CHAPITRE XI.

L'envoyé du bey de Tunis et les chevaux arabes.--Mauvaise foi de

l'Angleterre.--Voyage à Boulogne.--En Flandre et en

Belgique.--Courses continuelles.--L'auteur fait le service de

premier valet de chambre.--Début de Constant comme barbier du

premier consul.--Apprentissage.--Mentons plébéiens.--Le regard de

l'aigle.--Le premier consul difficile à raser.--Constant l'engage à

se raser lui-même.--Ses motifs pour tenir à persuader le premier

consul.--Confiance et sécurité imprudente du premier consul.--La

première leçon.--Les taillades.--Légers reproches.--Gaucherie du

premier consul tenant son rasoir.--Les chefs et les

harangues.--Arrivée du premier consul à Boulogne.--Préludes de la

formation du camp de Boulogne.--Discours de vingt pères de

famille.--Combat naval gagné par l'amiral Bruix contre les

Anglais.--Le dîner et la victoire.--Les Anglais et la _Côte de

Fer_.--Projet d'attentat sur la personne du premier

consul.--Rapidité du voyage.--Le ministre de la police.--Présens

offerts par les villes.--Travaux ordonnés par le premier

consul.--Munificence.--Le premier consul mauvais cocher.--Pâleur de

Cambacérès.--L'évanouissement.--Le précepte de l'évangile.--Le

sommeil sans rêves.--L'ambassadeur ottoman.--Les cachemires.--Le

musulman en prières et au spectacle.

Au commencement de cette année (1803), arriva à Paris un envoyé de

Tunis, qui fit hommage au premier consul, de la part du bey, de dix

chevaux arabes. Le bey avait alors à craindre la colère de l'Angleterre,

et il cherchait à se faire de la France une alliée puissante et capable

de le protéger; il ne pouvait mieux s'adresser, car tout annonçait la

rupture de cette paix d'Amiens dont toute l'Europe s'était tant réjouie.

L'Angleterre ne tenait aucune de ses promesses et n'exécutait aucun des

articles du traité; de son côté, le premier consul, révolté d'une si

mauvaise foi et ne voulant pas en être la dupe, armait publiquement et

ordonnait le complétement des cadres et une nouvelle levée de cent vingt

mille conscrits. La guerre fut officiellement déclarée au mois de juin;

mais il y avait déjà eu des hostilités auparavant.

À la fin de ce mois, le premier consul fit un voyage à Boulogne, et

visita la Picardie, la Flandre et la Belgique, pour organiser

l'expédition qu'il méditait contre les Anglais, et mettre les côtes du

nord en état de défense. De retour au mois d'août à Paris, il en

repartit en novembre pour une seconde visite à Boulogne. Ces courses

multipliées auraient été trop fortes pour M. Hambard, premier valet de

chambre, qui était depuis long-temps malade. Aussi lorsque le premier

consul avait été sur le point de partir pour sa première tournée dans le

nord, M. Hambard lui avait demandé la permission de ne pas en être,

alléguant, ce qui était trop vrai, le mauvais état de sa santé. «Voilà

comme vous êtes, dit le premier consul, toujours malade et plaignant! Et

si vous restez ici, qui donc me rasera?--Mon général, répondit M.

