EXPÉDITION D'ÉGYPTE. DÉPART DE TOULON; ARRIVÉE DEVANT MALTE; CONQUÊTE
DE CETTE ILE. DÉPART POUR L'ÉGYPTE; DÉBARQUEMENT A ALEXANDRIE; PRISE
DE CETTE PLACE. MARCHE SUR LE CAIRE; COMBAT DE CHÉBREÏSS. BATAILLE DES
PYRAMIDES; OCCUPATION DU CAIRE. TRAVAUX ADMINISTRATIFS DE BONAPARTE EN
ÉGYPTE; ÉTABLISSEMENT DE LA NOUVELLE COLONIE. BATAILLE NAVALE D'ABOUKIR,
DESTRUCTION DE LA FLOTTE FRANÇAISE PAR LES ANGLAIS.
Bonaparte arriva à Toulon le 20 floréal an VI (9 mai 1798). Sa présence
réjouit l'armée, qui commençait à murmurer et à craindre qu'il ne fût
pas à la tête de l'expédition. C'était l'ancienne armée d'Italie. Elle
était riche, couverte de gloire, et on pouvait dire d'elle, que sa
_fortune était faite_. Aussi avait-elle beaucoup moins de zèle à faire
la guerre, et il fallait toute la passion que lui inspirait son général,
pour la décider à s'embarquer et à courir vers une destination inconnue.
Cependant elle fut saisie d'enthousiasme en le voyant à Toulon. Il y
avait huit mois qu'elle ne l'avait vu. Sur-le-champ Bonaparte, sans lui
expliquer sa destination, lui adressa la proclamation suivante:
«SOLDATS!
«Vous êtes une des ailes de l'armée d'Angleterre. Vous avez fait la
guerre de montagnes, de plaines, de siége; il vous reste à faire la
guerre maritime.
«Les légions romaines, que vous avez quelquefois imitées, mais pas
encore égalées, combattaient Carthage tour à tour sur cette mer et
aux plaines de Zama. La victoire ne les abandonna jamais, parce que
constamment elles furent braves patientes à supporter la fatigue,
disciplinées et unies entre elles.
«Soldats, l'Europe a les yeux sur vous! vous avez de grandes
destinées à remplir, des batailles à livrer, des dangers, des
fatigues à vaincre; vous ferez plus que vous n'avez fait pour la
prospérité de la patrie, le bonheur des hommes, et votre propre
gloire.
«Soldats, matelots, fantassins, canonniers, cavaliers, soyez unis;
souvenez-vous que le jour d'une bataille vous avez besoin les uns
des autres.
«Soldats, matelots, vous avez été jusqu'ici négligés; aujourd'hui la
plus grande sollicitude de la république est pour vous: vous serez
dignes de l'armée dont vous faites partie.
«Le génie de la liberté qui a rendu, dès sa naissance, la république
l'arbitre de l'Europe, veut qu'elle le soit des mers et des nations
les plus lointaines.»
On ne pouvait pas annoncer plus dignement une grande entreprise, en la
laissant toujours dans le mystère qui devait l'envelopper.
L'escadre de l'amiral Brueys se composait de treize vaisseaux de ligne,
dont un de 120 canons (c'était _l'Orient_, que devaient monter l'amiral
et le général en chef), deux de 80, et dix de 74. Il y avait de plus
deux vaisseaux vénitiens de 64 canons, six frégates vénitiennes et
huit françaises, soixante-douze corvettes, cutters, avisos, chaloupes
canonnières, petits navires de toute espèce. Les transports réunis tant
à Toulon qu'à Gênes, Ajaccio, Civita-Vecchia, s'élevaient à quatre
cents. C'étaient donc cinq cents voiles qui allaient flotter à la fois
sur la Méditerranée. Jamais pareil armement n'avait couvert les mers.
La flotte portait environ quarante mille hommes de toutes armes et dix
mille marins. Elle avait de l'eau pour un mois, des vivres pour deux.
On mit à la voile le 30 floréal (19 mai), au bruit du canon, aux
acclamations de toute l'armée. Des vents violens causèrent quelque
dommage à une frégate à la sortie du port. Les mêmes vents avaient causé
de telles avaries à Nelson, qui croisait avec trois vaisseaux, qu'il
fut obligé d'aller au radoub dans les îles Saint-Pierre. Il fut ainsi
éloigné de l'escadre française, et ne la vit pas sortir. La flotte vogua
d'abord vers Gênes, pour rallier le convoi réuni dans ce port, sous
les ordres du général Baraguai-d'Hilliers. Elle cingla ensuite vers la
Corse, rallia le convoi d'Ajaccio, qui était sous les ordres de
Vaubois, et s'avança dans la mer de Sicile, pour se réunir au convoi
de Civita-Vecchia, qui était sous les ordres de Desaix. Le projet de
Bonaparte était de se diriger sur Malte, et d'y tenter en passant une
entreprise audacieuse dont il avait de longue main préparé le succès par
des trames secrètes. Il voulait s'emparer de cette île, qui, commandant
la navigation de la Méditerranée, devenait importante pour l'Égypte,
et qui ne pouvait manquer d'échoir bientôt aux Anglais, si on ne les
prévenait.
L'ordre des chevaliers de Malte était comme toutes les institutions du
moyen-âge: il avait perdu son objet, et dès lors sa dignité et sa
force. Il n'était plus qu'un abus, profitable seulement à ceux qui
l'exploitaient. Les chevaliers avaient en Espagne, en Portugal, en
France, en Italie, en Allemagne, des biens considérables, qui leur
avaient été donnés par la piété des fidèles pour protéger les chrétiens
allant visiter les saints lieux. Maintenant qu'il n'y avait plus de
pèlerinages de cette espèce, le rôle et le devoir des chevaliers étaient
de protéger les nations chrétiennes contre les Barbaresques, et de
détruire l'infame piraterie qui infeste la Méditerranée. Les biens de
l'ordre suffisaient à l'entretien d'une marine considérable; mais les
chevaliers ne s'occupaient aucunement à en former une: ils n'avaient que
deux ou trois vieilles frégates, ne sortant jamais du port, et quelques
galères qui allaient donner et recevoir des fêtes dans les ports
d'Italie. Les baillifs, les commandeurs, placés dans toute la
chrétienté, dévoraient dans le luxe et l'oisiveté les revenus de
l'ordre. Il n'y avait pas un chevalier qui eût fait la guerre aux
Barbaresques. L'ordre n'inspirait d'ailleurs plus aucun intérêt. En
France on lui avait enlevé ses biens, et Bonaparte les avait fait saisir
en Italie, sans qu'il s'élevât aucune réclamation en sa faveur. On a vu
que Bonaparte avait songé déjà à pratiquer des intelligences dans Malte.
Il avait gagné quelques chevaliers, et il se proposait de les intimider
par un coup d'audace, et de les obliger à se rendre; car il n'avait ni
le temps ni les moyens d'une attaque régulière contre une place réputée
imprenable. L'ordre, qui depuis quelque temps pressentait ses dangers en
voyant les escadres françaises dominer dans la Méditerranée, s'était mis
sous la protection de Paul Ier.
Bonaparte faisait de grands efforts pour rejoindre la division de
Civita-Vecchia; il ne put la joindre qu'à Malte même. Les cinq cents
voiles françaises se déployèrent à la vue de l'île, le 21 prairial (9
juin), vingt-deux jours après la sortie de Toulon. Cette vue répandit
le trouble dans la ville de Malte. Bonaparte, pour avoir un prétexte de
s'arrêter, et pour faire naître un sujet de contestation, demanda au
grand-maître la faculté de faire de l'eau. Le grand-maître, Ferdinand de
Hompesch, fit répondre par un refus absolu, alléguant les réglemens,
qui ne permettaient pas d'introduire à la fois plus de deux vaisseaux
appartenant à des puissances belligérantes. On avait autrement accueilli
les Anglais quand ils s'étaient présentés. Bonaparte dit que c'était là
une preuve de la plus insigne malveillance, et sur-le-champ fit ordonner
un débarquement. Le lendemain, 22 prairial (10 juin), les troupes
françaises débarquèrent dans l'île, et investirent complètement
Lavalette, qui compte trente mille âmes à peu près de population, et qui
est l'une des plus fortes places de l'Europe. Bonaparte fit débarquer de
l'artillerie pour canonner les forts. Les chevaliers répondirent à son
feu, mais très mal. Ils voulurent faire une sortie, et il y en eut un
grand nombre de pris. Le désordre se mit alors à l'intérieur. Quelques
chevaliers de la langue française déclarèrent qu'ils ne pouvaient pas
se battre contre leurs compatriotes. On en jeta quelques-uns dans les
cachots. Le trouble était dans les têtes; les habitans voulaient qu'on
se rendît. Le grand-maître, qui avait peu d'énergie, et qui se souvenait
de la générosité du vainqueur de Rivoli à Mantoue, songea à sauver ses
intérêts du naufrage, fit sortir de prison l'un des chevaliers français
qu'il y avait jetés, et l'envoya à Bonaparte pour négocier. Le traité
fut bientôt arrêté. Les chevaliers abandonnèrent à la France la
souveraineté de Malte et des îles en dépendant; en retour, la France
promit son intervention au congrès de Rastadt, pour faire obtenir au
grand-maître une principauté en Allemagne, et à défaut, elle lui assura
une pension viagère de 300,000 francs et une indemnité de 600,000 francs
comptant. Elle accorda à chaque chevalier de la langue française 700 fr.
de pension, et 1,000 pour les sexagénaires; elle promit sa médiation
pour que ceux des autres langues fussent mis en jouissance des biens de
l'ordre, dans leurs pays respectifs. Telles furent les conditions au
moyen desquelles la France entra en possession du premier port de la
Méditerranée, et de l'un des plus forts du monde. Il fallait l'ascendant
de Bonaparte pour l'obtenir sans combattre; il fallait son audace
pour oser y perdre quelques jours, ayant les Anglais à sa poursuite.
Caffarelli-Dufalga, aussi spirituel que brave, en parcourant la place
dont il admirait les fortifications, dit ce mot: _Nous sommes bien
heureux qu'il y ait eu quelqu'un dans la place pour nous en ouvrir les
portes._
Bonaparte laissa Vaubois à Malte, avec trois mille hommes de garnison;
il y plaça Régnault (de Saint-Jean-d'Angely), en qualité de commissaire
civil. Il fit tous les règlemens administratifs qui étaient nécessaires
pour l'établissement du régime municipal dans l'île, et il mit
sur-le-champ à la voile pour cingler vers la côte d'Égypte.
