IV

LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE.--INFÉRIORITÉ DE L’ANGLAISE.--SIMPLICITÉ CHARMANTE

DES RÉUNIONS.--ABSENCE DE CÉRÉMONIE ET DE PARADE.--L’IMMORALITÉ

FRANÇAISE EST UN PRÉJUGÉ DES ANGLAIS.

J’aime toutes les curiosités de Paris--et je désigne par ce terme aussi

bien ce qui est grand et durable, que ce qui est toujours changeant et

toujours nouveau;--mais je suis plus portée, comme vous le croirez

facilement, à écouter des conversations intéressantes qu’à contempler

toutes les merveilles que l’on peut admirer dans la ville.

J’ai donc accueilli avec joie les aimables avances qu’on a bien voulu me

faire de divers côtés; et j’ai déjà la satisfaction de me trouver en

termes très agréables et en relations familières avec des gens

charmants, dont beaucoup sont très distingués et qui, heureusement pour

moi, diffèrent autant que le ciel et la terre par leurs opinions sur

toutes choses, depuis le plus haut degré du _rococo_ jusqu’à la plus

parfaite expression de l’école du _décousu_.

Et ici, laissez-moi vous dire, ainsi qu’à tous mes compatriotes aux

oreilles de qui ces notes parviendront, que tout voyage à Paris, quel

que soit l’esprit d’entreprise qu’on y apporte et les sommes que l’on se

sente disposé à y dépenser, sera sans valeur si l’on ne peut entrer en

relations avec la bonne société française.

Il est vrai qu’il est quelquefois beaucoup plus amusant pour un étranger

arrivant à Paris de regarder simplement toutes les nouveautés

extérieures qui l’entourent. Cet air indescriptible de gaîeté qui fait

que chaque jour de soleil a l’air d’un jour de fête; cette légèreté

d’esprit qui semble appartenir à tous les rangs; le timbre plaisant des

voix, les regards pétillants des yeux; les jardins, les fleurs, les

statues de Paris, tout cela produit un véritable enchantement.

Mais «l’habitude diminue les merveilles» et quand l’excitation joyeuse

des débuts est passée et que nous commençons à nous sentir las de son

intensité même, alors nous tombons dans l’abattement et le

mécontentement.

A partir de ce moment le touriste anglais ne parle plus que de larges

rivières, de ponts magnifiques, de _trottoirs_ prodigieux, d’égouts

inimitables et de porto authentique. C’est alors que, pour prolonger et

augmenter son enchantement, il devrait cesser d’examiner l’extérieur des

maisons, et s’efforcer de s’y faire admettre afin de sentir le charme

plus durable qui y règne.

On a déjà tant parlé et tant écrit sur la grâce et la séduction de la

_langue_ française dans la conversation qu’il me paraît tout à fait

inutile d’insister là-dessus. Que les bons mots ne puissent être dits

dans aucune autre langue avec autant de grâce c’est un fait qui ne peut

être ni nié ni plus affirmé qu’il ne l’est. Heureusement, l’art

d’exprimer une heureuse pensée dans les meilleurs termes possibles n’est

pas mort avec Mᵐᵉ de Sévigné, et aucune révolution n’a pu encore le

détruire.

Ce n’est pas seulement pour s’amuser une heure que je conseillerais aux

Anglais de cultiver assidument la bonne société française. Les relations

qu’une longue paix a permises entre Paris et nous ont grandement

amélioré nos habitudes nationales. Nos dîners ne sont plus déshonorés

par l’ivresse, et nos compatriotes hommes et femmes, quand ils arrangent

une partie pour se divertir, ne sont plus séparés par l’étiquette

pendant la moitié du temps que dure la réunion.

Mais nous avons beaucoup à apprendre encore, et le ton général de nos

réunions quotidiennes peut être très perfectionné par l’exemple des

usages et des manières parisiennes.

Ce n’est pas à ces grandes et brillantes réceptions qui se renouvellent

trois ou quatre fois par saison dans les maisons très élégantes, que

nous trouverions beaucoup à apprendre. Une belle fête chez lady A., dans

Grosvenor Square, est aussi semblable à une grande réception chez lady

B., dans Berkeley Square, qu’une belle soirée à Paris l’est à une à

Londres. Il y a beaucoup de jolies femmes, d’hommes élégants, de satins,

de gazes, de velours, de diamants, de chaînes, de décorations, de

moustaches, d’impériales, et peut-être très peu, parmi tout cela, de

véritable plaisir.

