Voyage de Nice à Turin par le col de Tende.--Heureuse disposition
des voyageurs.--Les arcs de triomphe et les malédictions.--L'hiver
dans les montagnes.--La berline de la princesse et la chaise à
porteur.--Caprices sur caprices.--Dispute de Pauline avec son mari
sur la préséance.--M. de Clermont-Tonnerre et les oreillers de la
princesse.--Le froid aux pieds et madame de Chambaudouin.--Mon
premier voyage dans les montagnes.--Les Alpes maritimes.--Sospello
et les billets de logement.--Mes deux bonnes religieuses.--_Siete
pur Francese_!--Seconde journée.--Sites pittoresques et hardiesse
des chemins.--Arrivée à Tende et appétit général.--Scène comique et
inattendue.--Histoire d'une fraise de veau et souper
retardé.--Causeries nocturnes avec M. de
Clermont-Tonnerre.--Anecdotes piquantes.--Souvenirs d'une
nuit.--Conversation remarquable de l'empereur avec M. de
Clermont-Tonnerre.--_Conseils_ de Napoléon.--Manière de faire un
colonel.--La montagne de Tende.--Le porteur de la princesse, une
bouteille de vin de Bordeaux et des ricochets.--Approches de notre
gouvernement.--La princesse voulant répondre aux
autorités.--Nouvelle dispute.--Observation faite à Pauline et
influence du nom de l'empereur.--Arrivée à Coni--La ville
illuminée.--Discours de l'évêque et réponse du prince.--Influence
du clergé en Piémont.--Mot heureux de Voltaire sur les papes.--M.
Arborio, préfet de Coni.--Promenade de Coni à Racconiggi.--Maison
de plaisance des princes de Carignan.--Parc dessiné par Le
Nôtre.--Le lit de Louis XV et l'écho factice.--Commencement de
l'étiquette.--Le service d'honneur.--Mademoiselle Millo et
mademoiselle de Quincy.--Notre entrée à Turin et le canon de la
citadelle.
IL faudrait avoir la plume de Sterne pour raconter dignement toutes les
bizarreries, tous les incidens comiques qui signalèrent notre voyage de
Nice à Turin par le col de Tende. Nous étions tous jeunes, tous disposés
à nous amuser, et pour chacun de nous l'avenir ne se présentait qu'en
beau. Qui de nous, en effet, aurait pu supposer alors que cet empire, si
grand, si fort, si puissant, ne tarderait pas à s'écrouler? En concevoir
la possibilité eût été chose absurde. Cependant je ne tardai pas à
m'apercevoir, comme j'aurai l'occasion de le faire remarquer plus tard,
qu'il y avait plus d'apparence que de réalité dans l'attachement à la
France des peuples annexés à l'empire. Quoi qu'il en soit, nous voilà
sur la route du chef-lieu de notre gouvernement général, où nous
attendent de brillantes réceptions, des arcs triomphaux, des fêtes à
l'extérieur, et au dedans bon nombre de malédictions. Nous mîmes quatre
grands jours pour parcourir un espace d'environ cinquante lieues, dont
trente dans les montagnes: c'est dire assez que nous voyagions à petites
journées, ainsi que l'exigeait la santé de la princesse. Elle me
paraissait se bien porter alors; mais elle possédait au suprême degré
l'art d'être malade à volonté. Il nous fallut en outre dire
momentanément adieu au printemps anticipé dont nous avions joui si
délicieusement. À peine, en effet, eûmes-nous fait quelques lieues en
nous enfonçant dans les gorges des montagnes, que nous retrouvâmes
l'hiver, et un hiver très-rigoureux.
Notre convoi se composait de sept ou huit voitures au moins, sans
compter la chaise à porteur de la princesse, où elle montait chaque fois
que la raideur des escarpemens nous obligeait à descendre de voiture.
