CHAPITRE XII.

Retour de l'empereur à Paris.--Aventure en montant la côte de

Meaux.--Une jeune fille se jette dans la voiture de

l'empereur.--Rude accueil, et grâce refusée. Je reconnais

mademoiselle de Lajolais.--Le général Lajolais deux fois accusé de

conspiration.--Arrestation de sa femme et de sa fille.--Rigueurs

exercées contre madame de Lajolais.--Résolution extraordinaire de

mademoiselle de Lajolais.--Elle se rend seule à Saint-Cloud et

s'adresse à moi.--Je fais parvenir sa demande à sa majesté

l'impératrice.--Craintes de Joséphine.--Joséphine et Hortense font

placer mademoiselle de Lajolais sur le passage de

l'empereur.--Attention et bonté des deux princesses.--Constance

inébranlable d'un enfant.--Mademoiselle de Lajolais en présence de

l'empereur.--Scène déchirante.--Sévérité de l'empereur.--Grâce

arrachée.--Évanouissement.--Soins donnés à mademoiselle de Lajolais

par l'empereur.--Les généraux Wolff et Lavalette la reconduisent à

son père.--Entrevue du général Lajolais et de sa

fille.--Mademoiselle de Lajolais obtient aussi la grâce de sa

mère.--Elle se joint aux dames bretonnes pour solliciter la grâce

des compagnons de George.--Exécution retardée.--Démarche

infructueuse.--Avertissement de l'auteur.--Le jeune Destrem demande

et obtient la grâce de son père.--Faveur inutile.--Passage de

l'empereur par Saint-Cloud, au retour d'Austerlitz.--M. Barré,

maire de Saint-Cloud.--L'arc _barré_ et _la plus dormeuse_ des

communes.--M. Je prince de Talleyrand et les lits de

Saint-Cloud.--Singulier caprice de l'empereur.--Petite révolution

au château.--Les manies des souverains sont epidémiques.

L'EMPEREUR ayant quitté Stuttgard, ne s'arrêta que vingt-quatre heures à

Carlsruhe, et quarante-huit heures à Strasbourg; de là jusqu'à Paris il

ne fit que des haltes assez courtes, sans se presser toutefois, et sans

demander aux postillons cette rapidité extrême qu'il avait coutume d'en

exiger.

Pendant que nous montions la côte de Meaux, et que l'empereur lui-même,

fortement occupé de la lecture d'un livre qu'il avait dans les mains, ne

faisait aucune attention à ce qui se passait sur la route, une jeune

fille se précipita sur la portière de Sa Majesté, s'y cramponna malgré

les efforts, assez faibles à la vérité, que les cavaliers de l'escorte

tentèrent pour l'éloigner, l'ouvrit et se jeta dans la voiture de

l'empereur. Tout cela fut fait en moins de temps que je n'en mets à le

dire. L'empereur, on ne peut plus surpris, s'écria: «Que diable me veut

cette folle?» Puis reconnaissant la jeune demoiselle après avoir mieux

examiné ses traits, il ajouta avec une humeur bien prononcée: «Ah! c'est

encore vous! vous ne me laisserez donc jamais tranquille?» La jeune

fille, sans s'effrayer de ce rude accueil, mais non sans verser beaucoup

de larmes, dit que la seule grâce qu'elle était venue implorer pour son

père était qu'on le changeât de prison, et qu'il fût transporté du

château d'If, où l'humidité détruisait sa santé, à la citadelle de

Strasbourg. «Non, non, s'écria l'empereur, n'y comptez pas. J'ai bien

autre chose à faire que de recevoir vos visites. Que je vous accorde

encore cette demande, et dans huit jours vous en aurez imaginé

quelqu'autre.» La pauvre demoiselle insista avec une fermeté digne d'un

meilleur succès; mais l'empereur fut inflexible. Arrivé au haut de la

côte, il dit à la jeune fille: «J'espère que vous allez descendre, et me

laisser poursuivre mon chemin. J'en suis bien fâché, mais ce que vous me

demandez est impossible.» Et il la congédia sans vouloir l'entendre plus

long-temps.

Pendant que cela se passait, je montais la côte à pied, à quelques pas

de la voiture de Sa Majesté, et lorsque, cette désagréable scène étant

terminée, la jeune personne, forcée de s'éloigner sans avoir rien

obtenu, passa devant moi en sanglotant, je reconnus mademoiselle de

Lajolais, que j'avais déjà vue dans une circonstance semblable, mais où

sa courageuse tendresse pour ses parens avait été suivie d'une meilleure

réussite.

Le général de Lajolais avait été arrêté, ainsi que toute sa famille, au

18 fructidor. Après avoir subi une détention de vingt-huit mois, il

avait été jugé à Strasbourg par un conseil de guerre, sur l'ordre qu'en

donna le premier consul, et acquitté à l'unanimité.

