PATISSIERS ANGLAIS.--UN ANGLOPHOBE.--EXPÉRIENCE MALHEUREUSE SUR UN
«MUFFIN».--LE ROI-CITOYEN SE PROMÈNE.
Nous avons été faire ce matin une tournée dans les magasins, laquelle
s’est terminée dans une pâtisserie anglaise où nous mangeâmes des buns.
Là, nous nous amusâmes à observer quelques Français qui entrèrent pour
faire un _goûter_ matinal de gâteaux.
Ils avaient tous l’air, plus ou moins, d’arriver sur une terre inconnue,
laissant deviner leur étonnement à la vue des compositions d’outre-mer
qui se présentaient à leurs yeux. Il y avait parmi eux un jeune homme
qui, de toute évidence, avait pris à tâche de railler toutes les
friandises étrangères que la boutique contenait, considérant
certainement que leur importation était une offense aux produits
nationaux.
[Illustration: LE PATISSIER ANGLAIS
(Par Th. Guérin) (Coll. J. B.)]
«_Est-il possible!_ dit-il gravement avec un air indigné et au moment où
une des dames qu’il accompagnait parut sur le point de manger un «bun»
anglais, _est-il possible_ que vous puissiez préférer à la pâtisserie
française ces _comestibles_ étranges à voir?
--_Mais goûtez-en!_ dit la dame en lui présentant un gâteau semblable à
celui qu’elle mangeait: _ils sont excellents_.
--Non, non! c’est assez de les regarder! dit son cavalier en haussant
les épaules. Il n’y a dans ces gâteaux aucune grâce, aucune élégance,
aucune légèreté.
--_Mais goûtez quelque chose_, répliqua la dame en insistant.
--_Vous le voulez absolument!_ s’exclama le jeune homme; _quelle
tyrannie!_... et quelle preuve d’obéissance je vais vous donner!...
_Voyons donc!_» continua-t-il, et il approcha de lui un plateau sur
lequel étaient empilés quelques véritables «muffins» anglais, lesquels
sont, comme vous le savez, d’une fabrication mystérieuse, et, quand on
les mange non rôtis, du même goût qu’un morceau de peau de gant.
L’infortuné connaisseur en pâtisserie prit ce il qu’il croyait être un
_gâteau_, et s’exclama d’un air théâtral:
«_Voilà donc ce que je vais faire pour vos beaux yeux._»
[Illustration: LE ROI-CITOYEN EN PROMENADE
(Par A. Hervieu) (Extr. de _Paris and the Parisians_, by Mrs. Trollope)]
En parlant, il prit une de ces pâles et molles choses, et, à notre
extrême amusement, essaya de la manger. Tout le monde peut être excusé
de faire des grimaces en telle occasion, et, le privilège des Français
en ce genre est bien connu; mais ce hardi expérimentateur abusa de ce
privilège; il paraissait subir une agonie complète, et ses haut-le-cœur,
ses reproches furent si véhéments, qu’amis, étrangers, boutiquier, et
tous, jusqu’à une petite bonne qui apportait un plateau de pâtés, furent
pris d’un rire inextinguible, que l’infortuné, rendons lui cette
justice, supporta avec une extrême bonne humeur, en faisant seulement
promettre à sa jolie compatriote qu’elle n’insisterait plus jamais pour
qu’il mangeât des friandises anglaises.
Si cette scène avait continué plus longtemps, j’aurais manqué un
spectacle auquel j’eusse été bien fâchée de ne point assister, mais je
n’aurais certainement pas quitté la pâtisserie avant que la torture du
jeune Français fût terminée. Heureusement, nous arrivâmes sur le
boulevard des Italiens à temps pour voir le roi Louis-Philippe, _en
simple bourgeois_, passer à pied juste devant les Bains Chinois, mais
sur le trottoir opposé.
Excepté une petite cocarde tricolore à son chapeau, il n’avait rien dans
sa tenue qui le distinguât des autres passants. C’est un homme entre
deux âges, replet, d’un bel aspect, ayant dans sa démarche une dignité
qui, malgré l’air bourgeois dont il se promenait, aurait attiré
l’attention et trahi son origine, même sans la _cocarde tricolore_
indicatrice. Deux messieurs suivaient à quelques pas derrière lui, qui
se rapprochèrent quand nous fûmes passés à ce qu’il me sembla; mais il
n’avait pas avec lui d’autres personnes qui parussent être à son
service. J’observai que beaucoup le reconnaissaient et que quelques
chapeaux se levèrent sur son passage, y compris ceux de deux ou trois
Anglais; mais sa présence excitait peu d’émotion. Je m’amusai cependant
de l’air nonchalant avec lequel un jeune homme, en grand costume à la
Robespierre, se servit de son lorgnon pour examiner la personne du
monarque aussi longtemps qu’elle resta en vue.
Le dernier roi que j’avais rencontré dans les rues était Charles X. Il
revenait d’un de ses palais suburbains, escorté et accompagné d’une
manière vraiment royale. Le contraste entre les hommes et les habitudes
était frappant et bien fait pour éveiller le souvenir des événements qui
se sont passés depuis la dernière fois que j’ai regardé un souverain de
France...