Elle était, le reste du temps, dans la berline que nous avions amenée de
Paris, et que le sellier Braidy avait faite aussi douce que possible
exprès pour ce voyage. Dans la même voiture se trouvait le prince,
madame de Chambaudouin, et M. de Clermont-Tonnerre. Dieu sait ce qu'ils
eurent à souffrir sur toute la route des caprices de la princesse, car
le vent y était à la tempête. Il faut lui rendre cette justice: elle
était comme un vrai démon; mais quel joli petit démon! À peine elle
était dans sa voiture qu'elle voulait qu'on la portât, et quelques
minutes après, il fallait remonter en voiture. L'ennui et l'impatience,
à grande peine contenus, que l'on voyait sur la figure du prince,
étaient à faire pitié; aussi, tant qu'il le put, fit-il la route à pied.
Sa femme le tourmentait sur tous les points possibles: tantôt elle lui
disait qu'elle voulait prendre le pas sur lui, arguant du fameux
sénatus-consulte que j'ai rapporté précédemment; elle y avait vu que le
prince avait le pas immédiatement après les princes français, d'où elle
concluait que les princesses françaises se trouvaient dans le même cas,
et que, par conséquent, ce serait à elle à répondre aux harangues des
autorités. Vainement le prince objectait que c'était lui qui était le
gouverneur-général, et qu'elle n'était point, elle, gouvernante
générale; elle n'en voulait point démordre, et lui disait alors d'une
façon peu aimable qu'il n'était gouverneur-général que parce qu'il était
son mari, et qu'il ne serait rien s'il n'eût pas épousé la sœur de
l'empereur, ce qui, au fond, ne manquait pas de quelque vérité. Alors le
prince l'appelait Paulette, Paulette!... du ton le plus doux possible;
mais je t'en souhaite! Paulette avait de la tête, et son état capricieux
demeurait en permanence. Quant à M. de Clermont-Tonnerre, lui, il était
simplement victime du jeu des oreillers. Or, voici ce que c'était: de
bon compte fait, il y avait bien au moins quatre ou cinq oreillers dans
la voiture de la princesse. Par momens, ce nombre était à peine
suffisant pour envelopper Pauline d'un rempart de plumes; mais parfois
aussi la princesse s'en trouvait trop échauffée; alors on les entassait
sur les genoux de monsieur le chambellan de service, qui, n'étant pas
très-grand, était obligé de se tenir extrêmement droit pour pouvoir
respirer au dessus de cette masse de plume. Pour madame de Chambaudouin,
c'était autre chose: quand la princesse avait trop grand froid aux
pieds, il fallait qu'elle eût de temps à autres des complaisances peu
décentes, pour que Pauline trouvât à mettre ses pieds dans un endroit
assez chaud.
À cette époque, je n'avais point encore voyagé dans les montagnes;
depuis, j'ai parcouru les Alpes proprement dites et les Apennins; mais
je puis assurer que, dans aucune des chaînes qui séparent l'Italie du
reste de l'Europe ou la dominent dans sa longueur, je n'ai trouvé une
nature aussi bizarrement saccadée que dans les Alpes maritimes, depuis
Nice jusqu'à Coni. Là j'ai pu admirer ce que peuvent le temps et la main
des hommes pour forcer des montagnes ardues à livrer un passage aux
voyageurs. J'avais peine à concevoir comment les princes de la maison de
Savoie avaient pu parvenir à exécuter des travaux qui sont réellement
prodigieux.
Notre itinéraire était tracé d'avance, et nous devions coucher le
premier soir à Sospello, bourg enclavé dans une profonde vallée que de
hautes montagnes dominent de tous côtés. Quelle que soit mon horreur
pour le genre descriptif, je ne puis me dispenser de dire quelques mots
de la disposition vraiment unique de ce point des Alpes maritimes. Vers
deux heures de l'après-midi, nous nous trouvâmes en vue de Sospello, et
nous avions encore près de quatre heures de marche pour y arriver.