Il leva l'ancre le 1er messidor (19 juin), après une relâche de dix
jours. L'essentiel maintenant, était de ne pas rencontrer les Anglais.
Nelson, radoubé aux îles Saint-Pierre, avait reçu du lord Saint-Vincent
un renfort de dix vaisseaux de ligne et de plusieurs frégates, ce qui
lui formait une escadre de treize vaisseaux de haut bord, et de quelques
vaisseaux de moindre importance. Il était revenu le 13 prairial (1er
juin) devant Toulon; mais l'escadre française en était sortie depuis
douze jours. Il avait couru de Toulon à la rade du Tagliamon, et de la
rade du Tagliamon à Naples, où il était arrivé le 2 messidor (20 juin),
au moment même où Bonaparte quittait Malte. Apprenant que les Français
avaient paru vers Malte, il les suivait, disposé à les attaquer s'il
parvenait à les joindre.
Sur toute l'escadre française, on était prêt au combat. La possibilité
de rencontrer les Anglais était présente à tous les esprits et
n'effrayait personne. Bonaparte avait réparti sur chaque vaisseau de
ligne cinq cents hommes d'élite, qu'on habituait tous les jours à la
manoeuvre du canon, et à la tête desquels se trouvait un de ces généraux
si bien habitués au feu sous ses ordres. Il s'était fait un principe sur
la tactique maritime, c'est que chaque vaisseau ne devait avoir qu'un
but, celui d'en joindre un autre, de le combattre et de l'aborder. Des
ordres étaient donnés en conséquence, et il comptait sur la bravoure des
troupes d'élite placées à bord des vaisseaux. Ces précautions prises, il
cinglait tranquillement vers l'Égypte. Cet homme qui, suivant
d'absurdes détracteurs, craignait les hasards de la mer, s'abandonnait
tranquillement à la fortune, au milieu des flottes anglaises, et avait
eu l'audace de perdre quelques jours à Malte pour en faire la conquête.
La gaieté régnait sur l'escadre; on ne savait pas exactement où l'on
allait, mais le secret commençait à se répandre, et on attendait avec
impatience la vue des rivages qu'on allait conquérir. Le soir, les
savans, les officiers-généraux qui étaient à bord de _l'Orient_, se
réunissaient chez le général en chef, et là commençaient les ingénieuses
et savantes discussions de l'Institut d'Égypte. Un instant, l'escadre
anglaise ne fut qu'à quelques lieues de l'immense convoi français, et
de part et d'autre on l'ignora. Nelson commençant à supposer que les
Français s'étaient dirigés sur l'Égypte, fit voile pour Alexandrie,
et les y devança; mais ne les ayant pas trouvés, il vola vers les
Dardanelles, pour tâcher de les y rencontrer. Par un bonheur singulier,
l'expédition française n'arriva en vue d'Alexandrie que le surlendemain,
13 messidor (1er juillet). Il y avait un mois et demi à peu près qu'elle
était sortie de Toulon.
Bonaparte envoya chercher aussitôt le consul français. Il apprit que les
Anglais avaient paru l'avant-veille, et les jugeant dans les parages
voisins, il voulut tenter le débarquement à l'instant même. On ne
pouvait pas entrer dans le port d'Alexandrie, car la place paraissait
disposée à se défendre; il fallait descendre à quelque distance, sur
la plage voisine, à une anse dite du Marabout. Le vent soufflait
violemment, et la mer se brisait avec furie sur les récifs de la côte.
C'était vers la fin du jour. Bonaparte donna le signal et voulut aborder
sur-le-champ. Il descendit le premier dans une chaloupe; les soldats
demandaient à grands cris à le suivre à la côte. On commença à mettre
les embarcations à la mer, mais l'agitation des flots les exposait à
chaque instant à se briser les unes contre les autres. Enfin, après
de grands dangers, on toucha le rivage. A l'instant une voile parut à
l'horizon; on crut que c'était une voile anglaise: «_Fortune_, s'écria
Bonaparte, _tu m'abandonnes! quoi! pas seulement cinq jours!_» La
fortune ne l'abandonnait pas, car c'était une frégate française qui
rejoignait. On eut beaucoup de peine à débarquer quatre ou cinq mille
hommes, dans la soirée et dans la nuit. Bonaparte résolut de marcher
sur-le-champ vers Alexandrie, afin de surprendre la place, et de ne pas
donner aux Turcs le temps de faire des préparatifs de défense. On se
mit tout de suite en marche. Il n'y avait pas un cheval de débarqué;
l'état-major, Bonaparte et Caffarelli lui-même, malgré sa jambe de bois,
firent quatre à cinq lieues à pied dans les sables, et arrivèrent à la
pointe du jour en vue d'Alexandrie.
Cette antique cité, fille d'Alexandre, n'avait plus ses magnifiques
édifices, ses innombrables demeures, sa grande population; elle était
ruinée aux trois quarts. Les Turcs, les Égyptiens opulens, les négocians
européens habitaient dans la ville moderne, qui était la seule partie
conservée. Quelques Arabes vivaient dans les décombres de la cité
antique; une vieille muraille flanquée de quelques tours enfermait la
nouvelle et l'ancienne ville, et tout autour régnaient les sables qui,
en Égypte, s'avancent partout où la civilisation recule.
Les quatre mille Français, conduits par Bonaparte, y arrivèrent à la
pointe du jour: ils ne rencontrèrent sur cette plage de sable qu'un
petit nombre d'Arabes, qui, après quelques coups de fusil, s'enfoncèrent
dans le désert. Bonaparte partagea ses soldats en trois colonnes: Bon,
avec la première, marcha à droite, vers la porte de Rosette; Kléber,
avec la seconde, marcha au centre vers la porte de la Colonne; Menou,
avec la troisième, s'avança à gauche vers la porte des Catacombes. Les
Arabes et les Turcs, excellens soldats derrière un mur, firent un
feu bien nourri; mais les Français montèrent avec des échelles, et
franchirent la vieille muraille. Kléber tomba le premier, frappé d'une
balle au front. On chassa les Arabes de ruine en ruine, jusqu'à la
ville nouvelle. Le combat allait se prolonger de rue en rue, et devenir
meurtrier; mais un capitaine turc servit d'intermédiaire pour négocier
un accord. Bonaparte déclara qu'il ne venait point pour ravager le pays,
ni l'enlever au Grand-Seigneur, mais seulement pour le soustraire à la
domination des Mameluks, et venger les outrages que ceux-ci avaient
faits à la France. Il promit que les autorités du pays seraient
maintenues, que les cérémonies du culte continueraient d'avoir lieu
comme par le passé, que les propriétés seraient respectées, etc.....
Moyennant ces conditions, la résistance cessa: les Français furent
maîtres d'Alexandrie le jour même. Pendant ce temps, l'armée avait
achevé de débarquer. Il s'agissait maintenant de mettre l'escadre à
l'abri, soit dans le port, soit dans l'une des rades voisines, de
créer à Alexandrie une administration conforme aux moeurs du pays, et
d'arrêter un plan d'invasion pour s'emparer de l'Égypte. Pour le moment,
les dangers de la mer et d'une rencontre avec les Anglais étaient
passés; les plus grands obstacles étaient vaincus avec ce bonheur qui
semble toujours accompagner la jeunesse d'un grand homme.
L'Égypte, sur laquelle nous venions d'aborder, est le pays le plus
singulier, le mieux situé, et l'un des plus fertiles de la terre. Sa
position est connue. L'Afrique ne tient à l'Asie que par un isthme de
quelques lieues, qu'on appelle l'isthme de Suez, et qui, s'il était
coupé, donnerait accès de la Méditerranée dans la mer de Indes,
dispenserait les navigateurs d'aller à des distances immenses, et au
milieu des tempêtes, doubler le cap de Bonne-Espérance. L'Égypte est
placée parallèlement à la mer Rouge et à l'isthme de Suez. Elle est la
maîtresse de cet isthme. C'est cette contrée qui, chez les anciens
et dans le moyen-âge, pendant la prospérité des Vénitiens, était
l'intermédiaire du commerce de l'Inde. Telle est sa position entre
l'Occident et l'Orient. Sa constitution physique et sa forme ne sont pas
moins extraordinaires. Le Nil, l'un des grands fleuves du monde, prend
sa source dans les montagnes de l'Abyssinie, fait six cents lieues dans
les déserts de l'Afrique, puis entre en Égypte, ou plutôt y tombe, en
se précipitant des cataractes de Syène, et parcourt encore deux cents
lieues jusqu'à la mer. Ses bords constituent toute l'Égypte. C'est
une vallée de deux cents lieues de longueur, sur cinq à six lieues de
largeur. Des deux côtés elle est bordée par un océan de sables. Quelques
chaînes de montagnes, basses, arides et déchirées, sillonnent tristement
ces sables, et projettent à peine quelques ombres sur leur immensité.
Les unes séparent le Nil de la mer Rouge, les autres le séparent du
grand désert, dans lequel elles vont se perdre. Sur la rive gauche du
Nil, à une certaine distance dans le désert, serpentent deux langues de
terre cultivable, qui font exception aux sables, et se couvrent d'un peu
de verdure. Ce sont les _oasis_, espèces d'îles végétales, au milieu de
l'océan des sables. Il y en a deux, la grande et la petite. Un effort
des hommes, en y jetant une branche du Nil, en ferait de fertiles
provinces. Cinquante lieues avant d'arriver à la mer, le Nil se partage
en deux branches, qui vont tomber à soixante lieues l'une de l'autre,
dans la Méditerranée, la première à Rosette, la seconde à Damiette. On
connaissait autrefois sept bouches au Nil; on les aperçoit encore, mais
il n'y en a plus que deux de navigables. Le triangle formé par ces deux
grandes branches et par la mer a soixante lieues à sa base et cinquante
sur ses côtés; il s'appelle le Delta. C'est la partie la plus fertile de
l'Égypte, parce que c'est la plus arrosée, la plus coupée de canaux. Le
pays tout entier se divise en trois parties, le Delta ou Basse-Égypte,
qu'on appelle Bahireh; la Moyenne-Égypte, qu'on appelle Ouestanieh; la
Haute-Égypte, qu'on appelle le Saïd.
