CHAPITRE PREMIER.

La campagne des miracles.--Promesse solennelle trahie.--Violation

du territoire suisse.--Les troupes alliées dans le Brisgaw.--Le

pont de Bâle.--Villes de France occupées par l'ennemi.--Energie de

l'empereur croissant avec le danger.--Carnot gouverneur d'Anvers et

satisfaction de l'empereur.--Défection du roi de Naples.--Le roi de

Naples et le prince royal de Suède.--Colère de l'empereur.--La

veille du départ.--Les officiers de la garde nationale aux

Tuileries.--Paroles remarquables de l'empereur.--Scène

touchante.--Le roi de Rome et l'impératrice sous la sauve-garde des

Parisiens.--Scène d'enthousiasme et d'attendrissement.--Larmes de

l'impératrice.--Serment spontané.--M. de Bourrienne aux

Tuileries.--Départ pour l'armée.--Le colonel Bouland et la croix de

la Légion-d'Honneur.--Les braves infatigables.--Rencontre

singulière.--Le vieux curé de campagne reconnu par l'empereur.--Le

guide ecclésiastique.--Arrivée devant Brienne.--Blücher en

fuite.--L'empereur croyant Blücher prisonnier.--Souvenirs de dix

ans, et différence des temps.--Changemens frappans pour tout le

monde.--Abominations commises par les étrangers.--Cruautés

atroces.--Viols, pillages et incendies.--Mensonges officieux sur

les alliés.--Détestables faiseurs de plaisanteries.--Nonchalance de

l'empereur Alexandre à empêcher le désordre.--Le champ de La

Rothière.--Combats d'un enfant, et bataille sanglante.--Retraite

sur Troyes.--Danger imminent de l'empereur, et _flamberge au

vent_.--La guerre de l'aigle et des corbeaux.--L'armée de Blücher.

Nous allons bientôt voir commencer la campagne des miracles. Mais avant

de rapporter les choses dont je fus témoin pendant cette campagne, où je

ne quittai pour ainsi dire pas l'empereur, il est nécessaire que je

réunisse ici quelques souvenirs qui en sont pour ainsi dire

l'introduction obligée. On sait que les cantons suisses avaient

solennellement déclaré à l'empereur qu'ils ne laisseraient point violer

leur territoire, et qu'ils feraient tout pour s'opposer au passage des

armées alliées qui se dirigeaient sur les frontières de France par le

Brisgaw. L'empereur, pour les arrêter dans leur marche, comptait sur la

destruction du pont de Bâle. Mais ce pont ne fut pas détruit; et la

Suisse, au lieu de garder la neutralité à laquelle elle s'était engagée,

entra dans la coalition contre la France. Les armées étrangères

passèrent le Rhin à Bâle, à Schaffouse et à Manheim. Des capitulations

faites avec les généraux des troupes coalisées pour les garnisons

françaises de Dantzick, de Dresde et autres places fortes, furent, comme

on l'a vu, ouvertement violées. Ainsi, le maréchal Gouvion-Saint-Cyr et

son corps d'armée avaient été, contre la foi des traités, entourés par

des forces supérieures, désarmés et conduits prisonniers en Autriche; et

vingt mille hommes, reste de la garnison de Dantzick, furent aussi

arrêtés par l'ordre de l'empereur Alexandre, et conduits dans les

déserts de la Russie. Genève ouvrit ses portes à l'ennemi. Dans le

courant de janvier, Vesoul, Épinal, Nancy, Langres, Dijon,

Châlons-sur-Saône et Bar-sur-Aube furent occupés par les coalisés.

L'empereur, à mesure que le danger devenait plus pressant, déployait de

plus en plus son énergie et son infatigable activité. Il pressait

l'organisation des nouvelles levées, et, pour subvenir aux dépenses les

plus urgentes, puisait trente millions dans le trésor secret qu'il

conservait dans les caves du pavillon Marsan. Mais les levées de

conscrits se faisaient difficilement. Dans le cours de la seule année

1813, UN MILLION QUARANTE MILLE soldats avaient été appelés sous les

drapeaux. La France ne pouvait plus suffire à de si énormes sacrifices.

