CHAPITRE VIII.

Mauvais goût très-dispendieux.--Mon voisin M. Lecouteulx de

Canteleu.--Je revois madame de Staël.--M. Melzi, président de la

république ligurienne.--M. Godin.--La belle Grecque.--Rien que de

beaux yeux.--Mariage devant l'arbre de la

liberté.--Divorce--Cambacérès.--Fâcheux effets du ridicule.--L'abbé

Sieyès.--Heureuse influence d'un mot de Mirabeau.--L'arrêt

d'exil.--Madame de Chevreuse.--Dureté de l'empereur.--Mort de

madame de Chevreuse.--Mort du duc d'Enghien.--Procès de

Moreau.--Conversation entre le premier consul et M. de

Canteleu.--MM. de Polignac.--Brouillerie entre madame Moreau et

Joséphine.--Justification imprudente.--Le

portrait.--Recommandations aux jeunes femmes.--MM. de Toulougeon et

de Crillon chez M. de Cauteleu.--L'inflexible Moniteur.--Mort de

madame de Canteleu.--Joséphine voulant faire rompre son mariage

avec Bonaparte.--Sage conseil de M. de Canteleu.--Inquiétude de

Joséphine.--Manœuvres de Lucien contre Joséphine.--Bonaparte

refusant sa porte à Joséphine.--Larmes et

réconciliation.--Superstition de Napoléon.--Adresse de

Joséphine.--Le confident discret.--Reconnaissance de

Joséphine.--Je suis recommandée à Joséphine par M. Lecouteulx de

Canteleu.

L'ARCHITECTE auquel j'avais confié les travaux que je me proposais de

faire dans ma maison avait profité de la liberté que lui laissait mon

absence pour bouleverser entièrement le jardin dont il avait fait un

monument de mauvais goût; on eût dit qu'un serpent en avait dessiné les

allées, par les détours multipliés qu'il leur avait fait faire. Qu'une

allée décrive une courbe, si un groupe d'arbres, si quelque chose enfin

nécessite un détour, c'est tout simple; mais un chemin doit être droit,

s'il ne se rencontre pas d'obstacle qui le force à tourner. Ce qui était

désolant, c'est que ces changemens avaient occasioné une dépense énorme

d'autant plus onéreuse, que dans la suite on fut dans la nécessité de la

perdre en bouleversant de nouveau tout ce qui avait été si mal fait.

La maison que j'occupais à la campagne se trouvait près de celle de M.

de Lecouteulx de Canteleu; je profitais souvent d'un voisinage si

agréable: le mari et la femme étaient aussi bons qu'ils étaient

aimables; ils réunissaient chez eux des personnes de beaucoup d'esprit.

J'y revis madame de Staël, et parée de tous ses avantages; elle se

trouvait là souvent avec M. de Melzi, président de la république

ligurienne. La supériorité d'esprit, l'agrément de la conversation de

cet homme spirituel, valaient bien les frais que faisait madame de Staël

pour ne pas rester au dessous de lui. Cette émulation d'esprit prit

entre eux rendait leur société parfaitement agréable. Je rencontrai dans

cette maison M. Godin, qui avait été attaché à l'ambassade de la

république à Constantinople; il en avait ramené une femme grecque dont

on vantait la beauté, quoiqu'elle n'eût rien de remarquable que de

très-beaux yeux. Elle savait très-peu de français; et ayant entendu

parler souvent de ses beaux yeux, elle s'était persuadé que ces deux

mots ne pouvaient pas être séparés; se plaignant un jour d'un mal

d'yeux, on trouva très-drôle de l'entendre dire: _J'ai mal à mes beaux

yeux_.

L'histoire qu'on racontait de son mariage était assez singulière. M.

Godin, envoyé de la république française à Constantinople, s'étant

présenté un jour avec sa maîtresse dans un bal qui réunissait presque

toutes les femmes des ambassadeurs, il s'éleva une rumeur telle qu'il

fut obligé de se retirer, et de l'emmener à l'instant même. Il prit avec

lui quelques témoins, les conduisit devant l'arbre de la liberté planté

dans la cour de l'ambassade, jura devant eux qu'il la prenait pour sa

femme, et retourna au bal, où il présenta madame Godin à tout le monde.

Depuis, ce mariage, conclu si légèrement, a été annullé de même par un

divorce, et madame Godin est aujourd'hui madame la duchesse de G. On

cite sa piété exemplaire, les charités innombrables qu'elle ne cesse de

faire; sa vie est une suite de bonnes œuvres. Cambacérès venait

quelquefois chez M. de Canteleu; il y parlait peu; sa conversation,

quand il s'y livrait, était sérieuse et riche de pensées.

