Dans la campagne.
STELLA et FILIPPO menant les troupeaux.
STELLA. Mais comment fais-tu, mon frère, pour inventer d'aussi jolies
choses avec tes doigts?
FILIPPO. Je n'en sais rien, Stella; je ne comprends pas ce qui me donne
le pouvoir de retracer tout ce que je vois, comme l'eau retrace notre
visage quand nous y regardons; mais je suis poussé par un désir
invincible à toujours reproduire les images qui sont devant moi, soit
avec la pointe de mon couteau sur la pierre, soit avec un charbon sur
les murs, ou bien avec le bout de mon bâton sur le sable. Oh! si je
pouvais avoir une de ces grandes feuilles de papier blanc sur lesquelles
écrit notre curé, il me semble que je ferais une madone comme celle qui
est debout sur le maître autel de notre église.
STELLA. Elle semble vivante, cette madone; on dirait qu'elle marche,
qu'elle va parler.
FILIPPO. Elle te ressemble un peu, ma petite Stella. Mais nous voici
arrivés à la lisière du bois. Garde le troupeau, moi je vais chercher
une de ces pierres molles où mon couteau s'enfonce facilement; puis je
reviendrai dessiner ton portrait.
STELLA. Tu désobéis à notre père, Filippo; ne t'a-t-il pas dit de ne
t'occuper que de nos bestiaux?
FILIPPO. Ne seras-tu pas contente, ma petite soeur, de voir ton portrait
sur une pierre, comme tu as vu tout à l'heure celui de notre chat sur
une assiette?
STELLA. Oh! oui, cela me fera plaisir.
FILIPPO. Eh bien! attends, je vais revenir. N'aie pas peur et garde le
troupeau.
STELLA. Ne reste pas longtemps loin d'ici.
(Filippo s'enfonce dans le bois, ramasse une pierre, s'assied, et se met
à dessiner.)