CHAPITRE IV.

Conseil bon à suivre.--Les faiseurs de plans.--Souvenir du

ministère des relations extérieures.--Simplicité

d'organisation.--Le colonel Clément, M. d'Auzer, M. Dauchy et le

général Porson.--Les deux secrétaires.--M. Charles de La Ville et

sa famille.--Les chefs d'état-major de Rapp et de

Davoust.--Difficultés de notre position.--Circulaire aux préfets

dans l'intérêt des administrés.--Le baron Giulio.--Lutte engagée et

allégations de droits.--Correspondance singulière.--Le préfet sur

les grands chemins.--Décision indispensable.--Conciliation

amiable.--Visite au général Menou.--Horreur du général pour payer

ses créanciers.--Le danseur de soixante-dix ans.--Madame de Menou

victime de l'expédition d'Égypte.--Seule distraction de madame de

Menou.--Le général Menou et le tyran domestique.--Le théâtre

Carignan et la troupe de mademoiselle Raucourt.--Ma première soirée

au spectacle et mœurs nouvelles.--Incertitudes à l'occasion d'une

clef.--M. et madame d'Angennes.--Les théâtres éclairés.--La cour

décente et mot du prince Borghèse.--Mon lit et le frère assassiné

par son frère.--Promenades avec M. de Clermont-Tonnerre.--La

_consola_ et les _ex-voto_.--Rencontres d'anciennes

connaissances.--M. de Salmatoris et M. de Seyssel.--Bon usage

piémontais.--Le comte Peiretti et M. de Luzerne.--Le théâtre de

l'Opéra orgueil des habitans de Turin.--M. Négro, maire de

Turin.--Grand bal donné par la ville au prince et à la

princesse.--Bonne idée et heureux effet d'un petit moyen.--Fête

magnifique, et Pauline la reine du bal.--Honneurs rendus au

fauteuil de l'empereur.--Conseil suivi par Pauline, et enthousiasme

à propos d'une Montferrine.

QUAND ON arrive dans un pays où l'on aura à exercer une part quelconque

d'autorité dans le gouvernement ou dans l'administration, la première

chose à faire est de chercher parmi les habitans un homme intègre, sans

fonctions, sans ambition et appartenant à la classe aisée. Quand vous

l'avez un peu tâté, donnez-lui votre confiance; mais, sur toutes choses,

ne la donnez qu'à lui: ne l'éparpillez pas sur ces innombrables donneurs

d'avis, sur ces faiseurs de projets, qui se jettent à votre tête. À

peine étions-nous à Turin, que les plans nous pleuvaient de tout côté,

comme des projectiles sur une citadelle assiégée. Si l'on en avait cru

la plupart de ces messieurs, l'administration du gouvernement des

départemens au delà des Alpes, aurait ressemblé à un ministère de Paris,

ayant ses divisions, ses bureaux, ses chefs, ses sous-chefs et son armée

d'employés. J'avais remarqué, dans ma première jeunesse, que le

personnel du ministère des relations extérieures, qui n'était pas

autrement mal régi par M. de Talleyrand, se bornait à quarante-cinq

employés, y compris le ministre et ses secrétaires. Je jugeai, d'après

cela, que notre machine gubernative serait d'autant meilleure qu'elle

serait plus simple; par cette raison toute naturelle, que, moins il y a

de roues à une voiture, et plus elle roule facilement. Dès lors, point

de divisions, point de bureaux. Les affaires de la maison du prince, ou,

si l'on veut ennoblir les choses, l'administration de notre liste

civile, ressortissait d'un intendant général, le colonel Clément; M.

d'Auzers, ancien chevalier de Malte et émigré, était intendant général

de la police; le général Porson, chef d'état major du prince; et le

conseiller d'état Dauchy, intendant général des finances. Ces messieurs,

comme on dit vulgairement, étaient chargés du gros de la besogne, de la

partie matérielle qui se rattachait à leurs attributions respectives.

