CHAPITRE X.

Influence du voyage en Normandie sur l'esprit du premier

consul.--La génération de l'empire.--Les mémoires et

l'histoire.--Premières dames et premiers officiers de Madame

Bonaparte.--Mesdames de Rémusat, de Tallouet, de Luçay, de

Lauriston.--Mademoiselle d'Alberg, et Mademoiselle de

Luçay.--Sagesse à la cour.--MM. de Rémusat, de Cramayel, de Luçay,

Didelot.--Le palais refusé, puis accepté.--Les colifichets.--Les

serviteurs de Marie-Antoinette, mieux traités sous le consulat que

depuis la restauration.--Incendie au château de Saint-Cloud.--La

chambre de veille.--Le lit bourgeois.--Comment le premier consul

descendait la nuit chez sa femme.--Devoir et triomphe conjugal.--Le

galant pris sur le fait.--Sévérité excessive envers une

demoiselle.--Les armes d'honneur et les _troupiers_.--Le baptême de

sang.--Le premier consul conduisant la charrue.--Les laboureurs et

les conseillers d'état.--Le grenadier de la république devenu

laboureur.--Audience du premier consul.--L'auteur l'introduit dans

le cabinet du général.--Bonne réception et conversation curieuse.

Le voyage du premier consul dans les départemens les plus riches et les

plus éclairés de France, avait dû aplanir dans son esprit bien des

difficultés qu'il avait peut-être craint de rencontrer d'abord dans

l'exécution de ses projets. Partout il avait été reçu comme un monarque;

et non-seulement lui, mais madame Bonaparte elle-même avait été

accueillie avec tous les honneurs ordinairement réservés aux têtes

couronnées. Il n'y a eu aucune différence entre les hommages qui leur

furent rendus alors, et ceux dont ils ont été entourés depuis et même

sous l'empire, lors des voyages que leurs Majestés firent dans leurs

états à diverses époques. Voilà pourquoi je suis entré dans quelques

détails sur celui-ci; s'ils paraissent trop longs ou trop dépourvus de

nouveauté à quelques lecteurs, je les prie de se souvenir que je n'écris

pas seulement pour ceux qui _ont vu_ l'empire. La génération qui fut

témoin de tant de grandes choses et qui a pu envisager de près, et dès

ses commencemens, le plus grand homme de ce siècle, fait déjà place à

d'autres générations qui ne peuvent et ne pourront juger que sur le dire

de celle qui les a précédées. Ce qui est familier pour celle-ci, qui a

jugé par ses yeux, ne l'est pas pour les autres, qui ont besoin qu'on

leur raconte ce qu'elles n'ont pu voir. De plus, les détails négligés

comme futiles et communs par l'histoire, qui fait profession de gravité,

conviennent parfaitement à de simples _souvenirs_, et font parfois bien

connaître et juger cette époque. Il me semble, par exemple, que

l'empressement de toute la population et des autorités locales auprès du

premier consul et de madame Bonaparte, pendant leur voyage en Normandie,

montre assez que le chef de l'état n'aura point à craindre une bien

grande opposition, du moins de la part de la nation, lorsqu'il lui

plaira de changer de titre et de se proclamer empereur.

Peu de temps après notre retour, une décision des consuls accorda à

madame Bonaparte quatre dames _pour lui aider à faire les honneurs du

palais_. C'étaient mesdames: de Rémusat, de Tallouet, de Luçay et de

Lauriston. Sous l'empire, elles devinrent dames du palais; madame de

Luçay faisait souvent rire les personnes de la maison par de petits

traits de parcimonie; mais elle était bonne et obligeante. Madame de

Rémusat était une femme du plus grand mérite et d'excellent conseil.

Elle paraissait un peu haute, et cela se remarquait d'autant plus que M.

de Rémusat était plein de bonhomie.

Dans la suite, il y eut une dame d'honneur, madame de La Rochefoucault,

dont j'aurai occasion de parler plus tard;

Une dame d'atours, madame de Luçay, qui fut remplacée par madame de La

Vallette, si glorieusement connue depuis par son dévouement à son époux;

Vingt-quatre dames du palais, françaises, parmi lesquelles: mesdames de

Rémusat, de Tallouet, de Lauriston, Ney, d'Arberg, Louise d'Arberg,

depuis madame la comtesse de Lobau, de Walsh-Sérent, de Colbert, Lannes,

Savary, de Turenne, Octave de Ségur, de Montalivet, de Marescot, de

Bouille, Solar, Lascaris, de Brignolé, de Canisy, de Chevreuse, Victor

de Mortemart, de Montmorency, Matignon et Maret;

Douze dames du palais, italiennes;

Ces dames prenaient le service tous les mois, de manière qu'il y eût

toujours ensemble une Italienne et deux Françaises. L'empereur ne

voulait pas d'abord de demoiselles parmi les dames du palais, mais il se

relâcha de cette règle pour mademoiselle Louise d'Arberg, depuis madame

la comtesse de Lobau, et mademoiselle de Luçay, qui a épousé M. le comte

Philippe de Ségur, auteur de la belle histoire de la campagne de Russie.