Les vents étésiens soufflant d'une manière constante du nord au sud,
pendant les mois de mai, juin et juillet, entraînent tous les nuages
formés à l'embouchure du Nil, n'en laissent pas séjourner un seul
sur cette contrée toujours sereine, et les portent vers les monts
d'Abyssinie. Là ces nuages s'agglomèrent, se précipitent en pluie
pendant les mois de juillet, août et septembre, et produisent le
phénomène célèbre des inondations du Nil. Ainsi, cette terre reçoit par
les débordemens du fleuve, les eaux qu'elle ne reçoit pas du ciel. Il
n'y pleut jamais, et les marécages du Delta, qui seraient pestilentiels
sous le ciel de l'Europe, ne produisent pas en Égypte une seule fièvre.
Le Nil, après son inondation, laisse un limon fertile, qui est la seule
terre cultivable sur ces bords, et qui produit ces abondantes moissons
consacrées autrefois à nourrir Rome. Plus l'inondation s'est étendue,
plus il y a de terre cultivable. Les propriétaires de cette terre,
nivelée tous les ans par les eaux, se la partagent tous les ans par
l'arpentage. Aussi l'arpentage est-il un grand art en Égypte. Des canaux
pourraient étendre l'inondation, et auraient l'avantage de diminuer la
rapidité des eaux, de les faire séjourner plus long-temps, et d'étendre
la fertilité aux dépens du désert. Nulle part le travail de l'homme ne
pourrait avoir de plus salutaires effets; nulle part la civilisation ne
serait plus souhaitable. Le Nil et le désert se disputent l'Égypte, et
c'est la civilisation qui donnerait au Nil le moyen de vaincre le désert
et de le faire reculer. On croit que l'Égypte nourrissait autrefois
vingt millions d'habitans, sans compter les Romains. Elle était à peine
capable d'en nourrir trois millions quand les Français y entrèrent.
L'inondation finit à peu près en septembre. Alors commencent les travaux
des champs. Pendant les mois d'octobre, novembre, décembre, janvier,
février, la campagne d'Égypte présenté un aspect ravissant de fertilité
et de fraîcheur. Elle est couverte alors des plus riches moissons,
émaillée de fleurs, traversée par d'immenses troupeaux. En mars les
chaleurs commencent; la terre se gerce si profondément, qu'il est
quelquefois dangereux de la traverser à cheval. Les travaux des champs
sont alors finis. Les Égyptiens ont recueilli toutes les richesses de
l'année. Outre les blés, l'Égypte produit les meilleurs riz, les plus
beaux légumes, le sucre, l'indigo, le séné, la casse, le natron, le lin,
le chanvre, le coton, tout cela avec une merveilleuse abondance. Il lui
manque des huiles; mais elle les trouve vis-à-vis, en Grèce; il lui
manque le tabac et le café, mais elle les trouve à ses côtés, dans
la Syrie et l'Arabie. Elle est aussi privée de bois, car la grande
végétation ne peut pas pousser sur ce limon annuel que le Nil dépose sur
un fond de sable. Quelques sycomores et quelques palmiers sont les
seuls arbres de l'Égypte. A défaut de bois on brûle la bouse de vache.
L'Égypte nourrit d'immenses troupeaux. Les volailles de toute espèce y
fourmillent. Elle a ces admirables chevaux, si célèbres dans le monde
par leur beauté, leur vivacité, leur familiarité avec leurs maîtres, et
cet utile chameau, qui peut manger et boire pour plusieurs jours, dont
le pied enfonce sans fatigue dans les sables mouvans, et qui est comme
un navire vivant pour traverser la mer des sables.
Tous les ans arrivent au Caire d'innombrables caravanes, qui abordent
comme des flottes des deux côtés du désert. Les unes viennent de la
Syrie et de l'Arabie, les autres de l'Afrique et des côtes de Barbarie.
Elles apportent tout ce qui est propre aux pays du soleil, l'or,
l'ivoire, les plumes, les schalls inimitables, les parfums, les gommes,
les aromates de toute espèce, le café, le tabac, les bois et les
esclaves. Le Caire devient un entrepôt magnifique des plus belles
productions du globe, de celles que le génie si puissant des occidentaux
ne pourra jamais imiter, car c'est le soleil qui les donne, et dont leur
goût délicat les rendra toujours avides. Aussi le commerce de l'Inde
est-il le seul dont les progrès des peuples n'amèneront jamais la
fin. Il ne serait donc pas nécessaire de faire de l'Égypte un poste
militaire, pour aller détruire violemment le commerce des Anglais. Il
suffirait d'y établir un entrepôt, avec la sûreté, les lois et les
commodités européennes, pour attirer les richesses du monde.
La population qui occupe l'Égypte est, comme les ruines des cités qui la
couvrent, un amas des débris de plusieurs peuples. Des Cophtes, anciens
habitans de l'Égypte, des Arabes, conquérans de l'Égypte sur les
Cophtes, des Turcs conquérans sur les Arabes, telles sont les races dont
les débris pullulent misérablement sur une terre dont ils sont indignes.
Les Cophtes, quand les Français y entrèrent, étaient deux cent mille au
plus. Méprisés, pauvres, abrutis, ils s'étaient voués, comme toutes les
classes proscrites, aux plus ignobles métiers. Les Arabes formaient la
masse presque entière de la population; ils descendaient des compagnons
de Mahomet. Leur condition était infiniment variée; quelques-uns, de
haute naissance, faisant remonter leur origine jusqu'à Mahomet lui-même,
grands propriétaires, ayant quelques traces du savoir arabe, réunissant
à la noblesse les fonctions du culte et de la magistrature, étaient,
sous le titre de scheiks, les véritables grands de l'Égypte. Dans
les divans, ils représentaient le pays, quand ses tyrans voulaient
s'adresser à lui; dans les mosquées, ils composaient des espèces
d'universités, où ils enseignaient la religion, la morale du Koran, un
peu de philosophie et de jurisprudence. La grande mosquée de Jemil-Azar
était le premier corps savant et religieux de l'Orient. Après ces
grands, venaient les moindres propriétaires, composant la seconde et
la plus nombreuse classe des Arabes; puis les prolétaires, qui étaient
tombés dans la situation de véritables ilotes. Ces derniers étaient des
paysans à gages, cultivant la terre sous le nom de fellahs, et vivant
dans la misère et l'abjection. Il y avait une quatrième classe d'Arabes,
c'étaient les Bédouins ou Arabes errans: ceux-là n'avaient pas voulu
s'attacher à la terre; c'étaient les fils du désert. Montés sur des
chevaux ou des chameaux, conduisant devant eux des troupeaux nombreux,
ils erraient, cherchant des pâturages dans quelques oasis, ou venant
annuellement ensemencer les lisières de terre cultivable, placées sur
le bord de l'Égypte. Leur métier était d'escorter les caravanes ou de
prêter leurs chameaux pour les transports. Mais, brigands sans foi,
ils pillaient souvent les marchands qu'ils escortaient ou auxquels ils
prêtaient leurs chameaux. Quelquefois même, violant l'hospitalité
qu'on leur accordait sur la lisière des terres cultivables, ils se
précipitaient sur cette vallée du Nil, qui, large seulement de cinq
lieues, est si facile à pénétrer; ils pillaient les villages, et,
remontant sur leurs chevaux, emportaient leur butin dans le fond du
désert. La négligence turque laissait leurs ravages presque toujours
impunis, et ne luttait pas mieux contre les brigands du désert qu'elle
ne savait lutter contre ses sables. Ces Arabes errans, divisés en tribus
sur les deux côtés de la vallée, étaient au nombre de cent ou cent vingt
mille, et fournissaient vingt ou vingt-cinq mille cavaliers, braves,
mais bons pour harceler l'ennemi, jamais pour le combattre.
La troisième race enfin était celle des Turcs; mais elle était aussi peu
nombreuse que les Cophtes, c'est-à-dire qu'elle s'élevait à deux cent
mille individus au plus. Elle se partageait en Turcs et Mameluks. Les
Turcs, venus depuis la dernière conquête des sultans de Constantinople,
étaient presque tous inscrits sur la liste des janissaires; mais on sait
qu'ils ne se font ordinairement inscrire sur ces listes que pour
avoir les privilèges des janissaires, et qu'un très petit nombre sont
réellement au service. Il n'y en avait que peu d'entre eux dans la
milice du pacha. Ce pacha, envoyé de Constantinople, représentait le
sultan en Égypte; mais à peine escorté de quelques janissaires, il avait
vu s'évanouir son autorité par les précautions même que le sultan Sélim
avait prises autrefois pour la conserver. Ce sultan, jugeant que par
son éloignement l'Égypte pourrait échapper à la domination de
Constantinople, qu'un pacha ambitieux et habile pourrait s'y créer un
empire indépendant, avait imaginé un contre-poids, en instituant la
milice des Mameluks. Mais comme on ne peut pas vaincre les conditions
physiques qui rendent un pays dépendant ou indépendant d'un autre, au
lieu du pacha, c'étaient les Mameluks qui s'étaient rendus indépendans
de Constantinople et maîtres de l'Égypte. Les Mameluks étaient des
esclaves achetés en Circassie. Choisis parmi les plus beaux enfans du
Caucase, transportés jeunes en Égypte, élevés dans l'ignorance de leur
origine, dans le goût et la pratique des armes, ils devenaient les plus
braves et les plus agiles cavaliers de la terre. Ils tenaient à honneur
d'être sans origine, d'avoir été achetés cher, et d'être beaux et
vaillans. Ils avaient vingt-quatre beys, qui étaient leurs propriétaires
et leurs chefs. Ces beys avaient chacun cinq ou six cents Mameluks.
C'était un troupeau qu'ils avaient soin d'alimenter, et qu'ils
transmettaient quelquefois à leur fils, et plus souvent à leur Mameluk
favori, qui devenait bey à son tour. Chaque Mameluk était servi par deux
fellahs. La milice entière se composait de douze mille cavaliers à peu
près, servis par vingt-quatre mille ilotes. Ils étaient les véritables
maîtres et tyrans du pays. Ils vivaient ou du produit des terres
appartenant aux beys, ou du revenu des impôts établis sous toutes les
formes. Les Cophtes, que nous avons déjà dits livrés aux plus ignobles
fonctions, étaient leurs percepteurs, leurs espions, leurs agens
d'affaires; car les abrutis se mettent toujours au service du plus fort.
Les vingt-quatre beys, égaux de droit, ne l'étaient pas de fait. Ils se
faisaient la guerre, et le plus fort, soumettant les autres, avait
une souveraineté viagère. Il était tout à fait indépendant du pacha
représentant le sultan de Constantinople, le souffrait tout au plus au
Caire dans une sorte de nullité, et souvent lui refusait le _miri_,
c'est-à-dire l'impôt foncier, qui, représentant le droit de la conquête,
appartenait à la Porte.
