XV

VERSAILLES.--MUSÉE PROJETÉ.--SOUVENIRS D’UN JARDINIER SUR LES

BOURBONS.--LES GRANDES EAUX A SAINT-CLOUD.

Le _château de Versailles_, ce merveilleux _chef-d’œuvre_ du goût

splendide et de l’extravagance illimitée de Louis le Grand, est fermé,

depuis dix-huit mois. C’est un gros désappointement pour ceux des nôtres

qui n’ont jamais vu ces immenses pièces et leurs décorations

somptueuses. La raison de cette exclusion momentanée du public est que

les ouvriers occupent en ce moment tout l’édifice, non pas en vue de le

restaurer pour le roi, mais de le préparer à devenir un musée universel

pour le pays. Les bâtiments sont vraiment trop grands pour un palais, et

tellement somptueux que je pense qu’aucun souverain moderne ne

désirerait les habiter. Je me suis parfois étonnée que Napoléon ne se

soit pas pris de goût pour cette immensité; mais je pense qu’il y aurait

trouvé peu de charmes: il préférait convertir ses millions en nerf de la

guerre que de posséder toutes les sculptures et toutes les dorures du

monde.

[Illustration: VERSAILLES

(Par E. Lami) (Collection J. B.)]

Si le musée qu’on projette est _monté_ avec science, jugement et goût,

et avec la magnificence accoutumée en France, on aura tiré un excellent

parti de la fantaisie splendide du _grand monarque_.

On parlait l’autre soir dans une réunion, des travaux qui sont exécutés

à Versailles, et quelqu’un disait que l’intention du roi était de

convertir une partie du bâtiment en une galerie d’histoire nationale,

qui contiendrait les tableaux représentant toutes les victoires

françaises.

La réflexion que cela amena, m’amusa: elle est tellement

française!--«_Ma foi!... Mais cette galerie-là doit être bien longue...

et assez ennuyeuse pour les étrangers._»

Bien que le château fût fermé, nous ne renonçâmes pas à notre expédition

à Versailles. Là, chaque chose est intéressante, non pas seulement par

sa splendeur, mais aussi par tous les souvenirs qui font revivre à nos

yeux des scènes que l’histoire nous a rendues familières. Les horreurs

du dernier siècle comme les gloires royales du précédent sont bien

connues de tout le monde en Angleterre, et il faut qu’on nous ait

transmis de France un nombre prodigieux de récits, pour que nous soyons

au fait des événements qui se sont passés à Versailles tout aussi bien

que nous le sommes de ceux qui avaient dans le même temps Windsor pour

théâtre. Pourtant il en est ainsi...

[Illustration: SAINT-CLOUD

(Par E. Lami) (Collection J. B.)]

Avant de visiter la confusion ordonnée des bosquets, des statues, des

temples et des fontaines, nous nous fîmes conduire par notre guide à

cheveux gris tout autour de chaque partie des bâtiments, tandis qu’il

nous contait une série de vieilles histoires intéressantes sur Louis

XVI, Marie-Antoinette, Monsieur et le comte d’Artois (car il semblait

avoir oublié ou ne pas savoir qu’ils avaient porté d’autres noms que

ceux qu’ils avaient dans sa jeunesse); et tous, ils occupaient la même

place dans son imagination qu’ils y tenaient quelque cinquante ans plus

tôt, quand il était aide du gardien de l’_orangerie_.

Il se glorifiait d’avoir approché jadis la famille royale; il raconta

comment la reine avait donné son nom à un oranger parce qu’elle en

trouvait les fleurs plus douces que celles de tous les autres; et

comment il cueillait tous les jours pour Sa Majesté, sur un myrte aux

larges feuilles et aux fleurs doubles, un _bouquet_ que l’on plaçait sur

la toilette de la Reine à deux heures. Ce vieil homme connaissait chaque

oranger, sa naissance et son histoire comme un berger connaît ses

moutons. Le doyen de la bande date du règne de François Iᵉʳ, et vraiment

il est très vert pour son âge. Un autre, surnommé _Louis le Grand_, qui

était frère jumeau, comme dit notre guide, de ce puissant monarque est

regardé comme un jeune, et l’on assure qu’il n’a pas encore atteint son

développement entier.

