fait que l'intelligence domine la matière!
C'est en ce sens que l'évêque de Digne, qui était non-seulement un saint
homme, mais un savant ecclésiastique, parla à ces enfants attentifs qui
l'écoutaient, comme si la voix de Dieu se fût fait entendre. Toute
l'assistance était émue, mais personne ne l'était autant que le petit
astronome, qui trouvait dans les paroles de l'évêque l'approbation de
ses propres pensées. Pierre était radieux de ce que l'illustre prélat ne
séparait pas la foi de la science. Il eût voulu, son discours terminé,
aller baiser le bas de sa robe et lui demander sa bénédiction
particulière; mais la timidité et le respect le retinrent, et quand la
cérémonie fut terminée, après avoir déposé son habit d'enfant de choeur,
il s'éloigna de l'église avec la foule, sans espérer de laisser un
souvenir à ce grand évêque dont la parole était si pénétrante.
A l'issue de la cérémonie, pour fêter dignement monseigneur l'évêque, le
bon curé de Chantersier réunit à dîner tous les notables du village.
Quand les convives furent assis et que le repas eut commencé, l'évêque
dit au curé:
«Il manque quelqu'un ici.
--Qui donc, monseigneur?
--J'aurais voulu voir assis parmi nous ce petit orateur qui sera un jour
un grand homme.
--Je crains, répondit le bon curé, qui aimait pourtant Pierre comme son
fils, de lui donner trop d'orgueil.
--Vous avez raison, répliqua l'évêque; mieux vaut lui être utile que
d'exalter son esprit.» Et il parut réfléchir.
Quand le repas fut terminé, l'évêque s'entretint avec le curé et
quelques-uns des invités des intérêts de la paroisse, puis il leur dit
adieu; car il devait aller coucher le soir même dans un autre village,
où il donnait la confirmation le lendemain.
Toute la population entoura la voiture de l'évêque au moment du départ
en poussant des vivat; on croyait que le carrosse allait regagner la
grande route à travers champs, et tous les assistants furent surpris de
lui voir suivre un petit sentier tortueux qui ne conduisait pas au
chemin que l'évêque devait prendre. Plusieurs l'accompagnèrent avec
curiosité, et cette curiosité redoubla quand ils virent la voiture de
Monseigneur s'arrêter devant la modeste maison du père de Pierre.
Monseigneur descendit lui-même de son carrosse; il traversa le petit
jardin et se fit annoncer aux parents du merveilleux enfant. Ceux-ci
accoururent sur le seuil de leur porte en poussant des exclamations de
reconnaissance et de bonheur.
«Voulez-vous me confier votre fils? leur dit l'évêque avec bonté.
--Quoi! monseigneur, est-ce possible, répliqua le père en tremblant de
joie; vous voulez vous charger de l'éducation de notre enfant!
--Oui, je le désire, répondit l'évêque; car cet enfant me semble doué de
l'esprit de Dieu, et sera, j'en suis sûr, une des gloires de son pays!»
La mère pleurait à l'idée d'une séparation. Pierre, qui était accouru,
lui disait tout bas de bonnes paroles pour la consoler.
«Si vous y consentez, continua l'évêque, je vais l'emmener dans ma
voiture; je veux me hâter de développer une intelligence aussi rare.»
[Illustration: Voulez-vous me confier votre fils?]
Le petit Pierre était rayonnant; son père se redressait avec orgueil et
remerciait l'évêque en répétant:
«Oui, monseigneur!»
La mère seule éprouvait un déchirement dans ses entrailles; elle eût
voulu retarder la séparation.
«Mais, dit-elle timidement, ce n'est pas trop de quelques jours pour que
je prépare ses habits et tout ce qu'il lui faudra loin de nous.
--J'y pourvoirai, répondit l'évêque. Allons, bonne mère, du courage;
c'est pour le bien de votre fils. Dans peu de jours vous pourrez venir
le voir à la ville.»
L'enfant embrassa son père et plus tendrement encore sa mère qui
pleurait; puis il monta lestement dans la voiture à la place que
l'évêque lui indiquait en face de lui.
Une semaine après, Pierre Gassendi entrait au collège de Digne, où il
fit de fortes études classiques, qui le préparèrent à devenir un des
hommes les plus célèbres parmi les savants et les philosophes de son
siècle.