Il fut arrêté quelque temps dans les couloirs intérieurs, après qu'on
eut baissé le rideau, par les félicitations de tout le personnel du
théâtre. La sympathie comme l'envie eurent pour lui d'ardents éloges:
l'envie, au théâtre, est même un peu plus complimenteuse que
l'admiration.
Comme il arrivait à sa loge, Comtois, d'un air radieux dans sa bêtise,
accourut à sa rencontre, en lui criant d'un air mystérieux:
--Monsieur, madame est là!
--Madame? dit Adriani, qui eut comme un éblouissement et fut forcé de
s'arrêter.
--Eh! oui, lui dit le baron accourant aussi; c'est inouï, mais cela est!
Ah! on vous aime, à ce qu'il paraît! Ce n'est pas étonnant! vous êtes si
beau! Ma foi, elle est diablement belle aussi; je ne la croyais pas si
belle que ça!
Adriani n'entendait pas le baron; il était déjà aux pieds de Laure. Mais
il fut forcé de se relever aussitôt: dix personnes, suivies de beaucoup
d'autres, faisaient invasion dans sa loge. Il était si éperdu, qu'il ne
savait pas qui lui parlait, ni ce qu'on lui disait. Il vit bientôt tous
les regards se porter sur Laure avec étonnement, avec admiration.
Elle était, en effet, d'une beauté surprenante dans sa toilette de
soirée. Les bras nus, le buste voilé, mais triomphant de magnificence
sous des flots de rubans, la tête parée de fleurs qui ne pouvaient
contenir sa luxuriante chevelure ondulée, la figure animée par une joie
sérieuse, le regard franc et tranquille, l'air modeste sans confusion et
l'attitude aisée comme celle de la loyauté chaste, elle semblait dire à
tous ces hommes curieux et charmés:
--Eh bien, voyez-moi ici; je ne me cache pas!
Toinette, en robe de soie et en bonnet à rubans, ressemblait assez à une
fausse mère d'actrice. Son embarras était risible et on chuchotait déjà
sur la belle maîtresse qu'Adriani venait d'acheter; on lui on faisait
compliment en des termes qui l'eussent exaspéré, s'il n'eût pas été
comme ivre, lorsqu'à une invitation de venir souper qui lui fut faite,
Laure se leva:
--Pardon, messieurs, dit-elle d'un son de voix qui arracha une
exclamation à plusieurs des dilettanti présents à cette rencontre, je
suis forcée de vous enlever Adriani. Nous sommes venues de loin pour
l'entendre et le voir. Il faut qu'il nous reconduise et qu'il soupe avec
nous.
Et, comme on souriait de la naïveté de cette déclaration, elle ajouta
d'un ton qui sentait, je ne dirai pas la femme du monde, mais la femme
haut placée par son éducation et ses moeurs:
--Nous sommes des provinciales et nous agissons avec la franchise de nos
coutumes. Nous en avons le droit vis-à-vis de lui.
--Oui, madame, répondit Adriani en baisant la main de Laure avec un
profond respect. Je suis bien fier de vous voir réclamer les droits de
l'amitié, et celle que vous daignez m'accorder est le seul vrai triomphe
de ma soirée.
Laure prit alors le bras du baron de West, et le pria de la conduire à
sa voiture, où elle attendrait qu'Adriani eût quitté son costume pour la
rejoindre.
Adriani se hâta, au milieu d'un feu croisé de questions.
--Cette dame, dit-il avec cet accent de conviction profonde qui impose
malgré qu'on en ait, c'est la femme que je respecte le plus au monde.
Son nom ne vous apprendrait rien. Elle est de la province, elle vous l'a
dit.
--Parbleu! dit le baron en rentrant, elle n'est pas venue ici en
cachette: vous pouvez bien dire qui elle est!
--Vous avez raison, dit Adriani, qui sentit qu'un air de mystère
compromettrait Laure, tandis que l'assurance de la franchise
triompherait des soupçons jusqu'à un certain point: c'est la marquise de
Monteluz.
--Laure de Larnac! s'écria une des personnes présentes. Je ne la
reconnaissais pas. Comme elle est embellie! Une personne qui chantait
comme aucune cantatrice ne chante! une musicienne consommée, là! un
talent sérieux! Je ne m'étonne pas qu'elle traite Adriani comme son
frère! Messieurs, pas de propos sur cette femme-là. Elle a aimé comme on
n'aime plus dans notre siècle, et son mari ne doit être jaloux de
personne, pas même d'Adriani, ce qui est tout dire.
--Mais elle est veuve! dit le baron.
--Vrai? Eh bien, puisse-t-elle vous épouser, Adriani! Je ne vous
souhaite pas moins, et vous ne méritez pas moins.
Adriani serra la main de celui qui lui parlait ainsi, et courut
rejoindre Laure.