Plus tard, lorsqu'éclata la conjuration des généraux Pichegru, Moreau,

George Cadoudal, et de MM. de Polignac, de Rivière, etc., le général de

Lajolais, qui en faisait partie, fut condamné à mort avec eux; sa femme

et sa fille furent transférées de Strasbourg à Paris par la gendarmerie.

Madame de Lajolais fut mise au secret le plus rigoureux; et sa fille,

séparée d'elle, se réfugia chez des amis de sa famille. C'est alors que

cette jeune personne, âgée à peine de quatorze ans, déploya un courage

et une force de caractère inconnus dans un âge aussi tendre. Lorsqu'elle

apprit la condamnation à mort de son père, elle partit à quatre heures

du matin, sans avoir fait part de sa résolution à personne, seule, à

pied, sans guide, sans introducteur, et se présenta tout en larmes au

château de Saint-Cloud, où était l'empereur. Ce ne fut pas sans beaucoup

de peine qu'elle parvint à en franchir l'entrée; mais elle ne se laissa

rebuter par aucun obstacle, et arriva jusqu'à moi. «Monsieur, me

dit-elle, on m'a promis que vous me conduiriez tout de suite à

l'empereur (je ne sais qui lui avait fait ce conte); je ne vous demande

que cette grâce, ne me la refusez pas, je vous en supplie!» Touché de sa

confiance et de son désespoir, j'allai prévenir sa majesté

l'impératrice.

Celle-ci, tout émue de la résolution et des larmes d'une enfant si

jeune, n'osa pourtant pas lui prêter sur-le-champ son appui, dans la

crainte de réveiller la colère de l'empereur, qui était grande contre

ceux qui avaient trempé dans la conspiration. L'impératrice m'ordonna de

dire à la jeune de Lajolais qu'elle était désolée de ne pouvoir rien

faire pour elle en ce moment; mais qu'elle eût à revenir à Saint-Cloud

le lendemain à cinq heures du matin; qu'elle et la reine Hortense

aviseraient au moyen de la placer sur le passage de l'empereur. La jeune

fille revint le jour suivant à l'heure indiquée. Sa majesté

l'impératrice la fit placer dans le salon vert. Là elle épia pendant dix

heures le moment où l'empereur, sortant du conseil, traverserait cette

salle pour passer dans son cabinet.

L'impératrice et son auguste fille donnèrent des ordres pour qu'on lui

servît à déjeuner et ensuite à dîner; elles vinrent elles-mêmes la prier

de prendre quelque nourriture, mais leurs instances furent inutiles. La

pauvre enfant n'avait pas d'autre pensée ni d'autre besoin que d'obtenir

la vie de son père. Enfin à cinq heures après midi l'empereur parut; sur

un signe que l'on fit à mademoiselle de Lajolais pour lui montrer

l'empereur, qu'entouraient quelques conseillers d'état et des officiers

de sa maison, elle s'élança vers lui; c'est alors qu'eut lieu une scène

déchirante qui dura fort long-temps. La jeune fille se traînait aux

genoux de l'empereur, le conjurant, les mains jointes et dans les termes

les plus touchans, de lui accorder la grâce de son père. L'empereur

commença d'abord par la repousser et lui dire du ton le plus sévère:

«Votre père est un traître, c'est la seconde fois qu'il se rend coupable

envers l'état, je ne puis rien vous accorder.» Mademoiselle de Lajolais

répondit à cette sortie de Sa Majesté: «La première fois, mon père a été

jugé et reconnu innocent; cette fois-ci c'est sa grâce que j'implore!»

Enfin l'empereur, vaincu par tant de courage et de dévouement, et un peu

fatigué d'ailleurs d'une séance que la persévérance de la jeune fille

semblait encore disposée à prolonger, céda à ses prières, et la vie du

général de Lajolais fut sauvée.

Épuisée de fatigue et de faim, sa fille tomba sans connaissance aux

pieds de l'empereur; il la releva lui-même, lui fit donner des soins, et

la présentant aux personnes témoins de cette scène, il la combla

d'éloges pour sa piété filiale.

Sa Majesté donna ordre aussitôt qu'on la reconduisît à Paris, et

plusieurs officiers supérieurs se disputèrent le plaisir de

l'accompagner. Les généraux Wolff, aide-de-camp du prince Louis, et

Lavalette, furent chargés de ce soin, et la conduisirent à la

Conciergerie auprès de son père. Entrée dans son cachot, elle se

précipita à son cou pour lui annoncer la grâce qu'elle venait

d'arracher, mais accablée par tant d'émotions elle fut hors d'état de

prononcer une seule parole, et ce fut le général Lavalette qui annonça

au prisonnier ce qu'il devait à la courageuse persistance de sa fille...

