VERSAILLES.--MUSÉE PROJETÉ.--SOUVENIRS D’UN JARDINIER SUR LES
BOURBONS.--LES GRANDES EAUX A SAINT-CLOUD.
Le _château de Versailles_, ce merveilleux _chef-d’œuvre_ du goût
splendide et de l’extravagance illimitée de Louis le Grand, est fermé,
depuis dix-huit mois. C’est un gros désappointement pour ceux des nôtres
qui n’ont jamais vu ces immenses pièces et leurs décorations
somptueuses. La raison de cette exclusion momentanée du public est que
les ouvriers occupent en ce moment tout l’édifice, non pas en vue de le
restaurer pour le roi, mais de le préparer à devenir un musée universel
pour le pays. Les bâtiments sont vraiment trop grands pour un palais, et
tellement somptueux que je pense qu’aucun souverain moderne ne
désirerait les habiter. Je me suis parfois étonnée que Napoléon ne se
soit pas pris de goût pour cette immensité; mais je pense qu’il y aurait
trouvé peu de charmes: il préférait convertir ses millions en nerf de la
guerre que de posséder toutes les sculptures et toutes les dorures du
monde.
[Illustration: VERSAILLES
(Par E. Lami) (Collection J. B.)]
Si le musée qu’on projette est _monté_ avec science, jugement et goût,
et avec la magnificence accoutumée en France, on aura tiré un excellent
parti de la fantaisie splendide du _grand monarque_.
On parlait l’autre soir dans une réunion, des travaux qui sont exécutés
à Versailles, et quelqu’un disait que l’intention du roi était de
convertir une partie du bâtiment en une galerie d’histoire nationale,
qui contiendrait les tableaux représentant toutes les victoires
françaises.
La réflexion que cela amena, m’amusa: elle est tellement
française!--«_Ma foi!... Mais cette galerie-là doit être bien longue...
et assez ennuyeuse pour les étrangers._»
Bien que le château fût fermé, nous ne renonçâmes pas à notre expédition
à Versailles. Là, chaque chose est intéressante, non pas seulement par
sa splendeur, mais aussi par tous les souvenirs qui font revivre à nos
yeux des scènes que l’histoire nous a rendues familières. Les horreurs
du dernier siècle comme les gloires royales du précédent sont bien
connues de tout le monde en Angleterre, et il faut qu’on nous ait
transmis de France un nombre prodigieux de récits, pour que nous soyons
au fait des événements qui se sont passés à Versailles tout aussi bien
que nous le sommes de ceux qui avaient dans le même temps Windsor pour
théâtre. Pourtant il en est ainsi...
[Illustration: SAINT-CLOUD
(Par E. Lami) (Collection J. B.)]
Avant de visiter la confusion ordonnée des bosquets, des statues, des
temples et des fontaines, nous nous fîmes conduire par notre guide à
cheveux gris tout autour de chaque partie des bâtiments, tandis qu’il
nous contait une série de vieilles histoires intéressantes sur Louis
XVI, Marie-Antoinette, Monsieur et le comte d’Artois (car il semblait
avoir oublié ou ne pas savoir qu’ils avaient porté d’autres noms que
ceux qu’ils avaient dans sa jeunesse); et tous, ils occupaient la même
place dans son imagination qu’ils y tenaient quelque cinquante ans plus
tôt, quand il était aide du gardien de l’_orangerie_.
Il se glorifiait d’avoir approché jadis la famille royale; il raconta
comment la reine avait donné son nom à un oranger parce qu’elle en
trouvait les fleurs plus douces que celles de tous les autres; et
comment il cueillait tous les jours pour Sa Majesté, sur un myrte aux
larges feuilles et aux fleurs doubles, un _bouquet_ que l’on plaçait sur
la toilette de la Reine à deux heures. Ce vieil homme connaissait chaque
oranger, sa naissance et son histoire comme un berger connaît ses
moutons. Le doyen de la bande date du règne de François Iᵉʳ, et vraiment
il est très vert pour son âge. Un autre, surnommé _Louis le Grand_, qui
était frère jumeau, comme dit notre guide, de ce puissant monarque est
regardé comme un jeune, et l’on assure qu’il n’a pas encore atteint son
développement entier.
