Excursion à Raab.--L'_évêque_ et _Soliman_.--Méprise de M.
Jardin.--Sensibilité de l'empereur.--Devoir pénible.--Les chouans
de Normandie.--La femme brigand.--Scène déchirante.--Tendresse
conjugale.--Désespoir et folie.--Rendez-vous de chasse avec
l'archiduc Charles.--Départ de Schœnbrunn.--Arrivée à Passau.--La
veuve d'un médecin allemand.--Terreur des habitans
d'Augsbourg.--Bonté du général Lecourbe.--Trait d'humanité d'un
grenadier.--Désespoir et joie maternelle.--Voyage rapide de
l'empereur.--Arrivé à Fontainebleau.--Mauvaise humeur de
l'empereur.--Prédilection de l'empereur pour les manufactures de
Lyon.--Promenade forcée de Sa Majesté.--Accueil sévère fait par
l'empereur à l'impératrice.--Larmes de Joséphine.--Réparation de
l'empereur.
VERS la fin de septembre, l'empereur fit un voyage à Raab; il allait
monter à cheval pour retourner à la résidence de Schœnbrunn, quand il
aperçut l'évêque de Raab, à quelques pas de lui.
«N'est-ce pas l'évêque? dit-il à M. Jardin qui tenait la tête du
cheval.--Non, Sire, c'est _Soliman_.--Je te demande si ce n'est pas
l'évêque,» répéta Sa Majesté en montrant le prélat. M. Jardin, tout à
son affaire et ne pensant qu'au cheval de l'empereur, qui portait le nom
de _l'Évêque_, répondit: «Sire, je vous assure que vous l'avez monté à
l'avant-dernier relais.» L'empereur s'aperçut de la méprise et rit aux
éclats.
Je fus témoin, à Wagram, d'un trait qui atteste toute la bonté et la
sensibilité de l'empereur, dont je crois avoir déjà donné plusieurs
preuves, car si dans le récit que je vais faire, il fut forcé de se
refuser à un acte de clémence, son refus même fera admirer la générosité
et la force de son âme.
Une dame fort riche, qui habitait près de Caen, madame de Combray,
livrait son château à une bande de royalistes qui croyaient servir
dignement leur cause en dévalisant les diligences sur les grandes
routes. Elle s'était faite trésorière de cette bande de partisans, et
faisait passer les fonds à un prétendu trésorier de Louis XVIII. Sa
fille, madame Aquet, faisait partie de la troupe et, habillée en homme,
elle s'était distinguée par son audace. Mais leurs exploits ne furent
pas de longue durée; poursuivis et atteints par des forces supérieures,
on leur fit leur procès; madame Aquet fut condamnée à mort, avec ses
complices. Elle prétexta une grossesse et obtint un sursis, pendant
lequel elle mit en œuvre, mais inutilement, tous les moyens qui étaient
en son pouvoir pour obtenir sa grâce. Enfin, au bout de huit mois de
vaines sollicitations, elle se décida à envoyer ses enfans en Allemagne
pour demander sa grâce à l'empereur. Son médecin, sa sœur et ses deux
filles arrivèrent à Schœnbrunn le jour où l'empereur était allé visiter
le champ de Wagram. Ils attendirent toute la journée, sur le perron du
palais, le retour de l'empereur. Les deux jeunes personnes, âgées, l'une
de dix ans, l'autre de douze, inspiraient beaucoup d'intérêt; mais le
crime de leur mère était affreux; car si, en politique, des opinions
quelles qu'elles soient ne sont jamais coupables, on n'en doit pas moins
être puni sous tous les gouvernemens possibles, lorsque, par opinion, on
se fait voleur et assassin. Les enfans vêtus de deuil se jettent aux
pieds de l'empereur en criant: «Grâce, grâce, rendez-nous notre mère!»
L'empereur les relève avec bonté, prend des mains de la tante la
pétition, la lit tout entière avec attention, interroge le médecin avec
intérêt... regarde les enfans... il hésite... mais au moment où je
croyais, comme tous ceux qui étaient présens à cette scène touchante,
qu'il allait prononcer la grâce, il s'éloigna à grands pas en disant:
«Je ne le peux pas!...» J'avais vu les combats intérieurs qu'il avait
éprouvés; il avait changé plusieurs fois de couleur, des larmes
roulaient dans ses yeux, sa voix était altérée; son refus me parut un
acte de courage.
À côté du souvenir de ces violences criminelles, et d'autant plus
condamnables peut-être qu'elles venaient d'une femme qui, pour s'y
livrer, avait dû commencer par fouler aux pieds la douceur et les vertus
modestes de son sexe, je retrouve dans mes notes un trait de fidélité et
de tendresse conjugale qui auraient mérité une meilleure destinée. La
femme d'un colonel d'infanterie ne voulut jamais quitter son mari.
Pendant la marche de l'armée, elle suivait le régiment dans une calèche;
les jours de combat elle montait à cheval, et se tenait le plus près
possible de la ligne. À Friedland, elle vit le colonel tomber percé
d'une balle; elle y courut avec son domestique, l'enleva elle-même des
rangs et l'emporta à l'ambulance; mais il était trop tard, il était
mort. Sa douleur fut silencieuse, on ne la vit pas verser une larme.
Elle offrit sa bourse à un chirurgien et le supplia d'embaumer le corps
de son mari. L'opération se fit aussi bien que possible. Le cadavre,
enveloppé de linges, fut placé dans un coffre à charnières et mis dans
la calèche. La veuve au désespoir s'asseoit auprès et reprend le chemin
de la France; mais sa douleur concentrée égare bientôt sa raison. Dans
chaque station qu'elle fait, elle s'enferme avec son précieux dépôt,
tire le corps de son coffre, le place sur un lit, lui découvre la face,
lui prodigue les plus tendres caresses, lui parle comme s'il était
vivant et s'endort auprès de lui. Le matin, elle replace son mari dans
le coffre, et reprenant son morne silence, continue sa route. Pendant
plusieurs jours, son secret resta inconnu; mais quelques jours seulement
avant d'arriver à Paris, il fut dévoilé. L'embaumement du corps n'était
pas fait de manière à le garantir long-temps de la putréfaction. Elle
arriva au point que dans une auberge, l'odeur effroyable qu'exhalait le
coffre éveilla quelques soupçons; on pénétra le soir dans la chambre de
cette épouse infortunée, et on la trouva tenant dans ses bras le corps
horriblement défiguré de son mari... «Silence! cria-t-elle à
l'aubergiste épouvanté, mon mari dort... Pourquoi venez-vous troubler
son sommeil de gloire?...» On eut beaucoup de peine à retirer des mains
de cette insensée le cadavre qu'elle gardait, et à la conduire à Paris
où peu de temps après, elle mourut, sans avoir recouvré un moment la
raison.
On s'étonnait beaucoup au château de Schœnbrunn de n'y avoir point
encore vu l'archiduc Charles que l'on savait être très-estimé de
l'empereur, qui n'en parlait jamais qu'en témoignant la plus haute
considération pour lui. J'ignore entièrement quels motifs empêchèrent ce
prince de venir à Schœnbrunn, ou l'empereur de l'y recevoir; toujours
est-il que, deux ou trois jours avant le départ pour Munich, Sa Majesté
sortit un matin du château en partie de chasse avec quelques officiers
et moi, et qu'elle nous fit arrêter à un rendez-vous de chasse appelé la
Vénerie, sur la route de Vienne à Bukusdorf. En arrivant, nous trouvâmes
l'archiduc Charles, qui attendait Sa Majesté avec seulement deux
personnes de suite. Le souverain et l'archiduc restèrent long-temps
enfermés dans le pavillon, et nous ne rentrâmes que fort tard à
Schœnbrunn.
L'empereur partit de cette résidence le 16 octobre, à midi. La suite de
Sa Majesté se composait du grand-maréchal duc de Frioul, des généraux
Rapp, Mouton, Savary, Nansouty, Durosnel, Lebrun; de trois chambellans;
de M. Labbé, chef du bureau topographique; de M. de Menneval, secrétaire
de Sa Majesté, et de M. Yvan. Le duc de Bassano et le duc de Cadore,
alors ministre des relations extérieures, partirent avec nous.
Nous arrivâmes à Passau le 18 au matin. L'empereur passa toute la
journée à visiter les forts Maximilien et Napoléon, ainsi que sept ou
huit redoutes, dont les noms rappelaient les faits principaux de la
campagne. Plus de douze mille ouvriers travaillaient à ces constructions
importantes. Ce fut une fête pour tous ces braves gens que la visite de
Sa Majesté. Le soir on se remit en chemin, et deux jours après nous
étions à Munich.