Je croirais, même, à vrai dire, que nous avons plutôt l’avantage dans

ces réunions nombreuses: en effet, nous changeons fréquemment de place,

car nous passons d’une pièce à l’autre pour prendre nos glaces, et,

comme les assistants jouissent par groupes de ce répit dans la

suffocation, on trouve chez nous non seulement l’occasion de respirer,

mais aussi celle de parler durant quelques minutes sans être dérangés.

[Illustration: MOBILIER D’ANTICHAMBRE, PAR HENRI MONNIER

(Bibl. Nationale)]

Ce n’est donc pas dans les réunions nombreuses que j’étudierai les

caractères des _salons_ de Paris, mais dans les relations familières et

quotidiennes. Là, on observe un ton enjoué, une absence de toute pompe,

de tout orgueil, de toute cérémonie, dont malheureusement, nous n’avons

aucune idée. Hélas! avant d’oser nous aventurer à passer une heure de la

soirée dans le salon de notre amie, il nous faut savoir un mois à

l’avance, par carte spécialement imprimée, qu’elle sera «at home» ce

jour-là, que ses domestiques en livrée nous attendront, et, que son

habitation sera illuminée. Voyez-vous une dame de Londres recevant entre

huit et onze heures, une demie-douzaine de ses plus chères amies qui

arriveraient en châles et en bonnets, sans avoir été invitées! Et

combien cela serait pour nous étrangement nouveau, que les plus

amusants et les plus recherchés engagements de la semaine fussent

précisément ceux qu’on a formés sans cérémonie et sans ostentation, et

naquissent d’une rencontre accidentelle!

C’est cette aisance, cette absence habituelle de cérémonie et de parade,

cette horreur de la contrainte et de l’ennui sous toutes ces formes, qui

rendent le ton des manières françaises infiniment plus agréable que

celui des nôtres. Et à quel point je dis vrai, seuls le savent ceux qui,

par quelque heureux hasard, possèdent un bon «Sésame, ouvre-toi!» pour

les portes parisiennes.

En dépit de la vanité surabondante que l’on attribue aux Français, ils

en montrent certainement infiniment moins que nous dans leurs rapports

avec leurs semblables.

J’ai vu une comtesse, de la plus vieille et de la meilleure noblesse,

recevoir les visiteurs à la porte extérieure de son appartement avec

autant de grâce et d’élégance que si une triple chaîne de grands laquais

portant sa livrée eût passé les noms des arrivants du vestibule au

salon. Or, ce n’était pas là manque de richesse: cocher, laquais,

suivante et tout ce qui s’ensuit, elle les avait; seulement elle les

avait envoyés en course, et jamais il n’était entré dans son esprit que

sa dignité pourrait avoir à souffrir de se montrer sans eux. En un mot,

la vanité française n’apparaît pas dans les petites choses; et c’est

précisément pour cette raison que le ton charmant de la société est

débarrassé de l’inquiète, susceptible, fastueuse et égoïste étiquette

qui entrave si étroitement la société anglaise.

Beaucoup de nos compatriotes, mon amie, trouveront dangereuses ces

louanges du charme de la société française, parce qu’elles glorifient et

donnent en exemple les manières d’un peuple dont la moralité est

considérée comme beaucoup moins stricte que la nôtre. Si je pensais, en

approuvant ainsi ce qui est agréable, diminuer de l’épaisseur d’un

cheveu l’intervalle que nous croyons exister entre eux et nous à cet

égard, je changerais mon approbation en blâme, et ma louange

superficielle en noire réprobation; mais, à ceux qui m’exprimeraient une

telle crainte, je répondrais en leur assurant que l’intimité des milieux

dans lesquels j’ai eu l’honneur d’être admise n’a rien offert à mes

observations personnelles qui autorise la moindre attaque contre la

moralité de la société parisienne. On ne trouverait nulle part, on ne

saurait souhaiter un raffinement plus scrupuleux et plus délicat dans le

ton et les manières. Et je suspecte fort que beaucoup des tableaux de la

dépravation française que nous ont rapportés nos voyageurs ont été pris

dans des milieux où les recommandations que j’engage si fort mes

compatriotes à se procurer n’étaient pas absolument nécessaires pour

pénétrer. Mais on ne pense pas, je suppose, que je parle ici de ces

milieux-là.

V

INQUIÉTUDE CAUSÉE PAR LE PROCHAIN JUGEMENT DES PRISONNIERS DE LYON.--LE

«PROCÈS MONSTRE».

Nous avons éprouvé une véritable panique causée par les bruits que l’on

fait courir sur le terrible procès qui est tout près d’avoir lieu.

