LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE.--INFÉRIORITÉ DE L’ANGLAISE.--SIMPLICITÉ CHARMANTE
DES RÉUNIONS.--ABSENCE DE CÉRÉMONIE ET DE PARADE.--L’IMMORALITÉ
FRANÇAISE EST UN PRÉJUGÉ DES ANGLAIS.
J’aime toutes les curiosités de Paris--et je désigne par ce terme aussi
bien ce qui est grand et durable, que ce qui est toujours changeant et
toujours nouveau;--mais je suis plus portée, comme vous le croirez
facilement, à écouter des conversations intéressantes qu’à contempler
toutes les merveilles que l’on peut admirer dans la ville.
J’ai donc accueilli avec joie les aimables avances qu’on a bien voulu me
faire de divers côtés; et j’ai déjà la satisfaction de me trouver en
termes très agréables et en relations familières avec des gens
charmants, dont beaucoup sont très distingués et qui, heureusement pour
moi, diffèrent autant que le ciel et la terre par leurs opinions sur
toutes choses, depuis le plus haut degré du _rococo_ jusqu’à la plus
parfaite expression de l’école du _décousu_.
Et ici, laissez-moi vous dire, ainsi qu’à tous mes compatriotes aux
oreilles de qui ces notes parviendront, que tout voyage à Paris, quel
que soit l’esprit d’entreprise qu’on y apporte et les sommes que l’on se
sente disposé à y dépenser, sera sans valeur si l’on ne peut entrer en
relations avec la bonne société française.
Il est vrai qu’il est quelquefois beaucoup plus amusant pour un étranger
arrivant à Paris de regarder simplement toutes les nouveautés
extérieures qui l’entourent. Cet air indescriptible de gaîeté qui fait
que chaque jour de soleil a l’air d’un jour de fête; cette légèreté
d’esprit qui semble appartenir à tous les rangs; le timbre plaisant des
voix, les regards pétillants des yeux; les jardins, les fleurs, les
statues de Paris, tout cela produit un véritable enchantement.
Mais «l’habitude diminue les merveilles» et quand l’excitation joyeuse
des débuts est passée et que nous commençons à nous sentir las de son
intensité même, alors nous tombons dans l’abattement et le
mécontentement.
A partir de ce moment le touriste anglais ne parle plus que de larges
rivières, de ponts magnifiques, de _trottoirs_ prodigieux, d’égouts
inimitables et de porto authentique. C’est alors que, pour prolonger et
augmenter son enchantement, il devrait cesser d’examiner l’extérieur des
maisons, et s’efforcer de s’y faire admettre afin de sentir le charme
plus durable qui y règne.
On a déjà tant parlé et tant écrit sur la grâce et la séduction de la
_langue_ française dans la conversation qu’il me paraît tout à fait
inutile d’insister là-dessus. Que les bons mots ne puissent être dits
dans aucune autre langue avec autant de grâce c’est un fait qui ne peut
être ni nié ni plus affirmé qu’il ne l’est. Heureusement, l’art
d’exprimer une heureuse pensée dans les meilleurs termes possibles n’est
pas mort avec Mᵐᵉ de Sévigné, et aucune révolution n’a pu encore le
détruire.
Ce n’est pas seulement pour s’amuser une heure que je conseillerais aux
Anglais de cultiver assidument la bonne société française. Les relations
qu’une longue paix a permises entre Paris et nous ont grandement
amélioré nos habitudes nationales. Nos dîners ne sont plus déshonorés
par l’ivresse, et nos compatriotes hommes et femmes, quand ils arrangent
une partie pour se divertir, ne sont plus séparés par l’étiquette
pendant la moitié du temps que dure la réunion.
Mais nous avons beaucoup à apprendre encore, et le ton général de nos
réunions quotidiennes peut être très perfectionné par l’exemple des
usages et des manières parisiennes.
Ce n’est pas à ces grandes et brillantes réceptions qui se renouvellent
trois ou quatre fois par saison dans les maisons très élégantes, que
nous trouverions beaucoup à apprendre. Une belle fête chez lady A., dans
Grosvenor Square, est aussi semblable à une grande réception chez lady
B., dans Berkeley Square, qu’une belle soirée à Paris l’est à une à
Londres. Il y a beaucoup de jolies femmes, d’hommes élégants, de satins,
de gazes, de velours, de diamants, de chaînes, de décorations, de
moustaches, d’impériales, et peut-être très peu, parmi tout cela, de
véritable plaisir.
Je croirais, même, à vrai dire, que nous avons plutôt l’avantage dans
ces réunions nombreuses: en effet, nous changeons fréquemment de place,
car nous passons d’une pièce à l’autre pour prendre nos glaces, et,
comme les assistants jouissent par groupes de ce répit dans la
suffocation, on trouve chez nous non seulement l’occasion de respirer,
mais aussi celle de parler durant quelques minutes sans être dérangés.
[Illustration: MOBILIER D’ANTICHAMBRE, PAR HENRI MONNIER
(Bibl. Nationale)]
Ce n’est donc pas dans les réunions nombreuses que j’étudierai les
caractères des _salons_ de Paris, mais dans les relations familières et
quotidiennes. Là, on observe un ton enjoué, une absence de toute pompe,
de tout orgueil, de toute cérémonie, dont malheureusement, nous n’avons
aucune idée. Hélas! avant d’oser nous aventurer à passer une heure de la
soirée dans le salon de notre amie, il nous faut savoir un mois à
l’avance, par carte spécialement imprimée, qu’elle sera «at home» ce
jour-là, que ses domestiques en livrée nous attendront, et, que son
habitation sera illuminée. Voyez-vous une dame de Londres recevant entre
huit et onze heures, une demie-douzaine de ses plus chères amies qui
arriveraient en châles et en bonnets, sans avoir été invitées! Et
combien cela serait pour nous étrangement nouveau, que les plus
amusants et les plus recherchés engagements de la semaine fussent
précisément ceux qu’on a formés sans cérémonie et sans ostentation, et
naquissent d’une rencontre accidentelle!
C’est cette aisance, cette absence habituelle de cérémonie et de parade,
cette horreur de la contrainte et de l’ennui sous toutes ces formes, qui
rendent le ton des manières françaises infiniment plus agréable que
celui des nôtres. Et à quel point je dis vrai, seuls le savent ceux qui,
par quelque heureux hasard, possèdent un bon «Sésame, ouvre-toi!» pour
les portes parisiennes.
En dépit de la vanité surabondante que l’on attribue aux Français, ils
en montrent certainement infiniment moins que nous dans leurs rapports
avec leurs semblables.
J’ai vu une comtesse, de la plus vieille et de la meilleure noblesse,
recevoir les visiteurs à la porte extérieure de son appartement avec
autant de grâce et d’élégance que si une triple chaîne de grands laquais
portant sa livrée eût passé les noms des arrivants du vestibule au
salon. Or, ce n’était pas là manque de richesse: cocher, laquais,
suivante et tout ce qui s’ensuit, elle les avait; seulement elle les
avait envoyés en course, et jamais il n’était entré dans son esprit que
sa dignité pourrait avoir à souffrir de se montrer sans eux. En un mot,
la vanité française n’apparaît pas dans les petites choses; et c’est
précisément pour cette raison que le ton charmant de la société est
débarrassé de l’inquiète, susceptible, fastueuse et égoïste étiquette
qui entrave si étroitement la société anglaise.
Beaucoup de nos compatriotes, mon amie, trouveront dangereuses ces
louanges du charme de la société française, parce qu’elles glorifient et
donnent en exemple les manières d’un peuple dont la moralité est
considérée comme beaucoup moins stricte que la nôtre. Si je pensais, en
approuvant ainsi ce qui est agréable, diminuer de l’épaisseur d’un
cheveu l’intervalle que nous croyons exister entre eux et nous à cet
égard, je changerais mon approbation en blâme, et ma louange
superficielle en noire réprobation; mais, à ceux qui m’exprimeraient une
telle crainte, je répondrais en leur assurant que l’intimité des milieux
dans lesquels j’ai eu l’honneur d’être admise n’a rien offert à mes
observations personnelles qui autorise la moindre attaque contre la
moralité de la société parisienne. On ne trouverait nulle part, on ne
saurait souhaiter un raffinement plus scrupuleux et plus délicat dans le
ton et les manières. Et je suspecte fort que beaucoup des tableaux de la
dépravation française que nous ont rapportés nos voyageurs ont été pris
dans des milieux où les recommandations que j’engage si fort mes
compatriotes à se procurer n’étaient pas absolument nécessaires pour
pénétrer. Mais on ne pense pas, je suppose, que je parle ici de ces
milieux-là.
V
INQUIÉTUDE CAUSÉE PAR LE PROCHAIN JUGEMENT DES PRISONNIERS DE LYON.--LE
«PROCÈS MONSTRE».
Nous avons éprouvé une véritable panique causée par les bruits que l’on
fait courir sur le terrible procès qui est tout près d’avoir lieu.
