CHAPITRE VIII.

Je deviens étranger à tout.--Crainte des résultats de la

malveillance.--Lecture des journaux.--Je commence à comprendre la

grandeur de l'empereur.--Débarquement de Sa Majesté.--Le bon maître

et le grand homme.--Délicatesse de ma position et

incertitude.--Souvenir de la bonté de l'empereur.--Sa Majesté

demandant de mes nouvelles.--Paroles obligeantes.--Approbation de

ma conduite.--Malveillance inutile et justice rendue par M.

Marchand.--Mon absence de Paris prolongée.--L'empereur aux

Tuileries.--Détails circonstanciés.--Vingt-quatre heures de service

d'un sergent de la garde nationale.--Déménagement des portraits de

famille des Bourbons.--Le peuple à la grille du Carrousel.--Vive le

roi et vive l'empereur!--Terreur panique et le feu de cheminée.--Le

général Excelmans et le drapeau tricolore.--Cocardes

conservées.--Arrivée de l'empereur.--Sa Majesté portée à

bras.--Service intérieur.--Premières visites.--L'archi-chancelier

et la reine Hortense.--Table de trois cents couverts.--Le père du

maréchal Bertrand et mouvement de l'empereur.--Souper de l'empereur

et le plat de lentilles.--Ordre impossible.--Deux grenadiers de

l'île d'Elbe.--Puissance du sommeil.--Quatre heures de nuit pour

l'empereur.--Sa Majesté et les officiers à demi-solde.--M. de

Saint-Chamans.--Revue sur le Carrousel.--L'empereur demandé par le

peuple.--Le maréchal Bertrand présenté au peuple par Sa

Majesté.--Scène touchante et enthousiasme général.--Continuation de

ma vie solitaire.--Larmes sur les malheurs de Sa Majesté.--Deux

souvenirs postérieurs.--La princesse Catherine de Wurtemberg et le

prince Jérôme.--Grandeur de caractère et superstition.--Treize à

table et mort de la princesse Elisa.--La première croix de la

légion d'honneur portée par le premier consul et le capitaine

Godeau.

DEVENU étranger à tout après le départ de l'empereur pour l'île d'Elbe,

pénétré d'une ineffaçable reconnaissance pour les bontés dont Sa Majesté

m'avait comblé pendant les quatorze années que j'avais passées à son

service, je pensais sans cesse à ce grand homme, et je me plaisais à

repasser dans ma mémoire jusqu'aux moindres souvenirs de ma vie. J'avais

jugé qu'il était convenable à mon ancienne position de vivre dans la

retraite, et je passais mon temps assez tranquillement et en famille

dans la maison de campagne que j'avais acquise. Toutefois une idée

funeste me préoccupait malgré moi; je craignais que des hommes jaloux de

mon ancienne faveur ne fussent parvenus à tromper l'empereur sur mon

inaltérable dévoûment à sa personne, et à l'entretenir dans la fausse

opinion qu'on était un moment parvenu à lui donner de moi. Cette idée,

contre laquelle me rassurait ma conscience, n'en était pas moins

pénible; mais, comme on le verra bientôt, j'eus le bonheur d'acquérir la

certitude que mes craintes à cet égard n'étaient nullement fondées.

Quoique tout-à-fait étranger à la politique, je lisais avec un vif

intérêt le journal que je recevais dans ma retraite depuis le grand

changement auquel on avait donné le nom de Restauration; et il ne me

fallait que le plus simple bon sens pour voir la différence tranchée qui

existait entre le gouvernement déchu et le gouvernement nouveau. Partout

je voyais des séries d'hommes titrés remplacer les listes d'hommes

distingués qui avaient donné, sous l'empire, tant de preuves de mérite

et de courage; mais j'étais loin de penser, malgré le grand nombre des

mécontens, que la fortune de l'empereur et les vœux de l'armée le

ramèneraient sur le trône qu'il avait volontairement abdiqué pour ne

point être la cause d'une guerre civile en France. Aussi me serait-il

impossible de peindre mon étonnement et la multiplicité de sentimens

divers qui vinrent m'agiter, quand je reçus la première nouvelle du

débarquement de l'empereur sur les côtes de la Provence. Je lus avec

enthousiasme l'admirable proclamation dans laquelle il annonçait que ses

aigles voleraient de clochers en clochers, et que lui-même suivit de si

près dans sa marche triomphale depuis le golfe Juan jusqu'à Paris.

C'est ici que je dois en faire l'aveu: ce n'est que depuis que j'avais

quitté l'empereur que j'avais compris toute l'immensité de sa grandeur.

Attaché à son service presque dès le commencement du consulat, à une

époque où j'étais encore bien jeune, il avait grandi, pour ainsi dire,

sans que je m'en aperçusse, et j'avais vu surtout en lui, à cause de la

nature de mon service, un excellent maître plus encore qu'un grand

homme; mais que l'éloignement avait produit sur moi un effet contraire à

celui qu'il produit ordinairement! J'avais peine à croire, et je

m'étonne souvent encore aujourd'hui de la franchise hardie avec laquelle

j'avais osé soutenir devant l'empereur des choses que je croyais vraies:

mais sa bonté semblait m'y encourager; car bien souvent, au lieu de se

fâcher de mes vivacités, il me disait, avec une douceur accompagnée d'un

sourire bienveillant: «Allons! allons! M. Constant; ne vous emportez

pas.» Bonté adorable dans un homme d'un rang aussi élevé!... Eh bien!

c'est tout au plus si je m'en apercevais dans l'intérieur de sa chambre;

mais depuis j'en ai senti tout le prix.

En apprenant que l'empereur allait nous être rendu, mon premier

mouvement fut de me rendre sur-le-champ au palais pour me trouver à son

arrivée; mais la réflexion et les conseils de ma famille et de quelques

amis me firent penser qu'il serait plus convenable d'attendre ses

ordres, dans le cas où il voudrait me rappeler à son service. J'eus à

m'applaudir de m'être arrêté à cette dernière idée, puisque j'eus le

bonheur d'apprendre que Sa Majesté avait bien voulu approuver ma

conduite; j'ai su effectivement, de la manière la plus positive, qu'à

peine arrivé aux Tuileries, l'empereur daigna demander à M. Eible, alors

concierge du palais: «Eh bien! que fait Constant? Comment va-t-il? Où

est-il?--Sire, il est à sa campagne, qu'il n'a pas quittée.--Bien,

très-bien... Il est heureux, lui; il plante ses choux.» J'ai su aussi

que, dès les premiers jours du retour de l'empereur, Sa Majesté ayant

fait faire un travail sur les pensions sur sa cassette, il avait eu la

bonté de mettre une note à la mienne pour qu'elle fût augmentée. Enfin,

j'éprouvai encore une vive satisfaction, d'un autre genre sans doute,

mais non moins vive, la certitude de n'avoir point fait un ingrat. On a

vu que j'avais été assez heureux pour placer M. Marchand auprès de

l'empereur; or voici ce qui m'a été rapporté par un témoin. M. Marchand,

au commencement des cent-jours, se trouvait dans un des salons du palais

des Tuileries où étaient réunies plusieurs personnes, dont quelques-unes

s'exprimaient sur mon compte d'une manière peu bienveillante. Mon

successeur auprès de l'empereur les interrompit brusquement, en leur

disant qu'il n'y avait rien de vrai dans les imputations dont on me

rendait l'objet, et il ajouta que, tant que j'avais été en faveur,

j'avais constamment obligé toutes les personnes de la maison qui

s'étaient adressées à moi, et que jamais je n'avais nui à aucune. À cet

égard, j'ose assurer que M. Marchand ne dit que la vérité; mais je ne

fus pas moins sensible à l'honnêteté de son procédé envers moi, et

surtout envers moi absent.

N'étant point à Paris au 20 mars 1815, ainsi qu'on vient de le voir, je

n'aurais rien à dire sur les circonstances de cette mémorable époque, si

je n'avais recueilli de quelques-uns de mes amis des détails sur la nuit

qui suivit la rentrée de l'empereur dans le palais redevenu impérial; et

l'on peut croire combien j'étais avide de savoir tout ce qui se

rapportait au grand homme que l'on regardait en ce moment comme le

sauveur de la France.

Je commencerai par rapporter exactement le récit qui me fut fait par un

brave et excellent homme de mes amis, alors sergent de la garde

nationale parisienne, et qui précisément se trouvait de service aux

Tuileries le 20 mars. «À midi, me dit-il, trois compagnies de gardes

nationaux entrèrent dans la cour des Tuileries pour occuper tous les

postes intérieurs et extérieurs du palais. Je faisais partie d'une de

ces compagnies, appartenant à la quatrième légion. Mes camarades et moi,

nous fûmes tous frappés de l'incroyable tristesse qu'inspire la vue d'un

palais abandonné. Tout, en effet, était désert; à peine apercevait-on çà

et là quelques hommes à la livrée du roi, occupés à déménager et à

transporter des tableaux représentant les divers membres de la famille

des Bourbons. Nous étions d'ailleurs assaillis par les cris bruyans

d'une multitude vraiment effrénée, grimpée sur les grilles, cherchant à

les escalader, les pressant avec une force telle qu'en plusieurs

endroits elles fléchirent au point de faire craindre qu'elles ne fussent

renversées. Cette multitude présentait un spectacle effrayant, et

semblait disposée à piller le palais.

»À peine étions-nous depuis un quart d'heure dans la cour intérieure,

lorsqu'un accident, peu grave en lui-même, vint jeter la consternation

parmi nous et parmi ceux qui se pressaient le long de la grille du

Carrousel; nous vîmes des flammèches s'élever au dessus de la cheminée

de la chambre du roi; le feu y avait été mis par la quantité énorme de

papiers que l'on venait d'y brûler. Cet accident donna lieu aux plus

sinistres conjectures, et bientôt le bruit se répandit que les Tuileries

avaient été minées avant le départ de Louis XVIII. On forma sur-le-champ

une patrouille de quinze hommes de la garde nationale, commandés par un

sergent; ils parcoururent le château dans tous les sens, visitèrent tous

les appartemens, descendirent dans les caves, et s'assurèrent qu'il

n'existait nulle part aucun indice de danger.