Hambard, Constant sait raser aussi bien que moi.» J'étais présent et

occupé dans ce moment même à habiller le premier consul. Il me regarda

et me dit: «--Eh bien! monsieur le drôle, puisque vous êtes si habile,

vous allez faire vos preuves sur-le-champ; nous allons voir comment vous

vous y prendrez.» Je connaissais la mésaventure du pauvre Hébert, que

j'ai rapportée précédemment, et ne voulant pas en éprouver une pareille,

je m'étais fait depuis long-temps apprendre à raser. J'avais payé des

leçons à un perruquier pour qu'il m'enseignât son métier, et je m'étais

même, à mes momens de loisir, mis en apprentissage chez lui, où j'avais

indistinctement fait la barbe à toutes ses pratiques. Le menton de ces

braves gens avait eu passablement à souffrir avant que j'eusse assez de

légèreté dans la main pour oser approcher mon rasoir du menton

consulaire. Mais à force d'expériences réitérées _sur les barbes du

commun_, j'étais arrivé à un degré d'adresse qui m'inspirait la plus

grande confiance. Aussi, sur l'ordre du premier consul, j'apprête l'eau

chaude et la savonnette, j'ouvre hardiment un rasoir, et je commence

l'opération. Au moment où j'allais porter le rasoir sur le visage du

premier consul, il se lève brusquement, se retourne, et fixe ses deux

yeux sur moi avec une expression de sévérité et d'interrogation que je

ne pourrais rendre. Voyant que je ne me troublais pas, il se rassit en

me disant avec plus de douceur: «Continuez;» ce que je fis avec assez

d'adresse pour le rendre très-satisfait. Lorsque j'eus fini:

«Dorénavant, me dit-il, c'est vous qui me raserez.» Et depuis lors, en

effet, il ne voulut plus avoir d'autre barbier que moi. Dès lors aussi

mon service devint beaucoup plus actif; car tous les jours j'étais

obligé de paraître pour raser le premier consul, et je puis assurer que

ce n'était pas chose facile à faire. Pendant la cérémonie de la barbe,

il parlait souvent, lisait les journaux, s'agitait sur sa chaise, se

retournait brusquement, et j'étais obligé d'user de la plus grande

précaution pour ne point le blesser. Heureusement ce malheur ne m'est

jamais arrivé. Quand par hasard il ne parlait pas, il restait immobile

et raide comme une statue; et l'on ne pouvait lui faire baisser, ni

lever, ni pencher la tête, comme il eût été nécessaire, pour accomplir

plus aisément la tâche. Il avait aussi une manie singulière, qui était

de ne se faire savonner et raser d'abord qu'une moitié du visage. Je ne

pouvais passer à l'autre moitié que lorsque la première était finie. Le

premier consul trouvait cela plus commode.

Plus tard, quand je fus devenu son premier valet de chambre, alors qu'il

daignait me témoigner la plus grande bonté, et que j'avais mon

franc-parler avec lui autant que son rang le permettait, je pris la

liberté de l'engager à se raser lui-même; car, comme je viens de le

dire, ne voulant pas se faire raser par d'autres que moi, il était

obligé d'attendre que l'on m'eût fait avertir, à l'armée surtout où ses

levers n'étaient pas réguliers. Il se refusa long-temps à suivre mon

conseil, et toutes les fois que j'y revenais:--Ah! ah! monsieur le

paresseux! me disait-il en riant; vous seriez bien aise que je fisse la

moitié de votre besogne? Enfin j'eus le bonheur de le convaincre du

désintéressement et de la sagesse de mes avis. Le fait est que je tenais

beaucoup à le persuader; car, me figurant quelquefois ce qui serait

nécessairement arrivé si une absence indispensable, une maladie ou un

motif quelconque m'eût tenu éloigné du premier consul, je ne pouvais

penser, sans frémir, que sa vie aurait été à la merci du premier venu.

Pour lui, je suis presque sûr qu'il n'y songeait pas; car, quelques

contes qu'on ait faits sur sa méfiance, il est certain qu'il ne prenait

aucune précaution contre les piéges que pouvait lui tendre la trahison.

Sa sécurité, sur ce point, allait même jusqu'à l'imprudence. Aussi tous

ceux qui l'aimaient, et c'étaient tous ceux dont il était entouré,

cherchaient-ils à remédier à ce défaut de précaution par toute la

vigilance dont ils étaient capables. Je n'ai pas besoin de dire que

c'était surtout cette même sollicitude pour la précieuse vie de mon

maître, qui m'avait engagé à insister sur le conseil que je lui avais

donné de se raser lui-même.