L'Égypte était donc une véritable féodalité, comme celle de l'Europe
dans le moyen âge; elle présentait à la fois un peuple conquis, une
milice conquérante, en révolte contre son souverain; enfin une ancienne
classe abrutie, au service et aux gages du plus fort.
Deux beys supérieurs aux autres dominaient en ce moment l'Égypte. L'un,
Ibrahim-Bey, riche, astucieux, puissant; l'autre, Mourad-Bey, intrépide,
vaillant et plein d'ardeur. Ils étaient convenus d'une espèce de partage
d'autorité, par lequel Ibrahim-Bey avait les attributions civiles,
et Mourad-Bey les attributions militaires. Celui-ci était chargé des
combats; il y excellait, et il avait l'affection des Mameluks, tous
dévoués à sa personne.
Bonaparte, qui au génie de capitaine savait unir le tact et l'adresse du
fondateur, et qui avait d'ailleurs administré assez de pays conquis pour
s'en être fait un art particulier, jugea sur-le-champ la politique qu'il
avait à suivre en Égypte. Il fallait d'abord arracher cette contrée à
ses véritables maîtres, c'est-à-dire aux Mameluks. C'était cette classe
qu'il fallait combattre et détruire par les armes et la politique.
D'ailleurs on avait des raisons à faire valoir contre eux, car ils
n'avaient cessé de maltraiter les Français. Quant à la Porte, il fallait
paraître ne pas attaquer sa souveraineté, et affecter au contraire de
la respecter. Telle qu'elle était devenue, cette souveraineté était peu
importante. On pouvait traiter avec la Porte, soit pour la cession de
l'Égypte, en lui faisant certains avantages ailleurs, soit pour un
partage d'autorité qui n'aurait rien de fâcheux; car en laissant le
Pacha au Caire, comme il y avait été jusqu'ici, et en héritant de la
puissance des Mameluks, on n'avait pas grand'chose à regretter. Quant
aux habitans, il fallait, pour se les attacher, gagner la véritable
population, c'est-à-dire celle des Arabes. En respectant les scheiks, en
caressant leur vieil orgueil, en augmentant leur pouvoir, en flattant un
désir secret qu'on trouvait en eux, comme on l'avait trouvé en Italie,
comme on le trouve partout, celui du rétablissement de l'antique
patrie, de la patrie arabe, on était assuré de dominer le pays et de se
l'attacher entièrement. Bien plus, en ménageant les propriétés et les
personnes, chez un peuple qui était habitué à regarder la conquête comme
donnant droit de meurtre, de pillage et de dévastation, on allait causer
une surprise des plus avantageuses à l'armée française; et si, en outre,
on respectait les femmes et le prophète, la conquête des coeurs était
aussi assurée que celle du sol.
Bonaparte se conduisit d'après ces erremens aussi justes que profonds.
Doué d'une imagination tout orientale, il lui était facile de prendre
le style solennel et imposant qui convenait à la race arabe. Il fit des
proclamations qui étaient traduites en arabe et répandues dans le pays.
Il écrivit au pacha: «La république française s'est décidée à envoyer
une puissante armée pour mettre fin aux brigandages des beys d'Égypte,
ainsi qu'elle a été obligée de le faire plusieurs fois dans ce siècle
contre les beys de Tunis et d'Alger. Toi, qui devrais être le maître
des beys, et que cependant ils tiennent au Caire sans autorité et sans
pouvoir, tu dois voir mon arrivée avec plaisir. Tu es sans doute déjà
instruit que je ne viens point pour rien faire contre l'alcoran ni le
sultan. Tu sais que la nation française est la seule et unique alliée
que le sultan ait en Europe. Viens donc à ma rencontre, et maudis avec
moi la race impie des beys.» S'adressant aux Égyptiens, Bonaparte leur
adressait ces paroles: «Peuples d'Égypte, on vous dira que je viens pour
détruire votre religion. Ne le croyez pas; répondez que je viens vous
restituer vos droits, punir les usurpateurs, et que je respecte plus que
les Mameluks Dieu, son prophète et le Koran.» Parlant de la tyrannie
des Mameluks, il disait: «Y a-t-il une belle terre? elle appartient aux
Mameluks. Y a-t-il une belle esclave, un beau cheval, une belle maison?
cela appartient aux Mameluks. Si l'Égypte est leur ferme, qu'ils
montrent le bail que Dieu leur en a fait. Mais Dieu est juste et
miséricordieux pour le peuple, et il a ordonné que l'empire des Mameluks
finît.» Parlant des sentimens des Français, il ajoutait: «Nous aussi,
nous sommes de vrais musulmans. N'est-ce pas nous qui avons détruit le
pape, qui disait qu'il fallait faire la guerre aux musulmans? N'est-ce
pas nous qui avons détruit les chevaliers de Malte, parce que ces
insensés croyaient que Dieu voulait qu'ils fissent la guerre aux
musulmans? Trois fois heureux ceux qui seront avec nous! Ils
prospéreront dans leur fortune et leur rang. Heureux ceux qui seront
neutres! Ils auront le temps de nous connaître, et ils se rangeront avec
nous. Mais malheur, trois fois malheur à ceux qui s'armeront pour les
Mameluks et combattront contre nous! Il n'y aura pas d'espérance pour
eux; ils périront.»
Bonaparte dit à ses soldats: «Vous allez entreprendre une conquête
dont les effets sur la civilisation et le commerce du monde sont
incalculables. Vous porterez à l'Angleterre le coup le plus sûr et le
plus sensible, en attendant que vous puissiez lui donner le coup de
mort.
«Les peuples avec lesquels nous allons vivre sont mahométans; leur
premier article de foi est celui-ci: _Il n'y a pas d'autre Dieu que
Dieu, et Mahomet est son prophète_. Ne les contredisez pas; agissez avec
eux comme nous avons agi avec les Juifs, avec les Italiens. Ayez des
égards pour leurs muphtis et leurs imans, comme vous en avez eu pour les
rabbins et pour les évêques. Ayez pour les cérémonies que prescrit le
Koran, pour les mosquées, la même tolérance que vous avez eue pour les
couvens, pour les synagogues, pour la religion de Moïse et celle de
Jésus-Christ. Les légions romaines protégeaient toutes les religions.
Vous trouverez ici des usages différens de ceux de l'Europe, il faut
vous y accoutumer. Les peuples chez lesquels nous allons entrer traitent
les femmes autrement que nous. Souvenez-vous que dans tous les pays,
celui qui viole est un lâche.
«La première ville que nous rencontrerons a été bâtie par Alexandre.
Nous trouverons à chaque pas de grands souvenirs, dignes d'exciter
l'émulation des Français.»
Sur-le-champ Bonaparte fit ses dispositions pour établir l'autorité
française à Alexandrie, pour quitter ensuite le Delta et s'emparer du
Caire, capitale de toute l'Égypte. On était en juillet, le Nil allait
inonder les campagnes. Il voulait arriver au Caire avant l'inondation,
et employer le temps qu'elle durerait, à faire son établissement. Il
ordonna que tout demeurât dans le même état à Alexandrie, que les
exercices religieux continuassent, que la justice fût rendue comme avant
par les cadis. Il voulut succéder seulement aux droits des Mameluks,
et établir un commissaire pour percevoir les impôts accoutumés. Il
fit former un divan, ou conseil municipal, composé des scheiks et des
notables d'Alexandrie, afin de les consulter sur toutes les mesures que
l'autorité française aurait à prendre. Il laissa trois mille hommes en
garnison à Alexandrie, et en donna le commandement à Kléber, que sa
blessure devait, pour un mois ou deux, condamner à l'inaction. Il
chargea un jeune officier du plus rare mérite, et qui promettait un
grand ingénieur à la France, de mettre Alexandrie en état de défense et
d'y faire pour cela les travaux nécessaires. C'était le colonel Crétin,
qui, à peu de frais et en peu de temps, exécuta à Alexandrie des travaux
superbes. Bonaparte donna ensuite des ordres pour mettre la flotte à
l'abri. C'était une question de savoir si les gros vaisseaux pourraient
entrer dans le port d'Alexandrie. Une commission de marins fut chargée
de sonder le port, et de faire un rapport. En attendant, la flotte fut
mise à l'ancre dans la rade d'Aboukir. Bonaparte ordonna à Brueys de
faire promptement décider la question, et de se rendre à Corfou, s'il
était reconnu que les vaisseaux ne pouvaient pas entrer dans Alexandrie.
Après avoir vaqué à ces soins, il fit ses dispositions pour se mettre en
marche. Une flottille considérable chargée de vivres, d'artillerie, de
munitions et de bagages, dut longer la côte jusqu'à l'embouchure de
Rosette, entrer dans le Nil, et le remonter en même temps que l'armée
française. Il se mit ensuite en marche avec le gros de l'armée, qui,
privée des deux garnisons laissées à Malte et Alexandrie, était forte de
trente mille hommes à peu près. Il avait ordonné à sa flottille de
se rendre à la hauteur de Ramanieh, sur les bords du Nil. Là il se
proposait de la joindre et de remonter le Nil parallèlement avec elle,
afin de sortir du Delta et d'arriver dans la Moyenne-Égypte, ou Bahireh.
Pour aller d'Alexandrie à _Ramanieh_, il y avait deux routes, l'une à
travers les pays habités, le long de la mer et du Nil, l'autre plus
courte et à vol d'oiseau, mais à travers le désert de _Damanhour_.