»Rassurés sur ce point, nous n'étions toutefois pas sans inquiétudes. En

nous rendant à notre poste, nous avions entendu des groupes nombreux

crier: Vive le roi! Vivent les Bourbons; et nous eûmes bientôt une

preuve de l'exaspération et de la fureur d'une partie du peuple contre

Napoléon; car nous vîmes arriver à grande peine jusqu'à nous, et dans un

état pitoyable, un officier supérieur qui avait imprudemment arboré trop

tôt la cocarde tricolore, et que le peuple poursuivait depuis la rue

Saint-Denis. Nous le prîmes sous notre protection en le faisant entrer

dans l'intérieur, et certes il en avait besoin. En ce moment nous

reçûmes l'ordre de faire retirer le peuple, qui s'opiniâtrait de plus en

plus à escalader les grilles, et pour y parvenir nous fûmes contraints

d'avoir recours à l'emploi de nos armes.

»Il y avait tout au plus une heure que nous occupions le poste des

Tuileries, lorsque le général Excelmans, qui avait reçu le commandement

en chef de la garde du château, donna l'ordre d'arborer le drapeau

tricolore sur le pavillon du milieu. La réapparition des couleurs

nationales excita parmi nous tous un vif mouvement de satisfaction; dès

lors, aux cris de Vive le roi! le peuple substitua soudain le cri de

Vive l'empereur! et nous n'en entendîmes plus d'autres de toute la

journée. Quant à nous, lorsque l'on nous fit reprendre la cocarde

tricolore, ce fut une opération bien facile; car un grand nombre de

gardes nationaux avaient conservé leur ancienne, qu'ils avaient

seulement recouverte d'un morceau de percale blanche plissée. On nous

fit mettre nos armes en faisceau devant l'arc-de-triomphe, et il ne se

passa rien d'extraordinaire jusqu'à six heures du soir. Alors on

commença à allumer des lampions sur le passage présumé de l'empereur. Un

nombre considérable d'officiers à demi-solde s'était réuni du côté du

pavillon de Flore; et j'appris de l'un d'eux, M. Saunier, officier

décoré, que c'était de ce côté que l'empereur ferait sa rentrée dans le

palais des Tuileries; je m'y rendis en toute hâte, et comme je

m'empressais pour me trouver sur son passage, j'eus le bonheur de

rencontrer un officier--commandant qui me plaça de service à la porte

même de l'appartement de Napoléon, et c'est à cette circonstance que je

dois d'avoir été témoin de ce qui me reste à vous raconter.

»J'étais depuis long-temps dans l'attente et presque dans la solitude,

lorsque, à huit heures trois quarts, un bruit extraordinaire que

j'entendis à l'extérieur m'annonça l'arrivée de l'empereur. Peu

d'instans après, je le vis en effet paraître au milieu de cris

d'enthousiasme, porté par les officiers qui l'avaient accompagné à l'île

d'Elbe. L'empereur les priait avec instance de le laisser marcher; mais

ses prières étaient inutiles; et ils le portèrent ainsi jusqu'à la porte

de son appartement, où ils le déposèrent tout près de moi. Je n'avais

pas vu l'empereur depuis le jour de ses adieux à la garde nationale dans

les grands appartemens du palais; et malgré la vive agitation où m'avait

mis tout ce mouvement, je ne pus m'empêcher de remarquer que Sa Majesté

était considérablement engraissée.

»À peine l'empereur fut-il entré dans son appartement, que mon service

devint intérieur. Le maréchal Bertrand, qui venait de remplacer le

général Excelmans dans le commandement des Tuileries, me donna l'ordre

de ne laisser entrer personne sans l'avoir prévenu, et sans lui avoir

fait connaître le nom de tous ceux qui se présenteraient pour voir

l'empereur. Un des premiers qui se présentèrent fut Cambacérès, qui me

parut plus pâle encore que de coutume. Peu après vint le père du général

Bertrand; et comme ce vénérable vieillard voulait commencer par ses

hommages à l'empereur: «Non, monsieur, lui dit Napoléon; d'abord à la

nature.» Et en disant cela, par un mouvement aussi prompt que sa parole,

l'empereur l'avait pour ainsi dire jeté dans les bras de son fils.

Ensuite vint la reine Hortense, accompagnée de ses deux enfans; puis le

comte Regnault de Saint-Jean-d'Angély, et beaucoup d'autres personnes

dont les noms m'ont échappé. Je ne revoyais point ceux dont j'annonçais

la présence au maréchal Bertrand, car tous sortaient par une autre

porte. Je continuai ce service jusqu'à onze heures du soir, heure à

laquelle je fus relevé de ma faction, et je fus invité à souper à une

table immense, qui me parut être au moins de trois cents couverts.

Toutes les personnes présentes au palais y assistèrent les unes après

les autres. J'y vis le duc de Vicence, et je me trouvai placé vis-à-vis

le général Excelmans. Quant à l'empereur, il soupa seul dans sa chambre

avec le maréchal Bertrand, et leur souper n'était pas à beaucoup près

aussi splendide que le nôtre; car il se composait seulement d'un poulet

rôti et d'un plat de lentilles: et pourtant j'appris d'un officier qui

ne l'avait pas quittée depuis Fontainebleau que Sa Majesté n'avait rien

pris depuis le matin. L'empereur était extrêmement fatigué; j'eus

l'occasion d'en faire la remarque chaque fois que l'on ouvrait la porte

de sa chambre. Il était assis sur une chaise en face du feu, ayant les

deux pieds en l'air, appuyés sur le manteau de la cheminée.

»Comme nous étions tous restés aux Tuileries, on vint, à une heure du

matin, nous dire que l'empereur venait de se coucher, et que, dans le

cas où il arriverait dans la nuit des militaires qui l'avaient

accompagné, il avait donné l'ordre de leur faire prendre le service du

palais conjointement avec la garde nationale. Les pauvres malheureux

n'étaient guère en état d'obéir à un pareil ordre. À deux heures du

matin, nous en vîmes arriver deux dans un état à faire pitié; ils

étaient exténués, et avaient les pieds tout écorchés: tout ce qu'ils

purent faire fut de se jeter sur leurs sacs, où ils tombèrent pour ainsi

dire tout endormis: car ils ne se réveillèrent pas pendant qu'on se mit

en devoir de leur panser les pieds dans l'appartement même où ils

étaient arrivés à grande peine. Il n'est sorte de soins que l'on ne se

soit empressé de leur prodiguer; et j'avoue que j'ai toujours regretté

de ne pas m'être enquis du nom de ces deux braves grenadiers, qui nous

inspirèrent à tous un intérêt que je ne saurais peindre.

»Couché à une heure, l'empereur était debout à cinq heures du matin; et

l'ordre fut immédiatement donné aux officiers à demi-solde de se tenir

prêts à être passés en revue. À la pointe du jour, ils se trouvèrent

disposés sur trois rangs. En ce moment, je fus chargé de surveiller un

officier que l'on avait signalé comme suspect, et qui, disait-on,

arrivait de Saint-Denis: c'était M. de Saint-Chamans. Au bout d'un quart

d'heure de surveillance qui n'eut rien de pénible, il fut simplement

prié de se retirer. Cependant l'empereur était descendu du palais, et

passait dans les rangs des officiers à demi-solde, leur adressant à tous

la parole, prenant les mains à beaucoup d'entre eux, et leur disant:

«Mes amis, j'ai besoin de vos services; je compte sur vous comme vous

pouvez compter sur moi.» Paroles magiques dans la bouche de Napoléon, et

qui arrachaient des larmes d'attendrissement à tous ces braves, dont les

services étaient méconnus depuis un an.

»Dès le matin, la foule se grossit rapidement à tous les abords des

Tuileries, et une masse de peuple réunie sous les fenêtres du château

demandait à grands cris à voir Napoléon. Le maréchal Bertrand l'en ayant

prévenu, l'empereur se montra à la croisée, où il fut salué par les cris

que sa présence avait si souvent excités. Après s'être montré au peuple,

l'empereur lui présenta lui-même le maréchal Bertrand, tenant son bras

passé sur l'épaule du maréchal, qu'il pressa sur son cœur avec les

démonstrations de l'affection la plus vive. Pendant cette scène, dont

tous les témoins furent émus, et qui fut saluée des plus vives

acclamations, des officiers, placés derrière l'empereur _et son ami_,

penchèrent au dessus de leur tête des drapeaux surmontés de leurs

aigles, dont ils formèrent une espèce de voûte nationale. À onze heures,

l'empereur monta à cheval, et alla passer en revue les divers régimens

qui arrivaient de toutes parts et les héros de l'île d'Elbe qui avaient

rejoint les Tuileries pendant la nuit. On ne se lassait point de

contempler la figure de ces braves, que le soleil d'Italie avait

basanée, et qui venaient de faire près de deux cents lieues en vingt

jours.»

Tels sont les détails curieux qui me furent donnés par un ami; et je

puis garantir l'exactitude de son récit comme si j'avais été moi-même

témoin de tout ce qu'il a vu pendant la nuit mémorable du 20 au 21 mars

1814.

Ayant continué à vivre dans ma retraite pendant les cent jours, et

long-temps encore après, je n'ai rien à dire que tout le monde n'ait pu

savoir aussi bien que moi sur cette grande époque de l'histoire de

l'empereur. J'ai versé bien des larmes sur ses souffrances au moment de

sa seconde abdication, et sur les tortures que lui fit subir à

Sainte-Hélène le misérable Hudson-Lowe, dont l'infamie traversera les

siècles incrustée à la gloire de l'empereur. Je me contenterai seulement

d'ajouter à ce qui précède un document certain qui m'a été confié sur

l'ancienne reine de Westphalie, et enfin un mot sur la destinée que j'ai

cru devoir donner à la première croix de la Légion-d'Honneur qu'ait

portée le premier consul.

La princesse Catherine de Wurtemberg, mariée, comme l'on sait, au prince

Jérôme, est d'une très-grande beauté; mais elle est douée en même temps

de qualités plus solides, et que le temps augmente au lieu de diminuer.

