Aventures de la présidente D***.--La mariée de treize ans et la
dote de 1,600,000 francs.--Miniature.--Négligence
conjugale.--L'officier amoureux.--Lettre d'amour écrite à la femme
et remise au mari.--Piége.--Rendez-vous perfide.--Effroi.--Le
_basset à jambes torses_.--Le piége se referme.--La jeune femme
perdue par son mari.--Éclat imprudent.--Cartel refusé.--La
présidente D*** mise au couvent.--Amour accru par les
persécutions.--L'espion.--Tentative de suicide.--Sortie du
couvent.--Vigilance mise en défaut.--L'amant en livrée.--Stations
dans les auberges.--La chaumière et l'amour.--Le couvent de
Chaillot.--Imprudence.--Fureur du président D***.--Arrestation
et réclusion de la présidente dans une maison de fous.--Constance
d'un amant.--Les geôliers achetés.--Évasion et fuite en
Angleterre.--Révocation des lettres de cachet.--Retour de la
présidente à Paris.--Séduction, résistance et
faiblesse.--Découverte douloureuse.--Duel sur un
paquebot.--Vengeance implacable du président D***.--Madame
D*** ruinée par son mari.--Le fils de M. D***.--Constitution
féminine.--Mystifications d'un Suédois.
LA présidente D*** était fille de M. de N***, intendant de Lyon;
elle avait reçu de son père 1,600,000 francs de dot.
On l'avait mariée, à l'âge de treize ans, à M. D***; on pense bien
que la volonté des parens avait formé seule cette union.
Madame D*** était une des plus jolies miniatures qu'on pût voir. Ses
pieds étaient si petits qu'à peine ils pouvaient la porter; ses mains
étaient charmantes, et l'ensemble de sa personne présentait une femme
très-agréable et très-piquante.
Malgré sa grande jeunesse, elle venait d'avoir un fils qu'on nourrissait
chez elle, à l'époque dont je parle.
Elle ne sortait jamais sans sa belle-mère; ce mentor la suivait partout.
Son mari se dispensait de l'accompagner; on les voyait très-rarement
ensemble.
Elle avait rencontré souvent dans le monde M. de Q***, officier de
dragons, qui en était devenu très-amoureux.
Ne pouvant presque jamais trouver l'occasion de lui parler, la présence
continuelle de sa belle-mère l'en empêchant, il s'avisa un matin de lui
écrire, et de lui demander la permission d'être reçu chez elle.
Le domestique qui apportait cette lettre rencontra M. D***; lui
trouvant apparemment l'air d'un valet de chambre, il la lui donna en
demandant une réponse.
M. D*** lui dit d'attendre, qu'il allait la chercher; il revint peu
d'instans après.--«On m'a chargé de vous dire que votre maître peut
venir ce soir à huit heures.» Ces mots furent la réponse qu'il apporta.
Madame D*** n'avait pas reçu ce message; elle était montée chez la
nourrice de son fils, comme elle avait l'habitude de le faire tous les
soirs; elle y était depuis une heure lorsqu'on vint l'avertir que M. de
Q*** l'attendait dans son appartement. La visite d'un jeune officier
était un événement si extraordinaire à l'hôtel D***, que cette jeune
femme en fut tout-à-fait effrayée. Elle se hâta de descendre, avec
l'intention de renvoyer bien vite M. de Q***, auquel, avec
l'imprudence d'un enfant, elle ne dissimula pas la peur qu'elle avait
que cette visite fût connue de sa belle-mère ou de son mari. Il lui
répondit que jamais il n'aurait eu la hardiesse de se présenter chez
elle, si elle-même ne lui avait pas fait dire ce même jour, en réponse à
sa lettre, qu'il pouvait venir à huit heures. Madame D*** fut bien
autrement épouvantée quand elle connut cette circonstance, à laquelle
elle était totalement étrangère; elle redoubla ses instances pour faire
partir M. de Q***; mais celui-ci, qui voyait combien il était
difficile d'arriver jusqu'à elle, n'était pas disposé à renoncer sitôt à
sa présence; plus elle le pressait de se retirer, plus il désirait
profiter de ces courts instans pour lui peindre sa passion. Tout entière
à ses craintes, madame D*** s'était laissée tomber en entrant sur une
ottomane. M. de Q*** s'était assis près d'elle; en la voyant si
effrayée, il lui dit: «Mais apprenez-moi donc à connaître ce mari qui
vous inspire un tel effroi; je ne l'ai jamais rencontré dans le monde.
