VICTOR HUGO.

J’ai appris à nouveau quelques détails curieux sur l’état actuel de la

littérature française. Je pense vous avoir déjà dit que j’ai entendu

uniformément traiter avec mépris l’école du _décousu_, et cela non

seulement par les partisans vénérables du _bon vieux temps_, mais aussi

par des hommes distingués de ce moment, distingués par leur position

comme par leur savoir.

Concernant Victor Hugo, le seul de cette école auquel je ferai allusion,

parce qu’il a été suffisamment lu en Angleterre pour que nous le

regardions comme une célébrité, ce sentiment est plus remarquable

encore. Je n’ai jamais parlé de lui ou de ses ouvrages à une personne

d’une bonne

[Illustration: REVUE SUR LA PLACE DU CARROUSEL

(Par Eug. Lami) (Collection J. B.)]

morale et d’un esprit cultivé, sans qu’elle se refuse à lui accorder

cette estime que nos critiques les plus autorisés lui concèdent. Je peux

dire que la France semble être honteuse de lui.

Vingt fois, il m’est arrivé, quand je demandais l’opinion des gens sur

ses pièces, de m’entendre répondre:

«Je vous assure que je ne les connais pas; je n’ai jamais rien vu jouer

de lui.

--Les avez-vous lues?

--Non, je ne peux lire les ouvrages de Victor Hugo.»

Quelqu’un, qui m’avait entendue à plusieurs reprises persister dans mes

questions sur la réputation dont Victor Hugo jouit à Paris comme

écrivain de génie et auteur dramatique, me dit qu’il voyait bien que,

comme tous les étrangers généralement, et les Anglais en particulier, je

regardais Victor Hugo comme une sorte de type de la littérature

française du moment.

«Pourtant permettez-moi de vous assurer, ajouta-t-il gravement et avec

conviction, qu’aucune idée n’a jamais été à ce point erronée. Il est le

chef d’une secte, le Grand Prêtre d’une congrégation ayant aboli toutes

les lois «morales et intellectuelles» qui jusqu’ici servaient de règles

aux esprits humains. Il a atteint à cette prééminence que pas un autre,

j’espère, ne tentera de lui disputer. Mais Victor Hugo n’est pas un

écrivain populaire en France.»

C’est ce jugement ou un analogue que, neuf fois sur dix, j’ai entendu

prononcer sur lui et ses œuvres quand j’en ai parlé; et je regarde cela

comme la preuve d’une intelligence saine et de sentiments droits, état

d’esprit extrêmement honorable et plus répandu chez nos voisins français

que nous ne le croyons. J’en fus d’autant plus heureuse, que je m’y

attendais moins. Il y a tant de faux éclat dans les œuvres de Victor

Hugo--d’ailleurs avec de très réels éclats de temps à autre--que je

pensais trouver la jeunesse et la partie la moins raisonnable de la

population beaucoup plus chaudes dans leur admiration pour lui.

[Illustration: VICTOR HUGO EN 1835

(Extr. du _Charivari_)]

Son goût passionné pour les scènes de vice et d’horreur, et son profond

mépris pour tout ce que le temps a consacré comme bon, soit en matière

de goût soit en

[Illustration: STATUETTE DE VICTOR HUGO

(Par Dantan) (Extr. du _Musée Dantan_)]

morale, pouvait, à ce que je pensais, entraîner les cerveaux déréglés de

notre temps; et, de la sorte, il ne pouvait manquer d’avoir la sympathie

et la louange de ceux qui mettent ses théories en pratique. Mais il n’en

est pas ainsi. On reconnaît la vigueur sauvage de quelques-unes de ses

descriptions; mais c’est là le seul éloge que j’aie jamais entendu faire

de l’œuvre dramatique de Victor Hugo, dans son pays natal.

Les incidents émouvants, hardis, effrayants de ses drames dégoûtants

peuvent et doivent exciter un certain degré d’attention quand on les

voit pour la première fois et il est évidemment dans l’intérêt des

directeurs d’encourager des productions qui peuvent produire ces effets;

cela ne peut donc être considéré comme une dégradation systématique du

théâtre. C’est un fait que les affiches seules attestent suffisamment,

que les pièces de Victor Hugo, quand elles ont épuisé leur première

vogue, ne sont plus jamais reprises à la scène; pas une ne reste au

répertoire. Ce fait, qui m’avait déjà été signalé par une personne

parfaitement au courant du sujet, m’a été confirmé par beaucoup

d’autres; et cela en dit plus qu’aucun critique ne le pourrait faire sur

le bon sens du public...

Paris romantique: Voyage en France de Mrs. Trollope (Avril-Juin 1835) · 第 28 / 82 题