Bonaparte n'hésita pas, et prit la plus courte. Il lui importait
d'arriver promptement au Caire. Desaix marchait avec l'avant-garde; le
corps de bataille suivait à quelques lieues de distance. On s'ébranla le
18 messidor (6 juillet). Quand les soldats se virent engagés dans cette
plaine sans bornes, avec un sable mouvant sous les pieds, un ciel
brûlant sur la tête, point d'eau, point d'ombre, n'ayant pour reposer
leurs yeux que de rares bouquets de palmiers, ne voyant d'êtres vivans
que de légères troupes de cavaliers arabes, qui paraissaient et
disparaissaient à l'horizon, et quelquefois se cachaient derrière
des dunes de sable pour égorger les traînards, ils furent remplis de
tristesse. Déjà le goût du repos leur était venu, après les longues et
opiniâtres campagnes d'Italie. Ils avaient suivi leur général dans une
contrée lointaine, parce que leur foi en lui était aveugle, parce qu'on
leur avait annoncé une terre promise, de laquelle ils reviendraient
assez riches pour acheter chacun un champ de six arpens. Mais quand ils
virent ce désert, le mécontentement s'en mêla, et alla même jusqu'au
désespoir. Ils trouvaient tous les puits, qui de distance en distance
jalonnent la route du désert, détruits par les Arabes. A peine y
restait-il quelques gouttes d'une eau saumâtre, et très insuffisante
pour étancher leur soif. On leur avait annoncé qu'ils trouveraient à
Damanhour des soulagemens; ils n'y rencontrèrent que de misérables
huttes, et ne purent s'y procurer ni pain ni vin, mais seulement
des lentilles en assez grande abondance et un peu d'eau. Il fallut
s'enfoncer de nouveau dans le désert. Bonaparte vit les braves Lannes
et Murat eux-mêmes saisir leurs chapeaux, les jeter sur le sable, les
fouler aux pieds. Cependant il imposait à tous: sa présence commandait
le silence, et faisait quelquefois renaître la gaieté. Les soldats ne
voulaient pas lui imputer leurs maux; ils s'en prenaient à ceux qui
trouvaient un grand plaisir à observer le pays. Voyant les savans
s'arrêter pour examiner les moindres ruines, ils disaient que c'était
pour eux qu'on était venu, et s'en vengeaient par de bons mots à leur
façon. Caffarelli surtout, brave comme un grenadier, curieux comme un
érudit, passait à leurs yeux pour l'homme qui avait trompé le général,
et qui l'avait entraîné dans ce pays lointain. Comme il avait perdu une
jambe sur le Rhin, ils disaient: _Il se moque de ça lui, il a un pied en
France._ Cependant, après de cruelles souffrances, supportées d'abord
avec humeur, puis avec gaieté et courage, on arriva sur les bords du Nil
le 22 messidor (10 juillet), après une marche de quatre jours. A la vue
du Nil et de cette eau si désirée, les soldats s'y précipitèrent, et en
se baignant dans ses flots oublièrent toutes leurs fatigues. La division
Desaix, qui de l'avant-garde était passée à l'arrière-garde, vit galoper
devant elle deux ou trois centaines de Mameluks, qu'elle dispersa avec
quelques volées de mitraille. C'étaient les premiers qu'on eût vus.
Ils annonçaient la prochaine rencontre de l'armée ennemie. Le brave
Mourad-Bey, en effet, ayant été averti, réunissait toutes ses forces
autour du Caire. En attendant leur réunion, il voltigeait avec un
millier de chevaux autour de notre armée, afin d'observer sa marche.
L'armée attendit à Ramanieh l'arrivée de la flottille; elle se reposa
jusqu'au 25 messidor (13 juillet), et en partit le même jour pour
Chébreïss. Mourad-Bey nous y attendait avec ses mameluks. La flottille,
qui était partie la première, et qui avait devancé l'armée, se trouva
engagée avant de pouvoir être soutenue. Mourad-Bey en avait une aussi,
et du rivage il joignait son feu à celui de ses _djermes_ (vaisseaux
légers égyptiens). La flottille française eut à soutenir un combat des
plus rudes. L'officier de marine Perrée, qui la commandait, déploya
un rare courage; il fut soutenu par les cavaliers qui étaient arrivés
démontés en Égypte, et qui, en attendant de s'équiper aux dépens
des Mameluks, étaient transportés par eau. On prit deux chaloupes
canonnières à l'ennemi, et on le repoussa. L'armée arriva dans cet
instant; elle se composait de cinq divisions. Elle n'avait pas encore
combattu contre ces singuliers ennemis. A la rapidité, au choc des
chevaux, aux coups de sabre, il fallait opposer l'immobilité du
fantassin, sa longue baïonnette, et des masses faisant front de tous
côtés. Bonaparte forma ses cinq divisions en cinq carrés, au milieu
desquels on plaça les bagages et l'état-major. L'artillerie était
aux angles. Les cinq divisions se flanquaient les unes les autres.
Mourad-Bey lança sur ces citadelles vivantes mille ou douze cents
cavaliers intrépides, qui, se précipitant à grands cris et de tout le
galop de leurs chevaux, déchargeant leurs pistolets, puis tirant leurs
redoutables sabres, vinrent se jeter sur le front des carrés. Trouvant
partout une haie de baïonnettes et un feu terrible, ils flottaient
autour des rangs français, tombaient devant eux, ou s'échappaient dans
la plaine de toute la vitesse de leurs chevaux. Mourad, après avoir
perdu deux ou trois cents de ses plus braves cavaliers, se retira pour
gagner le sommet du Delta, et aller nous attendre à la hauteur du Caire,
à la tête de toutes ses forces.
Ce combat suffit pour familiariser l'armée avec ce nouveau genre
d'ennemis, et pour suggérer à Bonaparte la tactique qu'il fallait
employer avec eux. On s'achemina sur le Caire. La flottille se tenait
sur le Nil à la hauteur de l'armée. On marcha sans relâche pendant les
jours suivans. Les soldats eurent de nouvelles souffrances à essuyer,
mais ils longeaient le Nil, et pouvaient s'y baigner tous les soirs. La
vue de l'ennemi leur avait rendu leur ardeur. «Ces soldats, déjà un peu
dégoûtés des fatigues, comme il arrive toujours quand on a assez de
gloire, je les trouvais, dit Bonaparte, toujours admirables au feu.»
Pendant les marches l'humeur revenait souvent, et après l'humeur les
plaisanteries. Les savans commençaient à inspirer beaucoup de respect
par le courage qu'on leur voyait déployer: Monge et Bertholet, sur la
flottille, avaient montré à Chébreïss un courage héroïque. Les soldats,
tout en faisant des plaisanteries, étaient pleins d'égards pour eux. Ne
voyant pas paraître cette capitale du Caire, si vantée comme une des
merveilles de l'Orient, ils disaient qu'elle n'existait pas, ou bien que
ce serait comme à Damanhour, une réunion de huttes. Ils disaient encore
qu'on avait trompé ce pauvre général, qu'il s'était laissé déporter
comme _un bon enfant_, lui et ses compagnons de gloire. Le soir, quand
on s'était reposé, les soldats qui avaient lu ou entendu débiter les
contes des Mille et une Nuits, les répétaient à leurs camarades, et
on se promettait des palais magnifiques et resplendissans d'or. En
attendant, on était toujours privé de pain, non que le blé manquât, on
en trouvait partout au contraire; mais on n'avait ni moulin, ni four.
On mangeait des lentilles, des pigeons, et un melon d'eau exquis,
connu dans les pays méridionaux sous le nom de _pastèque_. Les soldats
l'appelaient _sainte pastèque_.
On approchait du Caire, et là devait se livrer la bataille décisive.
Mourad-Bey y avait réuni la plus grande partie de ses Mameluks, dix
mille à peu près. Ils étaient suivis par un nombre double de fellahs,
auxquels on donnait des armes, et qu'on obligeait de se battre derrière
les retranchemens. Il avait rassemblé aussi quelques mille janissaires,
ou spahis, dépendans du pacha, qui, malgré la lettre de Bonaparte,
s'était laissé entraîner dans le parti de ses oppresseurs. Mourad-Bey
avait fait des préparatifs de défense sur les bords du Nil. La grande
capitale du Caire se trouve sur la rive droite du fleuve. C'était sur la
rive opposée, c'est-à-dire sur la gauche, que Mourad-Bey avait placé
son camp, dans une longue plaine qui s'étendait entre le Nil et les
pyramides de Giseh, les plus hautes de l'Égypte. Voici quelles étaient
ses dispositions. Un gros village, appelé Embaheh, était adossé au
fleuve. Mourad-Bey y avait ordonné quelques travaux, conçus et exécutés
avec l'ignorance turque. C'était un simple boyau qui environnait
l'enceinte du village, et des batteries immobiles, dont les pièces
n'étant pas sur affût de campagne ne pouvaient être déplacées. Tel était
le camp retranché de Mourad. Il y avait placé ses vingt-quatre mille
fellahs et janissaires, pour s'y battre avec l'opiniâtreté accoutumée
des Turcs derrière les murailles. Ce village, retranché et appuyé
au fleuve, formait sa droite. Ses Mameluks, au nombre de dix mille
cavaliers, s'étendaient dans la plaine entre le fleuve et les pyramides.
Quelques mille cavaliers arabes, qui n'étaient les auxiliaires des
Mameluks que pour piller et massacrer dans le cas d'une victoire,
remplissaient l'espace entre les pyramides et les Mameluks. Le collègue
de Mourad-Bey, Ibrahim, moins belliqueux et moins brave que lui, se
tenait de l'autre côté du Nil, avec un millier de Mameluks, avec ses
femmes, ses esclaves et ses richesses, prêt à sortir du Caire, et à
se réfugier en Syrie, si les Français étaient victorieux. Un nombre
considérable de djermes couvraient le Nil, et portaient toutes les
richesses des Mameluks. Tel était l'ordre dans lequel les deux beys
attendaient Bonaparte.
Le 3 thermidor (21 juillet), l'armée française se mit en marche avant
le jour. Elle savait qu'elle allait apercevoir le Caire et rencontrer
l'ennemi. A la pointe du jour, elle découvrit enfin à sa gauche, au-delà
du fleuve, les hauts minarets de cette grande capitale, et à sa droite,
dans le désert, les gigantesques pyramides dorées par le soleil. A
la vue de ces monumens, elle s'arrêta comme saisie de curiosité et
d'admiration. Le visage de Bonaparte était rayonnant d'enthousiasme;
il se mit à galoper devant les rangs des soldats, et leur montrant les
pyramides: _Songez_, s'écriait-il, _songez que du haut de ces pyramides
quarante siècles vous contemplent_. On s'avança d'un pas rapide. On
voyait, en s'approchant, s'élever les minarets du Caire, on voyait
grandir les pyramides, on voyait fourmiller la multitude qui gardait
Embaheh, on voyait étinceler les armes de ces dix mille cavaliers,
brillans d'or et d'acier, et formant une ligne immense. Bonaparte fit
aussitôt ses dispositions. L'armée, comme à Chébreïss, était partagée
en cinq divisions. Les divisions Desaix et Régnier formaient la droite,
vers le désert; la division Dugua formait le centre, les divisions Menou
et Bon formaient la gauche, le long du Nil. Bonaparte, qui, depuis
le combat de Chébreïss, avait jugé le terrain et l'ennemi, fit ses
dispositions en conséquence. Chaque division formait un carré; chaque
carré était sur six rangs. Derrière étaient les compagnies de grenadiers
en pelotons, prêtes à renforcer les points d'attaque. L'artillerie était
aux angles; les bagages et les généraux au centre. Ces carrés étaient
mouvans. Quand ils étaient en marche, deux côtés marchaient sur le
flanc. Quand ils étaient chargés, ils devaient s'arrêter pour faire
front sur toutes les faces. Puis quand ils voulaient enlever une
position, les premiers rangs devaient se détacher, pour former des
colonnes d'attaque, et les autres devaient rester en arrière, formant
toujours le carré, mais sur trois hommes de profondeur seulement,
et prêts à recueillir les colonnes d'attaque. Telles étaient les
dispositions ordonnées par Bonaparte. Il craignait que ses impétueux
soldats d'Italie, habitués à marcher au pas de charge, eussent de
la peine à se résigner à cette froide et impassible immobilité des
murailles. Il avait eu soin de les y préparer. Ordre était donné surtout
de ne pas se hâter de tirer, d'attendre froidement l'ennemi, et de ne
faire feu qu'à bout pourtant.
