Retour de l'empereur à Paris.--Aventure en montant la côte de
Meaux.--Une jeune fille se jette dans la voiture de
l'empereur.--Rude accueil, et grâce refusée. Je reconnais
mademoiselle de Lajolais.--Le général Lajolais deux fois accusé de
conspiration.--Arrestation de sa femme et de sa fille.--Rigueurs
exercées contre madame de Lajolais.--Résolution extraordinaire de
mademoiselle de Lajolais.--Elle se rend seule à Saint-Cloud et
s'adresse à moi.--Je fais parvenir sa demande à sa majesté
l'impératrice.--Craintes de Joséphine.--Joséphine et Hortense font
placer mademoiselle de Lajolais sur le passage de
l'empereur.--Attention et bonté des deux princesses.--Constance
inébranlable d'un enfant.--Mademoiselle de Lajolais en présence de
l'empereur.--Scène déchirante.--Sévérité de l'empereur.--Grâce
arrachée.--Évanouissement.--Soins donnés à mademoiselle de Lajolais
par l'empereur.--Les généraux Wolff et Lavalette la reconduisent à
son père.--Entrevue du général Lajolais et de sa
fille.--Mademoiselle de Lajolais obtient aussi la grâce de sa
mère.--Elle se joint aux dames bretonnes pour solliciter la grâce
des compagnons de George.--Exécution retardée.--Démarche
infructueuse.--Avertissement de l'auteur.--Le jeune Destrem demande
et obtient la grâce de son père.--Faveur inutile.--Passage de
l'empereur par Saint-Cloud, au retour d'Austerlitz.--M. Barré,
maire de Saint-Cloud.--L'arc _barré_ et _la plus dormeuse_ des
communes.--M. Je prince de Talleyrand et les lits de
Saint-Cloud.--Singulier caprice de l'empereur.--Petite révolution
au château.--Les manies des souverains sont epidémiques.
L'EMPEREUR ayant quitté Stuttgard, ne s'arrêta que vingt-quatre heures à
Carlsruhe, et quarante-huit heures à Strasbourg; de là jusqu'à Paris il
ne fit que des haltes assez courtes, sans se presser toutefois, et sans
demander aux postillons cette rapidité extrême qu'il avait coutume d'en
exiger.
Pendant que nous montions la côte de Meaux, et que l'empereur lui-même,
fortement occupé de la lecture d'un livre qu'il avait dans les mains, ne
faisait aucune attention à ce qui se passait sur la route, une jeune
fille se précipita sur la portière de Sa Majesté, s'y cramponna malgré
les efforts, assez faibles à la vérité, que les cavaliers de l'escorte
tentèrent pour l'éloigner, l'ouvrit et se jeta dans la voiture de
l'empereur. Tout cela fut fait en moins de temps que je n'en mets à le
dire. L'empereur, on ne peut plus surpris, s'écria: «Que diable me veut
cette folle?» Puis reconnaissant la jeune demoiselle après avoir mieux
examiné ses traits, il ajouta avec une humeur bien prononcée: «Ah! c'est
encore vous! vous ne me laisserez donc jamais tranquille?» La jeune
fille, sans s'effrayer de ce rude accueil, mais non sans verser beaucoup
de larmes, dit que la seule grâce qu'elle était venue implorer pour son
père était qu'on le changeât de prison, et qu'il fût transporté du
château d'If, où l'humidité détruisait sa santé, à la citadelle de
Strasbourg. «Non, non, s'écria l'empereur, n'y comptez pas. J'ai bien
autre chose à faire que de recevoir vos visites. Que je vous accorde
encore cette demande, et dans huit jours vous en aurez imaginé
quelqu'autre.» La pauvre demoiselle insista avec une fermeté digne d'un
meilleur succès; mais l'empereur fut inflexible. Arrivé au haut de la
côte, il dit à la jeune fille: «J'espère que vous allez descendre, et me
laisser poursuivre mon chemin. J'en suis bien fâché, mais ce que vous me
demandez est impossible.» Et il la congédia sans vouloir l'entendre plus
long-temps.
Pendant que cela se passait, je montais la côte à pied, à quelques pas
de la voiture de Sa Majesté, et lorsque, cette désagréable scène étant
terminée, la jeune personne, forcée de s'éloigner sans avoir rien
obtenu, passa devant moi en sanglotant, je reconnus mademoiselle de
Lajolais, que j'avais déjà vue dans une circonstance semblable, mais où
sa courageuse tendresse pour ses parens avait été suivie d'une meilleure
réussite.
Le général de Lajolais avait été arrêté, ainsi que toute sa famille, au
18 fructidor. Après avoir subi une détention de vingt-huit mois, il
avait été jugé à Strasbourg par un conseil de guerre, sur l'ordre qu'en
donna le premier consul, et acquitté à l'unanimité.