--Où allez-vous? lui dit-il avant de donner des ordres au cocher.
--Chez vous, répondit-elle. J'ai bien des choses à vous dire; mais je ne
veux pas m'expliquer cela en courant, et je vous demande le calme d'une
audience.
Adriani était suffoqué de joie et parlait comme dans un rêve.
Il était logé, presque pauvrement, dans un local assez spacieux pour que
sa voix n'y fût point étouffée et brisée dans les études; mais il était
à peine meublé. Résolu à se contenter du strict nécessaire, afin de
s'acquitter plus vite et plus sûrement, il était installé, non comme un
homme qui doit dépenser, mais comme un homme qui doit économiser cent
mille francs par an.
Comtois, qui était réellement précieux comme valet de chambre, et qui,
sachant enfin les faits, ne pouvait plus refuser son estime à son
artiste, suppléait à cette sorte de pénurie volontaire par des soins et
des attentions qui marquaient de l'attachement et qui empêchèrent
Adriani de s'en séparer, bien qu'un domestique lui parût un luxe dont il
eût pu se priver aussi.
Grâce à Comtois, un ambigu assez convenable attendait Adriani à tout
événement. Il se hâta d'allumer le feu, car il faisait froid et
l'artiste souffrait de voir sa belle maîtresse si mal reçue.
--Vous me donnez une meilleure hospitalité, lui dit-elle, que celle que
je vous ai offerte au Temple dans les premiers jours.
Et, se mettant à table avec lui et Toinette, elle regarda avec
attendrissement la simplicité du service et la nudité de l'appartement.
--Je m'attendais à cela, dit-elle. C'est bien! Tout ce que vous faites
est dans la logique du vrai et du juste.
--Est-il vrai, s'écria-t-il, que vous...?
--Mangez donc, répondit-elle, nous causerons après. Et moi aussi, je
meurs de faim. Je suis arrivée ce matin, j'ai couru toute la journée,
savez-vous pourquoi? Pour arriver à ce joli tour de force de me faire
habiller à la mode en douze heures. Je voulais être belle et parée pour
avoir le droit de vous jeter une couronne et de me présenter dans votre
loge. N'est-ce pas la plus grande fête de ma vie, et n'êtes-vous pas
pour moi le premier personnage du monde?
--Et cette robe rose? dit Adriani en portant avec ardeur à ses lèvres un
des rubans qui flottaient au bras de Laure. Je ne vous ai jamais vue
qu'en blanc.
--Mon deuil est fini, dit-elle, et j'ai cherché la couleur la plus
riante pour vous porter bonheur.
Quand Toinette emporta le souper avec Comtois:
--Mais parlez-moi donc! dit Adriani à Laure; dites-moi si je rêve, si
c'est bien vous qui êtes là, et si vous n'allez pas vous envoler pour
toujours! Tenez, je crois que je suis devenu fou, que vous êtes morte et
que c'est votre ombre qui vient me voir une dernière fois.
--Adriani, répondit-elle, écoutez-moi.
Et, s'agenouillant sur le carreau avec sa belle robe de moire, sans
qu'Adriani, stupéfait, pût comprendre ce qu'elle faisait, elle prit ses
deux mains et lui dit:
--Vous vous êtes offert à moi tout entier et pour toujours. Je ne vous
ai point accepté, je ne veux pas vous accepter encore, je n'en ai pas le
droit. Je ne vous ai pas assez prouvé que je vous méritais. Il ne faut
donc pas que la question soit posée comme cela. Si vous voulez que je
sois tranquille et confiante, il faut que ce soit vous qui m'acceptiez
telle que je suis, par bonté, par générosité, par compassion, par
amitié! Comme vous me demandiez de vous souffrir auprès de moi, je vous
demande de me souffrir auprès de vous. Mes droits sont moindres, je le
sais, car vous m'offriez une passion sublime et toutes les joies du ciel
dans les trésors de votre coeur. Je n'ose rien vous dire de moi. Il y a
si peu de temps que j'existe (je suis née le jour où je vous ai vu pour
la première fois), que je ne me connais pas encore. Mais je crois que je
deviendrai digne de vous, si je vis auprès de vous. Laissez-moi donc
apprendre à vous aimer, et, quand vous serez content de mon coeur,
prenez ma main et chargez-vous de ma destinée.
Adriani fut si éperdu, qu'il regardait Laure à ses pieds et l'écoutait
lui dire ces choses délirantes, sans songer à la relever et à lui
répondre. Il tomba suffoqué sur une chaise et pleura comme un enfant.
Puis il se coucha à ses pieds et les baisa avec idolâtrie. Laure était à
lui tout entière par la volonté, et cette possession divine, la seule
qui établisse la possession vraie, suffisait à des effusions de bonheur,
à des ivresses de l'âme qui devaient rendre intarissables les félicités
de l'avenir.