Ces deux demoiselles, par leur conduite prudente et réservée, ont prouvé

que l'on peut être très-sage, même à la cour;

Quatre dames d'annonce, mesdames Soustras, Ducrest-Villeneuve, Félicité

Longroy et Eglé Marchery;

Deux premières femmes de chambre, mesdames Roy et Marco de

Saint-Hilaire, qui avaient sous leur direction la grande garde-robe et

le coffre aux bijoux;

Quatre femmes de chambre ordinaires;

Une lectrice;

En hommes, le personnel de la maison de Sa Majesté l'impératrice se

composa dans la suite de:

Un premier écuyer, M. le sénateur Harville, remplissant les fonctions de

chevalier d'honneur;

Un premier chambellan, M. le général de division Nansouty;

Un second chambellan, introducteur des ambassadeurs, M. de Beaumont;

Quatre chambellans ordinaires, M. de Courtomer, Degrave, Galard de

Béarn, Hector d'Aubusson de La Feuillade;

Quatre écuyers cavalcadours, MM. Corbineau, Berckheim, d'Audenarde et

Fouler;

Un intendant général de la maison de Sa Majesté, M. Hinguerlot;

Un secrétaire des commandemens, M. Deschamps;

Deux premiers valets de chambre, MM. Frère et Douville;

Quatre valets de chambre ordinaires;

Quatre huissiers de la chambre;

Deux premiers valets de pied, MM. Lespérance et d'Argens;

Six valets de pied ordinaires;

Les officiers de bouche et de santé étaient ceux de la maison de

l'empereur. En outre, six pages de l'empereur étaient toujours de

service auprès de l'impératrice.

Le premier aumônier était M. Ferdinand de Rohan, ancien archevêque de

Cambray.

Une autre décision de la même époque fixa les attributions des préfets

du palais. Les quatre premier préfets du palais consulaire furent MM. de

Rémusat, de Cramayel, plus tard nommé introducteur des ambassadeurs et

maître des cérémonies; de Luçay, et Didelot, depuis préfet du Cher.

La Malmaison ne suffisait plus au premier consul, dont la maison, comme

celle de madame Bonaparte, devenait de jour en jour plus nombreuse. Une

demeure beaucoup plus étendue était devenue nécessaire, et le choix du

premier consul s'était fixé sur Saint-Cloud.

Les habitans de Saint-Cloud avaient adressé une pétition au corps

législatif, pour que le premier consul voulût bien faire de leur château

sa résidence d'été, et l'assemblée s'était empressée de la transmettre

au premier consul, en l'appuyant même de ses prières, et de comparaisons

qu'elle croyait flatteuses. Le général s'y refusa formellement, en

disant que quand il se serait acquitté des fonctions dont le peuple

l'avait chargé, il s'honorerait d'une récompense décernée par le peuple;

mais que tant qu'il serait chef du gouvernement, il n'accepterait jamais

rien. Malgré le ton de détermination de cette réponse, les habitans de

Saint-Cloud, qui avaient le plus grand intérêt à ce que leur demande fût

accueillie, la renouvelèrent lorsque le premier consul fut nommé consul

à vie, et il consentit cette fois à l'accepter. Les dépenses pour les

réparations et l'ameublement furent immenses, et surpassèrent de

beaucoup les calculs qu'on lui avait faits, encore fut-il mécontent des

meubles et des ornemens. Il se plaignit à M. Charvet, concierge de la

Malmaison, qu'il avait nommé concierge de ce nouveau palais, et qu'il

avait chargé de présider à la distribution des pièces et de surveiller

l'ameublement, _qu'on lui avait fait des appartemens comme pour une

fille entretenue; qu'il n'y avait que des colifichets, des papillottes,

et rien de sérieux_. Il donna encore en cette occasion une preuve de son

empressement à faire le bien, sans s'inquiéter de préjugés qui avaient

encore beaucoup de force. Sachant qu'il y avait à Saint-Cloud un grand

nombre d'anciens serviteurs de la reine Marie-Antoinette, il chargea M.