Elle joint à beaucoup d'esprit naturel une grande culture d'esprit, un

caractère vraiment digne d'une belle-sœur de l'empereur, et pousse

jusqu'au fanatisme l'amour de ses devoirs. Les événemens n'ont pas

permis qu'elle devînt une grande reine; mais ils n'ont pu l'empêcher de

demeurer une femme accomplie. Ses sentimens sont nobles et élevés, mais

sans qu'elle montre de fierté envers personne; aussi tous ceux qui

l'entourent se plaisent-ils à vanter les charmes de sa bonté dans son

intérieur, et à dire qu'elle possède le plus heureux don de la nature,

celui qui consiste à se faire aimer de tout le monde. Le prince Jérôme

n'est pas dépourvu d'une certaine grandeur de manières et de cette

générosité fastueuse dont il fit l'apprentissage sur le trône de Cassel;

mais on le trouve en général très-hautain. Quoique depuis les grands

changemens survenus en Europe par la chute de l'empereur le prince

Jérôme doive en partie la belle existence dont il jouit encore à l'amour

de la princesse, celle-ci ne s'en montre pas moins d'une soumission

vraiment exemplaire à toutes ses volontés. La princesse Catherine

s'occupe surtout de ses enfans; elle en a trois, deux garçons et une

fille; et tous les trois sont fort beaux. L'aîné naquit au mois d'août

1814. Sa fille, la princesse Mathilde, doit son éducation aux soins

particuliers qu'en prend sa mère; elle est jolie, mais moins pourtant

que ses frères, qui ont tous les traits de leur mère.

Après le portrait non flatté que l'on vient de lire de la princesse

Catherine, on sera surpris sans doute que, pourvue comme elle l'est de

tant de qualités solides, elle n'ait jamais pu triompher d'un penchant

inexplicable à de minuscules superstitions. Ainsi, par exemple, elle

redoute à l'extrême de s'asseoir à une table où se trouvent treize

convives. Voici même un fait dont on peut garantir l'authenticité, et

qui peut-être caressera la faiblesse des personnes atteintes de la même

superstition que la princesse de Wurtemberg. Un jour, à Florence,

assistant à un dîner de famille, elle s'aperçut qu'il n'y avait que

treize couverts: soudain elle pâlit, et refusa obstinément de s'asseoir.

La princesse Elisa Bacchiocchi se moqua de sa belle-sœur, haussa les

épaules, et lui dit en souriant: «Il n'y a pas de danger; nous serons

quatorze, puisque je suis grosse.» La princesse Catherine céda, mais

avec une extrême répugnance. Peu de temps après, elle dut prendre le

deuil de sa belle-sœur; et la mort de la princesse Elisa ne contribua

pas peu, comme on peut le croire, à la rendre plus que jamais

superstitieuse sur l'influence du nombre treize. Eh bien! que les

esprits forts se vantent tant qu'ils voudront; mais je puis consoler les

faibles, car j'ose affirmer que si l'empereur avait été témoin d'un

pareil événement arrivé dans sa famille, un instinct plus fort que sa

réflexion, plus fort que sa toute puissante raison, lui aurait causé

quelques instans de vague inquiétude.

Maintenant il ne me reste plus qu'à rendre compte de l'emploi que j'ai

fait de la première croix d'honneur du premier consul. Qu'on soit

tranquille; je n'en ai point fait un mauvais usage: elle est sur la

poitrine d'un brave de notre vieille armée. En 1817, je fis la

connaissance de M. Godeau, ancien capitaine dans la garde impériale. Il

avait été grièvement blessé à Leipzig par un boulet de canon qui lui

avait traversé la cuisse. Je vis en lui une admiration si pleine, si

franche pour l'empereur, il me pressa avec tant d'instances de lui

donner quelque chose, quoi que ce fût, qui eût appartenu à Sa Majesté,

que je lui fis présent de la croix d'honneur dont je parle, lui-même

ayant été depuis long-temps décoré de cet ordre. Cette croix est, je

puis le dire, un monument historique: d'abord, c'est la première, comme

je l'ai dit, que l'empereur ait portée. Elle est en argent, de moyenne

grandeur, et n'est point surmontée de la couronne impériale. L'empereur

l'a portée un an: elle décora pour la dernière fois sa poitrine le jour

de la bataille d'Austerlitz. Depuis ce jour-là, en effet, Sa Majesté

prit une croix d'officier en or avec la couronne, et ne porta plus

jamais la croix de simple légionnaire.

* * *

Ici se termineraient mes souvenirs, si, en relisant les premiers volumes

de mes Mémoires, les choses que j'y ai consignées ne m'en avaient

rappelé quelques autres qui me sont revenues depuis. Dans

l'impossibilité où je serais de les présenter avec ordre et liaison,

j'ai pris le parti, pour n'en point priver le public, de les lui offrir

comme des anecdotes détachées, que j'ai seulement l'attention de

classer, autant que possible, selon l'ordre des temps.

* * *

L'empereur, comme j'ai eu souvent l'occasion de le faire remarquer,

avait les goûts extrêmement simples pour tout ce qui tenait à sa

personne; de plus il manifestait volontiers une certaine aversion pour

les usages à la mode; il n'aimait point que l'on fît pour ainsi dire de

la nuit le jour, comme cela avait lieu dans la plupart des plus

brillantes sociétés de Paris sous le consulat et au commencement de

l'empire. Malheureusement l'impératrice Joséphine n'était pas du tout

dans les mêmes idées; esclave soumise de la mode, elle aimait à

prolonger ses soirées, lorsque l'empereur était couché.

Elle avait donc pris l'habitude de réunir autour d'elle ses dames les

plus intimes, quelques amis, et de leur donner un thé. Le jeu était

entièrement proscrit de ces réunions nocturnes, dont la seule

conversation faisait tous les charmes. Cette causerie de bon ton était

pour l'impératrice le plus agréable délassement, et ce cercle d'élus

s'assembla plusieurs fois sans que l'empereur en fût informé, et au fait

c'était une réunion bien innocente. Cependant quelqu'officieux indiscret

fit à l'empereur, sur ces assemblées, un rapport dans lequel il lui

présenta les choses de manière à ce qu'il ne fut pas satisfait. Il

témoigna donc son mécontentement à l'impératrice Joséphine, qui, dès ce

moment, se coucha en même temps que l'empereur.

Voilà donc la réunion licenciée. Les personnes attachées au service de

l'impératrice reçurent l'ordre de ne point veiller après le coucher de

l'empereur, et voici, je me le rappelle, comment j'entendis Sa Majesté

s'exprimer à cette occasion. «Quand les maîtres sont couchés, les valets

doivent se mettre au lit; et quand les maîtres sont éveillés, les valets

doivent être debout.» Ces paroles produisirent leur effet; dès le soir

même, aussitôt que l'empereur fut au lit, tout le monde se coucha au

palais, et à onze heures et demie il n'y eut plus d'éveillé que les

sentinelles.

Peu à peu, comme cela arrive toujours, on se relâcha bien un peu de la

stricte observation des ordres de l'empereur, toutefois sans que

l'impératrice osât reprendre ses réunions nocturnes. Les paroles de Sa

Majesté ne furent cependant pas mises en oubli, et bien en prit à M.

Colas, concierge du pavillon de Flore.

Un jour, dès quatre heures du matin, M. Colas entendit un bruit

inaccoutumé et un mouvement continuel dans l'intérieur du palais; cela

lui fit présumer que l'empereur était levé, et il ne se trompait pas. Il

s'habilla donc en toute hâte, et il y avait déjà dix minutes qu'il était

à son poste quand l'empereur, descendant l'escalier avec le maréchal

Duroc, l'aperçut. Sa Majesté se plaisait en général à faire voir qu'elle

remarquait l'exactitude à remplir ses devoirs; aussi s'arrêta-t-elle un

moment, disant à M. Colas: «Ah, ah! déjà levé, Colas?--Oui, Sire, je

n'ai pas oublié que les valets doivent être debout quand les maîtres

sont éveillés.--Vous avez de la mémoire, Colas; c'est bien cela.»

Voici qui allait très bien, et la journée commença pour M. Colas sous de

favorables auspices; mais le soir la médaille du matin faillit avoir son

revers. L'empereur était allé ce jour-là visiter les travaux du canal de

l'Ourcq. Il avait été apparemment très-mécontent, car il revint au

palais avec une humeur tellement visible que M. Colas, s'en étant

aperçu, laissa échapper ces mots: «_Il y a de l'oignon_.» Bien qu'il eût

parlé à voix basse, l'empereur l'avait entendu, et se retournant

brusquement de son côté: «Oui, Monsieur, répéta-t-il avec colère; vous

ne vous trompez pas: _il y a de l'oignon_.» Puis il monta rapidement

l'escalier. Cependant le concierge, craignant d'avoir trop parlé,

s'approcha du grand-maréchal, le suppliant de l'excuser auprès de Sa

Majesté; mais elle ne songea jamais à le punir de la liberté qu'il avait

prise et du mot qui lui était échappé, mot que l'on ne se serait guère

attendu à trouver dans le vocabulaire impérial.

* * *

La présence du pape à Paris pour y sacrer l'empereur est un des

événemens qui suffisent pour marquer la grandeur d'une époque;

l'empereur n'en parlait jamais qu'avec une vive satisfaction, et il

voulut que sa sainteté fût reçue avec toute la magnificence que l'on

pouvait attendre du fondateur d'un grand empire. Pour cela Sa Majesté

avait fait donner elle-même des ordres, par le maréchal Duroc, pour que

l'on fournît sans examen tout ce qui serait demandé, non-seulement pour

le pape, mais pour toutes les personnes de sa suite. Hélas! ce n'était

pas par ses dépenses personnelles que le saint père aurait contribué à

vider la caisse impériale: Pie VII ne buvait que de l'eau et il était

d'une sobriété vraiment apostolique; mais il n'en était pas de même de

quelques abbés spécialement attachés à son service. Chaque jour il

fallait à ces messieurs cinq bouteilles de Chambertin, sans compter des

vins de toutes sortes, les liqueurs les plus délicates; aussi peut-on

dire que pendant leur séjour aux Tuileries, ils arrosèrent dignement la

vigne du seigneur.