Cependant les vétérans venaient de toutes parts s'enrôler. Le général

Carnot offrit ses services à l'empereur, qui fut vivement touché de

cette démarche, et lui confia la défense d'Anvers. Tout le monde sait

avec quel courage le général s'acquitta de cette importante mission. Des

colonnes mobiles et des corps de partisans s'armèrent dans les

départemens de l'est, quelques riches propriétaires levèrent et

organisèrent des compagnies de volontaires, et il se forma des corps de

cavalerie d'élite dont les cavaliers s'équipaient à leurs frais.

Au milieu de ces préparatifs, l'empereur reçut une nouvelle qui

l'affligea profondément: le roi de Naples venait de se joindre aux

ennemis de la France. Déjà, lorsque Sa Majesté avait vu le prince royal

de Suède, après avoir été maréchal et prince de l'empire, entrer dans la

coalition contre son ancienne patrie, je l'avais entendu éclater en

reproches et en cris d'indignation; et cependant le roi de Suède avait

plus d'une raison à faire valoir pour sa justification. Il était seul

dans le Nord, cerné par les puissances ennemies, et tout-à-fait hors

d'état de lutter contre elles, quand même les intérêts de sa nouvelle

patrie auraient été inséparables de ceux de la France. En refusant

d'entrer dans la coalition, il aurait attiré sur la Suède la colère de

ses redoutables voisins, et avec le trône, il aurait sacrifié et perdu

sans fruit la nation qui l'avait adopté. Ce n'était point à l'empereur

qu'il devait son élévation. Le roi Joachim, au contraire, n'était rien

que par l'empereur. C'était bien l'empereur qui lui avait donné une de

ses sœurs pour femme, qui lui avait donné un trône, l'avait traité aussi

bien et mieux qu'un frère. Le devoir du roi de Naples était donc de ne

point séparer sa cause de celle de la France. Et d'ailleurs c'était

aussi son intérêt: si l'empereur tombait, comment les rois de sa famille

et de sa façon pouvaient-ils espérer de rester debout? C'était ce

qu'avaient compris les rois Joseph et Jérôme, et le brave et loyal

prince Eugène. Celui-ci défendait courageusement en Italie la cause de

son père adoptif. Si le roi de Naples se fût joint à lui, ils auraient

ensemble marché sur Vienne; et cette manœuvre audacieuse, mais pourtant

très-praticable, aurait infailliblement sauvé la France.

Telles sont quelques-unes des réflexions que j'ai entendu faire à

l'empereur lorsqu'il parlait de la défection du roi de Naples. Dans le

premier moment toutefois il ne raisonna point avec tant de calme; sa

colère était extrême, et il s'y mêlait de la douleur et comme des

mouvemens de pitié: «Murat, s'écriait-il, Murat me trahir! Murat se

vendre aux Anglais! Le malheureux! Il s'imagine que, s'ils venaient à

bout de me renverser, ils lui laisseraient le trône sur lequel je l'ai

fait asseoir. Pauvre fou! Ce qui peut lui arriver de pire est que sa

trahison réussisse; car il aurait moins de pitié à attendre de ses

nouveaux alliés que de moi-même.»

La veille de son départ pour l'armée, l'empereur reçut le corps

d'officiers de la garde nationale parisienne. La réception se fit dans

la grande salle des Tuileries. Cette cérémonie fut imposante et triste.

L'empereur se présenta à l'assemblée avec Sa Majesté l'impératrice, et

tenant par la main le roi de Rome, âgé de trois ans moins deux mois.

Quoique le discours qu'il prononça dans cette circonstance soit déjà

connu, je le répète ici, ne voulant point que ces belles et solennelles

paroles de mon ancien maître manquent dans mes mémoires:

«Messieurs les officiers de la garde nationale, j'ai du plaisir à

vous voir réunis autour de moi. Je pars cette nuit pour aller me

mettre à la tête de l'armée. Je laisse avec confiance sous votre

garde, en quittant la capitale, ma femme et mon fils, sur lesquels

sont placées tant d'espérances. Je vous devais ce témoignage de

confiance pour tous ceux que vous n'avez cessé de me donner dans

les principales époques de ma vie. Je partirai l'esprit dégagé

d'inquiétude lorsqu'ils seront sous votre fidèle garde. Je vous

laisse ce que j'ai au monde de plus cher après la France, et le

remets à vos soins.