Charvet de leur proposer, soit leurs anciennes places, soit des

pensions; la plupart reprirent leurs places. En 1814, on fut bien loin

d'agir aussi généreusement. Tous les employés furent renvoyés, ceux même

qui avaient servi Marie-Antoinette.

Il n'y avait pas long-temps que le premier consul s'était installé à

Saint-Cloud, lorsque ce château, redevenu _résidence souveraine_ à frais

énormes, faillit être la proie des flammes. Il y avait un corps-de-garde

sous le vestibule du centre du palais. Une nuit que les soldats avaient

fait du feu outre mesure, le poêle devint si brûlant qu'un fauteuil qui

se trouvait adossé à une des bouches qui chauffaient le salon prit feu,

et la flamme se communiqua promptement à tous les meubles. L'officier du

poste s'en étant aperçu, prévint aussitôt le concierge, et ils coururent

à la chambre du général Duroc, qu'ils réveillèrent. Le général se leva

en toute hâte, et recommandant aussitôt le plus grand silence, on

organisa une chaîne. Il se mit lui-même dans le bassin, ainsi que le

concierge, passant des seaux d'eau aux soldats, et en deux ou trois

heures le feu, qui avait déjà dévoré tous les meubles, fut éteint. Ce ne

fut que le lendemain matin que le premier consul, Joséphine, Hortense,

tous les habitans enfin du château, apprirent cet accident, et

témoignèrent tous, le premier consul surtout, leur satisfaction de

l'attention qu'on avait mise à ne pas les réveiller. Pour prévenir, ou

au moins rendre moins dangereux à l'avenir de pareils accidens, le

premier consul fit organiser une garde de nuit à Saint-Cloud, et, dans

la suite, dans toutes ses résidences. On appelait cette garde _chambre

de veille_.

Dans les premiers temps que le premier consul habitait le palais de

Saint-Cloud, il couchait dans le même lit que sa femme. Plus tard,

l'étiquette survint, et, sous ce rapport, refroidit un peu la tendresse

conjugale. En effet, le premier consul finit par habiter un appartement

assez éloigné de celui de madame Bonaparte. Pour se rendre chez elle, il

fallait qu'il traversât un grand corridor de service. À droite et à

gauche habitaient les dames du palais, les dames de service, etc.

Lorsque le premier consul voulait passer la nuit avec sa femme, il se

déshabillait chez lui, d'où il sortait en robe de chambre et coiffé d'un

madras. Je marchais devant lui, un flambeau à la main. Au bout de ce

corridor était un escalier de quinze à seize marches, qui conduisait à

l'appartement de madame Bonaparte. C'était une grande joie pour elle

quand elle recevait la visite de son mari; toute la maison en était

instruite le lendemain. Je la vois encore dire à tout venant, en

frottant ses petites mains: «_Je me suis levée tard aujourd'hui, mais,

voyez-vous, c'est que Bonaparte est venu passer la nuit avec moi_.» Ce

jour-là elle était plus aimable encore que de coutume; elle ne rebutait

personne, et on en obtenait tout ce qu'on voulait. J'en ai fait pour ma

part bien des fois l'épreuve.

Un soir que je conduisais le premier consul à une de ces visites

conjugales, nous aperçûmes dans le corridor un jeune homme bien mis qui

sortait de l'appartement d'une des femmes de madame Bonaparte. Il

cherchait à s'esquiver, mais le premier consul lui cria d'une voix

forte: _Qui est là? où allez-vous? que faites-vous? quel est votre nom?_

C'était tout simplement un valet de chambre de madame Bonaparte.

Stupéfait de ces interrogations précipitées, il répondit d'une voix

effrayée qu'il venait de faire une commission pour madame Bonaparte.

«C'est bien, reprit le premier consul, mais que je ne vous y reprenne

pas.» Persuadé que le galant profiterait de la leçon, le général ne

chercha point à savoir son nom ni celui de sa belle.