Figurez-vous un immense cône renversé, ou, si vous aimez mieux un terme
plus simple, un vaste entonnoir; supposez un bourg bâti dans sa partie
la plus profonde, et vous aurez une idée de Sospello. Arrivés sur un des
points dominans du cercle de l'entonnoir, nous en découvrions
très-facilement la profondeur; il semblait qu'avec la main on aurait
lancé une pierre sur le clocher de l'église; eh bien! c'est de ce point
que nous avions encore quatre heures de marche, en suivant les
sinuosités des voies pratiquées le long des flancs intérieurs de la
montagne; il fallait aller, revenir, aller de nouveau, revenir encore,
et quand nous avions fait une lieue de chemin, à peine nous étions-nous
approchés de deux cents toises de notre but. Nous y parvînmes enfin un
peu avant la chute du jour, et la princesse s'étant enfermée avec ses
femmes, nous n'en entendîmes plus parler de la soirée. Nous eûmes
seulement à essuyer la visite de toutes les petites autorités du lieu,
sans en excepter le séminaire. Rien n'est plus pittoresque que Sospello;
le bas-fond sur lequel ce bourg est construit a plus d'étendue que nous
n'aurions pu le supposer en le voyant d'en haut. Le torrent qui le
traverse n'était à cette époque qu'une jolie petite rivière encaissée
par des quais. Sospello était autrefois le quartier-général des Barbets,
auxquels il avait fallu faire une guerre d'extermination, et
véritablement on dirait que la providence, qui pense à tout, a pensé, en
taillant ces montagnes sur un patron si bizarre, à doter les brigands
d'une retraite inexpugnable.
Le prince et la princesse furent logés dans la maison du maire, et nous
distribués dans le bourg par billets de logement. M. de Montbreton, à sa
qualité d'écuyer commandant le voyage, joignait les fonctions de
maréchal-des-logis. Pour s'assurer du profond respect que m'inspirerait,
l'hospitalité, il m'avait fait la plaisanterie de me colloquer chez deux
bonnes vieilles religieuses, ce qui, le lendemain, divertit beaucoup le
prince et la princesse. Les bonnes et excellentes femmes! Elles avaient
mis tout sens dessus dessous pour m'arranger, dans le modeste asile
qu'elles habitaient en commun, une chambre aussi confortable que
possible; elles avaient enfin réuni les matelas de leurs lits pour que
je fusse mieux couché. M'en étant aperçu, je leur déclarai positivement
que je m'en irais à l'instant de chez elles si elles me laissaient plus
qu'un matelas, et ne refaisaient pas leurs lits, les assurant que pour
tout au monde je ne voudrais pas les incommoder un seul instant. Non, je
n'oublierai de ma vie l'expression de surprise qui se manifestait sur
leurs figures vénérables pendant que je parlais de la sorte. Quand j'eus
fini, la plus jeune des deux, qui avait au moins cinquante ans, me dit
en croisant ses deux mains et avec un accent impossible à rendre: _Ma,
Signor, siete pur Francese!_... «Comment, Monsieur, mais vous êtes
pourtant un Français!...» Quelle avait donc été la conduite d'indignes
Français dans la profondeur de ces montagnes, pour que deux pauvres
religieuses fussent si surprises de voir un Français faire ce que tout
homme bien élevé ferait à l'égard de toutes les femmes! Elles reprirent
leur chambre, m'arrangèrent un lit de sangle dans une autre petite
pièce, et le lendemain matin elles épiaient mon réveil pour m'offrir une
tasse de café, _di café nero_, comme disent les Italiens. Au surplus
j'avais reçu là une excellente leçon qui me dédommagea par avance des
plaisanteries du lendemain.