Quant aux matières plus délicates, elles furent réservées, soit pour le

secrétaire des commandements, soit pour le cabinet particulier. Mais les

attributions de ces deux secrétariats ne furent point tellement

définies, que les deux titulaires n'aient souvent confondu leurs

fonctions; ce qui était sans inconvénient, car ils ne tardèrent pas à se

lier de la plus étroite intimité. Charles de La Ville, secrétaire des

commandemens, était un homme excellent, plein d'esprit et de

connaissances variées. Il était Piémontais, mais n'avait rien de cette

_sournoiserie_ que l'on peut reprocher à un certain nombre de ses

compatriotes. Son père, ancien préfet de Turin, s'était dès l'origine

prononcé en faveur de la cause française, pour la réunion du Piémont à

la France; aussi avait-il été nommé sénateur et chambellan de Madame

Mère. Le seul reproche que peut-être on aurait pu adresser au comte de

La Ville aurait été la trop longue prolongation d'habitudes qui

devraient être plus spécialement l'apanage de la jeunesse. Il avait deux

autres fils, César et Alexandre, alors colonels tous les deux dans

l'armée française, dont l'un fut chef d'état-major de Rapp à Dantzig, et

l'autre chef d'état-major de Davoust à Hambourg. C'est dire assez que

c'étaient des officiers distingués. Au surplus, les trois frères de La

Ville étaient presque Français; ils l'étaient du moins par leur

éducation, ayant été tous les trois élevés au collége de Sorrèze.

On a pu voir facilement, par ce qui précède, comment se trouva organisé

le gouvernement général des départemens au delà des Alpes. Mais

qu'est-ce qu'un gouvernement dont le chef n'a point de places à donner?

Le prince se trouvait soumis par le fait à l'action de chacun des

ministres dans la sphère de leurs attributions. Quand le ministre de

l'intérieur, par exemple, avait obtenu de l'empereur la nomination de

tel ou tel préfet, de tel ou tel sous-préfet; si, nous qui étions sur

les lieux, nous le jugions, soit incapable, soit digne d'avancement, il

fallait que le prince s'adressât au ministre de l'intérieur, et si

celui-ci ne faisait pas droit aux observations du prince, que devenait

la considération dont devait être entourée la personne du prince

gouverneur-général, qui ne pouvait pas, d'ailleurs, descendre jusqu'à

invoquer l'influence souvent toute-puissante des bureaux? À la vérité,

il partait chaque jour du cabinet du prince une _lettre à l'empereur_;

mais ce n'était pas avec un homme comme Napoléon que l'on eût été bien

venu de faire servir cette note quotidienne à des intérêts privés, qui

cependant n'en étaient pas moins sacrés. Toutefois, nous eûmes

quelquefois recours à ce moyen, et presque toujours avec succès; ce qui

tenait peut-être à ce que nous n'en usions qu'avec réserve, et avec une

parfaite connaissance de cause.