On s'avança presque à la portée du canon. Bonaparte, qui était dans
le carré du centre, formé par la division Dugua, s'assura, avec une
lunette, de l'état du camp d'Embabeh. Il vit que l'artillerie du camp,
n'étant pas sur affût de campagne, ne pourrait pas se porter dans la
plaine, et que l'ennemi ne sortirait pas des retranchemens. C'est sur
cette prévision qu'il basa ses mouvemens. Il résolut d'appuyer avec ses
divisions sur la droite, c'est-à-dire sur le corps des Mameluks, en
circulant hors de la portée du canon d'Embabeh. Son intention était
de séparer les Mameluks du camp retranché, de les envelopper, de les
pousser dans le Nil, et de n'attaquer Embabeh qu'après s'être défait
d'eux. Il ne devait pas lui être difficile de venir à bout de la
multitude qui fourmillait dans ce camp après avoir détruit les Mameluks.
Sur-le-champ il donna le signal. Desaix, qui formait l'extrême droite,
se mit le premier en marche. Après lui venait le carré de Régnier, puis
celui de Dugua, où était Bonaparte. Les deux autres circulaient autour
d'Embabeh, hors de la portée du canon. Mourad-Bey qui, quoique sans
instruction, était doué d'un grand caractère et d'un coup d'oeil
pénétrant, devina sur-le-champ l'intention de son adversaire, et résolut
de charger pendant ce mouvement décisif. Il laissa deux mille Mameluks
pour appuyer Embabeh, puis se précipita avec le reste sur les deux
carrés de droite. Celui de Desaix, engagé dans les palmiers, n'était pas
encore formé, lorsque les premiers cavaliers l'abordèrent. Mais il se
forma sur-le-champ, et fut prêt à recevoir la charge. C'est une masse
énorme que celle de huit mille cavaliers galopant à la fois dans une
plaine. Ils se précipitèrent avec une impétuosité extraordinaire sur la
division Desaix. Nos braves soldats, devenus aussi froids qu'ils avaient
été fougueux jadis, les attendirent avec calme, et les reçurent, à bout
portant, avec un feu terrible de mousqueterie et de mitraille. Arrêtés
par le feu, ces innombrables cavaliers flottaient le long des rangs,
et galopaient autour de la citadelle enflammée. Quelques-uns des plus
braves se précipitèrent sur les baïonnettes, puis, retournant leurs
chevaux et les renversant sur nos fantassins, parvinrent à faire brèche,
et trente ou quarante vinrent expirer aux pieds de Desaix, au centre
même du carré. La masse, tournant bride, se rejeta du carré de Desaix
sur celui de Régnier qui venait après. Accueillie par le même feu, elle
revint vers le point d'où elle était partie; mais elle trouva sur ses
derrières la division Dugua que Bonaparte avait portée vers le Nil, et
fut jetée dans une déroute complète. Alors la fuite se fit en désordre.
Une partie des fuyards s'échappa vers notre droite, du côté des
pyramides; une autre, passant sous le feu de Dugua, alla se jeter dans
Embabeh, où elle porta la confusion. Dès cet instant le trouble commença
à se mettre dans le camp retranché. Bonaparte s'en apercevant, ordonna
à ses deux divisions de gauche de s'approcher d'Embabeh, pour s'en
emparer. Bon et Menou s'avancèrent sur le feu des retranchemens,
et arrivés à une certaine distance, firent halte. Les carrés se
dédoublèrent; les premiers rangs se formèrent en colonnes d'attaque,
tandis que les autres restèrent en carré, figurant toujours de
véritables citadelles. Mais au même instant les Mameluks, tant ceux
que Mourad avait laissés à Embabeh, que ceux qui s'y étaient réfugiés,
voulurent nous prévenir. Ils fondirent sur nos colonnes d'attaque,
tandis qu'elles étaient en marche. Mais celles-ci s'arrêtant
sur-le-champ, et se formant en carré avec une merveilleuse rapidité,
les reçurent avec fermeté, et en abattirent un grand nombre. Les uns
se rejetèrent dans Embabeh, où le désordre devint extrême; les autres,
fuyant dans la plaine, entre le Nil et notre droite, furent fusillés
ou poussés dans le fleuve. Les colonnes d'attaque abordèrent vivement
Embabeh, s'en emparèrent, et jetèrent dans le Nil la multitude des
fellahs et des janissaires. Beaucoup se noyèrent; mais comme les
Égyptiens sont excellens nageurs, le plus grand nombre d'entre eux
parvint à se sauver. La journée était finie. Les Arabes, qui étaient
près des pyramides et qui attendaient la victoire, s'enfoncèrent dans
le désert. Mourad, avec les débris de sa cavalerie, et le visage tout
sanglant, se retira vers la Haute-Égypte. Ibrahim, qui de l'autre rive
contemplait ce désastre, s'enfonça vers Belbeys, pour se retirer en
Syrie. Les Mameluks mirent aussitôt le feu aux djermes qui portaient
leurs richesses. Cette proie nous échappa, et nos soldats virent pendant
toute la nuit des flammes dévorer un riche butin.
Bonaparte plaça son quartier-général à Giseh, sur les bords du Nil, où
Mourad-Bey avait une superbe habitation. On trouva, soit à Giseh, soit
à Embabeh, des provisions considérables, et nos soldats purent se
dédommager de leurs longues privations. Ils trouvèrent des vignes
couvertes de magnifiques raisins dans les jardins de Giseh, et les
eurent bientôt vendangées. Mais ils firent sur le champ de bataille un
butin d'une autre espèce, c'étaient des schalls magnifiques, de belles
armes, des chevaux, et des bourses qui renfermaient jusqu'à deux ou
trois cents pièces d'or; car les Mameluks portaient toutes leurs
richesses avec eux. Ils passèrent la soirée, la nuit et le lendemain à
recueillir des dépouilles. Cinq à six cents Mameluks avaient été tués.
Plus de mille étaient noyés dans le Nil. Les soldats se mirent à les
pêcher pour les dépouiller, et employèrent plusieurs jours encore à ce
genre de recherche.
La bataille nous avait à peine coûté une centaine de morts ou blessés;
car si la défaite est terrible pour des carrés enfoncés, la perte est
nulle pour des carrés victorieux. Les Mameluks avaient perdu leurs
meilleurs cavaliers par le feu ou par les flots. Leurs forces étaient
dispersées, et la possession du Caire nous était assurée. Cette capitale
était dans un désordre extraordinaire. Elle renferme plus de trois cent
mille habitans, et elle est remplie d'une populace féroce et abrutie,
qui se livrait à tous les excès, et voulait profiter du tumulte pour
piller les riches palais des beys. Malheureusement la flottille
française n'avait pas encore remonté le Nil, et nous n'avions pas le
moyen de le traverser pour aller prendre possession du Caire. Quelques
négocians français, qui s'y trouvaient furent envoyés à Bonaparte par
les scheiks, pour convenir de l'occupation de la ville. Il se
procura quelques djermes pour envoyer un détachement qui rétablît la
tranquillité et mît les personnes et les propriétés à l'abri des fureurs
de la populace. Il entra le surlendemain dans le Caire, et alla prendre
possession du palais de Mourad-Bey.
A peine fut-il établi au Caire, qu'il se hâta d'employer la politique
qu'il avait déjà suivie à Alexandrie, et qui devait lui attacher le
pays. Il visita les principaux scheiks, les flatta, leur fit espérer le
rétablissement de la domination arabe, leur promit la conservation de
leur culte et de leurs coutumes, et réussit complètement à les gagner
par un mélange de caresses adroites et de paroles imposantes, empreintes
d'une grandeur orientale. L'essentiel était d'obtenir des scheiks de la
mosquée de Jemil-Azar une déclaration en faveur des Français. C'était
comme un bref du pape chez les chrétiens. Bonaparte y déploya tout ce
qu'il avait d'adresse, et il y réussit complètement. Les grands scheiks
firent la déclaration désirée, et engagèrent les Égyptiens à se
soumettre à l'envoyé de Dieu, qui respectait le prophète, et qui venait
venger ses enfans de la tyrannie des Mameluks. Bonaparte établit au
Caire un divan, comme il avait fait à Alexandrie, composé des principaux
scheiks et des plus notables habitans. Ce divan ou conseil municipal
devait lui servir à gagner l'esprit des Égyptiens, en les consultant,
et à s'instruire par eux de tous les détails de l'administration
intérieure. Il fut convenu que dans toutes les provinces il en serait
établi de pareils, et que ces divans particuliers enverraient des
députés au divan du Caire, qui serait ainsi le grand divan national.
Bonaparte résolut de laisser exercer la justice par les cadis. Dans son
projet de succéder aux droits des Mameluks, il saisit leurs propriétés,
et fit continuer au profit de l'armée française la perception des droits
précédemment établis. Pour cela il fallait avoir les Cophtes à sa
disposition. Il ne négligea rien pour se les attacher, en leur faisant
espérer une amélioration dans leur sort. Il fit partir des généraux avec
des détachemens, pour redescendre le Nil, et aller achever l'occupation
du Delta, qu'on n'avait fait que traverser. Il en envoya vers le Nil
supérieur pour prendre possession de l'Égypte-Moyenne. Desaix fut placé
avec sa division à l'entrée de la Haute-Égypte, dont il devait faire
la conquête sur Mourad-Bey, dès que les eaux du Nil baisseraient avec
l'automne. Chacun des généraux, muni d'instructions détaillées, devait
répéter dans tout le pays ce qui avait été fait à Alexandrie et au
Caire. Ils devaient s'entourer des scheiks, capter les Cophtes, et
établir la perception des impôts pour fournir aux besoins de l'armée.