Faites-moi son portrait. À qui ressemble-t-il?--À qui il ressemble!
répondit cette imprudente jeune femme, à un basset à jambes torses.» À
ces mots, une main vigoureuse la saisit par une jambe, tandis que
l'autre retint de même M. de Q***, qui se trouva fixé sur l'ottomane.
Le président D*** (car c'était lui qui, ayant reçu le billet, avait
donné ce rendez-vous pour y être présent) ne cessa de crier au voleur
que lorsque ses cris eurent attiré assez de valets pour être certain que
M. de Q*** ne pouvait s'échapper. Alors il lâcha ses deux victimes,
et sortit de dessous sa cachette.
Je dis ses deux victimes, car cet homme, qui devait être le guide, le
protecteur de cette jeune femme, la perdit à jamais par cet éclat. C'est
lui seul qui la conduisit sur la mauvaise voie qu'elle parcourut depuis.
On peut se représenter la scène qui suivit. La jeune femme s'était
évanouie; sa belle-mère, ainsi que le vieux président, étaient accourus
aux cris de leurs fils. Ce respectable vieillard, dont le nom est resté
en vénération dans la magistrature, blâma vivement son fils; il désirait
jeter un voile sur cette scène, et en dérober la connaissance au public;
mais la fureur de son fils rendit ses efforts impuissans. M. de Q***,
indigné du piége qu'on lui avait tendu, voulait en avoir satisfaction;
la robe de M. D*** lui permettait de refuser un duel, il ne put
l'obtenir.
Le lendemain, malgré les sollicitations de son beau-père, madame D***
fut conduite dans un couvent, et M. de Q*** rejoignit son régiment,
espérant que son absence diminuerait les rigueurs dont on paraissait
vouloir user envers cette jeune femme.
Cette scène, l'éclat quelle avait fait dans le monde, les malheurs
qu'elle attira sur madame D*** convertirent en une véritable passion
ce qui n'eût été peut-être qu'un goût passager. En quittant Paris, M. de
Q*** y laissa un valet de chambre, avec ordre de le tenir au courant
de tout ce qui concernait la présidente.
Cette jeune personne, ennuyée de la vie de couvent à laquelle elle se
voyait condamnée par son mari, fatiguée d'une existence qu'elle ne
prévoyait pas devoir être jamais heureuse, résolut de se donner la
mort. Elle fit infuser des sous dans du vinaigre pour obtenir de
l'oxide, avec l'intention de s'empoisonner. La dose fut insuffisante;
elle fut très-malade, mais on parvint à la sauver. Cette tentative
d'empoisonnement donna lieu à de nouvelles sollicitations de son
beau-père; enfin, après mûre délibération, on convint qu'on la ferait
sortir du couvent, et qu'elle irait passer six mois dans la terre de la
vieille maréchale de M***, sa parente, qui était située près de
Valence.
«Bien fin qui pourra me tromper, disait la maréchale; soyez tranquille,
je vous réponds quelle sera aussi bien gardée dans ma terre que dans son
couvent.»
On partit; la maréchale était enfoncée dans sa voiture au milieu d'une
douzaine d'oreillers, et autant de petits chiens.
Madame D*** suivait dans une voiture.
À quelques postes de Paris, elle remarqua un courrier qui suivait la
même route, et paraissait chercher à observer sa voiture. Lorsqu'il fut
bien assuré qu'elle y était seule avec sa femme de chambre, il laissa
tomber le chapeau qui cachait en grande partie sa figure, et elle
reconnut M. de Q***. Il avait eu connaissance par son valet de
chambre du projet de ce voyage, et s'était empressé de revenir à Paris.