Cela me rappelle qu'il fut beaucoup plus sévère à l'égard d'une autre

femme de chambre de madame Bonaparte. Elle était jeune et très-jolie,

et inspira des sentimens fort tendres à deux aides-de-camp, MM. R... et

E.... Ils soupiraient sans cesse à sa porte, lui envoyaient des fleurs

et des billets doux. La jeune fille, du moins telle fut l'opinion

générale de la maison, ne les payait d'aucun retour. Joséphine l'aimait

beaucoup, et pourtant le premier consul s'étant aperçu des galanteries

de ces messieurs, se montra fort en colère, et fit chasser la pauvre

demoiselle, malgré ses pleurs et malgré les prières de madame Bonaparte

et celles du brave et bon colonel R..., qui jurait naïvement que la

faute était toute de son côté, que la pauvre petite ne méritait que des

éloges, et ne l'avait point écouté. Tout fut inutile contre la

résolution du premier consul, qui répondit à tout en disant: «Je ne veux

point de désordre chez moi, point de scandale.»

Lorsque le premier consul faisait quelque distribution d'armes

d'honneur, il y avait aux Tuileries un banquet auquel étaient admis

indistinctement, quels que fussent leurs grades, tous ceux qui avaient

eu part à ces récompenses. À ces dîners, qui se donnaient dans la grande

galerie du château, il y avait quelquefois deux cents convives. C'était

le général Duroc qui était le maître des cérémonies, et le premier

consul avait soin de lui recommander d'entremêler les simples soldats,

les colonels, les généraux, etc. C'était surtout les premiers qu'il

ordonnait aux domestiques de bien soigner, de bien faire boire et

manger. Ce sont les repas les plus longs que j'aie vu faire à

l'empereur; il y était d'une amabilité, d'un laissez-aller parfaits; il

faisait tous ses efforts pour mettre ses convives à leur aise; mais pour

un grand nombre d'entre eux, il avait bien de la peine à y parvenir.

Rien n'était plus drôle que de voir ces bons _troupiers_, se tenant à

deux pieds de la table, n'osant approcher ni de leur serviette ni de

leur pain; rouges jusqu'aux oreilles, et le cou tendu du côté de leur

général, comme pour recevoir le mot d'ordre. Le premier consul leur

faisait raconter le haut fait qui leur valait la récompense nationale,

et riait quelquefois aux éclats de leurs singulières narrations. Il les

engageait à bien manger, buvant quelquefois à leur santé; mais pour

quelques-uns, ses encouragemens échouaient contre leur timidité, et les

valets de pied leur enlevaient successivement leurs assiettes sans

qu'ils y eussent touché. Cette contrainte ne les empêchait pas d'être

pleins de joie et d'enthousiasme en quittant la table. «Au revoir, mes

braves, leur disait le premier consul, baptisez-moi bien vite ces

nouveau-nés-là» (montrant du doigt leurs sabres d'honneur). Dieu sait

s'ils s'y épargnaient.

Cette bienveillance du premier consul pour de simples soldats me

rappelle une anecdote arrivée à la Malmaison, et qui répond encore à ces

reproches de hauteur et de dureté qu'on lui a faits.

Le premier consul sortit un jour de grand matin, vêtu de sa redingote

grise et accompagné du général Duroc, pour se promener du côté de la

machine de Marly. Comme ils marchaient en causant, ils virent un

laboureur qui traçait un sillon en venant de leur côté.--Dites donc, mon

brave homme (dit le premier consul en s'arrêtant), votre sillon n'est

pas droit, vous ne savez donc pas votre métier?--Ce n'est toujours pas

vous, mes beaux messieurs, qui me l'apprendrez; vous seriez encore assez

embarrassés pour en faire autant.--Parbleu non!--Vous croyez: eh bien!

essayez, reprit le brave homme en cédant sa place au premier consul.

Celui-ci prit le manche de la charrue, et, poussant les chevaux, voulut

commencer la leçon; mais il ne fit pas un seul pas en droite ligne, tant

il s'y prenait mal.--Allons, allons, dit le paysan en mettant sa main

sur celle du général, pour reprendre sa charrue, votre besogne ne vaut

rien: chacun son métier; promenez-vous, c'est votre affaire. Mais le

premier consul ne continua pas sa promenade sans payer la leçon de

morale qu'il venait de recevoir du laboureur: le général Duroc lui remit

deux ou trois louis pour le dédommager de la perte de temps qu'on lui

avait causée. Le paysan, étonné de cette générosité, quitte sa charrue

pour aller conter son aventure, et rencontre en chemin une femme à

laquelle il conte qu'il croit bien avoir rencontré deux _gros

messieurs_, à en juger parce qu'il avait encore dans sa main. La

fermière, mieux avisée, lui demanda quel était le costume des

promeneurs, et d'après la description qu'il lui en fit, elle devina que

c'était le premier consul et quelqu'un des siens. Le bon homme fut

quelque temps interdit; mais le lendemain, il se prit d'une belle

résolution, et s'étant paré de ses plus beaux habits, il se présenta à

la Malmaison, demandant à parler au premier consul, pour le remercier,

disait-il, du beau cadeau qu'il lui avait fait la veille[8].