Dès les premiers temps de notre arrivée, nous pensâmes que, dans

l'intérêt des services publics, il fallait tâcher de donner une

direction commune à l'action des préfets et à la nôtre; nous envoyâmes à

cet effet une circulaire aux préfets des neuf départemens dont se

composait le gouvernement. Nous les engagions à nous communiquer l'objet

de leur correspondance, pour que, la nôtre coïncidant avec la leur, les

affaires pussent obtenir une décision plus prompte. Certes, une pareille

invitation était bien évidemment dans l'intérêt général: aussi fut-elle

comprise de la sorte par huit de nos neuf préfets, qui s'empressèrent de

l'accueillir et nous en adressèrent même des remerciemens. Quant au

neuvième, le baron Giulio, préfet de Verceil, il prit la chose tout de

travers. C'était un ancien médecin, patriote plus que chaud dans les

troubles du Piémont, bon administrateur, mais jaloux de toute autorité

qui portait ombrage à la sienne. Il ne vit, lui, dans notre invitation

qu'un besoin indiscret de nous immiscer dans les affaires de sa

préfecture, que sais-je? un simple acte de curiosité. Il voulut donc se

renfermer dans son droit, et l'alla puiser dans ce même sénatus-consulte

en vertu duquel Pauline voulait avoir le pas sur son mari. Il faut dire,

d'abord, que la circulaire contre laquelle il se gendarmait avait été

écrite, _par ordre du prince_, mais non signée par lui. Ce fut donc au

signataire de la lettre que le baron Giulio répondit qu'après avoir bien

examiné le sénatus-consulte en question, il n'y voyait aucune

disposition qui le contraignît à communiquer sa correspondance au prince

gouverneur-général; que, par conséquent, il croyait devoir s'abstenir de

le faire, jusqu'à ce qu'il eût consulté le ministre de l'intérieur. Le

cas était délicat parce que, au fait, le préfet avait rigoureusement

raison. Comment faire pour ne froisser aucun droit et pourtant ne pas

céder? Nous fûmes servis au mieux par la découverte que nous fîmes, dans

les instructions particulières de l'empereur au prince, d'un article

ainsi conçu: «_Le prince gouverneur-général a le droit, quand il le

jugera convenable, de mander à son lever les chefs d'administration de

son gouvernement._» Nous voilà donc sauvés. Le préfet, en réponse à sa

lettre en reçut une conçue à peu près en ces termes:

* * *

«Monsieur le préfet, j'ai reçu avec surprise la lettre que vous avez

jugé à propos de répondre à celle que je vous ai adressée par ordre du

prince gouverneur-général. Cependant vous êtes dans votre droit. Non,

Son Altesse impériale n'a pas le droit d'exiger la communication de

votre correspondance avec les ministres; aussi _n'exigeait-elle pas_;

elle vous _engageait_ seulement à la lui communiquer dans l'intérêt de

vos administrés. Vous ne l'avez pas voulu; chacun se trouve donc, par

votre faute, replacé dans son droit. Aux termes de tel article des

instructions de l'empereur, Son Altesse impériale a le droit de vous

mander à son lever quand elle le jugera convenable, et elle en use. J'ai

donc l'honneur de vous faire savoir, Monsieur le préfet, que le prince

juge convenable de vous mander à son lever tous les matins jusqu'à

nouvel ordre. Le chef-lieu de votre préfecture n'est qu'à quinze lieues

de Turin, ainsi, en partant à cinq heures du matin, vous pourrez arriver

ici de manière à vous trouver au lever de Son Altesse impériale, qui a

lieu à dix heures précises.»

* * *

Qui fut penaud, au reçu de cette lettre? Ce fut notre récalcitrant

préfet. Dès le lendemain, le voilà sur la route avant le jour, et à neuf

heures et demie il était auprès du signataire de la lettre, se récriant,

comme on peut le croire, sur un ordre qui lui faisait passer la moitié

de son temps sur les chemins. «Les appointemens de ma préfecture,

disait-il, n'y suffiront pas pendant deux mois.» À cela on lui

répondait: «Que pouvons-nous y faire? vous arguez d'un droit, nous

arguons d'un autre droit. C'est votre faute.--Ma faute! ma faute! Cela

ne peut-il pas s'arranger? Parbleu, je ne demande pas mieux que de vous

communiquer mes correspondances.--Nous ne demandons pas autre chose, et,

s'il faut vous l'avouer, notre surprise a été grande de voir un

administrateur aussi éclairé que vous l'êtes ne pas comprendre tout de

suite que nous n'avons agi comme nous l'avons fait que pour le plus

grand bien de votre département. Nous pourrons, par ce moyen, appuyer

les justes réclamations que vous aurez à faire dans l'intérêt de vos

administrés.»

M. Giulio se rendit tout d'abord à ces raisons; puis il ajouta avec un

peu de frayeur: «Mais, dites-moi, monsieur, le prince est peut-être

furieux contre moi; je crains qu'il ne me fasse des reproches.--Le

prince!... Il ne sait pas un mot de tout ceci, et il est inutile qu'il

en sache rien. Croyez-vous que nous aurions été si légèrement vous nuire

dans son esprit? Non, monsieur; nous étions trop sûr de la manière dont

finirait ce léger malentendu tout aussitôt que nous aurions eu la

moindre explication avec vous. Voyez le prince, si vous voulez; il vous

recevra bien, comme il reçoit tous les fidèles et dévoués serviteurs de

l'empereur.» Alors qui fut content? ce fut le préfet.