Oh! si ces orangers pouvaient parler! S’ils pouvaient nous raconter les
scènes dont ils ont été témoins! s’ils pouvaient nous décrire les
beautés sur lesquelles ils ont égrainé leurs ardentes fleurs, tous les
héros, les hommes d’Etat, les poètes et les princes qui, dans leur
promenade, se sont arrêtés sous leur ombre, que de remarques
spirituellement méchantes, de graves conseils et de tristes réflexions
nous aurions à entendre!...
La vue des grandes eaux à Saint-Cloud faisait partie du programme de
notre journée; mais, pour y aller, nous fûmes obligés de monter dans un
de ces indescriptibles véhicules qui transportent la joyeuse
_bourgeoisie_ de Paris de palais en palais, et de _guinguette_ en
_guinguette_. Nous avions abandonné notre confortable _citadine_,
croyant n’avoir aucune difficulté à en trouver une autre. En quoi nous
fûmes désappointés, car la quantité de voyageurs excédait les véhicules
disponibles et nous nous considérâmes comme très heureux de trouver des
places dans un équipage que nous aurions bien méprisé le matin, quand
nous quittions Paris...
Quelques-uns de ces singuliers véhicules étaient tirés par cinq ou six
chevaux. Ceux-là n’étaient au juste que des chariots peints de couleurs
éclatantes, suspendus sur de grossiers ressorts, avec une tente à plat
au-dessus. Dans plusieurs je comptai jusqu’à vingt personnes; mais il y
en avait quelques-uns dont une ou même deux places demeuraient vacantes,
et alors rien ne pouvait égaler la joie de la foule à la vue des efforts
que faisait le conducteur, non moins gai qu’elle, d’ailleurs, pour
obtenir des voyageurs qu’ils remplissent les sièges libres.
Chaque individu croisé sur la route se voyait invité par des hurlements
à occuper les places vacantes. «Saint-Cloud, Saint-Cloud, Saint-Cloud!»
ces mots, criés par le conducteur et repris en refrain par la compagnie,
résonnaient dans les oreilles de tous les passants; et si l’on
rencontrait un paisible voyageur se rendant dans la direction opposée,
l’invitation était alors proférée avec une véhémence décuplée, et
accompagnée d’éclats de rires, auxquels, loin de s’offenser, le
promeneur répondait sur le même ton. Mais quand on rencontrait une
voiture au plein galop se rendant à Versailles, c’est alors que la joie
devenait indescriptible. «_Saint-Cloud! Saint-Cloud! Saint-Cloud!...
Tournez donc, messieurs, tournez à Saint-Cloud!_» Les cris et les
vociférations auraient suffi à effrayer tous les chevaux du monde,
excepté des chevaux français; ceux-là sont tellement habitués au
vacarme, qu’il y a peu de danger que le bruit les fasse partir. Je
croirais même qu’ils prennent leur part de la gaieté générale; car ils
secouaient leurs têtières et leurs glands, s’ébrouant et s’agitant comme
s’ils étaient ravis de la fête.
Au total, nous et quelques centaines d’autres arrivâmes trop tard pour
le spectacle, l’eau ayant manqué avant que la demi-heure de
réjouissances promise fût écoulée. Les jardins, cependant, étaient
pleins, et tout le monde paraissait aussi gai et content que si le
spectacle n’avait pas manqué.
Je me demande si les Français deviennent jamais vieux, c’est-à-dire,
vieux comme nous, assis au foyer, et ne rêvant pas plus de fêtes que de
jouer à colin-maillard. J’ai vu là et ailleurs des hommes et aussi des
femmes à cheveux gris, assez ridés pour être aussi graves qu’un
vénérable juge au tribunal; mais je n’en ai jamais vu qui ne semblassent
prêts à sauter, danser, valser et faire l’amour.