Il y obtint un congé, et désirait consacrer ce temps pour vivre dans le
voisinage du château que madame D*** allait habiter. Elle voulait
refuser, elle avait la volonté de rester fidèle à ce mari qui l'avait en
quelque sorte jetée lui-même dans les bras de son amant; mais qui ne
sait que les femmes ont en elles deux puissances qui ne sont pas
toujours d'accord, et que l'une de ces puissances paralyse quelquefois
les bonnes dispositions de l'autre?
Hélas! ce fut ce qui arriva. On voulait rester sage, et cette volonté ne
fut pas la plus forte.
La vieille maréchale voyageait très-lentement, et s'arrêtait souvent.
Chaque soir l'élégant courrier se trouvait logé dans les mêmes auberges.
Si elle le rencontra, elle n'eut garde de le reconnaître; ses yeux ne
pouvaient pas s'arrêter sur un homme portant une livrée; et la
surveillance si bien promise au mari fut ainsi mise en défaut dès les
premiers pas qu'on fit hors de Paris. Dès qu'on fut arrivé au château de
madame de M***, M. de Q*** se logea dans une chaumière aux
environs, et l'amour se chargea du soin d'y réunir souvent les deux
amans.
Vers la fin du séjour de la maréchale dans sa terre, on commença une
négociation pour obtenir de M. D***, que sa femme pût habiter un
appartement à l'extérieur d'un couvent à Chaillot, où elle serait
convenablement, et cependant un peu plus libre que dans l'intérieur. Il
y donna son consentement.
Malheureusement madame D***, fort jeune, fort imprudente, se crut
encore dans les bosquets du parc de la maréchale; elle crut qu'elle
pourrait dérober la vue de son amant; mais les murs de son couvent
furent plus transparens que l'ombrage des bois; bientôt le président sut
qu'elle recevait M. de Q***; alors sa fureur n'eut plus de bornes; il
demanda et obtint une lettre de cachet pour enfermer sa femme, et le
lieu qu'il choisit fut une maison de fous à Montrouge.
Un jour que madame D*** revenait de la promenade, elle trouva sa cour
remplie de cavaliers de la maréchaussée, elle fut enlevée par eux et
conduite dans cet hospice.
Tous les moyens employés par M. D*** n'étaient pas propres à le faire
aimer de sa femme, et à lui faire oublier son amant. Plus elle éprouvait
de persécutions, plus la passion de M. de Q*** s'en augmentait.
Véritable héros de roman, rempli de sensibilité, se reprochant la perte
de cette jeune personne, qui sans lui, sans son funeste amour, serait
restée au sein de sa famille, il croyait devoir lui consacrer toute son
existence; en l'entourant de tant de soins délicats, de tant
d'affection, il espérait la consoler de la considération qu'il lui avait
fait perdre.
On peut juger quel fut son désespoir, en apprenant l'enlèvement de
madame D***; il en eut beaucoup de peine à se procurer quelques
lumières sur son sort. Enfin il découvrit dans quel affreux asile on
l'avait enfermée. Bientôt il trouva les moyens de correspondre avec
elle, et de lui communiquer un plan d'évasion. Il s'était procuré des
passe-ports pour l'Angleterre; les gardiens furent achetés à un prix
énorme; les chiens qui auraient pu avertir de l'instant du départ,
furent empoisonnés. On sortit madame D***, qui était très-mince, par
un œil-de-bœuf qui se trouvait sur une porte, dont on enleva le verre,
et on la passa par-dessus les murs du jardin. De l'autre côté, elle
trouva une chaise de poste, et son amant qui la reçut dans ses bras;
mais ce fut à son valet de chambre qu'il confia le soin de la conduire
en Angleterre. Cette même nuit il eut soin de se montrer partout. Il
avait paru à l'Opéra, il retourna au bal, et cette précaution l'empêcha
d'être compromis dans cet enlèvement. On savait bien qu'il devait être
son ouvrage, mais toute la malveillance de M. D*** ne put jamais
parvenir à en trouver la preuve. Après avoir donné à ces précautions
tout le temps que la prudence exigeait, M. de Q*** s'empressa de
partir pour Londres. Pendant plusieurs années, excepté le temps de son
service qu'il passait à son régiment, il habitait toujours l'Angleterre.
