CHAPITRE XVII.

Opinion erronée sur le divorce.--Motifs de l'empereur.--Tendres

ménagemens.--Sacrifice douloureux.--Courage et résignation de

l'impératrice.--Les convives désappointés.--Gaîté de

l'empereur.--Le roi de Saxe à Fontainebleau.--Amitié des deux

monarques.--Promenade à pied au pont d'Iéna.--L'œil du

maître.--Compliment du roi de Saxe à Sa Majesté.--Préoccupation de

l'empereur.--Embarras de l'empereur et de l'impératrice.--Gêne

mutuelle.--Tristesse du séjour à Fontainebleau.--Abattement de

l'empereur.--Le 30 novembre.--Repas lugubre.--Scène

terrible.--L'impératrice évanouie.--Paroles échappées à

l'empereur.--Fêtes données par la ville de Paris.--Horrible

situation de l'impératrice.--Enthousiasme inexprimable.--Agitation

de l'empereur.--Tableau d'un grand couvert impérial.--Arrivée du

prince Eugène.--Son désespoir.--Entrevue de l'empereur et du

vice-roi.--Paroles touchantes de l'empereur.--Cérémonie du

divorce.--Visite nocturne de Joséphine.--Départ de Joséphine pour

la Malmaison.

CE n'est pas, comme on le dit dans quelques mémoires, à cause et à la

suite de la petite brouillerie que j'ai rapportée ci-dessus que l'idée

première du divorce vint à Sa Majesté. L'empereur croyait nécessaire au

bonheur de la France qu'il eût un héritier de son nom, et comme il était

certain que l'impératrice ne pouvait plus lui en donner, il dut songer

au divorce. Mais ce fut par les moyens les plus doux, et avec les plus

grands ménagemens, qu'il tâcha d'amener l'impératrice à ce sacrifice

douloureux; il n'eut pas recours, comme on a voulu le faire entendre,

aux emportemens, aux menaces; ce fut à la raison de son épouse qu'il en

appela, ce fut volontairement qu'elle y consentit. Je le répète, il n'y

eut point de violence de la part de l'empereur; il y eut courage,

résignation et soumission de la part de l'impératrice. Son dévouement à

l'empereur l'aurait fait souscrire à tous les sacrifices; elle eût donné

sa vie pour lui, et, quoique cette terrible séparation brisât son cœur,

elle trouvait de la consolation dans l'idée qu'elle épargnerait une

inquiétude, un tourment à l'homme qu'elle chérissait le plus au monde;

et quand elle apprit que le roi de Rome était né, elle oublia toutes ses

douleurs pour ne songer qu'au bonheur de son ami; car ils eurent

toujours l'un pour l'autre les soins, les égards de la plus parfaite

amitié.

L'empereur n'avait pris dans toute la journée du 26, qu'une tasse de

chocolat et un peu de bouillon; aussi plusieurs fois l'avais-je entendu

se plaindre de la faim quand arriva l'impératrice. La querelle finie,

les deux époux s'embrassèrent tendrement, et l'impératrice passa dans

ses appartemens pour faire sa toilette. Pendant ce temps, l'empereur

reçut MM. Decrès et de Montalivet, qu'il avait envoyé chercher le matin

par un piqueur, et sur les sept heures et demie, l'impératrice reparut,

habillée avec un goût parfait. En dépit du froid, elle s'était fait

coiffer en cheveux avec des épis d'argent et des fleurs bleues; elle

avait une polonaise en satin blanc bordée de cygne qui lui seyait à

ravir. L'empereur interrompit son travail pour la regarder: «Je ne suis

pas restée long-temps à ma toilette, n'est-ce pas?» dit-elle en

souriant. Sa Majesté, sans répondre, lui montra la pendule, puis se

leva, lui donna la main, et se disposant à passer dans la salle à

manger, il dit à MM. de Montalivet et Decrès: «Je suis à vous dans cinq

minutes.--Mais, répliqua l'impératrice, ces messieurs n'ont sans doute

pas dîné, puisqu'ils arrivent de Paris.--Ah! c'est juste;» et les

ministres entrèrent avec Leurs Majestés dans la salle à manger, où ils

ne mangèrent rien, car à peine l'empereur se fut-il assis qu'il se leva,

jeta sa serviette et rentra dans son cabinet, où ces messieurs le

suivirent nécessairement, mais à leur bien grand regret, je pense.

La journée finit mieux qu'elle n'avait commencé: il y eut le soir une

réception peu nombreuse, mais fort agréable, dans laquelle l'empereur se

montra très-gai et très-aimable; il semblait qu'il voulût effacer le

souvenir de la petite scène qu'il avait faite à l'impératrice.

Leurs Majestés restèrent à Fontainebleau jusqu'au 14 novembre. Le roi de

Saxe était arrivé la veille à Paris; l'empereur, qui avait fait à cheval

presque toute la route de Fontainebleau à Paris, se rendit en arrivant

au palais de l'Élysée. Les deux monarques paraissaient fort liés et

sortirent ensemble presque tous les jours. Un matin de très-bonne heure,

ils sortirent à pied des Tuileries, suivis chacun d'une seule personne;

j'étais avec l'empereur; ils se dirigèrent, en suivant le bord de l'eau,

du côté du pont d'Iéna, dont les travaux étaient poussés avec une grande

activité. Ils atteignaient la place de la Révolution, lorsque cinquante

à soixante personnes se réunirent dans l'intention d'accompagner les

deux souverains. Ce groupe commençait à gêner l'empereur, mais des agens

de police le dissipèrent. Arrivée au pont, Sa Majesté examina avec

attention les travaux, et trouvant à redire dans la construction, elle

fit appeler l'architecte, qui vint et trouva l'observation fondée, bien

que pour en convenir l'empereur eût besoin de parler beaucoup et de

revenir souvent sur les mêmes explications. Sa Majesté, se tournant

alors vers le roi de Saxe, lui dit: «Vous voyez, mon cousin, que l'œil

du maître est nécessaire partout.»--«Oui, répondit le roi de Saxe, et

surtout un œil aussi exercé que celui de Votre Majesté.»

Presque aussitôt après que nous fûmes à Fontainebleau, je m'aperçus que

l'empereur, lorsqu'il se trouvait avec son auguste épouse, était

contraint, préoccupé. Le même embarras se peignait dans les traits de

l'impératrice. Cet état de gêne et de mutuelle observation devint en peu

de temps assez visible pour être remarqué de tout le monde. Il en

résulta que le séjour à Fontainebleau fut extrêmement triste et

ennuyeux. À Paris, la présence du roi de Saxe fit quelque diversion;

mais l'impératrice paraissait plus inquiète que jamais. Chacun

s'épuisait en conjectures; pour moi, je ne savais trop que penser. Le

front de l'empereur était plus soucieux de jour en jour, quand arriva le

30 novembre.

Ce jour-là, le dîner fut silencieux comme jamais je ne l'avais vu.

L'impératrice avait pleuré toute la journée, et, pour cacher autant que

possible sa pâleur et la rougeur de ses yeux, elle s'était coiffée d'un

grand chapeau blanc noué sous le menton, et dont la passe couvrait son

front tout entier. L'empereur tenait presque continuellement les yeux

baissés; on voyait de temps en temps des mouvemens convulsifs agiter sa

physionomie, et s'il lui arrivait de lever les yeux, c'était pour

regarder à la dérobée l'impératrice avec un sentiment bien visible de

profonde douleur. Les officiers de service, immobiles comme des thermes,

observaient avec une inquiétude curieuse cette scène sombre et pénible;

et pendant tout le repas, qui fut servi pour la forme, car Leurs

Majestés ne touchèrent à rien, on n'entendit que le bruit uniforme des

assiettes apportées et remportées, tristement varié par la voix monotone

des officiers de bouche et par le tintement que produisait l'empereur en

frappant machinalement son couteau sur les parois de son verre. Une

seule fois Sa Majesté rompit le silence par un gros soupir suivi de ces

mots adressés à l'un des officiers: «Quel temps fait-il?» Question sans

intention et sans résultat pour l'empereur, car il n'entendit point ou

ne parut point entendre la réponse. Presque aussitôt il se leva de

table, et l'impératrice le suivit à pas lents et le mouchoir sur sa

bouche, comme pour comprimer des sanglots. On apporta le café, et, selon

l'usage, un page présenta le plateau à l'impératrice pour qu'elle

versât elle-même la liqueur; mais l'empereur le prit lui-même, versa le

café dans la tasse, fit fondre le sucre en regardant toujours

l'impératrice, qui restait debout, comme frappée de stupeur; il but, et

rendit le tout au page. Ensuite il témoigna par un signe qu'il voulait

être seul, et poussa la porte du salon derrière lui. Je restai dehors,

et m'assis à côté de la porte; bientôt il ne resta plus dans la salle à

manger qu'un de messieurs les préfets du palais, qui se promenait les

bras croisés, pressentant, ainsi que moi, quelque terrible événement. Au

bout de quelques minutes j'entends des cris, je me précipite...

L'empereur ouvre vivement la porte, regarde, et ne voit que nous deux...

L'impératrice était par terre, pleurant et criant à fendre le cœur:

«Non, vous ne le ferez pas! vous ne voudrez pas me faire mourir!»

L'huissier de la chambre avait le dos tourné; je cours à lui, il me

comprend et sort. Sa Majesté fit entrer la personne qui se trouvait avec

moi, et la porte fut refermée. J'ai su depuis que l'empereur lui avait

dit d'enlever l'impératrice avec lui, afin de la transporter dans son

appartement; elle venait, dit Sa Majesté, d'avoir une violente attaque

de nerfs, et sa position réclamait les soins les plus prompts. M. de

B..., avec l'aide de l'empereur, enleva l'impératrice dans ses bras, et

Sa Majesté, prenant elle-même un flambeau sur la cheminée, éclaira M. de

B... le long d'un couloir où prenait le petit escalier qui communiquait

de ses appartemens à ceux de l'impératrice. Cet escalier, extrêmement

étroit, ne permettait pas qu'un homme, chargé d'un tel fardeau, pût le

descendre sans courir le risque de tomber. Sa Majesté, sur l'observation

que lui en fit M. de B..., appela le gardien du porte-feuille, dont la

charge était de se tenir toujours à la porte du cabinet de l'empereur,

donnant sur cet escalier, et lui remit la bougie, dont on n'avait plus

besoin, puisqu'on venait d'allumer les lanternes. Sa Majesté fit passer

le gardien devant, qui tenait toujours le flambeau, et, prenant

elle-même les jambes de l'impératrice, elle descendit avec M. de B...

fort heureusement, et ils arrivèrent ainsi dans la chambre à coucher.

Alors l'empereur sonna, et fit venir les femmes; quand elles furent

entrées, il se retira les larmes aux yeux, et donnant tous les signes de

la plus vive émotion. Cette scène l'avait tellement affecté, qu'il lui

échappa de dire à M. de B..., d'une voix tremblante et entrecoupée,

quelques phrases qui ne fussent jamais sorties de sa bouche en toute

autre circonstance. Sans doute il fallait un trouble aussi extrême pour

que Sa Majesté apprît à M. de B... la cause du désespoir de

l'impératrice, pour qu'elle lui dît que l'intérêt de la France et de la

dynastie impériale avaient fait violence à son cœur; que le divorce

était devenu un devoir déplorable, rigoureux, mais que c'était un

devoir.

La reine Hortense et M. Corvisart ne tardèrent point à se rendre auprès

de l'impératrice, qui passa une fort mauvaise nuit. De son côté,

l'empereur ne dormit point; il se leva plusieurs fois pour aller

s'informer lui-même de l'état où se trouvait Joséphine. Pendant toute

cette nuit, Sa Majesté ne prononça point une seule parole: je ne l'avais

jamais vue dans un chagrin pareil.

Cependant le roi de Naples, le roi de Westphalie, le roi de Wurtemberg

et les reines et princesses de la famille impériale arrivaient à Paris

pour assister aux fêtes que la ville de Paris devait donner à Sa Majesté

en réjouissance des victoires et de la paix d'Allemagne, en même temps

que pour célébrer l'anniversaire du couronnement. D'un autre côté, la

session du corps législatif allait s'ouvrir. Il fallut que, dans

l'intervalle qui sépara la fièvre dont je viens de parler et le jour de

la signature de l'acte du divorce, l'impératrice fût présente à toutes

ces solennités, à toutes ces fêtes, qu'elle parût à la face d'une

immense population, tandis que la solitude seule pouvait apporter

quelque adoucissement à ses maux; il fallut qu'elle se couvrît le

visage de rouge afin de dissimuler sa pâleur et les ravages d'un mois

passé dans les tourmens et dans les larmes. Quelles tortures! et combien

elle devait maudire cette élévation, dont il ne lui restait plus que la

contrainte à sentir!

Le 3 décembre, Leurs Majestés se rendirent à Notre-Dame. Un _Te Deum_

fut chanté; ensuite le cortége impérial se mit en marche pour le palais

du Corps-Législatif, et l'ouverture de la session se fit avec une

magnificence inusitée. L'empereur prit place au milieu d'un enthousiasme

inexprimable; jamais peut-être son apparition n'avait excité tant de

cris et d'applaudissemens. L'impératrice fut moins triste un instant;

elle semblait jouir de ces témoignages d'affection pour celui qui allait

cesser d'être son époux; mais quand il eut commencé à parler, elle

retomba dans ses réflexions douloureuses.

Il était cinq heures à peu près lorsque le cortége rentra aux Tuileries.

Le banquet impérial n'était que pour sept heures et demie. Dans cet

intervalle, il y eut réception des ambassadeurs, après laquelle les

convives passèrent dans la _galerie de Diane_.

L'empereur avait au grand couvert son costume du sacre et la tête

coiffée de son chapeau à plumes, qu'il ne quitta point un seul instant.

Il mangea plus que de coutume, malgré l'inquiétude qui semblait

l'agiter; il regardait tout autour de lui et derrière, faisant qu'à

chaque instant le grand-chambellan se baissait pour prendre un ordre

qu'il ne donnait jamais. L'impératrice était assise en face de lui, dans

la plus riche parure, en robe lamée, couverte de diamans, mais le visage

plus souffrant encore que le matin.

À la droite de l'empereur était assis le roi de Saxe, en uniforme blanc,

avec revers et collet rouges brodés richement en argent. Il avait une

queue postiche d'une longueur prodigieuse.

À côté du roi de Saxe était le roi de Westphalie, Jérôme Bonaparte, en

tunique de satin blanc, et ceinture chargée de perles et de diamans;

cette ceinture lui venait presque sous les bras. Son col était nu et

blanc; il n'avait point de favoris et très-peu de barbe; une collerette

rabattue sur les épaules et d'une dentelle magnifique, une toque de

velours noir ornée de plumes blanches, complétaient ce costume, le plus

frais, le plus galant du monde. Ensuite venaient le roi de Wurtemberg

avec son énorme ventre, qui le forçait de se tenir éloigné de la table,

et le roi de Naples, en costume si riche qu'il en était presque

extravagant; couvert de croix, de crachats, et jouant avec sa

fourchette sans boire ni manger.

À la droite de l'impératrice étaient Madame-Mère, la reine de

Westphalie, la princesse Borghèse et la reine Hortense, pâle comme

l'impératrice, mais rendue plus belle par sa tristesse; sa figure

faisait un contraste bien remarquable avec celle de la princesse

Pauline, qui ne parut peut-être jamais plus gaie que ce jour-là. La

princesse Pauline avait une toilette extraordinairement recherchée, mais

qui ne rehaussait point, à beaucoup près, les charmes de sa personne

autant que la mise élégante, mais simple et pleine de goût, de la reine

de Hollande.

Le lendemain, il y eut une fête magnifique à l'Hôtel-de-Ville:

l'impératrice y montra sa grâce et sa bienveillance ordinaires. Ce fut

la dernière fois qu'elle se montra en grande cérémonie.

Quelques jours après toutes ces réjouissances, le vice-roi d'Italie,

Eugène de Beauharnais, arriva. Il apprit de la bouche même de

l'impératrice la terrible mesure que les circonstances allaient rendre

nécessaire. Cette confidence l'accabla; troublé, désespéré, il vint chez

Sa Majesté; et, comme s'il ne pouvait croire ce qu'il venait d'entendre,

il demanda à l'empereur s'il était vrai que le divorce dût avoir lieu.

L'empereur fit un signe affirmatif, et, la douleur peinte sur le

visage, il tendit la main à son fils adoptif. «Sire, permettez que je

vous quitte.--Comment?--Oui, Sire; le fils de celle qui n'est plus

l'impératrice ne peut rester vice-roi: je suivrai ma mère dans sa

retraite; je la consolerai.--Tu veux me quitter, Eugène? toi! Eh! ne

sais-tu pas combien sont impérieuses les raisons qui me forcent à

prendre un tel parti? Et si je l'obtiens, ce fils, objet de mes plus

chers désirs, ce fils qui m'est si nécessaire, qui me remplacera auprès

de lui lorsque je serai absent? qui lui servira de père, si je meurs?

qui l'élevera qui fera un homme de lui?» L'empereur avait les larmes aux

yeux en prononçant ces dernières paroles: il prit de nouveau la main du

prince Eugène, et, l'attirant à lui, il l'embrassa tendrement. Je ne pus

entendre la fin de cette intéressante conversation.

Enfin le jour fatal arriva: c'était le 16 décembre. La famille impériale

se trouvait réunie en costume de grande cérémonie, lorsque l'impératrice

entra, vêtue d'une robe blanche toute simple, et sans le moindre

ornement: elle était pâle, mais calme, et s'appuyait sur le bras de la

reine Hortense, aussi pâle et bien plus émue que son auguste mère. Le

prince de Beauharnais était debout à côté de l'empereur, les bras

croisés, et agité d'un tremblement si violent qu'on s'attendait à le

voir tomber à chaque instant. Lorsque l'impératrice fut entrée, le comte

Regnaud de Saint-Jean-d'Angély fit la lecture de l'acte de séparation.

Cette lecture fut écoutée dans un profond silence; tous les visages

peignaient une vive anxiété; l'impératrice paraissait plus calme que

tout le monde, quoique ses joues fussent constamment sillonnées de

larmes. Elle était assise sur un fauteuil, dans le milieu du salon, et

s'appuyait le coude sur une table; la reine Hortense sanglotait debout

derrière elle. La lecture de l'acte achevée, l'impératrice se leva,

s'essuya les yeux, et d'une voix presque ferme, prononça les paroles

d'adhésion; puis elle se remit dans son fauteuil, prit une plume des

mains de M. Regnaud de Saint-Jean-d'Angély et signa. Ensuite elle se

retira, toujours soutenue par la reine Hortense; le prince Eugène sortit

en même temps par le cabinet, et les forces lui manquant, il tomba sans

connaissance entre les deux portes. L'huissier du cabinet le releva, et

le remit aux mains de ses aides de camp, qui s'empressèrent de lui

prodiguer les soins que réclamait une position aussi douloureuse.

Pendant cette terrible cérémonie, l'empereur ne dit pas un mot, ne fit

pas un geste; il était immobile comme une statue, les yeux fixes et

presque égarés. Il fut silencieux et morne toute la journée. Le soir,

comme il venait de se mettre au lit, et que j'attendais ses derniers

ordres, tout à coup la porte s'ouvre, et je vois entrer l'impératrice,

les cheveux en désordre, la figure toute renversée. Cet aspect me

terrifia. Joséphine (car elle n'était plus que Joséphine) s'avança d'un

pas chancelant vers le lit de l'empereur. Arrivée tout près, elle

s'arrête et pleure d'une manière déchirante. Elle tombe sur le lit,

passe ses bras autour du cou de Sa Majesté, et lui prodigue les caresses

les plus touchantes. Mon émotion ne peut se décrire. L'empereur se mit à

pleurer aussi; il se leva sur son séant, et serra Joséphine sur son

sein, en lui disant: «Allons! ma bonne Joséphine, sois plus raisonnable.

Allons! du courage, du courage; je serai toujours ton ami.» Étouffée par

ses sanglots, l'impératrice ne pouvait répondre; il y eut alors une

scène muette, qui dura quelques minutes, pendant lesquelles leurs larmes

et leurs sanglots confondus en dirent plus que n'auraient pu le faire

les expressions les plus tendres. Enfin Sa Majesté, sortant de cet

accablement comme d'un rêve, s'aperçut que j'étais là, et me dit d'une

voix altérée par ses pleurs: «Sortez, Constant.» J'obéis, et passai dans

le salon à côté. Une heure après, je vis repasser Joséphine, toujours

bien triste, toujours en larmes; elle me fit un signe de bienveillance

en passant. Alors je rentrai dans la salle à coucher pour en retirer les

flambeaux, comme j'avais coutume de faire tous les soirs. L'empereur

était silencieux comme la mort, et tellement enfoncé dans son lit, qu'il

me fut impossible de voir son visage.

Le lendemain matin, lorsque j'entrai dans la chambre de l'empereur, il

ne me dit pas un mot de la visite de l'impératrice; mais je le trouvai

souffrant, abattu. Quelques soupirs mal comprimés sortaient de sa

poitrine; il ne parla pas tout le temps que dura sa toilette, et dès

qu'elle fut terminée, il entra dans son cabinet. C'était ce jour-là que

Joséphine devait quitter les Tuileries pour se rendre à la Malmaison.

Toutes les personnes que leur service ne retenait pas étaient

rassemblées sous le vestibule, pour voir encore une fois cette

impératrice détrônée, que tous les cœurs suivaient dans son exil. On se

regardait sans oser se parler. Joséphine parut, voilée entièrement, un

bras passé sur l'épaule d'une de ses dames, et de l'autre main tenant un

mouchoir sur ses yeux. Ce fut un concert de lamentations à ne pouvoir

exprimer, lorsque cette femme adorée traversa le court espace qui la

séparait de sa voiture. Elle y monta sans jeter un dernier regard sur ce

palais qu'elle quittait pour toujours. Les stores furent aussitôt

baissés, et les chevaux partirent comme l'éclair.

Quelques heures après, l'empereur partit pour Versailles.

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 332 / 456 题