Le cortége se remit en route d'assez bonne heure sans que la princesse
eût pensé à en contrarier le départ par une fantaisie instantanée, et
nous nous dirigeâmes vers Tende, où nous devions coucher. Lorsque nous
eûmes gravi le versant opposé à celui que nous avions descendu la
veille, et redescendu une autre montagne, l'aspect et la nature des
lieux changèrent tout-à-fait; nous n'eûmes plus à monter ni à descendre;
nous suivîmes une route unie, mais extrêmement sinueuse, frayée sur les
bords d'un torrent. Rien de plus pittoresque que cette partie des Alpes
maritimes dans lesquelles nous nous trouvions pour ainsi dire encaissés;
je me rappelle surtout deux lieues que nous fîmes sur une route taillée
dans le roc un peu au dessus du torrent, dont les eaux grondaient au
milieu des roches détachées. Les deux côtés de la montagne, extrêmement
rapprochés, se resserraient encore à leur ouverture, c'est-à-dire à
quatre cents pieds au dessus de nos têtes, de telle sorte que ces
immenses murailles naturelles s'avançaient sur la route, à peu près
comme la tour penchée de Pise du côté où elle est saillante. Ce chemin
avait été creusé sous le duc de Savoie Victor-Amédée.
Enfin nous arrivâmes à Tende, village affreux, composé moins de maisons
que de tannières, qui s'élèvent en amphithéâtre sur le plan incliné de
la montagne qui fait face à la route. Ces maisons sont tellement les
unes au dessus des autres, que pour se faire une idée exacte de Tende,
il suffit de regarder une de ces vieilles gravures sur bois où il y a
absence totale de perspective, celle, par exemple, où le fameux cheval
de Troie se trouve perché sur un fort joli échantillon de rempart; on la
trouve, je crois, dans le Virgile in-folio _ex codice vaticano_.
Quiconque a éprouvé l'influence de l'air des montagnes sur l'estomac
humain, concevra quel devait être notre appétit à cinq heures du soir,
n'ayant pris de tout le jour qu'un très-léger déjeuner à huit heures du
matin; aussi n'y avait-il qu'un cri après le repas tant souhaité. Les
ordres étaient donnés, le couvert mis, et déjà nous croyions le moment
venu de nous mettre à table, quand un événement imprévu vint répandre
parmi nous la consternation. Un mouvement extraordinaire venait de se
manifester dans l'espèce d'hôtellerie où était descendue la princesse;
on allait, on venait, on se heurtait dans les escaliers; la grosse femme
de chambre Émilie courait comme un page; tous les valets étaient sur
pieds, les courriers prêts à monter à cheval, la dame d'honneur tout en
émoi; les lectrices ne savaient où donner de la tête, enfin les apprêts
du souper étaient généralement suspendus. Que se passait-il donc? Nous
ne le sûmes pas d'abord, mais enfin nous fûmes officiellement informés
que la princesse avait la colique, et son altesse venait de signifier
qu'il lui fallait absolument un lavement à la fraise de veau. C'était
admirable dans un pays où il n'y a pas de veau! mais les entrailles de
la princesse n'admirent aucune espèce de conciliation; la farine de
graine de lin fut rejetée avec horreur, et l'huile d'amande douce
elle-même ne put obtenir la moindre faveur; c'était une fraise de veau
qu'il fallait. Tous les valets se mirent donc en campagne avec des
guides du pays; enfin, par une espèce de miracle, au bout de deux
heures, un des courriers revint triomphant, portant en selle un jeune
veau qui fut immédiatement immolé. La fraise en fut extraite, lavée,
bouillie; nous eûmes à notre souper la seule fraise de veau qui
probablement ait paru sur une table de Tende depuis la création, et les
entrailles de la princesse se trouvèrent émolliées à la satisfaction
générale.
Cet incident, comme on peut le croire, jeta beaucoup de gaieté sur notre
souper, bien qu'il en ait été retardé jusqu'à huit heures, et je me
rappelle que M. de Clermont-Tonnerre et moi ayant été désignés pour
occuper la même chambre, nous nous en donnâmes au cœur-joie fort avant
dans la nuit. Il était impossible d'être plus aimable que mon camarade
de chambre; il savait surtout raconter avec une grâce infinie une foule
d'anecdotes dont sa mémoire était remplie. Je pense qu'il n'y aura pas
d'indiscrétion à en rapporter ici une qui me vient en souvenance: elle
est d'ailleurs caractéristique, et montre parfaitement quelles furent
les dispositions de l'empereur en faveur de l'ancienne noblesse.