»Il pourrait arriver que, par les manœuvres que je vais faire, les

ennemis trouvassent le moment de s'approcher de vos murailles. Si

la chose avait lieu, souvenez-vous que ce ne peut être que

l'affaire de quelques jours, et que j'arriverai bientôt à votre

secours. Je vous recommande d'être unis entre vous et de résister à

toutes les insinuations qui tendraient à vous diviser. On ne

manquera pas de chercher à ébranler votre fidélité à vos devoirs;

mais je compte que vous repousserez ces perfides instigations.»

À la fin de ce discours, l'empereur arrêta ses regards sur l'impératrice

et sur le roi de Rome, que son auguste mère tenait dans ses bras; et

montrant des yeux et du geste à l'assemblée cet enfant, dont la

physionomie expressive semblait répondre à la solennité de la

circonstance, il ajouta d'une voix émue: «Je vous le confie, messieurs;

je le confie à l'amour de ma fidèle ville de Paris. «À ces mots de Sa

Majesté, mille cris et mille bras se levèrent, jurant de garder et de

défendre ce dépôt précieux. L'impératrice, baignée de larmes, et pâle

des émotions diverses dont elle était agitée, allait se laisser tomber,

si l'empereur ne l'eût soutenue dans ses bras. À cette vue,

l'enthousiasme fut à son comble; des pleurs coulèrent de tous les yeux;

et il n'y avait aucun des assistans qui ne parût, en se retirant,

disposé à donner son sang pour la famille impériale. C'est ce jour-là

que je revis pour la première fois M. de Bourrienne au palais; il

portait, si je ne me trompe, l'habit de capitaine de la garde nationale.

Le 25 janvier, l'empereur partit pour l'armée, après avoir conféré la

régence à Sa Majesté l'impératrice. Nous allâmes coucher à

Châlons-sur-Marne. Son arrivée arrêta les progrès des armées ennemies et

la retraite de nos troupes. Le surlendemain, il attaqua à son tour les

alliés à Saint-Dizier. L'entrée de Sa Majesté dans cette ville fut

signalée par les marques d'enthousiasme et de dévouement les plus

touchantes. Au moment où l'empereur mettait pied à terre, un ancien

colonel, M. Bouland, vieillard plus que septuagénaire, se jeta aux

genoux de Sa Majesté, lui exprimant toute la douleur que lui avait

causée la vue des baïonnettes étrangères, et la confiance qu'il avait

que l'empereur en nettoierait le sol de la France. Sa Majesté releva le

digne vétéran, en lui disant avec gaîté qu'elle n'épargnerait rien pour

accomplir une si bonne prédiction. Les alliés s'étaient conduits

inhumainement à Saint-Dizier; des femmes, des vieillards étaient morts

ou malades des mauvais traitemens qu'ils en avaient éprouvés: aussi la

présence de Sa Majesté fut-elle un grand sujet de joie pour le pays.

L'ennemi ayant été repoussé à Saint-Dizier, l'empereur apprit que

l'armée de Silésie se concentrait sur Brienne. Aussitôt il se mit en

marche à travers la forêt de Déo. Les braves qui le suivaient

paraissaient être aussi infatigables que lui. On fit halte au bourg

d'Éclaron, où Sa Majesté accorda des fonds aux habitans pour la

réparation de leur église, que les ennemis avaient dévastée. Le

chirurgien de ce bourg s'étant avancé pour remercier l'empereur, Sa

Majesté l'examina attentivement et lui dit: «Vous avez servi,

monsieur?--Oui, sire; j'étais à l'armée d'Égypte.--Pourquoi n'avez-vous

pas la croix?--Sire, parce que je ne l'ai jamais demandée.--Monsieur,

vous n'en êtes que plus digne. J'espère que vous porterez celle que je

vais vous faire remettre.» Et en quelques minutes son brevet fut signé

par l'empereur et remis au nouveau chevalier, à qui l'empereur

recommanda d'avoir le plus grand soin des malades et des blessés de

notre armée qui se trouveraient à portée de recevoir ses secours[79].