Plus tard, lorsqu'éclata la conjuration des généraux Pichegru, Moreau,
George Cadoudal, et de MM. de Polignac, de Rivière, etc., le général de
Lajolais, qui en faisait partie, fut condamné à mort avec eux; sa femme
et sa fille furent transférées de Strasbourg à Paris par la gendarmerie.
Madame de Lajolais fut mise au secret le plus rigoureux; et sa fille,
séparée d'elle, se réfugia chez des amis de sa famille. C'est alors que
cette jeune personne, âgée à peine de quatorze ans, déploya un courage
et une force de caractère inconnus dans un âge aussi tendre. Lorsqu'elle
apprit la condamnation à mort de son père, elle partit à quatre heures
du matin, sans avoir fait part de sa résolution à personne, seule, à
pied, sans guide, sans introducteur, et se présenta tout en larmes au
château de Saint-Cloud, où était l'empereur. Ce ne fut pas sans beaucoup
de peine qu'elle parvint à en franchir l'entrée; mais elle ne se laissa
rebuter par aucun obstacle, et arriva jusqu'à moi. «Monsieur, me
dit-elle, on m'a promis que vous me conduiriez tout de suite à
l'empereur (je ne sais qui lui avait fait ce conte); je ne vous demande
que cette grâce, ne me la refusez pas, je vous en supplie!» Touché de sa
confiance et de son désespoir, j'allai prévenir sa majesté
l'impératrice.
Celle-ci, tout émue de la résolution et des larmes d'une enfant si
jeune, n'osa pourtant pas lui prêter sur-le-champ son appui, dans la
crainte de réveiller la colère de l'empereur, qui était grande contre
ceux qui avaient trempé dans la conspiration. L'impératrice m'ordonna de
dire à la jeune de Lajolais qu'elle était désolée de ne pouvoir rien
faire pour elle en ce moment; mais qu'elle eût à revenir à Saint-Cloud
le lendemain à cinq heures du matin; qu'elle et la reine Hortense
aviseraient au moyen de la placer sur le passage de l'empereur. La jeune
fille revint le jour suivant à l'heure indiquée. Sa majesté
l'impératrice la fit placer dans le salon vert. Là elle épia pendant dix
heures le moment où l'empereur, sortant du conseil, traverserait cette
salle pour passer dans son cabinet.
L'impératrice et son auguste fille donnèrent des ordres pour qu'on lui
servît à déjeuner et ensuite à dîner; elles vinrent elles-mêmes la prier
de prendre quelque nourriture, mais leurs instances furent inutiles. La
pauvre enfant n'avait pas d'autre pensée ni d'autre besoin que d'obtenir
la vie de son père. Enfin à cinq heures après midi l'empereur parut; sur
un signe que l'on fit à mademoiselle de Lajolais pour lui montrer
l'empereur, qu'entouraient quelques conseillers d'état et des officiers
de sa maison, elle s'élança vers lui; c'est alors qu'eut lieu une scène
déchirante qui dura fort long-temps. La jeune fille se traînait aux
genoux de l'empereur, le conjurant, les mains jointes et dans les termes
les plus touchans, de lui accorder la grâce de son père. L'empereur
commença d'abord par la repousser et lui dire du ton le plus sévère:
«Votre père est un traître, c'est la seconde fois qu'il se rend coupable
envers l'état, je ne puis rien vous accorder.» Mademoiselle de Lajolais
répondit à cette sortie de Sa Majesté: «La première fois, mon père a été
jugé et reconnu innocent; cette fois-ci c'est sa grâce que j'implore!»
Enfin l'empereur, vaincu par tant de courage et de dévouement, et un peu
fatigué d'ailleurs d'une séance que la persévérance de la jeune fille
semblait encore disposée à prolonger, céda à ses prières, et la vie du
général de Lajolais fut sauvée.
Épuisée de fatigue et de faim, sa fille tomba sans connaissance aux
pieds de l'empereur; il la releva lui-même, lui fit donner des soins, et
la présentant aux personnes témoins de cette scène, il la combla
d'éloges pour sa piété filiale.
Sa Majesté donna ordre aussitôt qu'on la reconduisît à Paris, et
plusieurs officiers supérieurs se disputèrent le plaisir de
l'accompagner. Les généraux Wolff, aide-de-camp du prince Louis, et
Lavalette, furent chargés de ce soin, et la conduisirent à la
Conciergerie auprès de son père. Entrée dans son cachot, elle se
précipita à son cou pour lui annoncer la grâce qu'elle venait
d'arracher, mais accablée par tant d'émotions elle fut hors d'état de
prononcer une seule parole, et ce fut le général Lavalette qui annonça
au prisonnier ce qu'il devait à la courageuse persistance de sa fille...
