XXXI

PATISSIERS ANGLAIS.--UN ANGLOPHOBE.--EXPÉRIENCE MALHEUREUSE SUR UN

«MUFFIN».--LE ROI-CITOYEN SE PROMÈNE.

Nous avons été faire ce matin une tournée dans les magasins, laquelle

s’est terminée dans une pâtisserie anglaise où nous mangeâmes des buns.

Là, nous nous amusâmes à observer quelques Français qui entrèrent pour

faire un _goûter_ matinal de gâteaux.

Ils avaient tous l’air, plus ou moins, d’arriver sur une terre inconnue,

laissant deviner leur étonnement à la vue des compositions d’outre-mer

qui se présentaient à leurs yeux. Il y avait parmi eux un jeune homme

qui, de toute évidence, avait pris à tâche de railler toutes les

friandises étrangères que la boutique contenait, considérant

certainement que leur importation était une offense aux produits

nationaux.

[Illustration: LE PATISSIER ANGLAIS

(Par Th. Guérin) (Coll. J. B.)]

«_Est-il possible!_ dit-il gravement avec un air indigné et au moment où

une des dames qu’il accompagnait parut sur le point de manger un «bun»

anglais, _est-il possible_ que vous puissiez préférer à la pâtisserie

française ces _comestibles_ étranges à voir?

--_Mais goûtez-en!_ dit la dame en lui présentant un gâteau semblable à

celui qu’elle mangeait: _ils sont excellents_.

--Non, non! c’est assez de les regarder! dit son cavalier en haussant

les épaules. Il n’y a dans ces gâteaux aucune grâce, aucune élégance,

aucune légèreté.

--_Mais goûtez quelque chose_, répliqua la dame en insistant.

--_Vous le voulez absolument!_ s’exclama le jeune homme; _quelle

tyrannie!_... et quelle preuve d’obéissance je vais vous donner!...

_Voyons donc!_» continua-t-il, et il approcha de lui un plateau sur

lequel étaient empilés quelques véritables «muffins» anglais, lesquels

sont, comme vous le savez, d’une fabrication mystérieuse, et, quand on

les mange non rôtis, du même goût qu’un morceau de peau de gant.

L’infortuné connaisseur en pâtisserie prit ce il qu’il croyait être un

_gâteau_, et s’exclama d’un air théâtral:

«_Voilà donc ce que je vais faire pour vos beaux yeux._»

[Illustration: LE ROI-CITOYEN EN PROMENADE

(Par A. Hervieu) (Extr. de _Paris and the Parisians_, by Mrs. Trollope)]

En parlant, il prit une de ces pâles et molles choses, et, à notre

extrême amusement, essaya de la manger. Tout le monde peut être excusé

de faire des grimaces en telle occasion, et, le privilège des Français

en ce genre est bien connu; mais ce hardi expérimentateur abusa de ce

privilège; il paraissait subir une agonie complète, et ses haut-le-cœur,

ses reproches furent si véhéments, qu’amis, étrangers, boutiquier, et

tous, jusqu’à une petite bonne qui apportait un plateau de pâtés, furent

pris d’un rire inextinguible, que l’infortuné, rendons lui cette

justice, supporta avec une extrême bonne humeur, en faisant seulement

promettre à sa jolie compatriote qu’elle n’insisterait plus jamais pour

qu’il mangeât des friandises anglaises.

Si cette scène avait continué plus longtemps, j’aurais manqué un

spectacle auquel j’eusse été bien fâchée de ne point assister, mais je

n’aurais certainement pas quitté la pâtisserie avant que la torture du

jeune Français fût terminée. Heureusement, nous arrivâmes sur le

boulevard des Italiens à temps pour voir le roi Louis-Philippe, _en

simple bourgeois_, passer à pied juste devant les Bains Chinois, mais

sur le trottoir opposé.

Excepté une petite cocarde tricolore à son chapeau, il n’avait rien dans

sa tenue qui le distinguât des autres passants. C’est un homme entre

deux âges, replet, d’un bel aspect, ayant dans sa démarche une dignité

qui, malgré l’air bourgeois dont il se promenait, aurait attiré

l’attention et trahi son origine, même sans la _cocarde tricolore_

indicatrice. Deux messieurs suivaient à quelques pas derrière lui, qui

se rapprochèrent quand nous fûmes passés à ce qu’il me sembla; mais il

n’avait pas avec lui d’autres personnes qui parussent être à son

service. J’observai que beaucoup le reconnaissaient et que quelques

chapeaux se levèrent sur son passage, y compris ceux de deux ou trois

Anglais; mais sa présence excitait peu d’émotion. Je m’amusai cependant

de l’air nonchalant avec lequel un jeune homme, en grand costume à la

Robespierre, se servit de son lorgnon pour examiner la personne du

monarque aussi longtemps qu’elle resta en vue.

Le dernier roi que j’avais rencontré dans les rues était Charles X. Il

revenait d’un de ses palais suburbains, escorté et accompagné d’une

manière vraiment royale. Le contraste entre les hommes et les habitudes

était frappant et bien fait pour éveiller le souvenir des événements qui

se sont passés depuis la dernière fois que j’ai regardé un souverain de

France...

Paris romantique: Voyage en France de Mrs. Trollope (Avril-Juin 1835) · 第 49 / 82 题