* * *
Il y avait peu de temps que M. de Clermont-Tonnerre avait accepté les
fonctions de chambellan de la princesse Borghèse, fonctions qui
donnaient le droit d'assister au lever de l'empereur, lorsqu'un jour,
après le lever, Napoléon lui adressa la parole, et poursuivit même assez
loin la conversation. «Vous avez bien fait, lui dit l'empereur, de vous
rattacher à moi. Je vous en sais gré, et j'aurai soin de vous. Mais,
voyez-vous, M. de Clermont-Tonnerre, être chambellan de ma sœur, cela ne
vous suffit pas; il faut servir... Dam!... Écoutez... je ne puis pas
vous rendre les priviléges que vous aviez autrefois... Non, cela ne se
peut pas... Mais, enfin, allez voir Clarke, il est ministre de la
guerre... Demandez-lui de vous faire capitaine et de vous prendre pour
aide-de-camp... Vous lui direz que c'est moi qui vous l'ai _conseillé_.»
Certes, M. de Clermont-Tonnerre n'eut garde de manquer à suivre un aussi
bon _conseil_, et Clarke, comme on peut le croire, s'empressa fort d'y
faire droit, d'où il advint que M. Clermont-Tonnerre fit la campagne
d'Iéna en qualité de capitaine aide-de-camp du ministre de la guerre.
Mais il advint, ma foi, bien autre chose! Après le retour de Tilsitt,
l'empereur ayant encore remarqué M. de Clermont-Tonnerre à son lever,
l'interpella de la sorte: «Pourquoi n'êtes-vous pas colonel?... Vous
avez tort...--Sire.--Oui, je sais bien, les difficultés... C'est
difficile, en effet. Pourtant... faites ce que je vais vous dire: On
organise dans ce moment-ci des régimens de gardes-côtes. Votre
belle-mère a des propriétés en Normandie; allez-y. Montrez du zèle, de
l'activité; mettez-vous à la tête d'un de ces régimens; prenez des
épaulettes de colonel; à votre retour, vous viendrez me voir avec; je ne
dirai rien, et vous verrez que personne n'osera rien dire. Cela passera
comme ça, et je suis sûr que Clarke sera très-flatté d'avoir un
aide-de-camp colonel[85].» Il serait superflu d'ajouter que ce nouveau
conseil donné par l'empereur ne fut pas moins ponctuellement suivi que
le premier; l'issue, d'ailleurs, n'en fut pas moins heureuse.
Cependant il ne faut pas que je m'arrête trop long-temps à nos causeries
nocturnes, car ce serait à n'en pas finir. Il vaut mieux nous replacer
au point où nous en étions, M. de Clermont-Tonnerre et moi, quand nous
nous imposâmes un mutuel silence pour profiter du peu d'heures qui nous
restaient à dormir. En effet, il fallait être sur pied le lendemain à
six heures du matin, notre troisième journée étant de douze heures de
marche, dont sept pour monter seulement les soixante-douze grandes
marches, liées par des tournans, qui conduisent au sommet de l'immense
escalier que présente la montagne de Tende. Jusque là nous n'avions vu
de neige que sur quelques roches culminantes; mais, à demi-montée, nous
en trouvâmes beaucoup même sur la route, et il faisait un froid des plus
rigoureux. La plupart des hommes étaient à pied, et, pour ma part, je ne
montai en voiture que quand nous fûmes parvenus sur le plateau qui
s'étend au sommet de la montagne de Tende, mais qui a cependant beaucoup
moins d'étendue que la plaine élevée du Mont-Cénis. Là, je me le
rappelle, le froid et la marche nous donnaient une soif excessive, et
nous n'avions aucun moyen de l'étancher, quand j'aperçus un des porteurs
de la princesse qui buvait à même une bouteille de vin de Bordeaux. Le
gaillard avait été de précaution, et je l'en félicitai en enviant son
sort. Il m'assura que s'il n'avait pas bu à même, il m'en offrirait
volontiers; à quoi je lui répondis qu'il ne m'inspirait aucun dégoût, et
la bouteille passa de ses mains dans les miennes. À peine eus-je humé
quelques gorgées, que le prince m'apercevant: «Ne buvez pas tout,» me
cria-t-il. Moi, alors, lui rendant le scrupule que m'avait témoigné le
porteur de la princesse: «Monseigneur, lui dis-je, si je n'avais pas bu
à même, je...--Ah! bah! donnez, donnez donc! je meurs de soif. «Quand le
prince eut bu, la bouteille me revint, et je la rendis à son premier
propriétaire, fort satisfait de ne pas la revoir tout-à-fait vide.