Ceci me rappelle une autre particularité qui, toutefois, ne se rapporte

qu'indirectement au séjour du pape à Paris. On sait que David fut chargé

par l'empereur d'exécuter le tableau du sacre, ouvrage qui offrait un

nombre inouï de difficultés presque insurmontables, et qui ne fut pas en

effet un des chefs-d'œuvre du grand peintre. Quoi qu'il en soit, la

confection de ce tableau donna lieu à des négociations dans lesquelles

il fallut que l'empereur intervînt. Le cas était grave, comme on va le

voir, puisqu'il s'agissait de la perruque d'un cardinal. David

s'obstinait à ne point peindre la tête du cardinal Caprara avec une

perruque, et de son côté le cardinal ne voulait point prêter sa tête si

on la séparait de sa perruque. Les uns prirent parti pour le peintre,

d'autres pour le modèle; on traita l'affaire diplomatiquement, mais sans

pouvoir obtenir de concessions d'aucune des deux parties contractantes,

lorsqu'enfin l'empereur donna gain de cause à son premier peintre sur la

perruque du cardinal. Cela rappelle un peu l'histoire de cet homme

simple qui ne voulait pas qu'on le représentât tête nue, à cause,

disait-il, de l'extrême facilité qu'il avait à s'enrhumer, et que son

portrait devait être placé dans une chambre sans feu.

* * *

Lorsque M. de Bourrienne eut quitté l'empereur, il fut, comme l'on sait,

remplacé par M. de Mennevalle, précédemment attaché au prince Joseph. Sa

Majesté s'attacha beaucoup à son nouveau secrétaire intime à mesure

qu'elle le connut. Peu à peu le travail du cabinet, où se faisaient la

plupart des grandes affaires, devint si considérable qu'il fut

impossible à un seul homme d'y suffire, et dès l'année 1805, deux jeunes

gens, protégés par M. Maret, ministre de la secrétairerie d'état, furent

admis à l'honneur de travailler dans le cabinet de l'empereur. Initiés

par leurs fonctions dans les plus hauts secrets de l'état, jamais rien

ne permit de soupçonner leur parfaite discrétion; ils étaient d'ailleurs

très-laborieux et doués de beaucoup de talent, de sorte que Sa Majesté

les voyait avec bienveillance. Leur sort aurait fait envie à bien du

monde; logés au palais, et par conséquent chauffés et éclairés, ils

étaient en outre nourris et recevaient un traitement de huit mille

francs. On aurait pu croire que cette somme aurait dû suffire à ces

messieurs pour être dans une grande aisance, mais il n'en était rien:

s'ils étaient assidus aux heures du travail, ils ne l'étaient pas moins

aux heures du plaisir, d'où il advint que le deuxième trimestre était à

peine écoulé, que les appointemens de l'année étaient dissipés. Une

partie avait passé au jeu; une autre dans les mains de ces femmes

adroites dont fourmille Paris, et qui sont si savantes dans l'art

d'inspirer de belles passions aux jeunes gens et de mettre leur bourse à

sec.

Parmi les deux secrétaires adjoints de l'empereur, il y en avait un

surtout qui avait contracté tant de dettes et dont les créanciers se

montraient si impitoyables, que sans une circonstance imprévue, il

aurait été infailliblement renvoyé du cabinet particulier, si le bruit

en était parvenu aux oreilles de Sa Majesté.

Après avoir passé toute une nuit à réfléchir sur les embarras de sa

position, cherchant dans son imagination par quel moyen il pourrait se

procurer les sommes nécessaires pour satisfaire les créanciers qui le

poursuivaient avec le plus d'acharnement, le nouveau dissipateur chercha

des distractions dans le travail et se rendit dès cinq heures du matin à

son bureau, afin de chasser d'abord ses pénibles réflexions; et ne

pensant pas d'ailleurs qu'à cette heure personne pût l'entendre, tout en

travaillant il se mit à _siffler la linotte_ de toutes ses forces. Or,

ce jour-là, et cela lui arrivait souvent, l'empereur avait déjà

travaillé une grande heure dans son cabinet; il venait seulement d'en

sortir quand le jeune homme y entra, et l'entendant siffler, il revint

immédiatement sur ses pas.

«Déjà ici, Monsieur, lui dit Sa Majesté, diable!... voilà qui est

très-bien. Maret doit être content de vous. De combien sont vos

appointemens?--Sire, j'ai huit mille francs par an; de plus, je suis

nourri et logé au grand quartier-général.--C'est fort beau cela, et vous

devez être heureux, Monsieur.»

Le jeune homme, voyant que Sa Majesté était de bonne humeur, jugea que

le hasard lui envoyait une occasion favorable pour sortir d'embarras. Il

se résolut donc à lui faire connaître la difficulté de sa position.

«Hélas! Sire, lui dit-il, je devrais être heureux sans doute, et

pourtant je ne le suis pas.--Pourquoi cela?--Sire, il faut que je

l'avoue à Votre Majesté: j'ai tant d'_Anglais_ sur le dos! avec cela

j'ai un vieux père, deux sœurs et une mère à soutenir.--Vous ne faites

que votre devoir. Mais, que voulez-vous dire avec vos _Anglais_? Est-ce

que vous nourrissez ces gens-là?...--Non, Sire, mais ce sont ceux qui

ont nourri mes plaisirs avec l'argent qu'ils m'ont prêté. Tous ceux qui

ont des dettes appellent aujourd'hui leurs créanciers des

_Anglais_.--Assez, assez, Monsieur!... Ah! vous avez des créanciers!...

Comment? avec les appointemens que vous touchez vous faites des

dettes!... Il suffit, Monsieur, je ne veux pas avoir plus long-temps

près de moi un homme qui a recours à l'or des _Anglais_, quand, avec

celui que je lui donne, il pourrait vivre honorablement. Dans une heure

vous recevrez votre démission.»

L'empereur, après s'être exprimé comme on vient de le voir, prit

quelques papiers sur le bureau, lança un regard sévère au jeune

secrétaire, et sortit, le laissant dans un tel état de désespoir qu'au

moment où heureusement une autre personne entra dans le cabinet, il

était sur le point d'attenter à ses jours en se frappant d'un poinçon

qu'il tenait à la main. C'était l'aide-de-camp de service qui lui

apportait une lettre de l'empereur; elle était conçue en ces termes:

«Monsieur, vous avez mérité d'être chassé de mon cabinet; mais j'ai

pensé à votre famille, et je vous pardonne à cause d'elle. Comme

c'est elle surtout qui souffre de votre inconduite, je vous envoie

avec mon pardon dix mille francs en billets de banque. Payez avec

cette somme tous les _Anglais_ qui vous tourmentent, et surtout ne

tombez plus dans leurs griffes, car alors je vous abandonnerais.

»NAPOLÉON.»

Un énorme _vive l'empereur_! sortit spontanément de la bouche du jeune

homme, qui partit comme un éclair, pour aller annoncer à sa famille

cette nouvelle preuve de la tyrannie impériale. Ce ne fut pas tout: son

camarade, instruit de ce qui s'était passé, et désirant aussi avoir

quelques billets de banque pour calmer ses Anglais, redoubla de zèle et

d'activité au travail. Pendant plusieurs jours de suite il se rendit au

cabinet dès quatre heures du matin; il y siffla aussi _la linotte_, mais

ce fut peine inutile, l'empereur ne l'entendit pas.

* * *

Je me suis peu appesanti, dans le cours de mes mémoires, sur les

liaisons galantes de l'empereur, cherchant en cela à imiter la

discrétion qu'il y mettait lui-même. Cependant il me revient à la

mémoire quelques souvenirs que l'on ne retrouvera peut-être pas ici sans

intérêt.

Ce fut à Saint-Cloud que l'empereur reçut pour la première fois

mademoiselle G..., dans l'un des appartemens donnant sur l'orangerie. Ce

serait ne rien apprendre à personne que de dire qu'elle fut la plus

belle de toutes les personnes auxquelles Sa Majesté adressa ses

hommages, et j'ai lieu de penser que ce fut aussi celle dont la

connaissance lui fut le plus agréable. Sa conversation lui plaisait et

l'égayait beaucoup, et je l'ai souvent entendu rire, mais rire à gorge

déployée, des anecdotes dont mademoiselle G... savait animer les

entretiens qu'elle avait avec lui. Aussi est-il de toute vérité que

jamais l'empereur n'a été avec aucune autre femme aussi gracieux, aussi

gai, aussi aimable, et je puis ajouter aussi magnifique dans ses

cadeaux. J'ai vu plus d'une fois la belle tragédienne sortir des petits

appartemens en jouant avec un assez bon nombre de chiffons de papier qui

n'étaient pas sans prix, mais dont il est vrai elle ne s'amusait pas à

faire des papillottes, ainsi que nous l'a révélé, pour elle-même, une

autre dame contemporaine. Mais en rappelant la magnificence de

l'empereur, je dois faire observer qu'elle fut toujours spontanée, car

mademoiselle G... ne profita jamais de sa faveur pour demander quelque

chose, soit pour elle, soit pour les siens, et jamais liaison ne me

parut plus désintéressée. L'impératrice Joséphine lui fit aussi quelques

cadeaux; elle lui donna, entre autres choses, un costume magnifique pour

le rôle de Cléopâtre, dans _Rodogune_.

L'empereur vit encore mademoiselle G... plusieurs fois aux Tuileries,

puis à Dresde, où elle vint faire juger des progrès que son talent avait

faits après l'avoir fait admirer à la cour impériale de Russie.

* * *

Saint-Cloud fut également témoin de la première entrevue de l'empereur

avec la belle madame P...; elle était extrêmement jolie, et surtout

d'une grâce ravissante. L'empereur se conduisit aussi avec elle en amant

magnifique, et elle ne dut pas douter de l'impression qu'elle avait

faite sur Sa Majesté; mais ces impressions étaient toujours fugitives.