Beaucoup de gens craignent que des scènes terribles ne se passent dans

Paris quand il commencera.

Les journaux de tous les partis en sont remplis à tel point qu’on n’y

peut trouver autre chose; et tous ceux qui sont opposés au gouvernement,

de quelque couleur qu’ils soient, parlent de la façon dont la procédure

a été menée comme de l’abus de pouvoir le plus tyrannique que l’on ait

encore vu dans l’Europe moderne.

Les royalistes légitimistes déclarent la procédure illégale, parce que

les accusés ont le droit d’être jugés par un jury composé de _leurs_

pairs, à savoir, les citoyens français, tandis que ce droit leur est

retiré, et qu’on ne leur accorde pas d’autres juges et jury que _les_

pairs de France.

Je ne sais si cette accusation est fondée; mais il y a pour le moins une

apparence plausible dans l’objection qu’on peut lui faire. Il n’est pas

difficile de voir que l’article 28 de la Charte dit:--«La Chambre des

Pairs prend connaissance des

[Illustration: CAUSERIES DU SOIR, PAR E. LAMI

(Bibl. Nationale)] crimes de haute trahison et des attentats contre la

sûreté de l’Etat, qui seront définis par la Loi.»

Or, quoique cette définition par la loi ne soit pas encore, à ce que

l’on m’a dit, un travail tout à fait terminé, les crimes, pour lesquels

les prisonniers seront jugés, paraissent quelque chose de si semblable à

de la haute trahison, que la première partie de l’article peut

s’appliquer à eux.

[Illustration: «GARRRE A VOUS, GUERRRDINS DE RRRÉPUBLICAINS»

(Extrait du _Charivari_, 1835)]

Pour les journaux, les pamphlets, et les publications républicaines de

toutes sortes, la détention et le procès sont une violation scandaleuse

des droits nouvellement acquis par «la jeune France»; et ils disent, ils

jurent même qu’aucun roi couronné, aucun pair, aucun ministre, n’avait

encore osé jusqu’ici prendre une décision tyrannique à ce point.

Tout ce que l’infortuné Louis XVI fit jamais ou permit de faire, tout ce

que Charles X le banni projeta, tout cela n’a jamais indigné autant que

cet acte sans nom que le roi Louis-Philippe Iᵉʳ est sur le point de

perpétrer.

Enfin, l’horrible chose a été baptisée et elle s’appelle: _le Procès

Monstre_. Cet heureux nom m’évitera un flot de paroles inutiles. Avant

que l’on eût trouvé cette appellation expressive, chaque paragraphe où

il était question du procès commençait par une vaste description de la

terrible affaire; maintenant toute éloquence préliminaire est devenue

inutile: _Procès Monstre!_ simplement, _Procès Monstre!_ ces deux mots

expriment d’abord ce qu’on veut dire, et ce qui suit n’est plus que

nouvelles et récits.

Ces nouvelles et ces récits, d’ailleurs, varient considérablement et

nous laissent fort inquiets sur ce qui va arriver. Celui-là affirme que

Paris peut d’un moment à

[Illustration: L’ABBÉ CŒUR, CHANOINE HONORAIRE DE NANTES

(Par Delacluze) (Bibliothèque Nationale)]

l’autre être mis en état de siège et que tous les étrangers, sauf ceux

appartenant à l’ambassade, seront priés de partir. Un autre déclare que

tout cela est une pure invention; mais ajoute qu’un fort _cordon_ de

troupes entourera probablement Paris, et veillera nuit et jour de peur

que les _jeunes gens_ de la capitale n’entreprennent, dans leur

excitation, de laver dans le sang de leurs concitoyens la honte que la

naissance illégitime du Monstre a répandue sur la France. D’autres

annoncent qu’un corps dévoué de patriotes a juré de sacrifier une

hécatombe de gardes nationaux, pour expier une abomination dont ils

accusent lesdits guerriers d’être les auteurs.

Beaucoup enfin déclarent que le procès ne sera jamais jugé; que le

gouvernement se sert audacieusement de l’image du Monstre pour effrayer

les gens; et qu’une amnistie générale terminera l’affaire. En vérité, ce

serait une tâche fatigante que de rapporter seulement la moitié des

histoires qui courent en ce moment à ce sujet; mais je vous assure que

voir tous ces préparatifs et écouter tout cela, c’est assez pour devenir

nerveuse; et beaucoup de familles anglaises ont trouvé plus prudent de

quitter Paris...

Paris romantique: Voyage en France de Mrs. Trollope (Avril-Juin 1835) · 第 16 / 82 题