Quand nous commençâmes à dévaler du côté du Piémont, il fit un temps
épouvantable; une espèce de tourmente venait de s'élever: le vent et la
neige, qui tombait à flocons serrés, nous coupaient la figure; et les
roues de nos voitures s'enfonçaient dans de profondes ornières de neige;
enfin nous arrivâmes au premier village de notre gouvernement, où la
princesse commença à réaliser ses menaces en voulant répondre au maire
du lieu, tandis que le prince lui répondait de son côté; d'où il résulta
que le maire n'eut réellement, pour réponse aux magnifiques complimens
qu'il avait débités, qu'une dispute de préséance entre le mari et la
femme. Je ris de ceci, aujourd'hui que je ris de tout: mais je n'en
riais point alors; j'étais au contraire profondément affligé de l'espèce
de déconsidération que de pareilles discussions pouvaient faire retomber
sur le prince, et je me permis, quand nous arrivâmes à Coni, tout
aussitôt que nous fûmes descendus de voiture, de m'approcher de la
princesse et de lui en faire respectueusement l'observation, ajoutant
que si l'empereur en était informé, Sa Majesté serait fort mécontente.
C'était le grand moyen, car le nom de l'empereur seul y pouvait quelque
chose; encore ce moyen n'était-il pas toujours efficace. Il réussit
pourtant cette fois, et il fut arrêté que ce serait le prince qui
répondrait au discours de félicitations que devait prononcer l'évêque de
Coni au nom de toutes les autorités du département de la Stura.
Cependant nous étions tous descendus à la préfecture, après avoir
traversé une partie de la ville de Coni, toute resplendissante
d'illuminations. La princesse passa avec ses femmes dans l'appartement
qui lui était destiné. Je me rendis dans la chambre du prince, où nous
prîmes préalablement connaissance du discours de l'évêque. Il nous parut
fort convenable, et nous arrangeâmes en toute hâte une réponse dans
laquelle le prince se félicitait d'entendre la voix d'un vénérable
ecclésiastique lui donner la première assurance du dévouement des
Piémontais à l'empereur; qu'un pareil choix le flattait personnellement,
puisqu'il devait toute son illustration à sa parenté avec un des princes
de l'église. Ce rapprochement fit un bon effet dans un pays où
l'influence du clergé était très-grande, et où un grand nombre de
personnes étaient adonnées à la dévotion. En somme, sous l'Empire même,
la partie la plus délicate dans l'action du gouvernement, était celle où
elle se trouvait en contact avec le clergé, surtout dans les départemens
au delà des Alpes; d'ailleurs, c'est un principe généralement reconnu,
que les politesses, même exagérées, n'ont jamais d'inconvéniens, et ne
compromettent jamais quand elles s'adressent aux femmes et aux évêques.