C'est le cas, en rappelant son souvenir, de faire remarquer combien les

hommes doivent craindre le ridicule; celui qui s'était attaché à lui

détruisait tout l'effet de son esprit, et il en avait beaucoup: pour

s'en convaincre, il ne faut qu'ouvrir les mémoires de l'institut, on y

trouvera des discours de lui qui sont admirables, non-seulement par des

mots éloquens, mais par des choses profondément pensées.

Je vis là aussi quelquefois Sieyès. J'ai toujours cru qu'il devait avoir

pour sa réputation la même reconnaissance que cet homme de bonne foi

avait pour sa toilette lorsqu'il s'écriait: _Ô mon habit! que je vous

remercie_!

Sieyès vécut sur le mot de Mirabeau qui dit en parlant de lui, _que son

silence était une calamité pour l'état_. Ce mot fit sa réputation bien

mieux que tout ce qu'il a dit et fait depuis.

Nous perdîmes bientôt la société de madame de Staël; le premier consul

lui fit interdire le séjour de Paris et de la France, sans qu'aucune

sollicitation ait pu jamais faire changer sa résolution. Plus tard il

montra la même obstination à l'égard de madame de Chevreuse, qu'il avait

exilée pour le refus qu'elle avait fait d'être de service à

Fontainebleau près de la reine d'Espagne.

Cette jeune femme était mourante de la poitrine à Caen; son seul désir

était de venir mourir à Paris.

Une révolte à l'occasion des blés eut lieu dans cette ville. On y envoya

plusieurs régimens; le général qui les commandait eut l'occasion de voir

madame de Chevreuse: sa situation l'intéressa vivement, et il lui promit

de solliciter près de l'empereur à son retour.

En effet, Napoléon l'ayant reçu parfaitement en donnant beaucoup

d'éloges à sa conduite, et lui ayant exprimé qu'il serait heureux de

l'en récompenser, le général lui dit: «Eh bien, sire, j'ose demander à

Votre Majesté cette récompense qu'elle daigne me promettre: une jeune

femme est mourante à Caen, son seul vœu est de venir expirer à Paris au

milieu de ses amis et de sa famille; je supplie votre majesté de

m'accorder cette faveur qui sera pour moi la plus douce

récompense.--Est-elle donc bien mal? demanda l'empereur qui entendait

bien de qui on voulait parler. Oui, Sire, il lui reste bien peu de temps

à vivre.--Eh bien dit Napoléon, _elle mourra aussi bien à Caen qu'à

Paris_.» Le général se retira désolé et indigné de cette dureté

révoltante.

En effet, la mort de la duchesse de Chevreuse suivit de près cette

cruelle réponse.

Cette jeune femme possédait sans doute des qualités précieuses, car elle

avait beaucoup d'amis. On connaît le dévoûment de sa belle-mère, la

duchesse de Luynes, qui la suivait partout dans son exil. Je ne l'ai vue

que dans le monde, à ses assemblées qui étaient très-brillantes. C'était

une femme fort agréable, très à la mode. Ses succès, comme jolie femme,

m'ont toujours paru la chose la plus extraordinaire. On la trouvait

charmante, et en décomposant ses traits, elle avait tout ce qu'il

fallait pour être laide. Ses cheveux étaient rouges; elle portait

toujours une perruque; ses yeux étaient petits, sa bouche très-grande et

mal coupée, sa peau très-blanche, sans doute, était couverte de beaucoup

de taches de rousseur, et cependant l'ensemble de toute sa personne

était très-agréable. Sa taille était parfaite et toute sa tournure

charmante.

La mort du duc d'Enghien, le procès de Moreau et de MM. de Polignac,

avaient glacé tous les cœurs.

J'ai regretté souvent de n'avoir pas pris une copie d'une conversation

qui s'était passée dans les galeries de la Malmaison, le lendemain de la

mort du duc, entre le premier consul et M. de Canteleu; elle avait paru

assez intéressante à ce dernier pour qu'il l'écrivît en rentrant chez

lui: il vint me la communiquer, et je la lui rendis après l'avoir lue.

Parmi les déplorables raisons qu'il donnait pour motiver cet assassinat

juridique, je me souviens de celle-ci: _J'ai voulu prouver à l'Europe

que ce qui se passe en France n'est plus des jeux d'enfant_. C'était sa

phrase exacte.

Dans cette conversation il se défendit, mais très-mal, de la jalousie

qu'on supposait que Moreau lui inspirait.

Ce procès donna lieu à un débat bien touchant entre MM. de Polignac; le

plus jeune demandait avec instance qu'on le prît comme victime

expiatoire du prétendu crime de son frère. Il objectait que ce dernier

était marié, que sa vie était plus précieuse que la sienne. Son frère,

bien loin d'accepter cet héroïque dévouement, cherchait au contraire à

intéresser les juges par la jeunesse de son frère, espérant sauver ainsi

sa vie.

Si un pareil débat se fût passé chez les Grecs ou les Romains, des

poëtes n'auraient pas manqué de s'emparer d'un si beau sujet pour le

transmettre à la postérité.

C'est sous nos yeux que cette belle scène s'est passée, et pas un poëte,

pas un peintre, n'ont exercé leur talent sur un sujet si noble et si

touchant.

En parlant du procès de Moreau, on est amené naturellement à remonter

aux motifs de sa désunion avec le général Bonaparte, et on s'étonne

qu'une cause presque inaperçue, tant elle paraît insignifiante, ait pu

produire de tels effets.

Madame Moreau et sa mère, madame Hulot, étaient à Plombières, ainsi que

madame Bonaparte. Cette dernière avait la mauvaise habitude de porter du

blanc: on sait que le grand air et la chaleur ont la propriété de le

noircir. Au retour d'une promenade à cheval, madame Bonaparte trouva

mesdames Hulot et Moreau qui venaient lui faire une visite. Sachant

l'effet que le soleil avait dû produire sur son teint factice, ne

voulant pas se faire voir ainsi à ces dames, elle traversa rapidement,

sans s'arrêter, le salon dans lequel elles étaient, empressée d'aller

réparer le désordre de sa toilette, pour reparaître promptement et venir

recevoir leur visite; mais celles-ci, furieuses de faire antichambre, se

retirèrent sans attendre plus long-temps. De là un mécontentement, une

aigreur que rien ne put jamais calmer, et que ces dames firent partager

au général Moreau.

Vers ce temps je fus coupable d'une imprudence que je payai bien

chèrement dans la suite, et qui m'a causé des peines bien vives par la

vengeance qu'on en tira.

M.***, que je voyais souvent dans le monde, s'avisa non de devenir

amoureux de moi, il n'y a jamais pensé, mais il voulait le persuader, et

surtout qu'on le crût heureux.

Nous avions joué la comédie ensemble; son rôle voulait qu'il eût un

portrait qui était censé devoir être le mien. J'appris qu'en effet

c'était bien mon véritable portrait qu'on avait vu entre ses mains. Je

ne pouvais concevoir comment il avait pu se le procurer; j'étais au

désespoir, et je cherchais les moyens de détromper les personnes aux

yeux desquelles je me trouvais ainsi compromise. Le hasard m'en fournit

les moyens: sans calculer quelles suites pouvait avoir pour moi la

satisfaction que je trouvais à me justifier, j'en saisis vivement

l'occasion.

J'avais chez moi trois hommes de la société de M.***, et précisément

trois de ceux qui avaient reçu ses fausses confidences, lorsqu'un

heureux hasard l'amena pour me faire une visite. En le voyant descendre

de sa voiture, je poussai rapidement ces messieurs dans la chambre de

mon mari, dont je laissai la porte ouverte. M.***, qui se croyait

seul, interrogé par moi sur tous les propos qu'il s'était permis, sur le

portrait qu'il avait montré, nia les propos comme n'ayant pu être tenus,

puisque rien n'avait pu y donner lieu; et quant au portrait, il convint

qu'il avait désiré l'avoir, et que pour se le procurer il avait fait

cacher un peintre dans une des loges de la galerie aux Français, près de

celle que j'y avais à l'année.

Quand je crus être parfaitement justifiée, je le congédiai. Mes

prisonniers rentrèrent, fort amusés de cette scène qu'ils racontèrent à

toutes les personnes de la société de M.***. Ce dernier, dont

l'amour-propre fut cruellement blessé, chercha et trouva dans la suite

le moyen de me faire regretter le plaisir que j'avais eu à détruire ses

infâmes calomnies. Les jeunes femmes ne peuvent jamais s'éloigner assez

de ces hommes avantageux qui aiment à ajouter leurs noms à la liste de

leurs bonnes fortunes vraies ou supposées; mais s'il n'est pas toujours

en leur pouvoir de les éviter, quelque fâcheux qu'il leur paraisse

d'être compromises par eux, qu'elles redoutent, en cherchant à s'en

justifier, de blesser leur amour-propre.

Un soir j'avais dîné chez M. de Canteleu alors sénateur, dans son hôtel

faubourg Saint-Honoré, je fus très-amusée d'une scène assez piquante qui

se passa devant moi.

Le vicomte de Toulougeon et M. de Crillon, qui étaient de ce dîné,

avaient été, ainsi que M. de Canteleu, membres de la constituante. Dans

la conversation, M. de Crillon rappela je ne sais quelle opinion du

vicomte qui n'était plus en harmonie avec celle qu'il professait alors.