À Augsbourg, en sortant du palais de l'électeur de Trèves, l'empereur
vit, agenouillée dans la rue, sur son passage, une femme que quatre
enfans entouraient; il la releva et s'informa avec bonté de ce qu'il
pouvait faire pour elle. La pauvre femme, sans répondre, remit à Sa
Majesté une pétition écrite en allemand, que le général Rapp traduisit.
Elle était la veuve d'un médecin allemand, nommé Buiting, mort depuis
peu, et que l'armée connaissait pour son zèle à secourir les blessés
français, quand par hasard il lui en tombait sous la main. L'électeur de
Trèves, et plusieurs personnes de la suite de l'empereur, appuyèrent
vivement la pétition de madame Buiting, que la mort de son mari
réduisait presque à la misère, et qui demandait à l'empereur quelques
secours pour les enfans du médecin allemand dont les soins avaient sauvé
la vie à plusieurs de ses braves soldats. Sa Majesté donna l'ordre de
compter à la pétitionnaire la première année d'une pension qu'elle
constitua sur-le-champ. Le général Rapp ayant appris à la veuve ce que
l'empereur faisait pour elle, cette bonne mère s'évanouit en poussant un
cri de joie.
Je fus témoin d'une autre scène aussi attendrissante. Lorsque l'empereur
marchait sur Vienne, les habitans d'Augsbourg, qui s'étaient portés à
quelques mauvais traitemens envers des Bavarois, tremblaient que Sa
Majesté n'exerçât sur eux de terribles représailles; la terreur fut au
comble quand on apprit qu'une partie de l'armée française allait
traverser la ville. Une jeune femme, d'une beauté remarquable, veuve
depuis quelques mois seulement, s'y était retirée avec son enfant, dans
l'espoir d'être plus tranquille à Augsbourg que partout ailleurs;
effrayée à l'approche des troupes, elle prend son enfant dans ses bras
et s'enfuit. Mais au lieu d'éviter nos soldats, elle se trompe de porte
et tombe au milieu des avant-postes français. Le général Lecourbe la
voit tremblante, éperdue, qui le conjure à genoux de lui sauver
l'honneur, fût-ce même aux dépens de sa vie, et s'évanouit. Ému
jusqu'aux larmes, le général lui prodigue ses soins, et lui fait donner
un sauf-conduit et une escorte pour l'accompagner dans une ville
voisine, où elle avait dit que plusieurs de ses parens demeuraient.
L'ordre de marcher fut donné en même temps, et dans les mouvemens qu'il
produisit, on oublia, en emmenant la mère, de prendre l'enfant, qui
resta aux avant-postes. Un brave grenadier le prit, et s'informant du
lieu où la pauvre mère avait été conduite, il se promit bien de le lui
rendre le plus tôt qu'il se pourrait, à moins qu'une balle ne l'enlevât
avant le retour de l'armée. Il fit faire une poche de cuir, dans
laquelle il portait son jeune protégé, arrangé de telle sorte que son
sac lui servait d'abri. Toutes les fois qu'il fallait combattre, le bon
grenadier faisait un trou dans la terre, y déposait le petit et venait
le reprendre après l'affaire finie. Ses camarades se moquèrent de lui le
premier jour, mais ils ne tardèrent pas à comprendre ce qu'il y avait de
beau dans sa conduite. L'enfant échappa à tous les dangers, grâce aux
soins continuels de son père adoptif, et quand on se remit en route pour
Munich, le grenadier, qui s'était singulièrement attaché à ce pauvre
petit, regrettait presque de voir approcher le moment où il faudrait le
rendre à sa mère.
On comprendra facilement ce que dut souffrir cette infortunée après
avoir perdu son enfant; elle pria, supplia les militaires qui
l'escortaient de revenir sur leurs pas; mais ils avaient un ordre, et
rien ne put les déterminer à l'enfreindre. À peine arrivée, elle
repartit pour Augsbourg, et s'informa de tous côtés; personne ne put
lui donner de renseignemens. Elle crut que son fils était mort, et le
pleura amèrement. Elle pleurait ainsi depuis près de six mois, quand
l'armée repassa par Augsbourg. Elle travaillait, enfermée dans sa
chambre; on vient lui dire qu'un soldat demande à la voir, qu'il a
quelque chose de précieux à lui remettre, mais que ne pouvant quitter
son corps, il la prie de venir le trouver sur la place. Bien éloignée de
penser à tant de bonheur, elle vient et demande le grenadier; celui-ci
quitte son rang, et sortant de son sac le petit bonhomme, il le met dans
les bras de la pauvre mère, qui ne pouvait en croire le témoignage de
ses yeux. Pensant que peut-être cette dame n'était pas riche, cet
excellent homme avait fait une collecte qui s'était élevée à vingt-cinq
louis qu'il avait mis dans une des poches de l'habit du petit.
L'empereur ne resta que fort peu de temps à Munich. Le jour de son
arrivée, un courrier fut expédié par le grand-maréchal à M. de Luçay,
pour le prévenir que Sa Majesté serait à Fontainebleau le 27 octobre,
dans la soirée probablement, et qu'il fallait que la maison de
l'empereur ainsi que celle de l'impératrice fussent à cette résidence
pour recevoir Sa Majesté. Mais au lieu d'arriver le 27 au soir,
l'empereur avait voyagé avec une telle rapidité que le 26 à dix heures
du matin, il était à la grille du palais de Fontainebleau, de sorte qu'à
l'exception du grand-maréchal, d'un courrier, et du concierge de
Fontainebleau, il ne trouva personne pour le recevoir à la descente de
voiture. Ce contre-temps fort naturel, puisqu'il était impossible de
prévoir une avance de plus d'un jour, donna beaucoup d'humeur à
l'empereur; il regarda tout autour de lui, comme s'il cherchait
quelqu'un à gronder, et voyant que le courrier se préparait à descendre
de son cheval, sur lequel il était plutôt collé que posé, il lui dit:
«Tu te reposeras demain; cours à Saint-Cloud, tu annonceras mon
arrivée;» et le pauvre courrier se remit à galoper de plus belle.
La faute de ce qui contrariait si vivement Sa Majesté ne pouvait être
attribuée par elle à personne, car, d'après l'ordre du grand-maréchal,
qui était celui de l'empereur, M. de Luçay avait commandé le service de
Leurs Majestés de manière à ce qu'il fût prêt pour le lendemain de grand
matin; c'était donc le soir tout au plus que ce service pouvait arriver.
Il fallait attendre jusque là.
En attendant, l'empereur se mit à visiter les appartemens neufs qu'il
avait fait construire dans le château. Le bâtiment de la cour du
_Cheval-Blanc_, qui servait autrefois à l'école militaire, avait été
restauré, agrandi et décoré avec une magnificence extraordinaire; on
l'avait mis tout entier en appartemens d'honneur, afin, disait Sa
Majesté, d'occuper les manufactures de Lyon, que la guerre privait de
tout débouché extérieur. Après s'être bien promené et repromené,
l'empereur s'assit en donnant des signes de la plus vive impatience; il
demandait l'heure à chaque instant, ou bien regardait sa montre: enfin
il m'ordonna de préparer ce qu'il fallait pour écrire, et se mit à une
petite table, tout seul, jurant intérieurement sans doute après ses
secrétaires qui n'arrivaient pas.
À cinq heures, il vint une voiture de Saint-Cloud; l'empereur
l'entendant rouler dans la cour, descendit précipitamment, et tandis
qu'un valet de pied ouvrait la portière et baissait le marche-pied, il
dit aux personnes qui étaient dedans: «Et l'impératrice?» On répondit
que Sa Majesté l'impératrice ne s'était fait précéder que d'un quart
d'heure tout au plus. «C'est bien heureux,» reprit l'empereur, et
tournant le dos brusquement, il remonta les escaliers et rentra dans une
petite bibliothèque où il s'était établi pour travailler.
Enfin l'impératrice arriva comme six heures allaient sonner; il était
nuit fermée. L'empereur, cette fois, ne descendit pas; mais il s'informa
de ce qu'il entendait, et sachant que c'était Sa Majesté, il continua
d'écrire sans se déranger pour l'aller recevoir; c'était la première
fois qu'il agissait ainsi. L'impératrice le trouva assis dans la
bibliothèque: «Ah! dit Sa Majesté, vous voilà, Madame; vous faites bien,
car j'allais partir pour Saint-Cloud.» Et l'empereur, dont les yeux
avaient quitté son ouvrage pour se fixer sur l'impératrice, les baissa
après avoir parlé. Cet accueil sévère fit beaucoup de peine à Joséphine;
elle voulut s'excuser, Sa Majesté lui répondit de manière à lui faire
venir les larmes aux yeux; mais aussitôt il s'en repentit, et demanda
pardon à l'impératrice en convenant de son tort.