Le lendemain, elle obtint par l'impératrice Joséphine la liberté de sa

mère qui devait être déportée[48].

Après avoir obtenu la vie de son père et la liberté de sa mère, comme je

viens de le rapporter, mademoiselle de Lajolais voulut encore travailler

à sauver leurs compagnons d'infortune condamnés à mort. Elle se joignit

aux dames bretonnes, que le succès qu'elle avait déjà obtenu avait

engagées à solliciter sa coopération, et elle courut avec elles à la

Malmaison pour demander ces nouvelles grâces.

Ces dames avaient obtenu que l'exécution des condamnés fût retardée de

deux heures; elles espéraient que l'impératrice Joséphine pourrait

fléchir l'empereur; mais il fut inflexible, et cette généreuse tentative

resta sans succès. Mademoiselle de Lajolais revint à Paris avec la

douleur de n'avoir pu arracher quelques malheureux de plus aux rigueurs

de la loi.

J'ai déjà dit deux choses que je me crois obligé de rappeler en cet

endroit: la première, c'est que, loin de m'assujettir à rapporter les

événemens dans leur ordre chronologique, je les écrirais à mesure qu'ils

viendraient s'offrir à ma mémoire; la seconde, c'est que je considère

comme une obligation et un devoir pour moi de raconter tous les actes de

l'empereur qui peuvent servir à le faire mieux connaître, et qui ont été

oubliés, soit involontairement, soit à dessein, par ceux qui ont écrit

sa vie. Je crains peu que l'on m'accuse sur ce point de monotonie, et

que l'on m'adresse le reproche de ne faire qu'un panégyrique; mais si

cela arrivait à quelqu'un, je dirais: Tant pis pour qui s'ennuie au

récit des bonnes actions! Je me suis engagé à dire la vérité sur

l'empereur, en bien comme en mal; tout lecteur qui s'attend à ne trouver

dans mes mémoires que du mal sur le compte de l'empereur, comme celui

qui s'attendrait à n'y trouver que du bien, fera sagement de ne pas

aller plus loin, car j'ai fermement résolu de raconter tout ce que je

sais. Ce n'est pas ma faute si les bienfaits accordés par l'empereur ont

été tellement nombreux que mes récits devront souvent tourner à sa

louange.

J'ai cru bon de faire ces courtes observations avant de rapporter ici

une autre grâce accordée par Sa Majesté à l'époque du couronnement, et

que l'aventure de mademoiselle de Lajolais m'a rappelée.

Le jour de la première distribution dans l'église des Invalides de la

décoration de la Légion-d'Honneur, et au moment où, cette imposante

cérémonie étant terminée, l'empereur allait se retirer, un très-jeune

homme vint se jeter à genoux sur les marches du trône en criant: _Grâce!

grâce pour mon père!_ Sa Majesté, touchée de sa physionomie

intéressante et de sa profonde émotion, s'approcha de lui et voulut le

relever; mais le jeune homme se refusait à changer d'attitude, et

répétait sa demande d'un ton suppliant. «Quel est le nom de votre père?»

lui demanda l'empereur.--«Sire, répondit le jeune homme pouvant à peine

se faire entendre, il s'est fait assez connaître, et les ennemis de mon

père ne l'ont que trop calomnié auprès de Votre Majesté; mais je jure

qu'il est innocent. Je suis le fils de Hugues Destrem.--Votre père,

Monsieur, s'est gravement compromis par ses liaisons avec des factieux

incorrigibles; mais j'aurai égard à votre demande. M. Destrem est

heureux d'avoir un fils qui lui est si dévoué.» Sa Majesté ajouta encore

quelques paroles consolantes, et le jeune homme se retira avec la

certitude que son père serait gracié. Malheureusement le pardon accordé

par l'empereur arriva trop tard: M. Hugues Destrem, qui avait été

transporté à l'île d'Oléron après l'attentat du 3 nivôse, auquel il

n'avait pourtant pris aucune part, mourut dans cet exil, avant d'avoir

reçu la nouvelle que les sollicitations de son fils avaient obtenu un

plein succès.

À notre retour de la glorieuse campagne d'Austerlitz, la commune de

Saint-Cloud, si favorisée par le séjour de la cour, avait décidé qu'elle

se distinguerait dans cette circonstance, et s'efforcerait de prouver

tout son amour pour l'empereur.

Le maire de Saint-Cloud était M. Barré, homme d'une instruction parfaite

et d'une grande bonté; Napoléon l'estimait particulièrement, et aimait à

s'entretenir avec lui; aussi fut-il sincèrement regretté de ses

administrés, quand la mort le leur enleva.

M. Barré fit élever un arc de triomphe simple, mais noble et de bon

goût, au bas de l'avenue qui conduit au palais; on le décora de

l'inscription suivante:

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 205 / 456 题