Celui-ci répondit en voulant citer aussi quelques fragmens de discours

de M. de Crillon, M. de Canteleu alla chercher un volume de ce terrible

_Moniteur_, qui est là comme un monument pour consacrer toutes nos

folies politiques et notre versatilité. Rien n'était plus plaisant que

l'empressement avec lequel ces trois messieurs cherchèrent chacun un

article que les autres auraient voulu effacer.

À l'époque de ce dîner, madame de Canteleu était très-malade: attaquée

depuis long-temps par une maladie de poitrine qu'elle voulut dissimuler,

cette excellente femme si aimée, si digne de l'être, y succomba, et

laissa dans le cœur de tous ses amis des regrets bien vifs et un

souvenir qui ne s'effacera jamais. Son mari s'était trouvé dans une

situation assez délicate lorsque Bonaparte arriva d'Égypte. Pendant

cette longue absence, sa femme, mal conseillée sans doute, entraînée par

je ne sais quel motif, avait eu l'idée de demander un divorce, et déjà

la demande en avait été rédigée. Son estime pour M. de Canteleu l'avait

portée à venir lui en parler et le consulter. Celui-ci lui fit sentir

qu'en supposant même que le général fût perdu, qu'il ne dût jamais

revenir, son nom seul était pour elle une auréole qui l'entourait d'une

considération qui l'abandonnerait aussitôt qu'elle y aurait renoncé; il

la persuada si bien qu'elle déchira devant lui sa demande en divorce,

dont il ne fut jamais question depuis. Bien peu de personnes ont eu

connaissance de cette anecdote assez curieuse; M. de Canteleu n'en

parlait jamais: il me la confia sous le sceau du secret et de l'amitié;

sa mort et celle de Joséphine me permettent d'en parler et d'en affirmer

la vérité.

Au retour de Bonaparte, sa femme n'était pas sans inquiétude; ce projet

de demande en divorce avait été connu de peu de personnes, mais elle

avait des raisons de croire que les parens du général en avaient eu

quelque connaissance, et elle était assez certaine de leur malveillance

à son égard pour craindre qu'ils ne laissassent pas échapper cette

occasion de lui nuire dans son esprit: elle eût donc voulu, en se

présentant à lui, être accompagnée d'une personne qui pût la protéger.

Elle crut que M. de Canteleu, entouré comme il l'était de l'estime

générale, serait le meilleur appui qu'elle pût avoir. À la première

nouvelle de l'arrivée de Bonaparte, elle accourut pour le supplier de

l'accompagner au-devant de lui. M. de Canteleu s'y refusa; il ignorait

si le générai avait été prévenu contre sa femme, et comment il la

recevrait; il ne se souciait pas, dans cette incertitude, de se faire

son chevalier: il lui fit observer qu'elle ignorait par quelle route il

arrivait; que sans doute elle le manquerait; qu'il était préférable de

l'attendre à Paris. Elle ne fut pas de cet avis; elle partit seule, et

en effet elle ne le rencontra pas. Lucien, plus heureux, avait pris la

bonne route; il sut profiter de ces premiers instans pour prévenir son

frère contre sa femme. Les préventions qu'il fit naître furent telles

qu'en arrivant rue de la Victoire, le général fit déposer chez le

portier tous les effets de madame Bonaparte, avec ordre de l'empêcher

d'entrer lorsqu'elle se présenterait.

Mais l'amour qu'il avait eu pour elle n'était pas totalement éteint, et

lorsqu'elle arriva de la course qu'elle avait été faire sans succès au

devant de lui, les efforts qu'elle fit pour se justifier et reprendre

son empire sur lui, trouvèrent dans le cœur du général un puissant

auxiliaire qui plaida pour elle, et qui les réunit de nouveau.

Dans beaucoup de circonstances, Joséphine a su profiter habilement de la

faiblesse superstitieuse de Napoléon. Elle n'avait pas beaucoup

d'esprit; mais elle ne manquait pas d'une certaine adresse. Elle lui

disait quelquefois: _On parle de ton étoile, mais c'est la mienne qui

l'influence. C'est à moi qu'il a été prédit de hautes destinées_.

La confiance dont elle avait donné la preuve à M. de Canteleu en le

consultant dans une circonstance aussi importante que celle de son

projet de divorce, ne se démentit jamais; mais dans la suite il ne lui

échappa pas un mot avec lui qui pût rappeler ce souvenir. On pense bien

qu'il était assez bon courtisan pour éviter tout ce qui aurait pu faire

croire qu'il en restât quelques traces dans sa pensée.

Lorsqu'on créa l'empire et qu'on s'occupa de former une cour, ce fut M.

de Canteleu qui parla de moi à Joséphine comme d'un choix convenable,

tant par le souvenir de mon père que par les alliances de mon mari, qui

l'attachaient aux premières familles de l'ancienne cour. C'est à lui que

je dus ma nomination de dame du palais de l'impératrice.

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 250 / 456 题