Le lendemain, elle obtint par l'impératrice Joséphine la liberté de sa
mère qui devait être déportée[48].
Après avoir obtenu la vie de son père et la liberté de sa mère, comme je
viens de le rapporter, mademoiselle de Lajolais voulut encore travailler
à sauver leurs compagnons d'infortune condamnés à mort. Elle se joignit
aux dames bretonnes, que le succès qu'elle avait déjà obtenu avait
engagées à solliciter sa coopération, et elle courut avec elles à la
Malmaison pour demander ces nouvelles grâces.
Ces dames avaient obtenu que l'exécution des condamnés fût retardée de
deux heures; elles espéraient que l'impératrice Joséphine pourrait
fléchir l'empereur; mais il fut inflexible, et cette généreuse tentative
resta sans succès. Mademoiselle de Lajolais revint à Paris avec la
douleur de n'avoir pu arracher quelques malheureux de plus aux rigueurs
de la loi.
J'ai déjà dit deux choses que je me crois obligé de rappeler en cet
endroit: la première, c'est que, loin de m'assujettir à rapporter les
événemens dans leur ordre chronologique, je les écrirais à mesure qu'ils
viendraient s'offrir à ma mémoire; la seconde, c'est que je considère
comme une obligation et un devoir pour moi de raconter tous les actes de
l'empereur qui peuvent servir à le faire mieux connaître, et qui ont été
oubliés, soit involontairement, soit à dessein, par ceux qui ont écrit
sa vie. Je crains peu que l'on m'accuse sur ce point de monotonie, et
que l'on m'adresse le reproche de ne faire qu'un panégyrique; mais si
cela arrivait à quelqu'un, je dirais: Tant pis pour qui s'ennuie au
récit des bonnes actions! Je me suis engagé à dire la vérité sur
l'empereur, en bien comme en mal; tout lecteur qui s'attend à ne trouver
dans mes mémoires que du mal sur le compte de l'empereur, comme celui
qui s'attendrait à n'y trouver que du bien, fera sagement de ne pas
aller plus loin, car j'ai fermement résolu de raconter tout ce que je
sais. Ce n'est pas ma faute si les bienfaits accordés par l'empereur ont
été tellement nombreux que mes récits devront souvent tourner à sa
louange.
J'ai cru bon de faire ces courtes observations avant de rapporter ici
une autre grâce accordée par Sa Majesté à l'époque du couronnement, et
que l'aventure de mademoiselle de Lajolais m'a rappelée.
Le jour de la première distribution dans l'église des Invalides de la
décoration de la Légion-d'Honneur, et au moment où, cette imposante
cérémonie étant terminée, l'empereur allait se retirer, un très-jeune
homme vint se jeter à genoux sur les marches du trône en criant: _Grâce!
grâce pour mon père!_ Sa Majesté, touchée de sa physionomie
intéressante et de sa profonde émotion, s'approcha de lui et voulut le
relever; mais le jeune homme se refusait à changer d'attitude, et
répétait sa demande d'un ton suppliant. «Quel est le nom de votre père?»
lui demanda l'empereur.--«Sire, répondit le jeune homme pouvant à peine
se faire entendre, il s'est fait assez connaître, et les ennemis de mon
père ne l'ont que trop calomnié auprès de Votre Majesté; mais je jure
qu'il est innocent. Je suis le fils de Hugues Destrem.--Votre père,
Monsieur, s'est gravement compromis par ses liaisons avec des factieux
incorrigibles; mais j'aurai égard à votre demande. M. Destrem est
heureux d'avoir un fils qui lui est si dévoué.» Sa Majesté ajouta encore
quelques paroles consolantes, et le jeune homme se retira avec la
certitude que son père serait gracié. Malheureusement le pardon accordé
par l'empereur arriva trop tard: M. Hugues Destrem, qui avait été
transporté à l'île d'Oléron après l'attentat du 3 nivôse, auquel il
n'avait pourtant pris aucune part, mourut dans cet exil, avant d'avoir
reçu la nouvelle que les sollicitations de son fils avaient obtenu un
plein succès.
À notre retour de la glorieuse campagne d'Austerlitz, la commune de
Saint-Cloud, si favorisée par le séjour de la cour, avait décidé qu'elle
se distinguerait dans cette circonstance, et s'efforcerait de prouver
tout son amour pour l'empereur.
Le maire de Saint-Cloud était M. Barré, homme d'une instruction parfaite
et d'une grande bonté; Napoléon l'estimait particulièrement, et aimait à
s'entretenir avec lui; aussi fut-il sincèrement regretté de ses
administrés, quand la mort le leur enleva.
M. Barré fit élever un arc de triomphe simple, mais noble et de bon
goût, au bas de l'avenue qui conduit au palais; on le décora de
l'inscription suivante: