I
L’ARGOT A LA MODE.--LES JEUNES GENS DE PARIS.--LA JEUNE
FRANCE.--ROCOCO.--DÉCOUSU.
Je suppose que, chez tous les peuples et dans tous les temps, une
certaine partie de ce que nous appelons _argot_ s’insinue dans la
conversation familière, et même ose quelquefois se faire entendre à la
tribune et sur la scène. Mais il me semble que la France prend en ce
moment de bien grandes libertés vis-à-vis de sa langue maternelle.
D’ailleurs, pour traiter convenablement ce sujet, il faudrait être
Française soi-même, et, de plus, érudite. Je me contente de noter sous
toutes réserves, comme une chose qui m’a frappée, que cette innovation
paraît s’accentuer visiblement.
Je le sais: on peut dire que tout mot nouveau, qu’il soit fabriqué ou
emprunté, ajoute quelque chose à la richesse du langage; et, sans doute,
il en est ainsi. Mais la langue française, telle qu’on l’écrivait au
Grand Siècle, présente une telle grâce, une élégance si accomplie, que
cela supplée au manque d’abondance qui lui a été quelquefois reproché.
Augmenter sa force en lui donnant de la rudesse, ce serait comme si l’on
échangeait un cheval de race contre un cheval de brasseur:
«Vous gagnez en puissance ce que vous perdez en grâce, dira le brasseur.
--Il se peut; mais beaucoup de gens, même en ce temps d’activité et
d’utilitarisme où nous sommes, regretteraient l’échange.»
Au reste, c’est là un sujet, comme je l’ai déjà dit, sur lequel je ne me
sens pas le droit de disserter. Personne ne devrait se permettre
d’examiner ni de discuter les finesses d’une langue qui n’est pas la
sienne. Mais, sans se permettre un examen aussi présomptueux, il y a des
mots et des phrases qui sont à la portée de l’observation d’une
étrangère et qui me frappent comme remarquables en ce moment, soit par
la fréquence de leur emploi dans la conversation, soit par le sens
emphatique qu’on leur donne.
Les _jeunes gens de Paris_[B] me semble une de ces expressions-là.
Traduisez-la en anglais et vous n’y trouverez aucune signification plus
remarquable qu’à celle-ci: «Les jeunes gens de Londres» ou de toute
autre métropole. Mais entendez cette locution à Paris... Miséricorde!
elle résonne comme la foudre. Ce n’est pas cependant qu’elle soit
bruyante et fanfaronne, elle a plutôt un sens imposant ou mystique; elle
semble symboliser le pouvoir, la science,--oui, et la sagesse entière de
toute la nation.
_La jeune France_ est une autre de ces expressions cabalistiques qui
laissent sous-entendre quelque chose de grand, de terrible, de
volcanique, de sublime. Je dois vous avouer que ces deux phrases,
prononcées, comme elles le sont toujours, avec une mystérieuse emphase
qui semble dire que ce qu’elles expriment dépasse ce qu’on entend,
produisent sur moi un effet stupéfiant. Je me rends parfaitement compte
que je ne saisis pas complètement toutes les nuances à quoi elles font
allusion, et je redoute de demander des explications qui me rendraient
peut-être les choses encore plus inintelligibles...
En dehors de ces phrases et de quelques autres que je pourrai peut-être
citer dans la suite comme difficiles à comprendre, j’ai appris un mot
tout nouveau pour moi et que je crois tout récemment introduit dans la
langue française; du moins, il n’est pas dans les dictionnaires et je
suppose que c’est une de ces heureuses innovations qui viennent de temps
à autre enrichir et renforcer le langage. Comment l’ancienne Académie
aurait-elle traité ce vocable? Je ne le sais. Mais il me semble fort
expressif et je pense qu’on peut très convenablement s’en servir; en
tout cas, je l’utiliserai souvent comme un adjectif des plus utiles. Ce
mot nouveau-né, c’est _rococo_. Il me paraît désigner, pour tout ce qui
est jeune et nouveau, tout ce qui porte l’empreinte du goût, des
principes ou des sentiments du temps passé.
[Illustration: LA JEUNE FRANCE
(Par Tony Johannot) (Extrait de _Jérôme Paturot_)]
L’épithète de _rococo_ peut s’appliquer à cette partie de la population
française qui a gardé les modes surannées, le goût des habits galonnés
et des nœuds d’épée en diamant, comme à celle qui, par un fier
royalisme, reste dévouée à son roi légitime, bien qu’elle n’en puisse
plus rien attendre; tel est du moins le sens du mot _rococo_ dans la
bouche d’un doctrinaire. Mais entendez maintenant un républicain le
prononcer: il l’appliquera à toute espèce d’autorité régulière, même au
pouvoir actuel, et, en fait, à tout ce qui se rapporte à la loi ou à
l’Evangile.
Il y a un autre adjectif qui me paraît être employé très fréquemment et
qui mérite tout autant d’être considéré comme étant à la mode. C’est un
bon vieux mot régulier, admirablement expressif, et aujourd’hui d’une
utilité plus qu’ordinaire:
[Illustration: MADEMOISELLE MARS
(A. Lacanchie del., 1836) (Bibl. Nat.)]
l’adjectif _décousu_. Les esprits raisonnables semblent s’en servir pour
qualifier la divagation de la nouvelle école littéraire et tous ces
lambeaux d’opinions qu’ont recueillis au hasard les jeunes gens qui
dissertent sur la philosophie, comme il est en ce moment de bon ton de
le faire à Paris.
Si la population entière devait être classée en deux grandes divisions,
je doute qu’elle le pût être plus explicitement que par ces deux termes:
les _Décousus_, les _Rococos_. Je vous ai dit de quoi se composerait la
classe des _Rococos_. Celle des _Décousus_ comprendrait toute l’école
ultra-romantique: romanciers, poètes, auteurs dramatiques; les
républicains de toutes nuances, depuis ceux qui avouent admirer
«l’ardent Robespierre», jusqu’aux paisibles disciples de Lamennais;
enfin la plupart des écoliers et toutes les _poissardes_ de Paris...