* * *

Mais voilà assez long-temps que je tiens le lecteur enfermé dans le

cabinet de Turin; il est, je pense, à propos d'en sortir. La ville,

d'ailleurs, est fort agréable à voir, et nous pouvons faire des

rencontres qui ne le seront pas moins. Cependant je crois que la

convenance exige que nous commencions par faire une visite au général

Menou, puisque nous sommes venus le supplanter dans son gouvernement, en

réduisant ses fonctions à celles de commandant de la vingt-septième

division militaire. Le général Menou était, comme l'on dit, un vrai

_panier-percé_, mais en même temps un homme parfaitement aimable. Plus

l'empereur lui donnait d'argent, plus il faisait de dettes, et jamais

homme n'a poussé plus loin l'horreur de payer ses créanciers.

C'était pour lui une espèce de religion à laquelle il était bien plus

dévot qu'il ne l'avait été à la religion catholique et même au culte de

Mahomet. Comme j'avais connu à Paris beaucoup de personnes de sa

connaissance, je me trouvai tout d'abord en point de contact avec lui.

C'était un vrai philosophe, se moquant des grandeurs, des dignités, des

rangs, et sachant parfaitement jouir des avantages réels qui y étaient

attachés. Il était fort gros, d'une taille médiocre, mais d'une force

prodigieuse; car, étant alors âgé de soixante-dix ans, il ne quittait

guère la place dans les bals du prince qui avaient lieu tous les lundis.

On sait qu'il avait épousé une Égyptienne; d'abord il l'avait tenue

long-temps presque renfermée, ou, si elle sortait, ce n'était que la

tête couverte d'un voile épais qui ne permettait pas de distinguer ses

traits. La pauvre femme! c'est bien elle sans doute qui a été la plus

malheureuse victime de notre expédition d'Égypte, car le général Menou

était un des premiers entre ces maris qui dépensent au dehors toute leur

amabilité, et rapportent chez eux, à cet égard, une économie qui

ressemble beaucoup à de l'avarice. Cependant depuis notre arrivée,

madame de Menou avait un peu de liberté, et celle de se découvrir la

figure n'était pas la plus agréable pour les autres, car elle était

d'une extrême laideur; mais, en vérité, elle était si malheureuse

qu'elle faisait pitié, et chaque fois que nous lui faisions une visite,

nous pouvions regarder cela comme une bonne action. Elle n'avait reçu

aucune espèce d'instruction, ne savait ni lire, ni écrire, ni travailler

à aucun ouvrage de femme; long-temps sa seule distraction fut de jouer

sur un piano, l'air: _Ah! vous dirai-je maman_, le seul qu'elle eût pu

parvenir à apprendre. De notre temps, elle allait au spectacle, et je

puis citer, comme étant de la plus scrupuleuse vérité, un fait qui

donnera idée des douceurs de son ménage. Un jour, j'allai la voir dans

sa loge, au théâtre Carignan, où les comédiens français, sous la

direction de mademoiselle Raucourt, donnaient une représentation du

_Tyran domestique_. Madame de Menou, dans je ne sais plus quelle

situation de la pièce, se met à fondre en larmes; je lui demande avec

empressement ce quelle a. «Monsieur, me répondit-elle, c'est comme le

général, quand il est de bonne humeur.» Quand il est de bonne humeur!...

Jugez, si vous connaissez l'œuvre de M. Alexandre Duval, de ce que cela

devait être quand le général était de mauvaise humeur. Madame de Menou

ne devait, au reste, le plus de liberté dont elle jouissait, qu'à

l'ntervention du prince; mais elle ne paraissait jamais chez le général

quand il donnait des fêtes et de grands dînés.

Puisque j'ai cité le théâtre Carignan, je veux parler du singulier usage

dont je fus frappé le jour où j'y allai pour la première fois. Ce fut,

je crois, le lendemain de notre arrivée. J'arrive à la porte du théâtre,

et je demande un billet de première. On me prend vingt sous, et l'on me

met en place dans la main, une espèce de contremarque. Un individu qui

se trouvait là soulève un rideau de vieille tapisserie, et me voilà dans

une salle de médiocre grandeur, éclairée seulement par deux lumignons

placés de l'un et de l'autre côté de l'avant-scène. Je ressors bien vite

pour expliquer au bureau que je veux un billet de premières loges, et

non un billet de parterre, me faisant comprendre d'autant plus

difficilement que je n'entendais encore rien au baragouin piémontais.