Voltaire, dont les plaisanteries sont quelquefois si pleines de raison,
a touché du doigt la chose quand il a dit, en parlant des papes, qu'il
fallait continuer à leur baiser les pieds, mais leur lier les mains. Si
j'étais roi, je ne donnerais pas d'autres instructions à mon ambassadeur
à Rome; mais voilà sur ce point assez de bavardage.
La préfecture de Coni, depuis que nous y étions descendus en si grand
nombre, présentait un état de désordre qui ressemblait presque à de
l'anarchie. On ne savait auquel entendre, soit pour le service des
tables, soit pour les logemens. Nous fûmes encore presque tous
disséminés dans la ville, et j'échus en partage à un bon Piémontais,
dont j'ai oublié le nom, mais dont la maison était plus noire et plus
enfumée qu'une vieille prison. Au surplus, je ne vins me coucher que
fort tard, étant resté plusieurs heures avec le préfet, pour m'informer
de l'état et des besoins de son département. C'était un fort brave
homme, menant bien sa barque sans bruit, et comptant peu de réfractaires
parmi les conscrits de son département, ce qui était un des points
essentiels il se nommait M. Arborio. Il mourut malheureusement quelques
mois après, et ce fut une perte réelle pour son département qu'il menait
aussi doucement que les ordres d'en haut pouvaient le permettre.
Le lendemain, conformément à notre itinéraire, nous n'avions que douze
lieues à faire, et ce fut plutôt une promenade qu'une fraction de
voyage. En peu d'heures, nous eûmes franchi la distance de Coni à
Racconiggi, où nous devions passer la journée, afin d'y concerter notre
entrée solennelle qui devait avoir lieu à Turin le lendemain. Les routes
étaient magnifiques, comme elles le sont toutes en Piémont, où elles
ressemblent réellement à des allées de jardin; aussi ne sont-elles point
larges comme nos routes délabrées de l'intérieur de la France, dont on
devrait vendre la moitié pour faire réparer l'autre. Les campagnes que
nous traversâmes étaient riches de culture et de végétation, et je
remarquai, dès lors, le système d'irrigation que j'ai tant admiré
depuis, et qui répandait dans toutes les terres la vie et la fécondité.
Racconiggi, palais de campagne des princes de Carignan, est une des
belles habitations de prince qui existent. Le Nôtre en a dessiné le parc
réservé, qui n'a pas moins de deux cents arpens d'étendue. La végétation
y est admirable, les eaux superbes et convenablement éloignées du
palais. Les bâtimens sont vastes et parfaitement en harmonie avec les
jardins. Là, se trouvait, dans une chambre, le lit qui avait servi au
mariage de Louis XV; dans une autre, l'architecte avait ménagé un écho
factice que nos lectrices, ou demoiselles d'annonce, firent bavarder à
qui mieux mieux. Les autorités de Turin accoururent présenter leurs
hommages au prince et à la princesse. Les officiers de leurs maisons,
les dames piémontaises de la princesse s'y rendirent également: mais ce
serait trop nous hâter que de faire, dès à présent, connaissance avec
tout ce monde-là. Ce fut à Racconiggi que la sainte étiquette réclama
pour la première fois ses droits imprescriptibles, et le service
d'honneur, dont je n'avais pas l'honneur de faire partie, fut seul admis
à la table du prince et de la princesse, où il y eut grand gala; et
comme ma table n'était point encore officiellement organisée, je dînai
avec deux jeunes personnes dont l'une était fort jolie, et l'autre fort
agréable, mademoiselle Millo et mademoiselle de Quincy, dont j'ai déjà
parlé, mais que je ne commençai réellement à connaître que ce jour-là.
J'aimais mieux ce petit comité, qui n'était pas sans charmes, mais qui
aurait pu aussi ne pas être sans inconvénient. Enfin, tout se passa pour
le mieux; et le lendemain, vingt-deux d'avril, jour de ma naissance, ce
qui est pour moi une circonstance assez singulière, nous fîmes, en
grande pompe, notre entrée à Turin, escortés par une garde d'honneur, et
salués par le bruit du canon de la citadelle.