Oh! si ces orangers pouvaient parler! S’ils pouvaient nous raconter les

scènes dont ils ont été témoins! s’ils pouvaient nous décrire les

beautés sur lesquelles ils ont égrainé leurs ardentes fleurs, tous les

héros, les hommes d’Etat, les poètes et les princes qui, dans leur

promenade, se sont arrêtés sous leur ombre, que de remarques

spirituellement méchantes, de graves conseils et de tristes réflexions

nous aurions à entendre!...

La vue des grandes eaux à Saint-Cloud faisait partie du programme de

notre journée; mais, pour y aller, nous fûmes obligés de monter dans un

de ces indescriptibles véhicules qui transportent la joyeuse

_bourgeoisie_ de Paris de palais en palais, et de _guinguette_ en

_guinguette_. Nous avions abandonné notre confortable _citadine_,

croyant n’avoir aucune difficulté à en trouver une autre. En quoi nous

fûmes désappointés, car la quantité de voyageurs excédait les véhicules

disponibles et nous nous considérâmes comme très heureux de trouver des

places dans un équipage que nous aurions bien méprisé le matin, quand

nous quittions Paris...

Quelques-uns de ces singuliers véhicules étaient tirés par cinq ou six

chevaux. Ceux-là n’étaient au juste que des chariots peints de couleurs

éclatantes, suspendus sur de grossiers ressorts, avec une tente à plat

au-dessus. Dans plusieurs je comptai jusqu’à vingt personnes; mais il y

en avait quelques-uns dont une ou même deux places demeuraient vacantes,

et alors rien ne pouvait égaler la joie de la foule à la vue des efforts

que faisait le conducteur, non moins gai qu’elle, d’ailleurs, pour

obtenir des voyageurs qu’ils remplissent les sièges libres.

Chaque individu croisé sur la route se voyait invité par des hurlements

à occuper les places vacantes. «Saint-Cloud, Saint-Cloud, Saint-Cloud!»

ces mots, criés par le conducteur et repris en refrain par la compagnie,

résonnaient dans les oreilles de tous les passants; et si l’on

rencontrait un paisible voyageur se rendant dans la direction opposée,

l’invitation était alors proférée avec une véhémence décuplée, et

accompagnée d’éclats de rires, auxquels, loin de s’offenser, le

promeneur répondait sur le même ton. Mais quand on rencontrait une

voiture au plein galop se rendant à Versailles, c’est alors que la joie

devenait indescriptible. «_Saint-Cloud! Saint-Cloud! Saint-Cloud!...

Tournez donc, messieurs, tournez à Saint-Cloud!_» Les cris et les

vociférations auraient suffi à effrayer tous les chevaux du monde,

excepté des chevaux français; ceux-là sont tellement habitués au

vacarme, qu’il y a peu de danger que le bruit les fasse partir. Je

croirais même qu’ils prennent leur part de la gaieté générale; car ils

secouaient leurs têtières et leurs glands, s’ébrouant et s’agitant comme

s’ils étaient ravis de la fête.

Au total, nous et quelques centaines d’autres arrivâmes trop tard pour

le spectacle, l’eau ayant manqué avant que la demi-heure de

réjouissances promise fût écoulée. Les jardins, cependant, étaient

pleins, et tout le monde paraissait aussi gai et content que si le

spectacle n’avait pas manqué.

Je me demande si les Français deviennent jamais vieux, c’est-à-dire,

vieux comme nous, assis au foyer, et ne rêvant pas plus de fêtes que de

jouer à colin-maillard. J’ai vu là et ailleurs des hommes et aussi des

femmes à cheveux gris, assez ridés pour être aussi graves qu’un

vénérable juge au tribunal; mais je n’en ai jamais vu qui ne semblassent

prêts à sauter, danser, valser et faire l’amour.

Paris romantique: Voyage en France de Mrs. Trollope (Avril-Juin 1835) · 第 29 / 82 题