Le mari de cette dame eut aussi part aux faveurs impériales. Il obtint

une place de receveur-général. Au surplus, l'empereur ne vit guère

madame P... que pendant trois ou quatre mois, à Saint-Cloud d'abord,

comme je l'ai dit, puis quelquefois, mais rarement, aux Tuileries dans

les petits appartemens. Le bruit se répandit plus tard que l'empereur

avait été remplacé par son beau-frère, le roi de Naples; mais c'est une

de ces choses que je ne saurais affirmer, dans la crainte d'être

indiscret.

* * *

Pour en finir sur ce chapitre délicat, je mentionnerai ici une prétendue

liaison que l'on a attribuée à l'empereur, avec une mademoiselle G...,

jeune et jolie Irlandaise, mais je n'en parlerai que pour la démentir,

dans l'intérêt de la vérité. Voici les faits: cette jeune personne

venait d'être admise en qualité de lectrice auprès de l'impératrice

Joséphine, quand nous partîmes pour Bayonne; elle fut du voyage, et

l'empereur la remarqua. Mais ayant découvert qu'il y avait quelque

intrigue sous jeu, que l'on avait d'avance bâti des châteaux en Espagne

sur la passion que tant de charmes ne pouvaient manquer de lui inspirer,

Sa Majesté donna l'ordre de la renvoyer à sa famille, et de la faire

partir immédiatement pour Paris; ordre qui fut exécuté sur-le-champ, et

auquel, comme on peut bien le penser, l'impératrice ne chercha pas à

mettre obstacle. Voilà tout ce qu'il y a de vrai sur cette prétendue

liaison.

* * *

On a beaucoup parlé, dans Paris et à la cour, des ridicules de madame la

maréchale Lefebvre; et l'on ferait un recueil des mots bizarres qu'elle

a dits, et que probablement on lui a pour la plupart attribués; mais il

faudrait un in-folio pour enregistrer tous les traits où se peint la

bonté de son cœur. En voici un qui participe des deux genres, et qui m'a

paru tout ensemble grotesque et touchant. Le cocher de madame la

maréchale était grièvement malade, et ne voulait pas se soumettre à ce

traitement rafraîchissant qu'Arlequin préférait à la saignée, par une

raison qu'il m'est impossible de dire. Les médecins assuraient que cela

seulement pouvait sauver le malade dont la vie était en danger. Madame

Lefebvre, en ayant été informée, monte dans la chambre de son cocher, se

fait donner l'instrument nécessaire, et après l'avoir sommé

très-énergiquement de se soumettre aux ordonnances: «As-tu peur de

montrer ton...?» ajouta-t-elle. Le pauvre malade voulait absolument

s'opposer, par respect, aux soins que sa maîtresse voulait lui rendre;

mais elle insista si bien qu'il promit tout ce qu'on voulut, et il

reçut, des mains d'une maréchale, un service que peu de femmes de son

rang auraient consenti à rendre à un pauvre cocher. Le malade, de qui

j'ai su ces détails, était père d'une nombreuse famille. Il guérit, et

sa guérison fut la récompense de la digne femme qui avait tant de bonté

et d'humanité.

Un jour, à la Malmaison (je crois que c'est peu de temps après la

fondation de l'empire), l'impératrice Joséphine avait donné des ordres

sévères pour ne recevoir personne. Madame la maréchale Lefebvre se

présente. L'huissier, enchaîné par sa consigne, lui refuse l'entrée;

elle insiste; et, lui, s'obstine de son côté. Pendant cette discussion,

l'impératrice, passant d'un salon à un autre, fut trahie par une glace

sans tain qui séparait ce salon de celui où était la maréchale.

L'impératrice l'ayant aussi aperçue, s'empressa de venir au devant

d'elle et de l'engager à entrer. Avant de passer dans l'autre salon,

madame Lefebvre se retournant vers l'huissier, lui dit d'un ton moqueur:

«Eh bien! mon garçon, ça te la coupe!...» Le pauvre huissier devint

rouge jusqu'aux oreilles, et se retira tout confus.

* * *

Le maréchal Lefebvre n'était pas moins bon, moins excellent que sa

femme, et c'est bien d'eux que l'on a pu dire que les honneurs n'avaient

pas changé leurs mœurs. On ne saurait se figurer le bien qu'ils

faisaient l'un et l'autre; on aurait dit que c'était leur seul plaisir,

le seul dédommagement qu'ils pouvaient se procurer contre un grand

malheur domestique. Ils n'avaient qu'un fils, et c'était bien

certainement le plus mauvais sujet de tout l'empire. Chaque jour il y

avait des plaintes contre lui; l'empereur l'admonesta même plusieurs

fois, à cause de la haute estime qu'il avait pour son brave père. Mais

rien n'y faisait, et son naturel vicieux reprenait le dessus. Il fut tué

dans je ne sais plus quelle bataille; et quelque peu regrettable qu'il

fût, sa mort causa un violent chagrin à son excellente mère, quoiqu'il

se fût oublié quelquefois jusqu'à la maltraiter de ses propos grossiers.

C'était ordinairement M. de Fontanes qu'elle prenait pour confident de

ses chagrins: car le grand-maître de l'université, malgré sa politesse

exquise et sa littérature de bon ton, était très-intimement lié dans la

maison du maréchal Lefebvre.

À cette occasion, je me rappelle une anecdote qui prouve, mieux que tout

ce que l'on pourrait dire, toute la bonté, toute la simplicité du

maréchal. Un jour, on lui annonce que quelqu'un qui ne se nomme pas

demande à lui parler. Le maréchal sort de son cabinet, et reconnaît son

ancien capitaine aux gardes françaises, où, comme l'on sait, le maréchal

avait été sergent. Le maréchal lui demande la permission de l'embrasser,

lui offre ses services, sa bourse, sa maison, le traite enfin presque

comme s'il eût été encore sous ses ordres. L'ancien capitaine était

émigré; il rentrait sans trop savoir ce qu'il ferait. D'abord sa

radiation est promptement obtenue par les soins du maréchal; mais il ne

voulait plus servir, et avait toutefois besoin d'une place. Ayant fait

ressource dans l'émigration de donner des leçons de français et de

latin, il témoigna le désir d'obtenir un emploi dans l'université:

«Comment, mon colonel, lui dit le maréchal avec son accent allemand,

mais je vais tout de suite vous mener chez mon ami M. de Fontanes.» On

met les chevaux à la voiture du maréchal, et voilà le protecteur

respectueux et son protégé dans les salons du grand-maître de

l'université. M. de Fontanes se hâte de venir au devant du maréchal,

qui, m'a-t-on dit, fit de la sorte son discours de présentation: «Mon

cher ami, je vous présente M. le marquis de***. C'est mon ancien

capitaine, mon bon capitaine! Il veut bien demander une place dans

l'université. Ah! dam! ce n'est pas un homme de rien, un homme de la

révolution, comme vous et moi. C'est mon ancien capitaine, M. le marquis

de***.» Enfin le maréchal finit par dire: «Ah! le bon, l'excellent

homme! Je n'oublierai jamais que, quand j'allais à l'ordre chez mon bon

capitaine, il ne manquait jamais de me dire: _Lefebvre, mon enfant,

passe à l'office; va te rafraîchir_: Ah! mon bon, mon excellent

capitaine.»

* * *

Tous les membres de la famille impériale avaient un goût marqué pour la

musique, et particulièrement pour la musique italienne; mais ils

n'étaient point musiciens, et la plupart chantaient presque aussi faux

que Sa Majesté elle-même. Il faut cependant en excepter la princesse

Pauline, qui avait fini par profiter un peu des leçons assidues que lui

donnait Blangini, et chantait assez agréablement. Sous le rapport de la

justesse de la voix, le prince Eugène se montrait bien digne d'être le

fils adoptif de l'empereur. Il était cependant musicien, et chantait

avec passion, mais non pas de manière à satisfaire ses auditeurs. En

revanche, le prince Eugène avait un organe magnifique pour commander les

évolutions militaires, avantage qu'il partageait avec le comte de Lobeau

et le général Dorsenne; aussi était-ce toujours l'un d'eux que Sa

Majesté désignait pour commander sous ses ordres aux grandes revues.

Quelque sévère que fût l'étiquette à la cour de l'empereur, il y eut

toujours quelques personnes privilégiées qui conservèrent le droit

d'entrer dans sa chambre, même quand il était au lit; mais le nombre en

était borné. Il se composait ainsi:

* * *

MM. de Talleyrand, vice-grand-électeur; de Montesquiou,

grand-chambellan; de Rémusat, premier chambellan; Maret, Corvisart,

Denon, Murat, Yvan; Duroc, grand-maréchal; et de Caulaincourt,

grand-écuyer.

* * *

Pendant long-temps je vis toutes ces personnes-là venir chez l'empereur

presque tous les matins, et leurs visites furent l'origine de ce que

l'on appela par la suite le petit lever. M. de Lavalette venait aussi

quelquefois, aussi bien que M. Réal et MM. Fouché et Savary, alors que

chacun d'eux fut ministre de la police.

Les princes de la famille impériale jouissaient également du droit de

venir le matin dans la chambre de l'empereur. J'y ai vu bien souvent

Madame Mère. L'empereur lui baisait la main avec beaucoup de respect et

de tendresse, mais je l'ai entendu plusieurs fois lui adresser des

reproches sur son excessive économie. Madame Mère l'écoutait, puis

donnait, pour ne pas changer sa manière de vivre, des raisons qui ont

plus d'une fois impatienté Sa Majesté, mais que les événemens ont

malheureusement pris le soin de justifier.

Madame Mère avait été d'une remarquable beauté, et elle était encore

très-belle, surtout quand je la vis pour la première fois. Il était

impossible de voir une meilleure mère; excellente pour ses enfans, elle

leur prodiguait les plus sages conseils, et elle intervenait toujours

dans les brouilleries de famille pour soutenir ceux qui à ses yeux

avaient raison; long-temps elle prit le parti de Lucien, et je lui ai

souvent vu prendre avec chaleur celui de Jérôme, quand le premier consul

était le plus mal disposé pour son jeune frère. La seule chose que l'on

ait reprochée à Madame Mère est son excessive économie, et sur ce point

on peut aller bien loin sans crainte d'atteindre l'exagération; mais

tout le monde l'aimait au palais, parce qu'elle était bonne et affable

pour tout le monde.

