VI

ÉLOQUENCE DE LA CHAIRE.--L’ABBÉ CŒUR.--SERMON A SAINT-ROCH.--ÉLÉGANCE DU

PUBLIC.--COSTUME DU JEUNE CLERGÉ.

Depuis mon retour dans cette changeante France, j’ai constaté une

nouveauté qui m’a été très agréable, c’est la considération et le goût

que l’on y a maintenant pour l’éloquence de la chaire...

Il y a environ une douzaine d’années, je voulus savoir si l’on trouvait

encore à Paris quelques traces de la glorieuse éloquence des Bossuet et

des Fénelon. J’entendis des sermons à Notre-Dame, à Saint-Roch, à Saint

Eustache; mais jamais course au talent fut aussi peu couronnée de

succès. Les prédicateurs étaient cruellement médiocres; aussi bien, ils

avaient l’air d’hommes communs et sans culture, ce qui était d’ailleurs,

et est encore, je crois, bien souvent le cas. Les églises étaient à peu

près vides; et les rares personnes dispersées çà et là dans leurs

splendides bas-côtés étaient généralement des vieilles femmes du peuple.

Que le changement est grand aujourd’hui!... «Avez-vous entendu l’abbé

Cœur?» Cette question me fut posée dans la première semaine de mon

arrivée, par quelqu’un qui, pour rien au monde ne voudrait être

considéré comme rococo. A l’effet que produisit ma réponse négative, je

m’aperçus que j’étais bien peu au courant de ce qui devait être connu à

Paris. «--C’est réellement extraordinaire! je vous engage à aller

l’entendre sans délai. Il est, je vous assure, non moins à la mode que

Taglioni.»

La conversation continua sur les prédicateurs en vogue, et je me rendis

compte que j’étais tout à fait dans l’ignorance. D’autres noms célèbres

furent cités: Lacordaire, Deguerry, et quelques autres que je ne me

rappelle pas, et on parlait d’eux comme si leur réputation devait

nécessairement s’étendre d’un pôle à l’autre, mais, en vérité, je ne

connaissais pas plus ces messieurs que les chapelains privés des princes

de Chili. Toutefois j’inscrivis leurs noms avec beaucoup de docilité; et

plus j’écoutais, plus je me réjouissais en pensant que la Semaine Sainte

et Pâques allaient venir bientôt; car j’étais bien décidée à profiter de

cette époque si favorable à la prédication pour connaître une chose

parfaitement nouvelle pour moi; un sermon populaire à Paris.

Je perdis peu de temps pour réaliser ce projet. L’église de Saint-Roch

est, je crois, la plus à la mode de Paris, et là nous étions sûres

d’entendre le célèbre abbé Cœur: ces deux raisons nous décidèrent à

écouter à Saint-Roch notre «sermon d’étude»! Je m’enquis immédiatement

du jour et de l’heure où l’abbé devait monter en chaire.

Comme nous demandions ces renseignements à l’église, on nous apprit que,

si nous désirions nous procurer des chaises, il nous serait

indispensable de venir au moins une heure avant la grand’messe qui

précédait le sermon. C’était assez effrayant pour des hérétiques qui

avaient une foule d’affaires sur les bras. Mais je voulus absolument

exécuter mon projet et je me soumis, avec une petite partie de ma

famille, à la pénitence préliminaire d’une longue heure silencieuse en

face de la chaire de Saint-Roch. La précaution était, au reste,

parfaitement nécessaire, car la presse était effroyable; mais, ce qui

nous consola, elle était toute composée de personnes très élégantes, si

bien que l’heure nous sembla à peine assez longue pour passer en revue

les toilettes, les plumes ondoyantes et les fleurs épanouies, qui ne

cessaient de s’entasser autour de nous.

Rien de plus joli que cette collection de chapeaux, si ce n’était celle

des yeux qu’ils abritaient. La proportion des femmes aux hommes était

peut-être de douze à un.

«--Je désirerais savoir», demanda près de moi un jeune homme à une jolie

femme, sa voisine, «je désirerais savoir si par hasard M. l’abbé Cœur

est jeune?»

La dame ne répondit que par une figure indignée.

[Illustration: COSTUME DU JEUNE CLERGÉ, PAR A. HERVIEU

(Extrait de _Paris and the Parisians_, by Mrs. Trollope)]

Quelques instants après, les doutes du jeune homme, s’il en avait eu,

cessèrent. Un homme, fort loin de paraître malade et plus loin encore de

paraître vieux, monta dans la chaire, et tout aussitôt quelques milliers

d’yeux brillants se rivèrent sur lui. Le silence et la profonde

attention avec lesquelles ses paroles étaient accueillies, sans que le

moindre bruit, ni un mot, ni un coup d’œil les vinssent interrompre,

montra combien devait être grande son influence sur l’élégant et

nombreux public qui l’écoutait, et combien son éloquence irrésistible.

Au reste, quoique «d’une autre paroisse», je comprenais son pouvoir,

car «il était convaincu». Sa voix, bien que faible et parfois nerveuse,

était distincte et sa diction claire: je ne perdis pas un seul mot.

Son ton était simple et affectueux; son langage fort mais sans violence;

il s’adressait plus au cœur de ses auditeurs qu’à leur intelligence, et

c’étaient bien leurs cœurs qui lui répondaient, car beaucoup pleuraient

abondamment.

Un grand nombre de prêtres assistaient à ce sermon, revêtus de leurs

costumes ecclésiastiques et assis aux places qui leur sont réservées en

face de la chaire. Ils se trouvèrent de la sorte près de nous, et nous

eûmes ainsi toute facilité de remarquer sur eux les résultats de ce

«progrès des esprits» qui produit actuellement de si étonnantes

merveilles sur la terre.

Au lieu de cette tonsure d’autrefois, qui nous inspirait du respect

parce que, faite souvent sur une épaisse chevelure dont le noir d’ébène

ou le châtain brillant parlaient encore de jeunesse, elle marquait le

sacrifice d’un avantage extérieur à un sentiment de dévotion,--au lieu

de cela, nous aperçûmes des têtes sans tonsure, et même plus d’une paire

de favoris florissants, évidemment entretenus, arrangés et calamistrés

avec le plus grand soin, tandis que quelque sévère capuchon à trois

cornes pendait derrière les riches et ondoyantes chevelures de ces

jeunes têtes. L’effet d’un tel contraste est singulier. Toutefois, en

dépit de cet abandon de la tonsure sacerdotale par le jeune clergé, il y

aurait eu dans la double rangée de têtes qui regardaient la chaire,

plusieurs belles études à faire pour un artiste; et rien, depuis que

l’humanité expie la faute d’Adam, ne pouvait être mieux en harmonie que

les physionomies et l’habillement religieux de ceux à qui ces têtes

appartenaient. Les mêmes causes produisent, je pense, en tous temps les

mêmes effets; et c’est pourquoi, parmi les vingt prêtres de Saint-Roch,

en 1835, il me sembla reconnaître l’original de plus d’un noble et pieux

visage avec lequel les grands peintres d’Italie, d’Espagne et des

Flandres m’ont familiarisée.

Le contraste entre les yeux profonds et l’expression austère de

quelques-uns de ces fronts consacrés, et la brillante et vive élégance

des jolies femmes qui les entouraient, était saisissant; et la lumière

douce des vitraux, la majestueuse dimension de cette église formaient un

spectacle émouvant et pittoresque...

Avant que nous quittassions l’église, cent cinquante garçons et filles,

de dix à quatorze ans, s’assemblèrent pour le catéchisme qui leur fut

fait par un jeune prêtre derrière l’autel de la Vierge. Le ton de

celui-là était familier, caressant et bon, et ses cheveux, qui cachaient

ses oreilles, lui donnaient l’air d’un jeune saint Jean.

Paris romantique: Voyage en France de Mrs. Trollope (Avril-Juin 1835) · 第 17 / 82 题