Les premières fois qu'il essaya de mettre mes leçons en pratique,

c'était une chose plus inquiétante encore que risible de voir l'empereur

(il l'était alors), qui, en dépit des principes que je venais de lui

donner en les lui démontrant par des exemples réitérés, ne savait pas

tenir son rasoir, le saisir à poignée par le manche, et l'appliquer

perpendiculairement sur sa joue sans le coucher. Il donnait brusquement

un coup de rasoir, ne manquait pas de se faire une taillade, et retirait

sa main au plus vite en s'écriant:--Vous le voyez bien, drôle! vous êtes

cause que je me suis coupé! Je prenais alors le rasoir, et finissais

l'opération. Le lendemain, même scène que la veille, mais avec moins de

sang répandu. Chaque jour ajoutait à l'adresse de l'empereur; et il

finit, à force de leçons, par être assez habile pour se passer de moi.

Seulement il se coupait encore de temps en temps, et alors il

recommençait à m'adresser de petits reproches; mais en plaisantant et

avec bonté. Au reste, de la manière dont il s'y prenait et qu'il ne

voulait pas changer, il était bien impossible qu'il ne lui arrivât pas

souvent de se tailler le visage; car il se rasait de haut en bas, et non

de bas en haut comme tout le monde, et cette mauvaise méthode, que tous

mes efforts ne purent jamais changer, ajoutée à la brusquerie habituelle

de ses mouvemens, faisait que je ne pouvais m'empêcher de frémir chaque

fois que je lui voyais prendre son rasoir.

Madame Bonaparte accompagna le premier consul dans le premier de ces

voyages. Ce ne fut, comme dans celui de Lyon, que fêtes et triomphes

continuels.

Pour l'arrivée du premier consul, les habitans de Boulogne avaient élevé

des arcs-de-triomphe, depuis la porte dite de Montreuil jusqu'au grand

chemin qui conduisait à sa baraque, que l'on avait faite au camp de

droite. Chaque arc-de-triomphe était en feuillage, et l'on y lisait les

noms des combats et batailles rangées où il avait été victorieux. Ces

dômes et ces arcades de verdure et de fleurs offraient un coup-d'œil

admirable. Un arc-de-triomphe, beaucoup plus haut que les autres,

s'élevait au milieu de la rue de l'Écu (grande rue); l'élite des

citoyens s'était rassemblée à l'entour; plus de cent jeunes personnes

parées de fleurs, des enfans, de beaux vieillards et un grand nombre de

braves, que le devoir militaire n'avait pas retenus au camp, attendaient

avec impatience l'arrivée du premier consul. À son approche, le canon de

réjouissance annonça aux Anglais, dont la flotte ne s'éloignait pas des

eaux de Boulogne, l'apparition de Napoléon sur le rivage, où se

rassemblait la formidable armée qu'il avait résolu de jeter sur

l'Angleterre.

Le premier consul, monté sur un petit cheval gris, qui avait la vivacité

de l'écureuil, mit pied à terre, et, suivi de son brillant état-major,

il adressa ces paternelles paroles aux autorités de la ville: «Je viens

pour assurer le bonheur de la France; les sentimens que vous manifestez,

toutes vos marques de reconnaissance me touchent; je n'oublierai pas mon

entrée à Boulogne, que j'ai choisi pour le centre de réunion de mes

armées. Citoyens, ne vous effrayez pas de ce rendez-vous; c'est celui

des défenseurs de la patrie, et bientôt des vainqueurs de la fière

Angleterre.» Le premier consul continua sa marche, entouré de toute la

population, qui ne le quitta qu'à la porte de sa baraque, où plus de

trente généraux le reçurent. Le bruit du canon, des cloches, les cris

d'allégresse ne cessèrent qu'avec ce beau jour.