Les soins de M. de La Luzerne, notre ambassadeur à Londres, qui
s'intéressait vivement à madame D***, et plus que tout cela, la
révocation des lettres de cachet due à l'assemblée constituante, la
ramenèrent à Paris.
M. de Q***, toujours fidèle, toujours tendre et empressé, semblait
lui avoir dévoué sa vie.
Il se croyait aimé aussi vivement qu'il aimait; sa confiance à cet égard
était entière.
Hélas! cet amour si vrai, si constant, était encore payé par une tendre
affection, par la volonté formelle de lui rester fidèle; mais un autre
avait su occuper quelques pensées de madame D***. M. de L***
l'avait vue, les agrémens de cette femme si jolie l'avaient séduit, et
il s'en était occupé assez pour qu'elle pressentît le danger de la
séduction dont on l'entourait, et qu'elle voulût y échapper en fuyant.
Elle supplia M. de Q*** de la reconduire en Angleterre, dont elle
préférait le séjour; il ne concevait rien à cette fantaisie. «Comment!
lui disait-il, à peine revenue dans cette belle France que vous
regrettiez si vivement lorsque vous étiez à Londres, pouvez-vous la
quitter déjà pour retourner dans un pays que vous n'aimiez pas lorsque
vous y étiez?» Elle insista, et il céda avec la condescendance qu'il
avait pour tous ses désirs.
En mettant le pied sur le packet-boat, elle se croyait sauvée des
séductions de M. de L*** et de sa propre faiblesse, lorsqu'elle
aperçut l'homme qu'elle fuyait, enveloppé dans un manteau sur le pont.
Il avait appris son départ, l'avait suivie et avait arrêté son passage
sur le même bâtiment.
Les yeux de M. de Q*** s'ouvrirent douloureusement; il se rappela
différentes circonstances qui, réunies, pouvaient lui paraître une
conviction; un duel sur le packet-boat fut la suite de cette rencontre.
Les deux antagonistes furent blessés, mais sans danger pour leur vie.
L'amour de M. de Q*** s'éteignit dans le sang de son adversaire.
Je finis là l'histoire de madame D***, qui pourrait fournir un volume
in-folio.
Son mari put s'accuser entièrement de ses désordres; cette jeune femme
fut perdue par lui seul. Une femme innocente, mais qui par de
malheureuses apparences ne jouit plus de l'estime publique, est bien
près de justifier cette opinion.
Le président ne borna pas sa vengeance aux différentes arrestations dont
elle eut à souffrir. Il avait reçu seize cent mille francs de sa dot;
il dénatura ses biens, il en plaça une partie en Angleterre, enfin il
dispersa si adroitement le tout, qu'on n'a jamais pu retrouver la trace
de l'emploi qu'il en fit. À sa mort on ne put rien en recouvrer.
Pendant sa vie il avait obtenu souvent de madame D***, des signatures
moyennant quelques faibles sommes qu'il lui donnait. Probablement c'est
à l'aide de ces signatures, auxquelles cette jeune femme si imprudente
n'apportait aucune attention, qu'il put dénaturer tout ce qu'elle
possédait.
Cette conduite de M. D*** est d'autant plus répréhensible qu'il avait
un fils qui se trouva à sa mort sans aucune fortune. Depuis, il hérita
d'une tante, qui lui laissa vingt mille livres de rente. Il fit alors à
sa mère une pension de cent louis.
Ce fils tenait d'elle une constitution assez délicate; sa taille, ses
pieds, ses mains, auraient pu lui permettre de se faire passer pour une
femme; son organe même ne démentait pas cet extérieur.
Un de ses grands plaisirs, pendant les bals de l'Opéra, était de
s'habiller en femme. Pendant tout un carnaval, il s'était fait suivre
par un Suédois qui en était devenu éperdument amoureux, et qui ne
manquait jamais un bal dans l'espérance de l'y trouver.
Cet étranger fut au désespoir de cette mystification, quand il put en
être convaincu.
M. D*** avait beaucoup de causticité dans l'esprit; c'était un petit
volume d'anecdotes bien relié.
Ce malheureux jeune homme est atteint depuis quelques années d'une
aliénation mentale; il est aujourd'hui dans une maison de santé du
faubourg Saint-Antoine.