J'allai avertir le premier consul de cette visite, et il me donna

l'ordre d'introduire le laboureur. Celui-ci, pendant que j'étais sorti

pour l'annoncer, avait, suivant sa propre expression, _pris son courage

à deux mains_, pour se préparer à cette grande entrevue. Je le retrouvai

debout au milieu de l'antichambre (car il n'avait osé s'asseoir sur les

banquettes, qui, bien que des plus simples, lui paraissaient

magnifiques); et songeant à ce qu'il allait dire au premier consul pour

lui témoigner sa reconnaissance. Je marchai devant lui, il me suivait en

posant avec précaution le pied sur le tapis, et lorsque je lui ouvris la

porte du cabinet, il me fit des civilités pour me faire entrer le

premier. Lorsque le premier consul n'avait rien de secret à dire ou à

dicter, il laissait assez volontiers la porte de son cabinet ouverte. Il

me fit signe cette fois de ne point la fermer, de sorte que je pus voir

et entendre tout ce qui se passait.

L'honnête laboureur commença, en entrant dans le cabinet, par saluer _le

dos_ de M. de Bourrienne, qui ne pouvait le voir, occupé qu'il était à

écrire sur une petite table de travail placée dans l'embrasure de la

fenêtre. Le premier consul le regardait faire ses saluts, renversé en

arrière dans son fauteuil, dont, suivant une vieille habitude, il

_travaillait_ un des bras avec la pointe de son canif. À la fin pourtant

il prit ainsi la parole:

--Eh bien, mon brave (le paysan se retourna, le reconnut et salua de

nouveau). Eh bien, poursuivit le premier consul, la moisson a été belle

cette année?

--Mais, sauf votre respect, citoyen mon général, pas trop mauvaise comme

çà.

--Pour que la terre rapporte, reprit le premier consul, il faut qu'on la

remue, n'est-il pas vrai? Les beaux messieurs ne valent rien pour cette

besogne-là.

--Sans vous offenser, mon général, les bourgeois ont la main trop douce

pour manier une charrue. Il faut une _poigne_ solide pour remuer ces

outils-là.

--C'est vrai, répondit en souriant le premier consul. Mais grand et fort

comme vous êtes, vous avez dû manier autre chose qu'une charrue. Un bon

fusil de munition, par exemple, ou bien la poignée d'un bon sabre.

Le laboureur se redressa avec un air de fierté: «--Général, dans le

temps j'ai fait comme les autres. J'étais marié depuis cinq ou six ans,

lorsque ces b..... de Prussiens (pardon, mon général) entrèrent à

Landrecies. Vint la réquisition; ou me donna un fusil et une giberne à

la maison commune, et marche! Ah dame, nous n'étions pas équipés comme

ces grands gaillards que je viens de voir en entrant dans la cour.»

Il voulait parler des grenadiers de la garde consulaire.

--Pourquoi avez-vous quitté le service? reprit le premier consul, qui

paraissait prendre beaucoup d'intérêt à cette conversation.

--Ma foi, mon général, à chacun son tour. Il y avait des coups de sabre

pour tout le monde. Il m'en tomba un là (le digne laboureur se baissa

montrant sa tête, et écartant ses cheveux), et après quelques semaines

d'ambulance, on me donna mon congé pour revenir à ma femme et à ma

charrue.

--Avez-vous des enfans?

--J'en ai trois, mon général; deux garçons et une fille.

--Il faut faire un militaire de l'aîné de vos garçons. S'il se conduit

bien, je me chargerai de lui. Adieu, mon brave; quand vous aurez besoin

de moi, revenez me voir. Là-dessus, le premier consul se leva, se fit

donner, par M. de Bourrienne, quelques louis qu'il ajouta à ceux que le

laboureur avait déjà reçus de lui, et me chargea de le reconduire. Nous

étions déjà dans l'antichambre, lorsque le premier consul rappela le

paysan pour lui dire:

--Vous étiez à Fleurus?

- Oui, mon général.

--Pourriez-vous me dire le nom de votre général en chef?

--Je le crois bien, parbleu! c'était le général Jourdan.

--C'est bien; au revoir. Et j'emmenai le vieux soldat de la république,

enchanté de sa réception.

Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour. · 第 161 / 456 题