Cependant, moyennant une nouvelle rétribution d'une pièce piémontaise,

de trois livres douze sous, on me donne une clef. J'avoue qu'à la vue de

cette clef je crus m'être mal expliqué, trouvant cependant que c'était

un peu cher pour la jouissance momentanée du lieu que je la supposais

destinée à ouvrir. Mon embarras était extrême quand quelqu'un m'indiqua

l'escalier par lequel je devais monter. Je monte; point d'ouvreuses, et

par conséquent nouvel embarras. À force d'aller et de venir dans les

corridors obscurs, je vis arriver un monsieur et une dame, auxquels je

demandai, en ma qualité d'étranger, la permission de leur expliquer

l'objet de ma perplexité. C'était précisément le marquis et la marquise

d'Angennes, fort aimables tous les deux, et que je revis beaucoup dans

la suite. L'un et l'autre parlaient très-bien le français, et ils

m'expliquèrent que la clef que j'avais était celle d'une loge dont

j'avais la jouissance pour la soirée, que j'en connaîtrais la situation

par un numéro gravé à droite de la clef si la loge était à droite, et à

gauche si la loge était du côté gauche, et que la contremarque, prise

séparément, attestait un simple droit d'entrer dans la salle. Ainsi

informé, j'entrai dans ma loge, où j'écoutai nonchalamment une partie du

spectacle; après quoi je retournai au palais, fort peu satisfait de ma

déconvenance: car, s'il faut parler vrai, j'avais été au spectacle dans

l'espoir d'y avoir des voisins et surtout des voisines. Rien n'était

triste comme cette salle, éclairée seulement par la rampe, mais en peu

de temps nous changeâmes tout cela, et les théâtres de Turin eurent des

lustres, à l'instar des salles de Paris. Puisque je suis sur ce

chapitre, j'ajouterai que cette innovation ne fut pas du goût de tout le

monde et surtout des maris, parce que les femmes se trouvèrent obligées

à de plus grands frais de toilette; ce à quoi elles se résignèrent avec

beaucoup de complaisance.

Avant nous, en effet, le théâtre à Turin n'était, pour ainsi dire, pas

l'objet d'une dépense; l'obscurité des salles permettait aux femmes d'y

venir à peu près comme elles seraient restées chez elles; elles y

recevaient des visites; et d'ailleurs, le prix d'une loge pour une

saison était très-peu élevé. Plusieurs personnes en faisaient même

l'objet d'une innocente spéculation, en louant leur clef les jours où

elles n'allaient point au théâtre. Sans cela, même, des étrangers,

passant par Turin, n'auraient pas pu très-souvent se procurer une loge.

Les jeunes gens, eux, étaient fort ennemis de l'introduction des

lumières, pour des motifs que je laisse deviner; mais nous avions en

notre faveur les lois de la décence, et il est bon que l'on sache, à

n'en pas douter, que notre cour était très-décente. «Comment pourrait-il

en être autrement, remarquait très-judicieusement le prince, quand le

chef donne l'exemple?» Or ceci, je vous prie de le croire, est dit

très-sérieusement.

Les deux ou trois premiers jours que nous passâmes à Turin, furent

consacrés à notre organisation intérieure; nous nous installâmes dans

nos appartemens, qui étaient fort convenables. Pour moi, je couchai dans

un lit qui avait été précédemment le théâtre d'un événement tragique; un

frère y était mort assassiné par son frère. Il se nommait, je crois,

Capello. Cela ne me fit faire aucun mauvais rêve; toutefois je ne pus

dormir à cause du bruit que faisaient, au moindre mouvement de ma part,

les feuilles de blé de Turquie, dont on avait rempli une paillasse,

conformément à l'usage du Piémont. Dès le lendemain, feus soin de m'en

faire débarrasser. Les heures de loisir, qui étaient assez nombreuses,

surtout au commencement, ne me parurent nullement longues. Un de nos

grands plaisirs, à M. de Clermont-Tonnerre et à moi, était d'aller

visiter les églises, et nous rendîmes notre première visite à l'église

dédiée à Notre-Dame de Consolation. Elle est en grande vénération à

Turin, aussi l'appelle-t-on tout simplement _la Consola_, parce qu'il

faut un nom court à tout ce qui est populaire. Nous fûmes frappés de la

quantité énorme d'_ex-voto_ dont tous les murs intérieurs étaient

tapissés, tant dans l'église supérieure que dans l'église souterraine;