Bonaparte s'occupa ensuite du bien-être et de la santé des soldats.
L'Égypte commençait à leur plaire: ils y trouvaient le repos,
l'abondance, un climat sain et pur. Ils s'habituaient aux moeurs
singulières du pays, et en faisaient un sujet continuel de
plaisanteries. Mais, devinant l'intention du général avec leur sagacité
accoutumée, ils jouaient aussi le respect pour le prophète, et riaient
avec lui du rôle que la politique les obligeait à jouer. Bonaparte fit
construire des fours pour qu'ils eussent du pain. Il les logea dans les
bonnes habitations des Mameluks, et leur recommanda surtout de respecter
les femmes. Ils avaient trouvé en Égypte des ânes superbes et en grand
nombre. C'était un grand plaisir pour eux de se faire porter dans les
environs et de galoper sur ces animaux à travers les campagnes. Leur
vivacité causa quelques accidens aux graves habitans du Caire. Il fallut
défendre de traverser les rues trop vite. La cavalerie était montée sur
les plus beaux chevaux du monde, c'est-à-dire sur les chevaux arabes
enlevés aux Mameluks.
Bonaparte s'occupa aussi de maintenir les relations avec les contrées
voisines, afin de conserver et de s'approprier le riche commerce de
l'Égypte. Il nomma lui-même l'émir-haggi. C'est un officier choisi
annuellement au Caire, pour protéger la grande caravane de la Mecque.
Il écrivit à tous les consuls français sur la côte de Barbarie, pour
avertir les deys que l'émir-haggi était nommé, et que les caravanes
pouvaient partir. Il fît écrire par les scheiks au shérif de la Mecque,
que les pèlerins seraient protégés, et que les caravanes trouveraient
sûreté et protection. Le pacha du Caire avait suivi Ibrahim-Bey
à Belbeys. Bonaparte lui écrivit, ainsi qu'aux divers pachas de
Saint-Jean-d'Acre et de Damas, pour les assurer des bonnes dispositions
des Français envers la Sublime-Porte. Ces dernières précautions étaient
malheureusement inutiles, et les officiers de la Porte se persuadaient
difficilement que les Français, qui venaient envahir une des plus riches
provinces de leur souverain, fussent réellement ses amis.
Les Arabes étaient frappés du caractère du jeune conquérant. Ils ne
comprenaient pas qu'un mortel qui lançait la foudre fût aussi clément.
Ils l'appelaient le digne enfant du prophète, le favori du grand
_Allah_; ils avaient chanté dans la grande mosquée la litanie suivante:
«Le grand _Allah_ n'est plus irrité contre nous! Il a oublié nos fautes,
assez punies par la longue oppression des Mameluks! Chantons les
miséricordes du grand _Allah_!
«Quel est celui qui a sauvé des dangers de la mer et de la fureur de ses
ennemis _le Favori de la victoire_? Quel est celui qui a conduit sains
et saufs sur les rives du Nil _les braves de l'Occident_?
«C'est le grand _Allah_, le grand _Allah_, qui n'est plus irrité contre
nous. Chantons les miséricordes du grand _Allah_!
«Les beys mameluks avaient mis leur confiance dans leurs chevaux; les
beys mameluks avaient rangé leur infanterie en bataille.
«Mais _le Favori de la victoire_, à la tête _des braves de l'Occident_,
a détruit l'infanterie et les chevaux des Mameluks.
«De même que les vapeurs qui s'élèvent le matin du Nil sont dissipées
par les rayons du soleil, de même l'armée des Mameluks a été dissipée
par _les braves de l'Occident_, parce que le grand _Allah_ est
actuellement irrité contre les Mameluks, parce que _les braves de
l'Occident_ sont la prunelle droite du grand _Allah_.»
Bonaparte voulut, pour entrer davantage dans les moeurs des Arabes,
prendre part à leurs fêtes. Il assista à celle du Nil qui est une des
plus grandes d'Égypte. Ce fleuve est le bienfaiteur de la contrée: aussi
est-il en grande vénération chez les habitans, et il est l'objet d'une
espèce de culte. Pendant l'inondation, il s'introduit au Caire par un
grand canal; une digue lui interdit l'entrée de ce canal, jusqu'à ce
qu'il soit parvenu à une certaine hauteur; alors on la coupe; et le jour
destiné à cette opération est un jour de réjouissance. On déclare la
hauteur à laquelle le fleuve est parvenu, et quand on espère une grande
inondation, la joie est générale, car c'est un présage d'abondance.
C'est le 18 août (1er fructidor) que cette espèce de fête se célèbre.
Bonaparte avait fait prendre les armes à toute l'armée, et l'avait
rangée sur les bords du canal. Un peuple immense était accouru,
et voyait avec joie _les braves de l'Occident_ assister à ses
réjouissances. Bonaparte, à la tête de son état-major, accompagnait les
principales autorités du pays. D'abord un scheik déclara la hauteur à
laquelle était parvenu le Nil: elle était de vingt-cinq pieds, ce qui
causa une grande joie. On travailla ensuite à couper la digue. Toute
l'artillerie française retentit à la fois au moment où les eaux
du fleuve se précipitèrent. Suivant l'usage, une foule de barques
s'élancèrent dans le canal pour obtenir le prix destiné à celle qui
parviendrait à y entrer la première. Bonaparte donna le prix lui-même.
Une foule d'hommes et d'enfans se plongeaient dans les eaux du Nil,
attachant à ce bain des propriétés bienfaisantes. Des femmes y jetaient
des cheveux et des pièces d'étoffes. Bonaparte fit ensuite illuminer la
ville, et la journée s'acheva dans les festins. La fête du prophète ne
fut pas célébrée avec moins de pompe; Bonaparte se rendit à la grande
mosquée, s'assit sur des coussins, les jambes croisées comme les
scheiks, dit avec eux les litanies du prophète, en balançant le haut de
son corps et agitant sa tête. Il édifia tout le saint collège par sa
piété. Il assista ensuite au repas donné par le grand scheik, élu dans
la journée.
C'est par tous ces moyens que le jeune général, aussi profond politique
que grand capitaine, parvenait à s'attacher l'esprit du pays. Tandis
qu'il en flattait momentanément les préjugés, il travaillait à y
répandre un jour la science, par la création du célèbre Institut
d'Égypte. Il réunit les savans et les artistes qu'il avait amenés, et
les associant à quelques-uns de ses officiers les plus instruits, il en
composa cet Institut, auquel il consacra des revenus, et l'un des
plus vastes palais du Caire. Les uns devaient s'occuper à faire une
description exacte du pays, et en dresser la carte la plus détaillée;
les autres devaient en étudier les ruines, et fournir de nouvelles
lumières à l'histoire; les autres devaient en étudier les productions,
faire les observations utiles à la physique, à l'astronomie, à
l'histoire naturelle; les autres enfin devaient s'occuper à rechercher
les améliorations qu'on pourrait apporter à l'existence des habitans par
des machines, des canaux, des travaux sur le Nil, des procédés adaptés
à ce sol si singulier et si différent de l'Europe. Si la fortune devait
nous enlever un jour cette belle contrée, du moins elle ne pouvait nous
enlever les conquêtes que la science y allait faire; un monument se
préparait qui devait honorer le génie et la constance de nos savans,
autant que l'expédition honorait l'héroïsme de nos soldats.
Monge fut le premier qui obtint la présidence. Bonaparte ne fut que le
second. Il proposa les questions suivantes: rechercher la meilleure
construction des moulins à eau et à vent; remplacer le houblon qui
manque en Égypte, dans la fabrication de la bière; déterminer les lieux
propres à la culture de la vigne; chercher le meilleur moyen pour
procurer de l'eau à la citadelle du Caire; creuser des puits dans les
différens endroits du désert; chercher le moyen de clarifier et de
rafraîchir l'eau du Nil; imaginer une manière d'utiliser les décombres
dont la ville du Caire était embarrassée, ainsi que toutes les anciennes
villes d'Égypte; chercher les matières nécessaires pour la fabrication
de la poudre en Égypte. On peut juger par ces questions de la tournure
d'esprit du général. Sur-le-champ les ingénieurs, les dessinateurs,
les savans, se répandirent dans toutes les provinces pour commencer la
description et la carte du pays. Tels étaient les soins de cette colonie
naissante et la manière dont le fondateur en dirigeait les travaux.
La conquête des provinces de la Basse et Moyenne-Égypte s'était faite
sans peine, et n'avait coûté que quelques escarmouches avec les Arabes.
Il avait suffi d'une marche forcée sur Belbeys pour rejeter Ibrahim-Bey
en Syrie. Desaix attendait l'automne pour enlever la Haute-Égypte à
Mourad-Bey, qui s'y était retiré avec les débris de son armée.
Mais, pendant ce temps, la fortune venait d'infliger à Bonaparte le
plus redoutable de tous les revers. En quittant Alexandrie, il avait
fortement recommandé à l'amiral Brueys de mettre son escadre à l'abri
des Anglais, soit en la faisant entrer dans Alexandrie, soit en la
dirigeant sur Corfou; mais surtout de ne pas rester dans la rade
d'Aboukir, car il valait mieux rencontrer l'ennemi à la voile, que de le
recevoir à l'ancre. Une vive discussion s'était élevée sur la question
de savoir si on pouvait faire entrer dans le port d'Alexandrie les
vaisseaux de 80 et de 120 canons. Il n'y avait pas de doute pour les
autres; mais pour les deux de 80 et pour celui de 120, il fallait un
allégement qui leur fît gagner trois pieds d'eau. Pour cela il était
nécessaire de les désarmer ou de construire des demi-chameaux. L'amiral
Brueys ne voulut pas faire entrer son escadre dans le port à cette
condition. Il pensait qu'obligé à de pareilles précautions pour ses
trois vaisseaux les plus forts, il ne pourrait jamais sortir du port
en présence de l'ennemi, et qu'il pourrait ainsi être bloqué par une
escadre très-inférieure en force; il se décida à partir pour Corfou.