En entrant dans Mézières, Sa Majesté fut reçue par les autorités de la

ville, le clergé et la garde nationale. «Messieurs, dit l'empereur aux

gardes nationaux qui se pressaient autour de lui, nous combattons

aujourd'hui pour nos foyers; sachons les défendre, et que les Cosaques

ne viennent pas s'y chauffer: ce sont de mauvais hôtes qui ne vous y

laisseraient pas de place. Montrons-leur que tout Français est né soldat

et bon soldat.» Sa Majesté, en recevant les hommages du curé, s'aperçut

que cet ecclésiastique la regardait avec intérêt et attendrissement.

Cela fit que l'empereur, à son tour, considéra le bon prêtre avec plus

d'attention; il le reconnut pour un de ses anciens régens du collége de

Brienne. «Eh quoi! c'est vous, mon cher maître! s'écria Sa Majesté. Vous

n'avez donc jamais quitté la contrée? Tant mieux; vous n'en pourrez que

mieux servir la cause de la patrie. Je n'ai pas besoin de vous demander

si vous connaissez le pays.--Sire, dit le curé, j'y trouverais mon

chemin les yeux fermés.--Venez donc avec nous; vous nous servirez de

guide; et nous causerons.» Aussitôt le digne prêtre fit seller sa

paisible jument, et vint se placer au centre de l'état-major impérial.

Le même jour, nous arrivâmes devant Brienne. La marche de l'empereur

avait été si secrète et si prompte, que les Prussiens n'en furent

informés qu'au moment où il tomba sur eux. Quelques officiers-généraux

furent faits prisonniers; et Blücher lui-même, qui descendait

tranquillement du château, n'eut que le temps de tourner les talons et

de s'enfuir le plus vite qu'il put, au milieu des balles de notre

avant-garde. L'empereur crut un instant que le général prussien avait

été pris, et s'écria: «Nous tenons ce vieux sabreur; la campagne ne sera

pas longue.» Les Russes établis dans le bourg y mirent le feu. On se

battit au milieu de l'incendie. La nuit arriva sans séparer les

combattans. Dans l'espace de douze heures, le bourg fut pris et repris

plusieurs fois. L'empereur était furieux que Blücher lui eût échappé.

En rentrant au quartier-général, qui avait été établi à Mézières, Sa

Majesté faillit être percée de la lance d'un Cosaque; mais avant que

l'empereur eût eu le temps de voir le mouvement de ce misérable, le

brave colonel Gourgaud, qui marchait derrière Sa Majesté, abattit le

Cosaque d'un coup de pistolet.

L'empereur n'avait avec lui que quinze mille hommes, et ils avaient

lutté avec un succès égal contre quatre vingt mille soldats étrangers. À

la suite de ce combat, les Prussiens battirent en retraite sur

Bar-sur-Aube, et Sa Majesté s'établit au château de Brienne, où il passa

deux nuits. Je me rappelai, durant ce séjour, celui que j'avais fait dix

ans auparavant avec l'empereur dans ce même château de Brienne,

lorsqu'il allait à Milan ajouter le titre de roi d'Italie à celui

d'empereur des Français. «Aujourd'hui, me disais-je, non-seulement

l'Italie est perdue pour lui; mais encore c'est au centre de l'empire

français, c'est à quelques lieues de sa capitale, que l'empereur se

défend contre d'innombrables ennemis!» La première fois que j'avais vu

Brienne, l'empereur y avait été reçu en souverain par une noble famille

qui, quinze ans auparavant, l'y accueillait en protégé. Il y avait

retrouvé les plus doux souvenirs de son enfance et de sa jeunesse; et en

comparant ce qu'il était en 1805 à ce qu'il avait été à l'école

militaire, il avait parlé avec orgueil _du chemin qu'il avait fait_. En

1814, le 31 janvier, on pouvait commencer à prévoir où ce chemin

aboutirait. Ce n'est pas que je veuille m'annoncer comme ayant prévu la

chute de l'empereur. Non; je n'allais pas jusque là. Habitués à le voir

compter sur son étoile, la plupart de ceux qui l'entouraient n'y

comptaient pas moins que lui. Mais cependant nous ne pouvions nous

dissimuler qu'il y avait eu du changement. Pour se faire illusion

là-dessus, il aurait fallu fermer les yeux, afin de ne plus voir ni

entendre ces masses d'étrangers que nous n'avions jusqu'alors vus que

chez eux, et qui étaient chez nous à leur tour.

À chaque pas, en effet, nous trouvions d'horribles preuves du passage

des ennemis. Après avoir pris possession des villes ou des villages, ils

en arrêtaient les habitans, les maltraitaient à coups de sabre et de

crosse de fusil, les dépouillaient de leurs habits, et se faisaient

suivre par ceux qu'ils jugeaient propres à leur servir de guides dans

leur marche. S'ils ne se trouvaient point conduits comme ils

l'entendaient, ils sabraient ou fusillaient leurs malheureux guides. Ils

se faisaient livrer partout les vivres, boissons, bestiaux, fourrages,

en un mot, tout ce qui pouvait être utile à leur armée, frappaient

d'énormes réquisitions; et quand ils avaient épuisé toutes les

ressources de leurs victimes, ils achevaient le plus souvent leur œuvre

de destruction par le pillage et l'incendie. Les Prussiens, et surtout

les Cosaques, se signalaient par leur brutale férocité. Tantôt ces

hideux saunages entraient de vive force dans les maisons, se

partageaient tout ce qui leur tombait sous la main, chargeaient de butin

leurs chevaux, et brisaient ce qu'ils ne pouvaient enlever; tantôt, ne

trouvant pas de quoi contenter leur avidité, ils décrochaient les

portes, les fenêtres, démolissaient les plafonds pour en arracher les

poutres, et faisaient de ces débris, ainsi que des meubles trop lourds

pour être emportés, un feu qui, se communiquant aux toitures de chaque

maison, consumait en un instant l'asile des malheureux habitans, et les

forçait à se réfugier dans les bois.

Ailleurs les habitans plus aisés leur donnaient ce qu'ils demandaient,

et surtout de l'eau-de-vie, dont ils étaient le plus avides, croyant par

cette docilité échapper à leur férocité. Mais ces barbares, échauffés

par la boisson, se portaient alors aux derniers excès; ils se

saisissaient des filles, des femmes, des servantes, les battaient à

outrance pour les contraindre à boire de l'eau-de-vie, et quand elles

étaient tombées dans un état complet d'anéantissement, ils

assouvissaient sur elles leur infâme lubricité. Beaucoup de femmes et de

jeunes filles avaient assez de courage et de force pour se défendre

contre ces brigands; mais ils se réunissaient trois ou quatre contre une

seule; et souvent, pour se venger de la résistance de ces malheureuses,

après les avoir déshonorées, ils les mutilaient, les tuaient avec leurs

armes, ou les jetaient au milieu de leurs feux de bivouac. Des fermes

étaient incendiées, et des familles tout à l'heure opulentes ou aisées

réduites en un instant au désespoir et à la mendicité. Des maris, des

vieillards étaient sabrés en voulant défendre l'honneur de leurs femmes

et de leurs filles; et quand de pauvres mères s'approchaient du feu pour

réchauffer l'enfant suspendu à leur sein, elles étaient brûlées ou tuées

par l'explosion des paquets de cartouches que les Cosaques jetaient à

dessein dans le foyer, et leurs cris d'angoisse et de douleur étaient

étouffés par les éclats de rire de ces monstres.

Je n'en finirais pas s'il fallait raconter toutes les atrocités commises

par les hordes étrangères. Il a été de mode, à l'époque de la

restauration, de dire que les plaintes et les rapports de ceux qui

furent en butte à ces excès avaient été exagérés par la peur ou par la

haine. J'ai même entendu des personnes bien pensantes plaisanter fort

agréablement sur les gentillesses des Cosaques. Mais ces beaux-esprits

s'étaient toujours tenus à distance du théâtre de la guerre, et ils

avaient le bonheur d'habiter les départemens qui n'eurent à souffrir ni

de la première ni de la seconde invasion. Je ne leur aurais pas

conseillé d'adresser leurs plaisanteries aux malheureux habitans de la

Champagne, et en général des départemens de l'est. On a prétendu aussi

que les souverains alliés et les officiers-généraux russes et prussiens

interdisaient sévèrement toute violence à leurs troupes régulières, et

que le mal n'était fait que par les bandes indisciplinées et

ingouvernables des Cosaques. J'ai été à même d'acquérir en cent

occasions, mais particulièrement à Troyes, la preuve du contraire. Cette

ville n'a sans doute pas oublié comment les princes de Wurtemberg et de

Hohenlohe, et l'empereur Alexandre lui-même, firent justice de

l'incendie, du pillage, du viol, des assassinats sans nombre qui furent

commis sous leurs yeux, non pas seulement par les Cosaques, mais aussi

par les soldats enrégimentés et disciplinés. Aucune mesure ne fut prise

par les souverains, ni par leurs généraux, pour mettre un terme à tant

d'atrocités; et pourtant, lorsqu'ils s'éloignèrent de la ville, il ne

fallut qu'un ordre de leur part pour éloigner tout d'un coup les nuées

de Cosaques qui dévastaient le pays.

Le champ de La Rothière avait été, comme je l'ai dit ailleurs, le

rendez-vous des élèves de l'école militaire de Brienne. C'était là que

l'empereur, étant enfant, avait préludé dans des combats d'écoliers à

ses batailles gigantesques. Celle de La Rothière fut acharnée; et

l'ennemi n'obtint qu'au prix de beaucoup de sang l'avantage dont il fut

redevable à son immense supériorité numérique. Dans la nuit qui suivit

cette lutte inégale, l'empereur ordonna la retraite sur Troyes.

En retournant au château, après la bataille, Sa Majesté courut encore un

danger imminent: elle se trouva tout à coup entourée d'une troupe de

hulans, et tira son épée pour se défendre. M. Jardin fils, écuyer, qui

suivait l'empereur de très-près, reçut une balle dans le bras. Plusieurs

chasseurs de l'escorte furent blessés; mais ils parvinrent enfin à

dégager Sa Majesté. Je puis attester que l'empereur montrait le plus

grand sang-froid dans toutes les rencontres de ce genre. Ce jour là,

lorsque je débouclai la ceinture de son épée, il la tira à moitié du

fourreau, en disant: «Savez-vous, Constant, que ces coquins-là m'ont

fait mettre flamberge au vent? Les drôles sont effrontés. Il leur faut

une bonne leçon pour leur apprendre à se tenir à distance respectueuse.»

Mon intention n'est pas de faire en détail l'histoire de cette campagne

de France, dans laquelle l'empereur déploya une activité, une énergie

qui excitaient au plus haut point l'admiration de tous deux qui

l'entouraient. Malheureusement les avantages qu'il remportait coup sur

coup épuisaient ses troupes, et ne faisaient éprouver à l'ennemi que des

pertes faciles à réparer. C'était, comme l'a si bien dit M. de

Bourrienne, le combat d'un aigle des Alpes contre une nuée de corbeaux:

«L'aigle en tue des centaines; chaque coup de bec qu'il donne est la

mort d'un ennemi; mais les corbeaux reviennent toujours plus nombreux,

et pressent l'aigle jusqu'à ce qu'ils aient fini par l'étouffer.» À

Champ-Aubert, à Montmirail, à Nangis, à Montereau, à Arcis, et dans

vingt autres mêlées, l'empereur eut l'avantage du génie et notre armée

celui du courage; mais ce fut inutilement. À peine des masses d'ennemis

avaient-elles été dissipées, qu'il s'en formait d'autres toutes fraîches

devant nos soldats, harassés de batailles continuelles et de marches

forcées. L'armée surtout que commandait Blücher semblait renaître

d'elle-même; partout battue, elle reparaissait avec des forces égales,

sinon supérieures à celles qui avaient été détruites ou dispersées.

Comment résister toujours à une aussi grande supériorité du nombre?

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 430 / 456 题