Beaucoup de gens craignent que des scènes terribles ne se passent dans
Paris quand il commencera.
Les journaux de tous les partis en sont remplis à tel point qu’on n’y
peut trouver autre chose; et tous ceux qui sont opposés au gouvernement,
de quelque couleur qu’ils soient, parlent de la façon dont la procédure
a été menée comme de l’abus de pouvoir le plus tyrannique que l’on ait
encore vu dans l’Europe moderne.
Les royalistes légitimistes déclarent la procédure illégale, parce que
les accusés ont le droit d’être jugés par un jury composé de _leurs_
pairs, à savoir, les citoyens français, tandis que ce droit leur est
retiré, et qu’on ne leur accorde pas d’autres juges et jury que _les_
pairs de France.
Je ne sais si cette accusation est fondée; mais il y a pour le moins une
apparence plausible dans l’objection qu’on peut lui faire. Il n’est pas
difficile de voir que l’article 28 de la Charte dit:--«La Chambre des
Pairs prend connaissance des
[Illustration: CAUSERIES DU SOIR, PAR E. LAMI
(Bibl. Nationale)] crimes de haute trahison et des attentats contre la
sûreté de l’Etat, qui seront définis par la Loi.»
Or, quoique cette définition par la loi ne soit pas encore, à ce que
l’on m’a dit, un travail tout à fait terminé, les crimes, pour lesquels
les prisonniers seront jugés, paraissent quelque chose de si semblable à
de la haute trahison, que la première partie de l’article peut
s’appliquer à eux.
[Illustration: «GARRRE A VOUS, GUERRRDINS DE RRRÉPUBLICAINS»
(Extrait du _Charivari_, 1835)]
Pour les journaux, les pamphlets, et les publications républicaines de
toutes sortes, la détention et le procès sont une violation scandaleuse
des droits nouvellement acquis par «la jeune France»; et ils disent, ils
jurent même qu’aucun roi couronné, aucun pair, aucun ministre, n’avait
encore osé jusqu’ici prendre une décision tyrannique à ce point.
Tout ce que l’infortuné Louis XVI fit jamais ou permit de faire, tout ce
que Charles X le banni projeta, tout cela n’a jamais indigné autant que
cet acte sans nom que le roi Louis-Philippe Iᵉʳ est sur le point de
perpétrer.
Enfin, l’horrible chose a été baptisée et elle s’appelle: _le Procès
Monstre_. Cet heureux nom m’évitera un flot de paroles inutiles. Avant
que l’on eût trouvé cette appellation expressive, chaque paragraphe où
il était question du procès commençait par une vaste description de la
terrible affaire; maintenant toute éloquence préliminaire est devenue
inutile: _Procès Monstre!_ simplement, _Procès Monstre!_ ces deux mots
expriment d’abord ce qu’on veut dire, et ce qui suit n’est plus que
nouvelles et récits.
Ces nouvelles et ces récits, d’ailleurs, varient considérablement et
nous laissent fort inquiets sur ce qui va arriver. Celui-là affirme que
Paris peut d’un moment à
[Illustration: L’ABBÉ CŒUR, CHANOINE HONORAIRE DE NANTES
(Par Delacluze) (Bibliothèque Nationale)]
l’autre être mis en état de siège et que tous les étrangers, sauf ceux
appartenant à l’ambassade, seront priés de partir. Un autre déclare que
tout cela est une pure invention; mais ajoute qu’un fort _cordon_ de
troupes entourera probablement Paris, et veillera nuit et jour de peur
que les _jeunes gens_ de la capitale n’entreprennent, dans leur
excitation, de laver dans le sang de leurs concitoyens la honte que la
naissance illégitime du Monstre a répandue sur la France. D’autres
annoncent qu’un corps dévoué de patriotes a juré de sacrifier une
hécatombe de gardes nationaux, pour expier une abomination dont ils
accusent lesdits guerriers d’être les auteurs.
Beaucoup enfin déclarent que le procès ne sera jamais jugé; que le
gouvernement se sert audacieusement de l’image du Monstre pour effrayer
les gens; et qu’une amnistie générale terminera l’affaire. En vérité, ce
serait une tâche fatigante que de rapporter seulement la moitié des
histoires qui courent en ce moment à ce sujet; mais je vous assure que
voir tous ces préparatifs et écouter tout cela, c’est assez pour devenir
nerveuse; et beaucoup de familles anglaises ont trouvé plus prudent de
quitter Paris...