il y en avait jusque sur les murs des galeries qui conduisent à l'ancien

cloître. On y voyait, sans aucun doute, plus de bras et de jambes qu'il

n'en manque à notre hôtel des Invalides; ici ce sont des bateaux prêts à

chavirer sur une rivière, là des cavaliers emportés par des chevaux

fougueux, mais ce qui surtout y domine, ce sont les femmes en couches.

Telle partie de l'église passerait facilement pour avoir été peinte

d'après nature, à l'hospice de la Maternité. C'est, à parler

franchement, un musée éminemment grotesque, tant ces petites peintures

sont bizarrement faites; mais, par bonheur, les yeux de la foi n'ont pas

besoin de se connaître en peinture. Je me rappelle que ce premier examen

nous divertit beaucoup, et je renouvelai plusieurs fois mes visites à

_la Consola_, dont la collection est infiniment plus riche et plus

variée que celle de Martinet.

Au bout de quelques jours, je commençai à voir du monde, n'étant pas

d'ailleurs très-pressé de me mettre en avant, tant je pensais qu'il y

avait à gagner à étudier le terrain; mais je rencontrai plusieurs

personnes que j'avais connues à Paris, et notamment à notre fameuse loge

écossaise de Sainte-Caroline, que j'ai déjà citée une fois. Tels furent

le bon homme Salmatoris, ancien préfet du palais sous le Consulat, et

alors intendant des domaines de la couronne en Piémont, et M. de

Seyssel, introducteur des ambassadeurs, qui venait passer le temps de

ses congés à Turin. Ces messieurs parlèrent obligeamment de moi à

quelques personnes, et, en peu de temps, je reçus un assez bon nombre de

visites que, bien entendu, il fallut rendre, ce qui m'amène tout

naturellement à parler d'un usage piémontais que je trouve excellent.

Quand vous arrivez à Turin, il est fort inutile que vous alliez faire

des visites; on ne vous recevrait pas; si l'on veut vous voir, vous êtes

prévenu. Par ce moyen on est sûr d'un bon accueil, et on ne peut

s'exposer à en recevoir un mauvais. Je me trouvai donc introduit dans la

maison du vénérable M. de Balbe, directeur de l'Université de Turin,

homme d'un grand savoir, d'un rare mérite et d'une extrême modestie qui

avait épousé une française, veuve de M. de Séguin: si je ne me trompe,

madame de Séguin avait joué un certain rôle à Paris, lors du dernier

ministère de M. de Maurepas; dans tous les cas, c'était une femme

extrêmement aimable; le temps, quoiqu'elle fût déjà assez âgée, avait

laissé sur son visage des souvenirs de beauté, et ses manières étaient

on ne peut plus distinguées. Je vis aussi le comte Peiretti, notre

premier président de la cour impériale, et sa jolie femme; le marquis et

la marquise Dubourg, dont la maison passait avec raison pour être la

première de Turin, mais où il était extrêmement difficile aux Français

d'être admis; enfin M. de Luzerne, gouverneur du palais de Stupinis, me

présenta chez la comtesse de Salmours, où se réunissait la société la

plus distinguée de Turin, et dont, très-certainement, j'aurai à reparler

encore.

Cependant la ville de Turin, fière avec raison de la beauté de sa grande

salle de spectacle, voulant nous la faire voir dans toute sa splendeur,

se disposait à y donner un grand bal paré au prince et à la princesse.