Le lendemain de notre arrivée, le premier consul visita le Pont de

Briques, petit village situé à une demi-lieue de Boulogne; un fermier

lui lut le compliment suivant:

«Général, nous sommes ici vingt pères de famille qui vous offrons une

vingtaine de gros gaillards qui sont et seront toujours à vos ordres;

emmenez-les, général, ils sont capables de vous donner un bon coup de

main lorsque vous irez en Angleterre. Quant à nous, nous remplirons un

autre devoir; nos bras travailleront à la terre pour que le pain ne

manque pas aux braves qui doivent écraser les Anglais.»

Napoléon remercia en souriant le franc campagnard, jeta un coup d'œil

sur une petite maison de campagne, bâtie au bord de la grande route, et

s'adressant au général Berthier, il dit: «Voilà où je veux que mon

quartier-général soit établi.» Puis il piqua son cheval et s'éloigna. Un

général et quelques officiers restèrent pour faire exécuter l'ordre du

premier consul, qui dans la nuit même de son arrivée à Boulogne revint

coucher au Pont de Briques.

On me raconta à Boulogne les détails d'un combat naval, que s'étaient

livré, peu de temps avant notre arrivée, la flottille française,

commandée par l'amiral Bruix, et l'escadre anglaise avec laquelle Nelson

bloquait le port de Boulogne. Je les rapporterai tels qu'ils m'ont été

dits, ayant trouvé des plus curieuses la manière commode dont l'amiral

français dirigeait les opérations de ses marins.

Deux cents bâtimens environ tant canonnières que bombardes, bateaux

plats et péniches, formaient la ligne de défense; la côte et les forts

étaient hérissés de batteries. Quelques frégates se détachèrent de la

station ennemie, et, précédées de deux ou trois bricks, vinrent se

ranger en bataille devant la ligne et à la portée du canon de notre

flottille. Alors le combat s'engagea, les boulets arrivèrent de toutes

parts. Nelson, qui avait promis la destruction de la flottille, fit

renforcer sa ligne de bataille de deux autres rangs de vaisseaux et de

frégates; ainsi placés par échelons, ils combattirent avec une grande

supériorité de forces. Pendant plus de sept heures, la mer, couverte de

feu et de fumée, offrit à toute la population de Boulogne le superbe et

épouvantable spectacle d'un combat naval où plus de dix-huit cents coups

de canon partaient à la fois. Le génie de Nelson ne put rien contre nos

marins et nos soldats. L'amiral Bruix était dans sa baraque, placée près

du sémaphore des signaux. De là, il combattait Nelson, en buvant avec

son état-major et quelques dames de Boulogne qu'il avait invitées à

dîner. Les convives chantaient les premières victoires du premier

consul, tandis que l'amiral, sans quitter la table, faisait manœuvrer la

flottille au moyen des signaux qu'il ordonnait. Nelson, impatient de

vaincre, fit avancer toutes ses forces navales; mais, contrarié par le

vent que les Français avaient sur son escadre, il ne put tenir la

promesse qu'il avait faite à Londres de brûler notre flottille. Loin de

là, plusieurs de ses bâtimens furent fortement endommagés, et l'amiral

Bruix voyant s'éloigner les Anglais, cria victoire, en versant le

champagne à ses convives. La flottille française avait peu souffert,

tandis que l'escadre ennemie était abîmée par le feu continuel de nos

batteries sédentaires. Ce jour-là, les Anglais reconnurent qu'il leur

serait impossible d'approcher de la côte de Boulogne, qu'ils ont depuis

surnommée la _Côte de Fer_.

Lorsque le premier consul quitta Boulogne, il devait passer à Abbeville

et y rester vingt-quatre heures. Le maire de cette ville n'avait rien

négligé pour l'y recevoir dignement. Abbeville était superbe ce jour-là.

On était allé enlever, avec leurs racines, les plus beaux arbres d'un

bois voisin, pour former des avenues dans toutes les rues où le premier

consul devait passer. Quelques habitans, propriétaires de magnifiques

jardins, en avaient retiré leurs arbustes les plus rares pour les ranger

sur son passage; des tapis de la manufacture de MM. Hecquet-Dorval

étaient étendus par terre, pour être foulés par ses chevaux. Une

circonstance imprévue troubla tout-à-coup la fête; un courrier que le

ministre de la police avait expédié, arriva au moment où nous

approchions de la ville. Le ministre avertissait le premier consul qu'on

voulait l'assassiner à deux lieues de là; le jour et l'heure étaient

indiqués.

Pour déjouer l'attentat qu'on méditait contre sa personne, le premier

consul traversa la ville au galop, et, suivi de quelques lanciers, il se

rendit sur le terrain où il devait être attaqué; là, il fit une halte

d'environ une demi-heure, y mangea quelques biscuits d'Abbeville et

repartit. Les assassins furent trompés; ils ne s'étaient préparés que

pour le lendemain.

Le premier consul et madame Bonaparte continuèrent leur tournée à

travers la Picardie, la Flandre et les Pays-Bas. Chaque jour arrivaient

au premier consul des offres de bâtiments de guerre faites par les

divers conseils généraux. On continuait à le haranguer, à lui présenter

les clefs des villes comme s'il eût exercé la puissance royale. Amiens,

Dunkerque, Lille, Bruges, Gand, Bruxelles, Liége, Namur se distinguèrent

par l'éclat de la réception qu'ils firent aux illustres voyageurs. Les

habitans de la ville d'Anvers firent présent au premier consul de six

chevaux bais magnifiques. Partout aussi le premier consul laissa des

marques utiles de son passage. Par ses ordres, des travaux furent

aussitôt commencés pour nettoyer et améliorer le port d'Amiens. Il

visita dans cette ville, et dans les autres lorsqu'il y avait lieu,

l'exposition des produits de l'industrie, encourageant les fabricans par

ses conseils et les favorisant par ses arrêtés. À Liége, il fit mettre à

la disposition du préfet de l'Ourthe une somme de 300,000 francs pour la

réparation des maisons brûlées par les Autrichiens, dans ce département,

pendant les premières guerres de la révolution. Anvers lui dut son port

intérieur, un bassin et des chantiers de construction. À Bruxelles, il

ordonna la jonction du Rhin, de la Meuse et de l'Escaut par un canal. Il

fit jeter à Givet un pont de pierre sur la Meuse, et, à Sedan, madame

veuve Rousseau reçut de lui une somme de 60,000 francs pour le

rétablissement de sa fabrique détruite par un incendie. Enfin, je ne

saurais énumérer tous les bienfaits publics ou particuliers que le

premier consul et madame Bonaparte semèrent sur leur route.

Peu de temps après notre retour à Saint-Cloud, le premier consul, se

promenant en voiture dans le parc avec sa femme et M. Cambacèrès, eut la

fantaisie de conduire à grandes guides les quatre chevaux attelés à sa

calèche, et qui étaient de ceux qui lui avaient été donnés par les

habitans d'Anvers. Il se plaça donc sur le siége, et prit les rênes des

mains de César, son cocher, qui monta derrière la voiture. Ils se

trouvaient en ce moment dans l'allée du fer à cheval, qui conduit à la

route du pavillon Breteuil et de Ville-d'Avray. Il est dit, dans le

Mémorial de Sainte-Hélène, que _l'aide-de-camp, ayant gauchement

traversé les chevaux, les fit emporter_. César, qui me conta en détail

cette fâcheuse aventure, peu de minutes après que l'accident avait eu

lieu, ne me dit pas un mot de l'aide-de-camp; et, en conscience, il

n'était pas besoin, pour faire verser la calèche, d'une autre gaucherie

que de celle d'un cocher aussi peu expérimenté que l'était le premier

consul. D'ailleurs, les chevaux étaient jeunes et ardens, et César

lui-même avait besoin de toute son adresse pour les conduire. Ne sentant

plus sa main, ils partirent au galop; et César, voyant la nouvelle

direction qu'ils prenaient vers la droite, se mit à crier, _à gauche_!

