Renouvellement des prodiges de l'Italie.--Courage personnel de
l'empereur.--Mot de l'empereur à ses soldats.--Obus éclatant près
de l'empereur.--Fréquence du réveil de l'empereur.--Extrême bonté
de Sa Majesté envers moi.--Point de paix déshonorante.--Oubli
réparé.--Je m'endors dans le fauteuil de l'empereur.--Sa Majesté
s'asseyant sur son lit pour ne pas m'éveiller.--Paroles adorables
de l'empereur.--Sa Majesté décidée à faire la paix.--Succès et
nouvelle indécision.--L'empereur et le duc de Bassano.--Départ pour
Sézanne.--Suite de triomphes.--Généraux prisonniers à la table de
l'empereur.--Combat de Nangis.--Blücher sur le point d'être
prisonnier.--La veille de la bataille de Méry.--L'empereur sur une
botte de roseaux.--Nuée de bécassines et mot de
l'empereur.--Mouvement sur Anglure.--Incendie de Méry.--Position
critique des alliés.--Position critique de M. Ansart.--Un huissier
guide de l'empereur.--Peur du canon.--Pont construit en une heure
sous le feu de l'ennemi.--L'empereur mourant de soif et courage
d'une jeune fille.--Le quartier-général de l'empereur dans la
boutique d'un charron.--Prisonniers et drapeaux envoyés à
Paris.--Mission délicate de M. de Saint-Aignan.--Vive colère de
l'empereur.--Disgrâce de M. de Saint-Aignan et prompt
oubli.--L'ennemi abandonnant Troyes par capitulation.--Décret
sévère.--Les insignes et les couleurs de l'ancienne
dynastie.--Conseil de guerre et peine de mort.--Exécution du
chevalier de Gonault.
JAMAIS l'empereur ne s'était montré aussi admirable que durant cette
fatale campagne de France; en luttant contre la fortune il y renouvelait
les prodiges des premières guerres d'Italie quand la fortune lui
souriait; l'attaque avait signalé le commencement de sa carrière; la fin
en fut marquée par la plus belle défense dont les annales de la guerre
puissent conserver le souvenir. On peut dire qu'à tout moment et partout
Sa Majesté se montrait tout ensemble général et soldat. En toute
circonstance il donna l'exemple du courage personnel, et cela au point
d'alarmer tous ceux qui l'entouraient et dont l'existence était attachée
à la sienne. On sait, par exemple, qu'à Montereau, l'empereur pointa
lui-même des pièces d'artillerie, s'exposa gaiement aux coups de
l'ennemi, et dit aux soldats que cela inquiétait et qui voulaient
l'éloigner: «Laissez-moi faire, mes amis; le boulet qui doit me tuer
n'est pas encore fondu.»
À Arcis, l'empereur se battit encore comme un soldat: il tira plus d'une
fois son épée pour se dégager du milieu des ennemis qui l'entouraient.
Un obus étant venu tomber à quelques pas de son cheval, l'animal surpris
fit un saut de côté, et faillit désarçonner l'empereur, qui, la
lorgnette à la main, était alors fort occupé à examiner le champ de
bataille. Sa Majesté s'étant raffermie sur la selle, mit à son cheval
les éperons dans le ventre, le poussa vers l'obus, et le contraignit à
le flairer; au même instant la pièce éclata, et par un hasard inouï, ni
l'empereur ni son cheval ne furent blessés.
En plus d'une circonstance pareille, l'empereur sembla, durant cette
campagne, avoir fait l'abandon de sa vie; et cependant ce ne fut qu'à la
dernière extrémité qu'il renonça à l'espérance de conserver le trône.
Mais il lui en coûtait de traiter avec l'ennemi tant que celui-ci
occuperait le territoire français. Sa Majesté aurait voulu purger le sol
de la France de la présence des étrangers, avant d'entrer avec eux en
accommodement. De là vinrent ses hésitations, ses refus de souscrire à
la paix qui lui fut offerte à différentes reprises.
Le 8 de février, l'empereur, à la suite d'une longue discussion avec
deux ou trois de ses conseillers intimes, se coucha fort tard et dans
une extrême préoccupation: il me réveilla souvent dans la nuit, se
plaignit de ne pouvoir dormir; et me fit emporter et rapporter plusieurs
fois son flambeau. Vers cinq heures du matin je fus appelé de nouveau;
je tombais de fatigue; Sa Majesté s'en aperçut et me dit avec bonté:
«Vous êtes sur les dents, mon pauvre Constant; nous faisons une rude
campagne, n'est-ce pas? mais ayez encore un peu de courage; vous allez
bientôt vous reposer?»--Encouragé par le ton de bienveillance de Sa
Majesté, je pris la liberté de lui répondre que personne ne pouvait
songer à se plaindre de la fatigue et des privations que l'on éprouvait,
puisqu'elles étaient partagées par Sa Majesté; mais que pourtant le
désir et l'espérance de tout le monde étaient pour la paix. «Hé bien,
oui, reprit l'empereur, avec une sorte de violence concentrée, on aura
la paix; on verra ce que c'est qu'une paix déshonorante!» Je gardai le
silence; l'agitation et le chagrin de Sa Majesté m'affligeaient
profondément, et j'aurais souhaité en ce moment que l'empereur eût une
armée d'hommes de fer, comme lui. Il n'aurait fait la paix que sur la
frontière de France.
Le ton de bonté et de familiarité avec lequel l'empereur me parla cette
fois-là, me rappelle une autre circonstance que j'ai oublié de rapporter
en son temps, et que je ne passerai point ici sous silence, la croyant
de nature à faire juger des manières de Sa Majesté avec les personnes de
son service, et particulièrement avec moi. Roustan a été témoin du fait,
et c'est de sa bouche que j'en tiens le commencement.
Dans une des campagnes au-delà du Rhin (je ne saurais dire laquelle),
j'avais passé plusieurs nuits de suite, et j'étais harassé. L'empereur
étant sorti sur les onze heures du soir, resta trois ou quatre heures
dehors. Je m'étais assis, pour l'attendre, dans son fauteuil, auprès de
sa table de travail, comptant bien me lever et me retirer dès que je
l'entendrais rentrer. Mais j'étais tellement épuisé de fatigue que le
sommeil me surprit tout d'un coup, et je m'endormis d'un profond somme,
la tête appuyée sur le bras, et le bras sur la table de Sa Majesté.
L'empereur rentra enfin, accompagné du maréchal Berthier et suivi de
Roustan. Je n'entendis rien. Le prince de Neufchâtel voulut s'approcher
de moi et me pousser pour me réveiller, et me faire rendre, à Sa
Majesté, son siége et sa table; mais l'empereur le retint, en disant:
«Laissez dormir ce pauvre garçon; il a passé je ne sais combien de nuits
blanches.» Alors comme il n'y avait point d'autre siége dans
l'appartement, l'empereur s'assit sur le bord de son lit, y fit asseoir
le maréchal et causa long-temps avec lui, pendant que je continuais de
dormir. Mais ayant eu besoin d'une des cartes qui étaient sur sa table,
et sur lesquelles mon coude était appuyé, Sa Majesté, quoiqu'elle
cherchât à la tirer avec précaution, m'éveilla, et je me levai aussitôt
tout confus et m'excusant de la liberté que j'avais prise bien
involontairement. «_Monsieur_ Constant, me dit alors l'empereur avec un
sourire plein de bonté, je suis désespéré de vous déranger: veuillez
bien m'excuser.» Tels étaient les égards de l'empereur pour ses gens. Je
désire que cela puisse encore, avec ce que j'ai déjà rapporté du même
genre, servir de réponse à ceux qui l'ont accusé de dureté dans son
intérieur. Je reprends mon récit des événemens de 1814.