Le jour en étant fixé, ce fut un mouvement général pour se procurer des

billets et pour se livrer aux importans travaux de la toilette. Nous,

nous n'avions pas besoin de solliciter pour nous, mais chacun était

assailli de demandes, et le baron Négro, maire de Turin, et en cette

qualité grand distributeur des invitations, ne savait à qui entendre. Le

matin du jour où devait avoir lieu le bal, j'étais allé faire tout seul

une promenade à cheval dans les environs de Turin; tout en chevauchant

il me vint pour le soir une idée que je trouvai bonne, et je résolus

d'en faire part à la princesse, dont l'esprit _bonaparte_ me parut

surtout susceptible de l'apprécier. En rentrant au palais, je me rendis

donc à l'appartement de la princesse, où je me présentai du côté des

petites entrées. Elle occupait dans le palais Chablais, que nous

habitions, l'appartement le plus rapproché de la place Impériale, tandis

que l'appartement du prince se trouvait à l'opposite. Mademoiselle

Millo, sa lectrice, alla lui dire que je demandais à lui parler, et je

fus reçu immédiatement dans la galerie même où plus tard se trouva

placée mystérieusement la statue de Canova. L'accueil de la princesse

fut extrêmement gracieux, et je lui parlai à peu près en ces termes:

«Madame, l'influence des riens est souvent très-grande, et Votre Altesse

ne peut l'ignorer. Quoique nous soyons ici depuis huit jours seulement,

j'ai déjà pu observer combien les Piémontais sont engoués de tout ce qui

leur reste de national. Ce soir, c'est naturellement Votre Altesse qui

ouvrira le bal. Faites-le commencer par une Montferrine. C'est un

enfantillage peut-être, mais j'ai la certitude que tout le monde vous en

saura gré. Pour que cela produise plus d'effet, ajoutai-je, il faudrait

faire donner l'ordre à Canavassi[86] de faire entendre la ritournelle

d'une contredanse française, et alors vous lui ferez imposer silence en

disant que vous voulez une Montferrine.» Ainsi parlé-je, et j'eus la

satisfaction de voir que Pauline goûta fort mon avis. Tout cela,

dira-t-on, est bien frivole: eh! bon dieu! pas plus qu'autre chose;

remontez donc aux causes premières des plus grands événemens, et vous

m'en direz des nouvelles.

Quoi qu'il en soit, tout se passa le soir comme je l'avais prévu. À neuf

heures précises, nous nous rendîmes tous à pied à la salle de l'Opéra,

par les galeries intérieures du Palais-Impérial et la longue galerie qui

communique au théâtre. Nous entrâmes par une grande porte pratiquée au

milieu de la salle, sur l'emplacement qu'occupait ordinairement la

grande loge d'apparat, et je dois dire que nous fûmes tous saisis d'un

mouvement d'admiration involontaire en voyant cette salle magnifique

éclairée par des milliers de bougies, et remplie de femmes brillantes de

jeunesse et de parure, parmi lesquelles il y en avait d'extrêmement

jolies. Mais le prix de la beauté appartenait sans conteste à la

princesse, qui était, si on peut ainsi s'exprimer, ruisselante de

diamans. Les banquettes pour les dames formaient un immense carré long,

autour duquel les hommes circulaient. Au fond de la salle était le

fauteuil de l'empereur, et comme s'il eût été présent, toutes les

personnes attachées à son service se tenaient debout derrière son

fauteuil. De chaque côté on avait placé seulement une chaise, l'une à

droite pour le prince, l'autre à gauche pour la princesse, qui toléra,

sans murmurer, cette infraction à ses prétentions. Derrière leur chaise

les personnes de ce que l'on appelait leur maison d'honneur étaient

debout, comme les officiers civils de l'empereur derrière son fauteuil,

et ce genre de service parut bien nouveau à mes bons aides-de-camp.

Gruyer et Henrion auraient mieux aimé être chargés d'une mission à

travers la mitraille; mais enfin ils se considérèrent comme des soldats

en faction, et ne bougèrent pas du poste.

Quand le prince et la princesse eurent fait le tour de l'assemblée en

singeant le mieux possible les habitudes de l'empereur en pareille

circonstance, ils allèrent prendre place, et je me tins coi pour

observer l'effet que produirait notre comédie concertée le matin.

Canavassi et ses acolytes commencèrent une ritournelle de contredanse

française, et la princesse joua son rôle à ravir. À peine elle eut fait

entendre ces mots: _Une Montferrine_! ce fut un cri général. Les _vive

l'empereur! vive le prince! vive la princesse!_ formèrent un tintamarre

à ne pas s'entendre, et c'est ce que l'on appelle de l'enthousiasme.

Pauvre peuple, que tu es bête!

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 449 / 456 题