d'une voix de stentor. Le consul Cambacèrès, encore plus pâle qu'à

l'ordinaire, s'inquiétait peu de rassurer madame Bonaparte alarmée;

mais il criait de toutes ses forces:--Arrêtez! arrêtez! vous allez nous

briser! Cela pouvait fort bien arriver; mais le premier consul

n'entendait rien, et d'ailleurs il n'était plus maître des chevaux.

Arrivé, ou plutôt emporté avec une rapidité extrême jusqu'à la grille,

il ne put prendre le milieu, accrocha une borne et versa lourdement.

Heureusement les chevaux s'arrêtèrent. Le premier consul, jeté à dix pas

sur le ventre, s'évanouit et ne revint à lui que lorsqu'on le toucha

pour le relever. Madame Bonaparte et le second consul n'eurent que de

légères contusions; mais la bonne Joséphine avait horriblement souffert

d'inquiétude pour son mari. Pourtant, quoiqu'il eût été rudement

froissé, il ne voulut point être saigné, et se contenta de quelques

frictions d'eau de Cologne, son remède favori. Le soir, à son coucher,

il parla avec gaîté de sa mésaventure, de la frayeur extrême qu'avait

montrée son collègue, et finit en disant «_Il faut rendre à César ce qui

est à César_; qu'il garde son fouet, et que chacun fasse son métier.» Il

convenait toutefois, malgré ses plaisanteries, qu'il ne s'était jamais

cru lui-même si près de la mort, et que même il se tenait pour avoir été

bien mort pour quelques secondes. Je ne me souviens pas si c'est à cette

occasion, ou dans un autre moment, que j'ai entendu dire à l'empereur

que la mort n'était qu'un sommeil sans rêves.

Au mois d'octobre de cette année, le premier consul reçut en audience

publique Haled-Effendi, ambassadeur de la Porte Ottomane.

L'arrivée de l'ambassadeur Turc fit sensation aux Tuileries, parce qu'il

apportait une grande quantité de cachemires au premier consul, qu'on

était sûr qu'ils seraient distribués, et que chaque femme se flattait

d'être favorablement traitée. Je crois que sans son costume étranger, et

surtout sans ses cachemires, il aurait produit peu d'effet sur des gens

déjà habitués à voir des princes souverains faire la cour au chef du

gouvernement, chez lui et chez eux. Son costume même n'était pas plus

remarquable que celui de Roustan, auquel on était accoutumé, et quant à

ses saluts, ils n'étaient guère plus bas que ceux des courtisans

ordinaires du premier consul. À Paris, on dit que l'enthousiasme dura

plus long-temps. _C'est si drôle d'être Turc!_ Quelques dames eurent

l'honneur de voir manger l'ambassadeur barbu; il fut poli et même galant

avec elles, et leur fit quelques cadeaux qui furent très-vantés. Il

n'avait pas les mœurs trop musulmanes et ne fut pas très-effrayé de

voir, sans un voile sur le visage, nos jolies Parisiennes. Un jour,

qu'il passa presque entier à Saint-Cloud, je le vis faire sa prière.

C'était dans la cour d'honneur, sur un large parapet bordé d'une

balustrade en pierre. L'ambassadeur fit étendre des tapis du côté des

appartemens qui, depuis, furent ceux du roi de Rome, et là il fit ses

génuflexions, aux yeux de plusieurs personnes de la maison qui, par

discrétion, se tinrent derrière les croisées. Le soir il assista au

spectacle. On donnait, je crois, Zaïre ou Mahomet; il n'y comprit rien.

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 162 / 456 题