Dans la nuit du 8 au 9, l'empereur paraissant décidé à faire la paix, on
passa la nuit à préparer les dépêches, et le 9, à neuf heures du matin,
on les lui apporta pour les signer; mais il avait changé d'avis. À sept
heures, il avait reçu des nouvelles des armées russe et prussienne.
Lorsque M. le duc de Bassano entra, tenant à la main les dépêches à
signer, Sa Majesté était couchée sur ses cartes et y plantait des
épingles: «Ah! c'est vous, dit-elle à son ministre, il n'est plus
question de cela. Voyez, me voilà en train de battre Blücher; il a pris
la route de Montmirail. Je pars. Je le battrai demain, je le battrai
après-demain. La face des affaires va changer, et nous verrons. Ne
précipitons rien; il sera toujours assez temps de faire une paix comme
celle qu'on nous propose.» Une heure après, nous étions sur la route de
Sézanne.
Il y eut alors plusieurs jours de suite pendant lesquels les efforts
héroïques de l'empereur et de ses braves soldats furent couronnés du
plus éclatant succès. À peine arrivée à Champ-Aubert, l'armée se
trouvant en présence du corps d'armée russe contre lequel elle avait
déjà combattu à Brienne, tombe sur lui, sans s'arrêter pour prendre du
repos, le sépare de l'armée prussienne, et fait prisonniers le général
en chef et plusieurs officiers-généraux. Sa Majesté, dont la conduite
vis-à-vis ses ennemis vaincus était toujours honorable et généreuse, les
fit dîner à sa table et les traita avec les plus grands égards. Les
ennemis sont encore battus à la Ferme des Frénaux par les maréchaux Ney
et Mortier, et par le duc de Raguse, à Vaux-Champs, où Blücher fut
encore sur le point d'être fait prisonnier. À Nangis, l'empereur
disperse cent cinquante mille hommes commandés par le prince de
Schwartzenberg, et lance à leur poursuite les maréchaux Oudinot,
Kellermann, Macdonald, et les généraux Treilhard et Gérard.
La veille de la bataille de Méry, l'empereur parcourut tous les environs
de cette petite ville, et son œil observateur s'arrêta sur une immense
étendue de marais, au milieu desquels est le village de Bagneux, et à
peu de distance le bourg d'Anglure, où passe l'Aube. Après la rapide
excursion qu'il fit sur le terrain mouvant de ces marais dangereux, il
mit pied à terre, et s'assit sur une botte de roseaux; là, le dos appuyé
contre la hutte d'un chasseur de nuit, il déroula sa carte de campagne;
après l'avoir examinée quelques instans, il remonta à cheval et repartit
au galop.
En ce moment une nuée de sarcelles et de bécassines s'étant envolée
devant Sa Majesté, elle s'écria en riant: «Allez, allez, mes belles;
faites place à un autre gibier.» Sa Majesté disait à tous ceux qui
l'entouraient: «Pour cette fois nous les tenons!»
L'empereur galopait vers Anglure, pour voir si la butte de Baudement,
qui est près de ce bourg, était occupée par l'artillerie, lorsque le
bruit du canon qui se faisait entendre du côté de Méry, l'obligea de
rétrograder. Il retourna donc à Méry, et s'adressant aux officiers qui
le suivaient: «Au galop, Messieurs, nos ennemis sont pressés, il ne faut
pas les faire attendre.» Une demi-heure après il était sur le champ de
bataille.
Les flammes de l'incendie de Méry rabattaient d'énormes tourbillons de
fumée sur les colonnes russes et prussiennes, et masquaient en partie
les manœuvres de l'armée française. Dans ce moment tout annonçait la
réussite du plan que l'empereur avait conçu le matin dans les marais de
Bagneux; tout allait bien: Sa Majesté voyait la défaite des alliés et la
France sauvée, tandis qu'à Anglure tout était dans la désolation. La
population de plusieurs villages frémissait en voyant les ennemis
s'approcher, et pas une pièce de canon n'était là pour leur couper la
retraite, pas un soldat pour les empêcher de passer la rivière.
La position des alliés était tellement critique que toute l'armée
française les croyait perdus; ils s'enfonçaient avec toute leur
artillerie dans les marais, et criblés par la mitraille de nos canons,
ils y seraient restés. Tout à coup on les vit faire un nouvel effort, se
ranger en ordre de bataille, et se disposer à passer l'Aube. L'empereur,
qui ne pouvait plus les poursuivre sans exposer son armée à s'enfoncer
aussi dans les marais, arrêta l'impétuosité de ses soldats, croyant que
la butte de Baudement était couverte d'artillerie pour foudroyer
l'ennemi. N'entendant pas un seul coup de fusil de ce côté, il se rendit
en toute hâte à Sézanne, pour faire avancer des troupes; mais celles
qu'il croyait y trouver avaient été dirigées sur Fère-Champenoise.
Dans cet intervalle, un nommé Ansart, propriétaire à Anglure, était
monté à cheval, et avait couru à toute bride à Sézanne, pour avertir le
maréchal, qui s'y trouvait, que l'ennemi, poursuivi par l'empereur,
allait passer l'Aube. Arrivé près du duc, et voyant que le corps d'armée
qu'il commandait ne prenait pas le chemin d'Anglure, il s'empressa de
parler. Mais comme apparemment on n'avait point reçu d'ordres de
l'empereur, on ne l'écouta pas, on le traita d'espion, et ce ne fut pas
sans peine que ce brave homme échappa à la fusillade.
Tandis que cette scène se passait, Sa Majesté était déjà à Sézanne;
entourée de plusieurs habitans de cette ville, elle demandait quelqu'un
pour la guider jusqu'à Fère-Champenoise: un huissier se présenta.
Aussitôt l'empereur partit escorté des officiers supérieurs qui
l'avaient accompagné à Sézanne, et sortit de la ville; il dit à son
guide: «Passez devant moi, monsieur, et prenez le chemin le plus court.»
Arrivée à peu de distance du champ de bataille de Fère-Champenoise, Sa
Majesté vit que chaque détonation de l'artillerie faisait baisser la
tête au pauvre huissier. «Vous avez peur, monsieur, lui dit
l'empereur.--Non, sire.--En ce cas, pourquoi baissez-vous ainsi la
tête?--C'est que je n'ai pas l'habitude d'entendre, comme Votre Majesté,
tout ce tintamarre.--Il faut se faire à tout, ne craignez rien, allez
toujours.» Mais le guide, plus mort que vif, retenait son cheval et
tremblait de tous ses membres. «Allons, allons, je vois que vous avez
réellement peur, passez derrière moi.» Il obéit, tourna bride, et galopa
jusqu'à Sézanne en se promettant bien de ne plus jamais servir de guide
à l'empereur en pareille occasion.
À la bataille de Méry, l'empereur fit jeter, sous le feu même de
l'ennemi, un petit pont sur une rivière qui coule près de la ville. Ce
pont fut construit en une heure avec des échelles attachées ensemble et
soutenues par des pièces de bois; mais cela ne suffisait pas; il
fallait, pour qu'il pût être praticable, qu'on posât des planches
dessus; et l'on n'en trouvait point, car les personnes qui auraient pu
en procurer, n'osaient s'approcher du terrain mitraillé que l'empereur
occupait en ce moment. Impatient, et même en colère de ne pouvoir
plancheyer le pont, Sa Majesté fit décrocher les volets de plusieurs
grandes maisons bâties à peu de distance de la rivière, puis les fit
poser et clouer sous ses yeux. Pendant ce travail, une soif ardente le
tourmentait, et il allait puiser de l'eau dans sa main pour l'étancher,
lorsqu'une jeune fille, qui avait méprisé le danger pour pouvoir
s'approcher de l'empereur, courut à la maison voisine, et lui apporta un
verre d'eau et de vin qu'il but avec avidité.
Étonné de voir cette jeune fille dans un endroit si périlleux,
l'empereur lui dit en souriant: «Vous feriez un brave militaire,
mademoiselle. Voulez-vous prendre les épaulettes? vous serez un de mes
aides-de-camp.» La jeune fille rougit, fit à l'empereur une révérence,
et allait s'éloigner, lorsqu'il lui tendit sa main qu'elle baisa. «Plus
tard, ajouta Sa Majesté, venez à Paris, et rappelez-moi le service que
vous m'avez rendu aujourd'hui; vous serez contente de ma
reconnaissance.» La jeune personne remercia l'empereur, et se retira
toute fière des paroles qu'il lui avait adressées.
Le jour de la bataille de Nangis, un officier autrichien était venu dans
la soirée au quartier-général, et avait eu une longue conférence secrète
avec Sa Majesté. Quarante-huit heures après, à la suite du combat de
Méry, parut un nouvel envoyé du prince de Schwartzenberg avec une
réponse de l'empereur d'Autriche, à la lettre confidentielle que Sa
Majesté avait écrite deux jours auparavant à son beau-père. Nous avions
quitté Méry, qui était en feu, et dans le petit hameau de Châtres, où
l'on avait établi le quartier-général, il ne s'était trouvé d'abri pour
Sa Majesté que dans la boutique d'un charron. C'était là que l'empereur
avait passé la nuit, travaillant, ou étendu tout habillé sur son lit,
sans dormir. Ce fut aussi là qu'il reçut l'envoyé autrichien, qui était
M. le prince de Lichtenstein. Le prince resta long-temps en tête à tête
avec Sa Majesté. Il ne transpira rien de leur conversation; mais
personne ne doutait qu'il n'eût été question de la paix. Après le départ
du prince, l'empereur était d'une gaieté extraordinaire et qui gagna
tous ceux qui entouraient Sa Majesté. Notre armée avait fait sur
l'ennemi des milliers de prisonniers; Paris venait de recevoir les
drapeaux russes et prussiens pris à Nangis et à Montereau: l'empereur
avait vu fuir devant lui les souverains étrangers qui eurent pendant
quelque temps la crainte de ne pouvoir regagner la frontière. Tant de
succès avaient rendu à Sa Majesté toute sa confiance dans sa fortune.
Mais cette confiance n'était malheureusement qu'une dangereuse illusion.
Le prince de Lichtenstein avait à peine quitté le grand
quartier-général, lorsque je vis arriver M. de Saint-Aignan, beau-frère
de M. le duc de Vicence, et écuyer de l'empereur. M. de Saint-Aignan se
rendait, je crois, auprès de son beau-frère, qui était au congrès de
Châtillon, ou du moins qui y avait été; car les conférences de ce
congrès étaient suspendues depuis quelques jours. Il paraît qu'avant de
quitter Paris, M. de Saint-Aignan avait eu une entrevue avec M. le duc
de Rovigo et un autre ministre, et que ceux-ci l'avaient chargé d'un
message verbal auprès de l'empereur. La mission était délicate et
difficile; il aurait bien voulu que ces messieurs missent par écrit les
représentations qu'ils le chargeaient de porter à Sa Majesté; mais ils
s'y étaient refusés, et en serviteur fidèle, M. de Saint-Aignan s'était
dévoué à son devoir, et disposé à dire toute la vérité, quelque danger
qu'il y eût pour lui à le faire.
Au moment où il arriva dans la boutique du charron de Châtres,
l'empereur, comme on vient de le voir, se laissait aller aux plus
brillantes espérances. Cette circonstance était fâcheuse pour M. de
Saint-Aignan qui n'était point porteur de nouvelles agréables. Il
venait, comme on l'a su depuis, annoncer à Sa Majesté qu'elle ne pouvait
pas compter sur l'esprit de la capitale; que l'on y murmurait sur la
durée de la guerre, et qu'on aurait voulu que l'empereur saisît la
première occasion de faire la paix. On a même dit que le mot de
_désaffection_ était sorti, durant cette conférence secrète, de la
bouche sincère et véridique de M. de Saint-Aignan. Je ne sais si cela
est vrai, car la porte était bien fermée, et M. de Saint-Aignan parlait
à voix basse. Ce qu'il y a de certain, c'est que ses rapports et sa
franchise excitèrent au plus haut point la colère de Sa Majesté, qui, en
le congédiant avec une dureté que certainement il n'avait pas méritée,
éleva la voix de manière à être entendu du dehors. M. de Saint-Aignan
s'étant retiré, Sa Majesté m'appela pour mon service; je la trouvai
encore pâle et agitée de colère. Quelques heures après cette scène,
l'empereur ayant fait demander son cheval, M. de Saint-Aignan, qui avait
repris son service d'écuyer, s'approcha pour tenir l'étrier de Sa
Majesté; mais dès que l'empereur l'aperçut, il lui lança un regard
courroucé, et lui fit signe de s'éloigner, en s'écriant d'une voix
forte: «_Mesgrigny!_» c'était le nom de M. le baron de Mesgrigny, autre
écuyer de Sa Majesté. Pour se conformer à la volonté de l'empereur, M.
de Mesgrigny prit le service de M. de Saint-Aignan, qui se retira sur le
derrière de l'armée, en attendant que l'orage fût passé. Au bout de
quelques jours sa disgrâce cessa, et tous ceux qui le connaissaient s'en
réjouirent: M. le baron de Saint-Aignan se faisait aimer de tout le
monde par son affabilité et sa loyauté.
De Châtres, l'ennemi marcha sur Troyes. L'ennemi, qui occupait cette
ville, sembla d'abord disposé à s'y défendre mais il la céda bientôt, et
en sortit à la suite d'une capitulation. Durant le peu de temps que les
alliés avaient passé à Troyes, les royalistes avaient affiché
publiquement leur haine contre l'empereur, et leur dévouement aux
puissances étrangères, qui ne venaient, disaient-ils, que pour rétablir
les Bourbons sur le trône. Ils avaient eux-mêmes l'imprudence d'arborer
le drapeau blanc et la cocarde blanche. Les troupes étrangères les
avaient protégés, tout en se montrant exigeantes et dures à l'égard de
ceux des habitans dont l'opinion était directement contraire.
Malheureusement pour les royalistes, ils n'étaient qu'en très-faible
minorité, et la faveur dont ils étaient l'objet de la part des Prussiens
et des Russes, faisait que la population écrasée par ceux-ci, haïssait
les protégés à l'égal des protecteurs. Déjà, avant l'entrée de
l'empereur à Troyes, il lui était tombé dans les mains des proclamations
royalistes adressées à des officiers de sa maison ou de l'armée. Il n'en
avait point témoigné de colère; mais il avait engagé les personnes qui
avaient reçu ou qui recevaient des pièces de ce genre, à les détruire et
à n'en dire mot à qui que ce fût. Arrivée à Troyes, Sa Majesté rendit un
décret portant la peine de mort contre les Français au service des
ennemis, et contre ceux qui porteraient les signes et les décorations de
l'ancienne dynastie. Un malheureux émigré, traduit levant un conseil de
guerre, fut convaincu d'avoir porté la croix de Saint-Louis et la
cocarde blanche, durant le séjour des alliés à Troyes, et d'avoir fourni
aux généraux étrangers tous les renseignemens qu'il avait été en son
pouvoir de donner. Le conseil prononça la peine de mort; car les faits
étaient positifs et la loi ne l'était pas moins. Victime de son
dévouement prématuré à une cause qui était encore loin de paraître
nationale, surtout dans les départemens occupés par les armées
étrangères, le chevalier Gonault fut exécuté militairement.