Je me rappelle, à l'occasion de Madame Mère, un fait qui divertit

beaucoup l'impératrice Joséphine. _Madame_ était venue passer quelques

jours à la Malmaison; une de ses daines qu'elle avait fait appeler entre

dans son appartement et voit... Qu'on juge de son étonnement!... Elle

voit le cardinal Fesch, remplissant les fonctions de femme de chambre,

enfin laçant sa sœur, qui n'avait alors sur elle que le vêtement le plus

voisin de la peau et son corset.

* * *

Un des chapitres sur lesquels l'empereur n'entendait jamais raillerie,

c'était le chapitre des douanes. Pour tout ce qui était contrebande il

se montrait d'une sévérité inflexible. C'était à un tel point qu'un jour

M. Soyris, directeur des douanes à Verceil, ayant fait saisir un ballot

de soixante cachemires, envoyé de Constantinople à l'impératrice,

l'empereur ordonna le maintien de la saisie, et les cachemires furent

vendus au profit de l'état. En pareille circonstance l'empereur disait

souvent: «Comment un souverain fera-t-il respecter les lois, s'il ne

commence pas par les respecter lui-même?» Je me rappelle cependant une

occasion, et je crois que ce fut la seule, où il passa condamnation sur

une infraction aux droits de la douane; et pourtant, comme on va le

voir, il ne s'agissait pas d'un acte de contrebande ordinaire.

Les grenadiers de la vieille garde, sous les ordres du général Soulès,

revenaient en France après la paix de Tilsitt. Arrivés à Mayence, les

douaniers voulurent faire leur devoir, et par conséquent visiter les

caissons de la garde et ceux du général. Toutefois, le directeur des

douanes, cherchant à y mettre des procédés, alla prévenir le général de

la nécessité où il était de faire exécuter la loi et les intentions bien

précises de l'empereur. La réponse du général à cette ouverture

courtoise fut simple et énergique: «Si un seul douanier, répondit-il,

ose porter la main sur les caissons de mes vieilles moustaches, je les

fais tous f... dans le Rhin.» Le directeur insista; les douaniers

étaient en grand nombre, et se disposaient à procéder à la visite, quand

le général Soulès fit mettre les caissons sur le milieu de la place et

en confia la garde à un régiment. Le directeur des douanes, n'osant

alors passer outre, se contenta d'adresser au directeur général des

douanes un rapport qui fut mis sous les yeux de l'empereur. En toute

autre circonstance le cas eût été grave; mais l'empereur était de retour

à Paris, mais il était plus que jamais salué par les acclamations de

tout un peuple, mais on célébrait les fêtes de la paix, mais cette

vieille garde revenait couverte de tant de gloire, mais elle avait été

si belle à Eylau! Tout cela se réunit pour faire tomber la colère de

l'empereur, et s'étant résolu à ne pas punir, il voulut récompenser et

ne point prendre au sérieux l'infraction faite par menaces à ses lois de

douane. Le général Soulès, que l'empereur aimait beaucoup, étant donc de

retour à Paris, se présenta chez l'empereur qui le reçut très-bien, et

après quelques autres propos relatifs à la garde, ajouta: «À propos,

dis-moi donc, Soulès: tu en as fait de belles là-bas!... On m'a donné de

tes nouvelles... Comment!... tu voulais jeter mes douaniers dans le

Rhin?... Est-ce que tu l'aurais fait?--Oui, Sire, répondit le général

avec son accent allemand; oui, je l'aurais fait. C'était une insulte à

mes vieux grenadiers, que de vouloir visiter leurs caissons.--Allons,

allons, ajouta l'empereur avec beaucoup d'affabilité, je vois ce que

c'est; tu as fait la contrebande.--Moi, Sire?--Je te dis que si; tu as

fait la contrebande; tu as acheté du linge en Hanovre; tu as voulu

monter ta maison, parce que tu as pensé que je te nommerais sénateur. Tu

ne t'es pas trompé. Va te faire faire un habit de sénateur. Mais ne

recommence pas, car une autre fois je te ferai fusiller.»

* * *

Pendant notre séjour à Bayonne en 1808, tout le monde fut frappé de la

gaucherie du roi et de la reine d'Espagne, du mauvais goût de leur

toilette, de la disgrâce de leurs équipages et d'un certain air

contraint et empesé qui était répandu sur toutes les personnes de leur

suite. L'élégance française et la richesse des équipages de la cour

formaient avec tout cela un contraste qui le rendait réellement plus

ridicule qu'il ne serait possible de le dire. L'empereur, qui avait en

toutes choses un tact si exquis, ne fut pas un des derniers à s'en

apercevoir; mais il n'aimait pas que l'on trouvât l'occasion de se

moquer des têtes couronnées. Un matin, à sa toilette, il me dit en me

pinçant l'oreille: «Dites donc, monsieur le drôle, vous qui vous

entendez si bien à tout cela, donnez donc quelques conseils aux valets

de chambre du roi et de la reine d'Espagne; ils ont un air gauche à

faire pitié.» Je mis beaucoup d'empressement à faire ce que souhaitait

Sa Majesté; mais elle ne s'en tint pas là. L'empereur communiqua en

effet à l'impératrice ses observations sur la reine et sur ses dames.

L'impératrice Joséphine, qui était le goût lui-même, donna des ordres en

conséquence; et pendant deux jours ses coiffeurs et ses femmes de

chambre ne furent plus occupés qu'à donner des leçons de goût et

d'élégance à leurs confrères d'Espagne. Il fallait bien certainement que

l'empereur trouvât du temps pour tout, pour pouvoir descendre de ses

hautes occupations à de si minces détails.

* * *

Le grand-maréchal du palais (Duroc) était à peu près de la taille de

l'empereur. Il marchait mal et sans grâce. Sa tête et son visage étaient

assez bien. Il était vif, emporté, jurait comme un soldat. Mais il avait

un grand talent pour l'administration, et il en a donné plus d'une

preuve dans l'organisation, à la fois grande et sagement réglée, de la

maison impériale. Quand le canon ennemi eut privé Sa Majesté d'un

serviteur dévoué et d'un ami sincère, l'impératrice Joséphine dit

qu'elle ne connaissait que deux hommes capables de le remplacer;

c'étaient le général Drouot, ou M. de Flahaut. Toute la maison espérait

que l'un ou l'autre de ces deux messieurs serait nommé; mais il en fut

autrement.

M. de Caulaincourt, duc de Vicence, était d'une extrême sévérité, et

même dur dans le service; mais il était juste et d'une loyauté

chevaleresque; sa parole valait un contrat. On le craignait, et pourtant

on l'aimait. Il avait le regard perçant, parlait vite et avec une grande

facilité. On connaît l'affection que lui portait Sa Majesté, et certes

personne n'en était plus digne que lui.

M. le comte de Rémusat, premier chambellan, était d'une taille moyenne,

d'une figure douce et blanche, obligeant, aimable, d'une politesse

naturelle et de bon goût; mais il aimait la dépense, manquait d'ordre

pour ses affaires, et par conséquent pour celles de l'empereur. Cette

profusion, qui a un beau côté, aurait pu convenir à un autre souverain;

mais celui-là était économe, et quoiqu'il aimât beaucoup M. de Rémusat,

il lui retira le gouvernement des dépenses de sa garde-robe, et le

confia à M. de Turenne, qui y apporta une sévère économie. M. de Turenne

avait peut-être un peu trop de ce qui manquait à son prédécesseur. Ce

fut précisément cela qui plut au maître. M. de Turenne était un assez

joli homme, s'occupant un peu trop de lui; grand parleur et anglomane,

ce qui lui avait fait donner par l'empereur le nom de _milord Kinsester_

(qui ne sait se taire); mais il contait avec agrément, et quelquefois Sa

Majesté se plaisait à lui faire raconter la chronique de Paris.

Quand M. le comte de Turenne remplaça M. le comte de Rémusat dans la

place de grand-maître de la garde-robe, pour ne pas dépasser la somme de

20,000 francs que Sa Majesté accordait pour sa toilette, il fit toutes

les économies possibles sur la quantité, le prix et la qualité des

choses indispensables pour le service. On m'a dit, mais je ne puis pas

l'assurer, que, pour savoir au juste à quoi s'en tenir sur les bénéfices

des fournisseurs de l'empereur, il était allé chez divers fabricans de

Paris, avec des échantillons de gants, de bas de soie, de bois d'aloës,

etc.. Ce fait, s'il est vrai, ne peut, après tout, que faire honneur au

zèle et à la probité de M. Turenne.

* * *

J'ai très-peu connu M. le comte de Ségur, grand-maître des cérémonies.

On disait dans la maison qu'il était fier, un peu raide, mais d'une

politesse parfaite, plein d'esprit et de reparties délicates et fines.

* * *

Il faut avoir vu l'ordre qui régnait dans la maison de l'empereur pour

se le figurer. Dès le consulat, le général Duroc avait apporté à

l'administration intérieure du palais cet esprit de règle et d'économie

qui le caractérisait particulièrement. Cependant, quelle que fût la

confiance de l'empereur dans le général Duroc, il ne dédaignait point de

jeter le coup d'œil du maître sur des choses qui semblent de détail, et

dont en général les souverains ne s'occupent guère par eux-mêmes. Ainsi,

par exemple, il y eut au moment de la fondation de l'empire un peu de

profusion dans certaines parties du palais, notamment à Saint-Cloud, où

les aides-de-camp se mirent à tenir table ouverte; ce qui toutefois

était loin de ressembler aux prodigalités désordonnées de l'ancien

régime; le vin de Champagne et les vins fins allaient surtout très-vite,

et il n'en fallut pas plus pour que l'empereur établît un règlement pour

sa cave. Il fit venir le chef de la maison Soupé-Pierrugues, et lui dit:

«Monsieur, je vous prête les caves de tous mes palais impériaux; vous y

entretiendrez des vins de toutes les espèces; il en faut dans mes palais

des Tuileries, de Saint-Cloud, de Compiègne, de Fontainebleau, de

Marrac, de Lacken et de Turin. Établissez un prix moyen pour chacune de

ces résidences, et vous aurez seul la fourniture de ma maison.» Ce

marché fut conclu, et toute espèce de fraude était impossible, attendu

que le délégué de M. Soupé-Pierrugues ne délivrait de vins que sur un

bon signé du contrôleur de la bouche; toutes les bouteilles non

débouchées étaient reprises, et chaque soir on établissait le compte de

ce qui était dû pour la journée.

Le service se faisait de la même manière auprès de l'empereur quand nous

étions en campagne. Pendant la seconde campagne de Vienne, je me

rappelle que le délégué de la maison Soupé-Pierrugues fut M. Eugène

Pierrugues, bon, gai, spirituel et aimé beaucoup de nous tous. Une

imprudence lui coûta cher. Par suite d'une étourderie naturelle à son

âge, il eut la cuisse cassée. Nous étions alors à Schœnbrunn. Ceux qui

connaissent cette résidence impériale savent que des avenues magnifiques

s'étendent au devant du palais et conduisent jusqu'à la route de Vienne.

Comme je montais souvent à cheval pour aller me promener dans la ville,

M. Eugène Pierrugues voulut un jour y venir avec moi, et emprunta un

cheval d'un des fourriers du palais. On le prévint que le cheval était

extrêmement fougueux, mais il n'en tint pas compte, et à peine sur son

cheval il lui fit prendre le galop. Je retins le mien pour ne pas animer

celui de mon compagnon; mais, malgré cette précaution, le cheval

s'emporta, se jeta dans les arbres, et brisa la cuisse de son malheureux

et imprudent cavalier. M. Eugène Pierrugues ne fut cependant pas

désarçonné du coup; il résista encore un moment après la blessure; mais

elle était extrêmement grave, et il fallut le reporter chez lui. Je fus

plus que tout autre affligé de cet affreux accident. Nous établîmes

auprès de lui un service régulier, de manière à ce que l'un de nous au

moins pût lui tenir compagnie quand nos devoirs nous le permettaient. Je

n'ai jamais vu souffrir avec plus de courage; ce fut au point même que

la cuisse de M. Pierrugues ayant d'abord été mal remise, il fit au bout

de quelques jours briser la fracture, opération que l'on dit

horriblement douloureuse.

* * *

Mon oncle, qui était huissier du cabinet de l'empereur, m'a raconté une

anecdote qui probablement ne peut être connue de personne, car tout,

comme on va le voir, se passa dans l'ombre du plus profond mystère. «Un

soir, me dit-il, le maréchal Duroc vint me donner lui-même l'ordre de

faire éteindre les lustres du salon qui précédait le cabinet de Sa

Majesté, et de ne laisser que quelques bougies allumées. Je ne concevais

rien à un pareil ordre, d'un genre tout nouveau, et d'ailleurs le

grand-maréchal n'était pas dans l'usage d'en donner ainsi directement.

Je fis exécuter l'ordre, et j'attendis à mon poste. À dix heures le

maréchal Duroc revint accompagné d'un personnage dont il me fut

impossible de distinguer les traits; il était entièrement enveloppé dans

un large manteau; il avait la tête couverte et son chapeau enfoncé

jusque sur les yeux. Je me retirai et les laissai tous les deux. À peine

j'étais sorti du salon que l'empereur y entra, et aussitôt le maréchal

Duroc se retirant aussi, laissa l'inconnu seul avec Sa Majesté. Au ton

dont parla l'empereur, il était facile de juger combien il était irrité.

Il s'exprimait très-haut, et je lui entendis dire: «Eh bien! Monsieur,

vous ne changerez donc jamais?... C'est de l'or qu'il vous faut,

toujours de l'or!... Vous agiotez sur toutes les banques étrangères, et

n'avez pas de confiance dans celle de Paris!... Vous avez ruiné la

banque de Hambourg!... Vous avez fait perdre deux millions à M. Drouet!»

(Ou Drouaut, car le nom fut prononcé très-vite.)

»L'empereur, poursuivit mon oncle, continua long-temps sur ce ton;

l'inconnu ne répondait pas, ou bien répondait si bas, qu'il me fut

impossible d'entendre une de ses paroles. Cette scène, qui dut être

affreuse pour le personnage mystérieux, dura de la sorte près de vingt

minutes. Enfin il lui fut loisible de sortir, ce qu'il fit avec autant

de précautions qu'en arrivant, et se retira enfin du palais aussi

secrètement qu'il y était venu.»

Rien de cette scène ne transpira dans le palais, et d'ailleurs ni mon

oncle ni moi nous n'avons jamais cherché à savoir quelle était la

personne à laquelle l'empereur avait adressé tant et de si sévères

paroles.

* * *

Toutes les fois que les circonstances le permettaient, la manière de

vivre de l'empereur était extrêmement régulière, et voici à peu près

quelle était la division ostensible de son temps: tous les matins, à

neuf heures précises, l'empereur sortait de l'intérieur de ses

appartemens; son scrupule pour l'exactitude des heures était poussé à un

point extrême, et je l'ai vu quelquefois, étant prêt un peu plus tôt,

attendre deux ou trois minutes pour que personne ne fût pris en défaut.

À neuf heures il était habillé comme il devait l'être toute la journée.

Quand il était dans le salon de réception, les officiers de service

étaient les premiers admis, et recevaient les ordres de Sa Majesté pour

le temps de leur service. Immédiatement après, ce que l'on appelait _les

grandes entrées_ étaient introduites, c'est-à-dire les personnages d'un

haut rang qui y avaient droit par leurs charges ou par une faveur

spéciale de l'empereur, et je puis dire que cette faveur était bien

enviée; elle était acquise généralement à tous les officiers de la

maison impériale, alors même qu'ils n'étaient pas de service. Tout le

monde était debout et l'empereur aussi. Il parcourait le cercle de

toutes les personnes présentes, adressait presque toujours un mot ou une

question à tout le monde, et il fallait voir ensuite, pendant toute la

journée, l'attitude noble et fière de ceux auxquels l'empereur avait

parlé un peu plus long-temps qu'aux autres. Cette cérémonie durait

ordinairement une demi-heure. Dès qu'elle était terminée, l'empereur

saluait, et chacun se retirait.

À neuf heures et demie, on servait le déjeuner de l'empereur: c'était

ordinairement sur un petit guéridon en bois d'acajou, et ce premier

repas ne durait matériellement que sept ou huit minutes; mais

quelquefois il se prolongeait davantage, et je l'ai vu même durer assez

long-temps: c'était lorsque l'empereur était gai, et qu'il aimait à se

livrer familièrement aux charmes de la conversation avec des hommes d'un

grand mérite qu'il connaissait depuis long-temps et qui assistaient à

son déjeuner. Là ce n'était plus l'empereur du lever; il continuait en

quelque sorte le vainqueur de l'Italie, le conquérant de l'Égypte, et

surtout le membre de l'Institut. Ceux qui y venaient le plus

habituellement étaient MM. Monge, Bertholet, Costaz, intendant des

bâtimens de la couronne; Denon, Corvisart, David, Gérard, Isabey, Talma

et Fontaine, son premier architecte. Que de grandes pensées, que de

choses d'un ordre élevé sont émanées de ces conversations que l'empereur

avait coutume d'annoncer en disant: «Allons, Messieurs, je ferme la

porte de mon cabinet.» C'était le signal, et ce qui était vraiment

miraculeux, c'était l'aptitude de Sa Majesté à mettre son génie en

communication avec des intelligences si fortes et si diverses.

Je me rappelle que pendant les jours qui précédèrent le couronnement, M.

Isabey était extrêmement assidu au déjeuner de l'empereur; il y venait

pour ainsi dire tous les matins, et ce n'était pas une chose vulgaire

que voir un grand jouet d'enfant servir à faire la répétition de la

vaste cérémonie qui allait avoir une si grande influence sur les

destinées du monde. Le spirituel peintre de portraits du cabinet de

l'empereur avait effectivement disposé sur une grande table une quantité

énorme de petits bons-hommes représentant tous les personnages qui

devaient figurer dans la cérémonie du sacre; chacun y avait sa place

assignée, et nul n'était omis, depuis l'empereur et le pape, jusqu'aux

enfans de chœur, et tous étaient revêtus du costume qu'ils devaient

porter.

Ces répétitions eurent lieu plusieurs fois, et chacun était bien aise de

consulter le modèle pour ne point se méprendre sur la place qu'il devait

occuper. Ces jours-là, comme on peut le croire, _la porte du cabinet fut

fermée_, d'où il résulta que les ministres attendirent pendant quelques

instans.

C'était en effet après son déjeuner que l'empereur ouvrait à ses

ministres et aux directeurs généraux, et ces audiences consacrées au

travail spécial de chaque ministère, de chaque direction générale,

duraient jusqu'à six heures du soir, à l'exception des jours où Sa

Majesté se livrait encore plus en grand aux soins de son gouvernement,

en présidant le conseil-d'état ou le conseil des ministres.

Le dîner était servi à six heures. Aux Tuileries et à Saint-Cloud

l'empereur dînait tous les jours seul avec l'impératrice, à l'exception

du dimanche, où toute la famille était admise au dîner. L'empereur,

l'impératrice et Madame Mère étaient seuls assis sur des fauteuils; tous

les autres, fussent-ils rois ou reines, n'avaient que des chaises. On ne

faisait jamais qu'un seul service avant le dessert. Sa Majesté buvait

ordinairement du vin de Chambertin, mais rarement pur, et guère plus

d'une demi-bouteille. Au surplus le dîner chez l'empereur était plutôt

un honneur qu'un plaisir pour ceux qui étaient admis, car il fallait,

comme on dit vulgairement, _avaler en poste_, Sa Majesté ne restant à

table que quinze ou dix-huit minutes. Après son dîner comme après son

déjeuner, l'empereur prenait habituellement une tasse de café; c'était

l'impératrice qui le lui versait. Sous le consulat, madame Bonaparte

avait pris cette habitude, parce que le général oubliait souvent de

prendre son café: elle la conserva étant devenue impératrice, et plus

tard l'impératrice Marie-Louise adopta le même usage.

Après le dîner, l'impératrice descendait dans ses appartemens, où elle

trouvait réunis ses dames et les officiers de service. L'empereur y

venait quelquefois, mais il n'y restait pas long-temps. Telle était la

vie coutumière de l'intérieur du palais des Tuileries les jours où il

n'y avait ni chasse le matin, ni concert ni spectacle le soir; la vie de

Saint-Cloud offrait d'ailleurs bien peu de différence avec celle des

Tuileries. On y faisait de plus quelques promenades en calèche quand le

temps le permettait, et le mercredi, jour fixé pour le conseil des

ministres, ces messieurs avaient régulièrement l'honneur d'être invités

à dîner avec leurs majestés. Quand il y avait chasse à Fontainebleau, à

Rambouillet ou à Compiègne, l'étiquette était suspendue; les dames

suivaient en calèche, et tout le service dînait avec l'empereur et

l'impératrice sous une tente dressée dans la forêt.

Il arriva quelquefois à l'empereur, mais rarement, d'inviter

extraordinairement un membre de sa famille à rester à dîner avec lui, et

ceci me rappelle une anecdote qui doit trouver sa place ici. Le roi de

Naples vint un jour faire une visite à l'empereur. Celui-ci l'invita à

dîner, ce que le roi accepta; mais il n'avait point fait attention qu'il

était en bottes, et il ne lui restait physiquement que le temps

nécessaire pour changer de costume, sans avoir celui de retournera

l'Élysée, qu'il habitait alors. Le roi monta rapidement chez moi et me

conta son embarras. Je l'en tirai sur-le-champ, et, je puis le dire, à

sa grande satisfaction. J'avais alors une garde-robe très-bien montée,

et presque toujours plusieurs objets entièrement neufs. Je lui donnai

donc chemise, culotte, gilet, bas et souliers, et je l'habillai. Le

bonheur voulut que tout lui allât comme si tous ces vêtemens avaient été

faits pour lui. Il fut, comme il voulait bien l'être toujours avec moi,

d'une extrême bonté et d'une amabilité parfaite, et me remercia d'une

manière charmante. Le soir, le roi de Naples, après avoir pris congé de

l'empereur, remonta chez moi pour reprendre ses vêtemens du matin, et il

m'engagea à venir le voir le lendemain à l'Élysée. Je m'y rendis

ponctuellement, après avoir raconté à l'empereur ce qui s'était passé,

récit qui le divertit beaucoup. Arrivé à l'Élysée, je fus immédiatement

introduit dans le cabinet du roi, qui me renouvela ses remerciemens de

la façon la plus gracieuse, et me donna une fort jolie montre de

Bréguet.

Pendant nos campagnes, j'eus encore quelquefois l'occasion de rendre au

roi de Naples quelques petits services de la même nature; mais il ne

s'agissait plus comme à Saint-Cloud de bas de soie; plus d'une fois il

m'est arrivé au bivouac de partager avec lui une botte de paille que

j'avais été assez heureux pour me procurer. En pareil cas, je dois

l'avouer, le sacrifice était beaucoup plus grand de ma part qu'en

offrant une partie de ma garde-robe. Le roi alors ne tarissait pas en

remerciemens; et n'est-ce pas une chose digne d'observation que de voir

un souverain dont le palais était comblé de tout ce que la mollesse peut

inventer de plus commode, de tout ce que les arts peuvent créer de plus

brillant et de plus magnifique, trop heureux de trouver la moitié d'une

botte de paille pour y reposer sa tête?

* * *

Voici quelques nouveaux souvenirs qui me reviennent sur les spectacles

de la cour. À Saint-Cloud, pour se rendre des appartemens à la salle de

spectacle, il fallait traverser l'Orangerie dans toute sa longueur, et

rien n'était plus élégant que la manière dont elle était alors décorée.

On y voyait une grande abondance de plantes précieuses disposées en

étages, le tout éclairé par des lustres. Si c'était pendant l'hiver, on

masquait les caisses des orangers en les recouvrant avec de la mousse et

des fleurs, ce qui produisait aux lumières un effet charmant.

Le parterre était généralement composé des généraux, des sénateurs et

des conseillers d'état; on réservait les premières loges aux princes et

princesses de la famille impériale, aux princes étrangers, aux

maréchaux, à leurs femmes et aux dames d'honneur; et aux secondes loges

se plaçaient toutes les personnes attachées à la cour. Pendant les

entr'actes on servait des glaces, des rafraîchissemens; mais on y avait

rétabli une partie de l'ancienne étiquette qui déplaisait beaucoup aux

acteurs: on n'applaudissait pas, et Talma m'a dit souvent que l'espèce

de froideur dont ce silence frappait la représentation nuisait bien

souvent à de certains mouvemens, pour lesquels l'acteur éprouve le

besoin d'être électrisé. Cependant il arrivait quelquefois que

l'empereur, pour témoigner sa satisfaction, faisait un léger signe de la

main, alors, et dans les plus beaux momens, on entendait sinon des

applaudissemens, du moins un murmure flatteur que les spectateurs

n'étaient pas toujours maîtres de retenir.

Ces brillantes réunions tiraient leur principal lustre de la présence de

l'empereur; aussi était-ce une chose extrêmement précieuse qu'un billet

pour le théâtre de Saint-Cloud. Du temps de l'impératrice Joséphine, il

n'y avait point de représentations au palais en l'absence de l'empereur;

mais quand l'impératrice Marie-Louise se trouva seule à Saint-Cloud,

pendant la campagne de Dresde, elle y fit donner deux représentations

par semaine. On joua successivement devant Sa Majesté tout le répertoire

de Grétry. À la fin de chaque pièce il y avait toujours un petit ballet.

Le théâtre de Saint-Cloud, si l'on peut ainsi parler, fut plus d'une

fois un théâtre d'essai. Ainsi on y joua pour la première fois _les

États de Blois_ de M. Raynouard, ouvrage que l'empereur ne permit pas de

représenter en public, et qui ne fut joué en effet qu'après le retour de

Louis XVIII. _Les Vénitiens_, de M. Arnaud, avaient aussi fait leur

première apparition sur le théâtre de Saint-Cloud, ou plutôt de la

Malmaison. L'époque ne fait pas grand chose à ceci; mais ce qui était

prodigieusement remarquable, c'est le jugement que l'empereur portait

des pièces et des acteurs. C'était ordinairement à M. Corvisart qu'il

donnait la préférence pour traiter ce sujet, sur lequel il s'étendait

avec complaisance quand ses hautes occupations le lui permettaient. Il

était en général moins sévère et plus juste que Geoffroy, et il serait

bien à désirer que l'on eût pu conserver le recueil des critiques et des

jugemens de l'empereur sur les auteurs et les acteurs. Cela pourrait

être d'une grande utilité pour les progrès de l'art.

* * *

En parlant de la retraite de Moscou, j'ai raconté dans mes mémoires

comme quoi j'avais été assez heureux pour pouvoir offrir une place dans

ma calèche au jeune prince d'Aremberg, et l'aider à continuer sa route.

Je me rappelle à cette occasion une autre circonstance de la vie de ce

prince, dans laquelle un de mes amis lui fut fort utile; circonstance à

laquelle se rattachent d'ailleurs quelques particularités qui ne sont

pas sans intérêt.

Le prince d'Aremberg, officier d'ordonnance de l'empereur, avait, comme

on sait, épousé mademoiselle de Tascher, nièce de l'impératrice

Joséphine. Ayant été envoyé en Espagne, il y fut pris par les Anglais,

et ensuite conduit prisonnier en Angleterre. Les premiers temps de sa

captivité furent extrêmement pénibles; il me dit même depuis, qu'il

avait été très-malheureux jusqu'au moment où il fit la connaissance d'un

de mes amis, M. Herz, commissaire des guerres, homme d'esprit, fort

intelligent, parlant bien plusieurs langues, et, comme le prince,

prisonnier en Angleterre. La liaison qui se forma tout d'abord entre le

prince et M. Herz devint bientôt tellement intime, qu'ils ne firent plus

qu'un ménage commun. Ils vécurent ainsi aussi heureux qu'on peut l'être

loin de sa patrie et privé de sa liberté.

Ils vivaient de la sorte, adoucissant l'un pour l'autre les ennuis de la

captivité, quand M. Herz fut échangé, ce qui fut peut-être un malheur

pour lui, comme on le verra tout à l'heure. Quoi qu'il en soit, le

premier fut profondément affligé de se retrouver seul. Il chargea

cependant M. Herz de plusieurs lettres pour sa famille, et en même temps

il envoya à sa mère sa moustache, qu'il avait fait monter dans un

médaillon suspendu à une chaîne. Un jour nous vîmes arriver à

Saint-Cloud madame la princesse d'Aremberg, qui avait demandé une

audience particulière à l'empereur. «Mon fils, lui dit-elle, demande à

Votre Majesté la permission de tâcher de se sauver

d'Angleterre.--Madame, lui répondit l'empereur, vous me demandez là une

chose bien délicate! Je ne fais aucune défense à votre fils, mais je ne

puis donner aucune autorisation.»

Ce fut lorsque j'eus le bonheur de sauver la vie au prince d'Aremberg

que j'appris de lui ces détails. Quant à mon pauvre ami Herz, sa liberté

lui devint fatale par suite de ces inexplicables enchaînemens

d'événemens. Ayant été envoyé par le maréchal Augereau à Stralsund pour

y remplir une mission secrète, il y mourut, asphyxié par le feu d'un

poêle de fonte allumé dans la chambre où il couchait. Son secrétaire et

son domestique faillirent être victimes du même accident; mais plus

heureux que lui, on parvint à les sauver. Le prince d'Aremberg me parla

de la mort de Herz avec une vraie sensibilité, et il me fut facile de

voir que tout prince qu'il était et allié à l'empereur, il avait voué

une sincère amitié à son compagnon de captivité.

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 437 / 456 题