Mais étant fort attaché au général Bonaparte, il ne voulait pas mettre
à la voile sans avoir des nouvelles de son entrée au Caire et de son
établissement en Égypte. Le temps qu'il employa, soit à faire sonder les
passes d'Alexandrie, soit à attendre des nouvelles du Caire, le perdit,
et amena un des plus funestes événemens de la révolution et l'un de ceux
qui, à cette époque, ont le plus influé sur les destinées du monde.
L'amiral Brueys s'était embossé dans la rade d'Aboukir. Cette rade est
un demi-cercle très-régulier. Nos treize vaisseaux formaient une ligne
demi-circulaire parallèle au rivage. L'amiral, pour assurer sa ligne
d'embossage, l'avait appuyée d'un côté vers une petite île, nommée
l'îlot d'Aboukir. Il ne supposait pas qu'un vaisseau pût passer entre
cet îlot et sa ligne pour la prendre par derrière; et, dans cette
croyance il s'était contenté d'y placer une batterie de douze,
seulement pour empêcher l'ennemi d'y débarquer. Il se croyait tellement
inattaquable de ce côté, qu'il y avait placé ses plus mauvais vaisseaux.
Il craignait davantage pour l'autre extrémité de son demi-cercle. De
ce côté, il croyait possible que l'ennemi passât entre le rivage et sa
ligne d'embossage; aussi y avait-il mis ses vaisseaux les plus forts
et les mieux commandés. De plus, il était rassuré par une circonstance
importante, c'est que cette ligne étant au midi, et le vent venant
du nord, l'ennemi qui voudrait attaquer par ce côté aurait le vent
contraire, et ne s'exposerait pas sans doute à combattre avec un pareil
désavantage.
Dans cette situation, protégé de sa gauche par un îlot, qu'il croyait
suffisant pour fermer la rade, et vers sa droite par ses meilleurs
vaisseaux et par le vent, il attendit en sécurité les nouvelles qui
devaient décider son départ.
Nelson, après avoir parcouru l'Archipel, après être retourné dans
l'Adriatique, à Naples, en Sicile, avait obtenu enfin la certitude
du débarquement des Français à Alexandrie. Il prit aussitôt cette
direction, afin de joindre leur escadre et de la combattre. Il envoya
une frégate pour la chercher et reconnaître sa position. Cette frégate
l'ayant trouvée dans la rade d'Aboukir, put observer tout à l'aise notre
ligne d'embossage. Si l'amiral, qui avait dans le port d'Alexandrie une
multitude de frégates et des vaisseaux légers, avait eu la précaution
d'en garder quelques-uns à la voile, il aurait pu tenir les Anglais
toujours éloignés, les empêcher d'observer sa ligne, et être averti de
leur approche. Malheureusement il n'en fit rien. La frégate anglaise,
après avoir achevé sa reconnaissance, retourna vers Nelson, qui, étant
informé de tous les détails de notre position, manoeuvra aussitôt vers
Aboukir. Il y arriva le 14 thermidor (1er août), vers les six heures du
soir. L'amiral Brueys était à dîner; il fit aussitôt donner le signal
du combat. Mais on s'attendait si peu à recevoir l'ennemi, que le
branle-bas n'était fait sur aucun vaisseau, et qu'une partie des
équipages était à terre. L'amiral envoya des officiers pour faire
rembarquer les matelots et pour réunir une partie de ceux qui étaient
sur les convois. Il ne croyait pas que Nelson osât l'attaquer le soir
même, et il croyait avoir le temps de recevoir les renforts qu'il venait
de demander.
Nelson résolut d'attaquer sur-le-champ, et de tenter une manoeuvre
audacieuse, de laquelle il espérait le succès de la bataille. Il voulait
aborder notre ligne par la gauche, c'est-à-dire par l'îlot d'Aboukir,
passer entre cet îlot et notre escadre, malgré les dangers des
bas-fonds, et se placer ainsi entre le rivage et notre ligne
d'embossage. Cette manoeuvre était périlleuse, mais l'intrépide Anglais
n'hésita pas. Le nombre des vaisseaux était égal des deux côtés,
c'est-à-dire de treize vaisseaux de haut-bord. Nelson attaqua vers huit
heures du soir. Sa manoeuvre ne fut d'abord pas heureuse. _Le Culloden_,
en voulant passer entre l'îlot d'Aboukir et notre ligne, échoua sur un
bas-fonds. _Le Goliath_ qui le suivait, fut plus heureux, et passa;
mais poussé par le vent, il dépassa notre premier vaisseau, et ne put
s'arrêter qu'à la hauteur du troisième. Les vaisseaux anglais _le Zélé_,
_l'Audacieux_, _le Thésée_, _l'Orion_, suivirent le mouvement, et
réussirent à se placer entre notre ligne et le rivage. Ils s'avancèrent
jusqu'au _Tonnant_, qui était le huitième, et engagèrent ainsi notre
gauche et notre centre. Leurs autres vaisseaux s'avancèrent par
le dehors de la ligne, et la mirent entre deux feux. Comme on ne
s'attendait pas dans l'escadre française à être attaqué dans ce sens,
les batteries du côté du rivage n'étaient pas encore dégagées, et nos
deux premiers vaisseaux ne purent faire feu que d'un côté; aussi l'un
fut-il désemparé, et l'autre démâté. Mais au centre où était _l'Orient_,
vaisseau amiral, le feu fut terrible. _Le Bellérophon_, l'un des
principaux vaisseaux de Nelson, fut dégréé, démâté, et obligé d'amener.
D'autres vaisseaux anglais, horriblement maltraités, furent obligés de
s'éloigner du champ de bataille. L'amiral Brueys n'avait reçu qu'une
partie de ses matelots; cependant il se soutenait avec avantage; il
espérait même, malgré le succès de la manoeuvre de Nelson, remporter la
victoire, si les ordres qu'il donnait en ce moment à sa droite étaient
exécutés. Les Anglais n'avaient engagé le combat qu'avec la gauche et le
centre; notre droite, composée de nos cinq meilleurs vaisseaux, n'avait
aucun ennemi devant elle. L'amiral Brueys lui faisait signal de mettre
à la voile, et de se rabattre extérieurement sur la ligne de bataille;
cette manoeuvre réussissant, les vaisseaux anglais qui nous attaquaient
par le dehors, auraient été pris entre deux feux; mais les signaux
ne furent pas aperçus. Dans un cas pareil, un lieutenant ne doit pas
hésiter à courir au danger, et de voler au secours de son chef. Le
contre-amiral Villeneuve, brave, mais irrésolu, demeura immobile,
attendant toujours des ordres. Notre gauche et notre centre restèrent
donc placés entre deux feux. Cependant l'amiral et ses capitaines
faisaient des prodiges de bravoure, et soutenaient glorieusement
l'honneur du pavillon. Nous avions perdu deux vaisseaux, les Anglais
aussi en avaient perdu deux, dont l'un était échoué, et l'autre démâté;
notre feu était supérieur. L'infortuné Brueys fut blessé, il ne voulut
pas quitter le pont de son vaisseau: «Un amiral, dit-il, doit mourir en
donnant des ordres.» Un boulet le tua sur son banc de quart. Vers onze
heures, le feu prit au magnifique vaisseau _l'Orient_. Il sauta en
l'air. Cette épouvantable explosion suspendit pour quelque temps cette
lutte acharnée. Sans se laisser abattre, nos cinq vaisseaux engagés,
_le Franklin_, _le Tonnant_, _le Peuple-Souverain_, _le Spartiate_,
_l'Aquilon_, soutinrent le feu toute la nuit. Il était temps encore
pour notre droite de lever l'ancre, et de venir à leur secours. Nelson
tremblait que cette manoeuvre ne fût exécutée; il était si maltraité
qu'il n'aurait pu soutenir l'attaque. Cependant Villeneuve mit enfin à
la voile, mais pour se retirer, et pour sauver son aile qu'il ne croyait
pas pouvoir exposer avec avantage contre Nelson. Trois de ses vaisseaux
se jetèrent à la côte; il se sauva avec les deux autres et deux
frégates, et fit voile vers Malte. Le combat avait duré plus de quinze
heures. Tous les équipages attaqués avaient fait des prodiges de valeur.
Le brave capitaine _Du Petit-Thouars_ avait deux membres emportés; il se
fit apporter du tabac, resta sur son banc de quart, et, comme Brueys,
attendit d'être emporté par un boulet de canon. Toute notre escadre,
excepté les vaisseaux et les deux frégates emmenés par Villeneuve, fut
détruite. Nelson était si maltraité qu'il ne put pas poursuivre les
vaisseaux en fuite.
Telle fut la célèbre bataille navale d'Aboukir, la plus désastreuse que
la marine française eût encore soutenue, et celle dont les conséquences
militaires devaient être les plus funestes. La flotte qui avait porté
les Français en Égypte, qui pouvait les secourir ou les recruter, qui
devait seconder leurs mouvemens sur les côtes de Syrie, s'ils en avaient
à exécuter, qui devait imposer à la Porte, la forcer à se payer de
mauvaises raisons, et l'obliger à souffrir l'invasion de l'Égypte, qui
devait enfin, en cas de revers, ramener les Français dans leur patrie,
cette flotte était détruite. Les vaisseaux des Français étaient brûlés,
mais ils ne les avaient pas brûlés eux-mêmes, ce qui était bien
différent pour l'effet moral. La nouvelle de ce désastre circula
rapidement en Égypte, et causa un instant de désespoir à l'armée.
Bonaparte reçut cette nouvelle avec un calme impassible. «Eh bien!
dit-il, il faut mourir ici, ou en sortir grands comme les anciens.» Il
écrivit à Kléber: «Ceci nous obligera à faire de plus grandes choses que
nous n'en voulions faire. Il faut nous tenir prêts.» La grande âme de
Kléber était digne de ce langage: «Oui, répondit Kléber, il faut faire
de grandes choses; _je_ prépare mes facultés_.» Le courage de ces grands
hommes soutint l'armée, et en rétablit le moral. Bonaparte chercha à
distraire ses soldats par différentes expéditions, et leur fit bientôt
oublier ce désastre. A la fête de la fondation de la république,
célébrée le 1er vendémiaire, il voulut encore exalter leur imagination,
et fit graver sur la colonne de Pompée le nom des quarante premiers
soldats morts en Égypte. C'étaient les quarante qui avaient succombé en
attaquant Alexandrie. Ces quarante noms, sortis des villages de France,
étaient ainsi associés à l'immortalité de Pompée et d'Alexandre. Il
adressa à son armée cette singulière et grande allocution, où était
retracée sa merveilleuse histoire: