CHAPITRE XVI.

Excursion à Raab.--L'_évêque_ et _Soliman_.--Méprise de M.

Jardin.--Sensibilité de l'empereur.--Devoir pénible.--Les chouans

de Normandie.--La femme brigand.--Scène déchirante.--Tendresse

conjugale.--Désespoir et folie.--Rendez-vous de chasse avec

l'archiduc Charles.--Départ de Schœnbrunn.--Arrivée à Passau.--La

veuve d'un médecin allemand.--Terreur des habitans

d'Augsbourg.--Bonté du général Lecourbe.--Trait d'humanité d'un

grenadier.--Désespoir et joie maternelle.--Voyage rapide de

l'empereur.--Arrivé à Fontainebleau.--Mauvaise humeur de

l'empereur.--Prédilection de l'empereur pour les manufactures de

Lyon.--Promenade forcée de Sa Majesté.--Accueil sévère fait par

l'empereur à l'impératrice.--Larmes de Joséphine.--Réparation de

l'empereur.

VERS la fin de septembre, l'empereur fit un voyage à Raab; il allait

monter à cheval pour retourner à la résidence de Schœnbrunn, quand il

aperçut l'évêque de Raab, à quelques pas de lui.

«N'est-ce pas l'évêque? dit-il à M. Jardin qui tenait la tête du

cheval.--Non, Sire, c'est _Soliman_.--Je te demande si ce n'est pas

l'évêque,» répéta Sa Majesté en montrant le prélat. M. Jardin, tout à

son affaire et ne pensant qu'au cheval de l'empereur, qui portait le nom

de _l'Évêque_, répondit: «Sire, je vous assure que vous l'avez monté à

l'avant-dernier relais.» L'empereur s'aperçut de la méprise et rit aux

éclats.

Je fus témoin, à Wagram, d'un trait qui atteste toute la bonté et la

sensibilité de l'empereur, dont je crois avoir déjà donné plusieurs

preuves, car si dans le récit que je vais faire, il fut forcé de se

refuser à un acte de clémence, son refus même fera admirer la générosité

et la force de son âme.

Une dame fort riche, qui habitait près de Caen, madame de Combray,

livrait son château à une bande de royalistes qui croyaient servir

dignement leur cause en dévalisant les diligences sur les grandes

routes. Elle s'était faite trésorière de cette bande de partisans, et

faisait passer les fonds à un prétendu trésorier de Louis XVIII. Sa

fille, madame Aquet, faisait partie de la troupe et, habillée en homme,

elle s'était distinguée par son audace. Mais leurs exploits ne furent

pas de longue durée; poursuivis et atteints par des forces supérieures,

on leur fit leur procès; madame Aquet fut condamnée à mort, avec ses

complices. Elle prétexta une grossesse et obtint un sursis, pendant

lequel elle mit en œuvre, mais inutilement, tous les moyens qui étaient

en son pouvoir pour obtenir sa grâce. Enfin, au bout de huit mois de

vaines sollicitations, elle se décida à envoyer ses enfans en Allemagne

pour demander sa grâce à l'empereur. Son médecin, sa sœur et ses deux

filles arrivèrent à Schœnbrunn le jour où l'empereur était allé visiter

le champ de Wagram. Ils attendirent toute la journée, sur le perron du

palais, le retour de l'empereur. Les deux jeunes personnes, âgées, l'une

de dix ans, l'autre de douze, inspiraient beaucoup d'intérêt; mais le

crime de leur mère était affreux; car si, en politique, des opinions

quelles qu'elles soient ne sont jamais coupables, on n'en doit pas moins

être puni sous tous les gouvernemens possibles, lorsque, par opinion, on

se fait voleur et assassin. Les enfans vêtus de deuil se jettent aux

pieds de l'empereur en criant: «Grâce, grâce, rendez-nous notre mère!»

L'empereur les relève avec bonté, prend des mains de la tante la

pétition, la lit tout entière avec attention, interroge le médecin avec

intérêt... regarde les enfans... il hésite... mais au moment où je

croyais, comme tous ceux qui étaient présens à cette scène touchante,

qu'il allait prononcer la grâce, il s'éloigna à grands pas en disant:

«Je ne le peux pas!...» J'avais vu les combats intérieurs qu'il avait

éprouvés; il avait changé plusieurs fois de couleur, des larmes

roulaient dans ses yeux, sa voix était altérée; son refus me parut un

acte de courage.

À côté du souvenir de ces violences criminelles, et d'autant plus

condamnables peut-être qu'elles venaient d'une femme qui, pour s'y

livrer, avait dû commencer par fouler aux pieds la douceur et les vertus

modestes de son sexe, je retrouve dans mes notes un trait de fidélité et

de tendresse conjugale qui auraient mérité une meilleure destinée. La

femme d'un colonel d'infanterie ne voulut jamais quitter son mari.

Pendant la marche de l'armée, elle suivait le régiment dans une calèche;

les jours de combat elle montait à cheval, et se tenait le plus près

possible de la ligne. À Friedland, elle vit le colonel tomber percé

d'une balle; elle y courut avec son domestique, l'enleva elle-même des

rangs et l'emporta à l'ambulance; mais il était trop tard, il était

mort. Sa douleur fut silencieuse, on ne la vit pas verser une larme.

Elle offrit sa bourse à un chirurgien et le supplia d'embaumer le corps

de son mari. L'opération se fit aussi bien que possible. Le cadavre,

enveloppé de linges, fut placé dans un coffre à charnières et mis dans

la calèche. La veuve au désespoir s'asseoit auprès et reprend le chemin

de la France; mais sa douleur concentrée égare bientôt sa raison. Dans

chaque station qu'elle fait, elle s'enferme avec son précieux dépôt,

tire le corps de son coffre, le place sur un lit, lui découvre la face,

lui prodigue les plus tendres caresses, lui parle comme s'il était

vivant et s'endort auprès de lui. Le matin, elle replace son mari dans

le coffre, et reprenant son morne silence, continue sa route. Pendant

plusieurs jours, son secret resta inconnu; mais quelques jours seulement

avant d'arriver à Paris, il fut dévoilé. L'embaumement du corps n'était

pas fait de manière à le garantir long-temps de la putréfaction. Elle

arriva au point que dans une auberge, l'odeur effroyable qu'exhalait le

coffre éveilla quelques soupçons; on pénétra le soir dans la chambre de

cette épouse infortunée, et on la trouva tenant dans ses bras le corps

horriblement défiguré de son mari... «Silence! cria-t-elle à

l'aubergiste épouvanté, mon mari dort... Pourquoi venez-vous troubler

son sommeil de gloire?...» On eut beaucoup de peine à retirer des mains

de cette insensée le cadavre qu'elle gardait, et à la conduire à Paris

où peu de temps après, elle mourut, sans avoir recouvré un moment la

raison.

On s'étonnait beaucoup au château de Schœnbrunn de n'y avoir point

encore vu l'archiduc Charles que l'on savait être très-estimé de

l'empereur, qui n'en parlait jamais qu'en témoignant la plus haute

considération pour lui. J'ignore entièrement quels motifs empêchèrent ce

prince de venir à Schœnbrunn, ou l'empereur de l'y recevoir; toujours

est-il que, deux ou trois jours avant le départ pour Munich, Sa Majesté

sortit un matin du château en partie de chasse avec quelques officiers

et moi, et qu'elle nous fit arrêter à un rendez-vous de chasse appelé la

Vénerie, sur la route de Vienne à Bukusdorf. En arrivant, nous trouvâmes

l'archiduc Charles, qui attendait Sa Majesté avec seulement deux

personnes de suite. Le souverain et l'archiduc restèrent long-temps

enfermés dans le pavillon, et nous ne rentrâmes que fort tard à

Schœnbrunn.

L'empereur partit de cette résidence le 16 octobre, à midi. La suite de

Sa Majesté se composait du grand-maréchal duc de Frioul, des généraux

Rapp, Mouton, Savary, Nansouty, Durosnel, Lebrun; de trois chambellans;

de M. Labbé, chef du bureau topographique; de M. de Menneval, secrétaire

de Sa Majesté, et de M. Yvan. Le duc de Bassano et le duc de Cadore,

alors ministre des relations extérieures, partirent avec nous.

Nous arrivâmes à Passau le 18 au matin. L'empereur passa toute la

journée à visiter les forts Maximilien et Napoléon, ainsi que sept ou

huit redoutes, dont les noms rappelaient les faits principaux de la

campagne. Plus de douze mille ouvriers travaillaient à ces constructions

importantes. Ce fut une fête pour tous ces braves gens que la visite de

Sa Majesté. Le soir on se remit en chemin, et deux jours après nous

étions à Munich.

À Augsbourg, en sortant du palais de l'électeur de Trèves, l'empereur

vit, agenouillée dans la rue, sur son passage, une femme que quatre

enfans entouraient; il la releva et s'informa avec bonté de ce qu'il

pouvait faire pour elle. La pauvre femme, sans répondre, remit à Sa

Majesté une pétition écrite en allemand, que le général Rapp traduisit.

Elle était la veuve d'un médecin allemand, nommé Buiting, mort depuis

peu, et que l'armée connaissait pour son zèle à secourir les blessés

français, quand par hasard il lui en tombait sous la main. L'électeur de

Trèves, et plusieurs personnes de la suite de l'empereur, appuyèrent

vivement la pétition de madame Buiting, que la mort de son mari

réduisait presque à la misère, et qui demandait à l'empereur quelques

secours pour les enfans du médecin allemand dont les soins avaient sauvé

la vie à plusieurs de ses braves soldats. Sa Majesté donna l'ordre de

compter à la pétitionnaire la première année d'une pension qu'elle

constitua sur-le-champ. Le général Rapp ayant appris à la veuve ce que

l'empereur faisait pour elle, cette bonne mère s'évanouit en poussant un

cri de joie.

Je fus témoin d'une autre scène aussi attendrissante. Lorsque l'empereur

marchait sur Vienne, les habitans d'Augsbourg, qui s'étaient portés à

quelques mauvais traitemens envers des Bavarois, tremblaient que Sa

Majesté n'exerçât sur eux de terribles représailles; la terreur fut au

comble quand on apprit qu'une partie de l'armée française allait

traverser la ville. Une jeune femme, d'une beauté remarquable, veuve

depuis quelques mois seulement, s'y était retirée avec son enfant, dans

l'espoir d'être plus tranquille à Augsbourg que partout ailleurs;

effrayée à l'approche des troupes, elle prend son enfant dans ses bras

et s'enfuit. Mais au lieu d'éviter nos soldats, elle se trompe de porte

et tombe au milieu des avant-postes français. Le général Lecourbe la

voit tremblante, éperdue, qui le conjure à genoux de lui sauver

l'honneur, fût-ce même aux dépens de sa vie, et s'évanouit. Ému

jusqu'aux larmes, le général lui prodigue ses soins, et lui fait donner

un sauf-conduit et une escorte pour l'accompagner dans une ville

voisine, où elle avait dit que plusieurs de ses parens demeuraient.

L'ordre de marcher fut donné en même temps, et dans les mouvemens qu'il

produisit, on oublia, en emmenant la mère, de prendre l'enfant, qui

resta aux avant-postes. Un brave grenadier le prit, et s'informant du

lieu où la pauvre mère avait été conduite, il se promit bien de le lui

rendre le plus tôt qu'il se pourrait, à moins qu'une balle ne l'enlevât

avant le retour de l'armée. Il fit faire une poche de cuir, dans

laquelle il portait son jeune protégé, arrangé de telle sorte que son

sac lui servait d'abri. Toutes les fois qu'il fallait combattre, le bon

grenadier faisait un trou dans la terre, y déposait le petit et venait

le reprendre après l'affaire finie. Ses camarades se moquèrent de lui le

premier jour, mais ils ne tardèrent pas à comprendre ce qu'il y avait de

beau dans sa conduite. L'enfant échappa à tous les dangers, grâce aux

soins continuels de son père adoptif, et quand on se remit en route pour

Munich, le grenadier, qui s'était singulièrement attaché à ce pauvre

petit, regrettait presque de voir approcher le moment où il faudrait le

rendre à sa mère.

On comprendra facilement ce que dut souffrir cette infortunée après

avoir perdu son enfant; elle pria, supplia les militaires qui

l'escortaient de revenir sur leurs pas; mais ils avaient un ordre, et

rien ne put les déterminer à l'enfreindre. À peine arrivée, elle

repartit pour Augsbourg, et s'informa de tous côtés; personne ne put

lui donner de renseignemens. Elle crut que son fils était mort, et le

pleura amèrement. Elle pleurait ainsi depuis près de six mois, quand

l'armée repassa par Augsbourg. Elle travaillait, enfermée dans sa

chambre; on vient lui dire qu'un soldat demande à la voir, qu'il a

quelque chose de précieux à lui remettre, mais que ne pouvant quitter

son corps, il la prie de venir le trouver sur la place. Bien éloignée de

penser à tant de bonheur, elle vient et demande le grenadier; celui-ci

quitte son rang, et sortant de son sac le petit bonhomme, il le met dans

les bras de la pauvre mère, qui ne pouvait en croire le témoignage de

ses yeux. Pensant que peut-être cette dame n'était pas riche, cet

excellent homme avait fait une collecte qui s'était élevée à vingt-cinq

louis qu'il avait mis dans une des poches de l'habit du petit.

L'empereur ne resta que fort peu de temps à Munich. Le jour de son

arrivée, un courrier fut expédié par le grand-maréchal à M. de Luçay,

pour le prévenir que Sa Majesté serait à Fontainebleau le 27 octobre,

dans la soirée probablement, et qu'il fallait que la maison de

l'empereur ainsi que celle de l'impératrice fussent à cette résidence

pour recevoir Sa Majesté. Mais au lieu d'arriver le 27 au soir,

l'empereur avait voyagé avec une telle rapidité que le 26 à dix heures

du matin, il était à la grille du palais de Fontainebleau, de sorte qu'à

l'exception du grand-maréchal, d'un courrier, et du concierge de

Fontainebleau, il ne trouva personne pour le recevoir à la descente de

voiture. Ce contre-temps fort naturel, puisqu'il était impossible de

prévoir une avance de plus d'un jour, donna beaucoup d'humeur à

l'empereur; il regarda tout autour de lui, comme s'il cherchait

quelqu'un à gronder, et voyant que le courrier se préparait à descendre

de son cheval, sur lequel il était plutôt collé que posé, il lui dit:

«Tu te reposeras demain; cours à Saint-Cloud, tu annonceras mon

arrivée;» et le pauvre courrier se remit à galoper de plus belle.

La faute de ce qui contrariait si vivement Sa Majesté ne pouvait être

attribuée par elle à personne, car, d'après l'ordre du grand-maréchal,

qui était celui de l'empereur, M. de Luçay avait commandé le service de

Leurs Majestés de manière à ce qu'il fût prêt pour le lendemain de grand

matin; c'était donc le soir tout au plus que ce service pouvait arriver.

Il fallait attendre jusque là.

En attendant, l'empereur se mit à visiter les appartemens neufs qu'il

avait fait construire dans le château. Le bâtiment de la cour du

_Cheval-Blanc_, qui servait autrefois à l'école militaire, avait été

restauré, agrandi et décoré avec une magnificence extraordinaire; on

l'avait mis tout entier en appartemens d'honneur, afin, disait Sa

Majesté, d'occuper les manufactures de Lyon, que la guerre privait de

tout débouché extérieur. Après s'être bien promené et repromené,

l'empereur s'assit en donnant des signes de la plus vive impatience; il

demandait l'heure à chaque instant, ou bien regardait sa montre: enfin

il m'ordonna de préparer ce qu'il fallait pour écrire, et se mit à une

petite table, tout seul, jurant intérieurement sans doute après ses

secrétaires qui n'arrivaient pas.

À cinq heures, il vint une voiture de Saint-Cloud; l'empereur

l'entendant rouler dans la cour, descendit précipitamment, et tandis

qu'un valet de pied ouvrait la portière et baissait le marche-pied, il

dit aux personnes qui étaient dedans: «Et l'impératrice?» On répondit

que Sa Majesté l'impératrice ne s'était fait précéder que d'un quart

d'heure tout au plus. «C'est bien heureux,» reprit l'empereur, et

tournant le dos brusquement, il remonta les escaliers et rentra dans une

petite bibliothèque où il s'était établi pour travailler.

Enfin l'impératrice arriva comme six heures allaient sonner; il était

nuit fermée. L'empereur, cette fois, ne descendit pas; mais il s'informa

de ce qu'il entendait, et sachant que c'était Sa Majesté, il continua

d'écrire sans se déranger pour l'aller recevoir; c'était la première

fois qu'il agissait ainsi. L'impératrice le trouva assis dans la

bibliothèque: «Ah! dit Sa Majesté, vous voilà, Madame; vous faites bien,

car j'allais partir pour Saint-Cloud.» Et l'empereur, dont les yeux

avaient quitté son ouvrage pour se fixer sur l'impératrice, les baissa

après avoir parlé. Cet accueil sévère fit beaucoup de peine à Joséphine;

elle voulut s'excuser, Sa Majesté lui répondit de manière à lui faire

venir les larmes aux yeux; mais aussitôt il s'en repentit, et demanda

pardon à l'impératrice en convenant de son tort.

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 331 / 456 题