XV

Adriani partit les yeux fermés, non pas qu'il songeât au précepte du

baron, mais parce qu'il craignait de voir arriver Toinette ou Mariotte

par les vignes. Il trouva M. Bosquet atterré de la nouvelle de la

faillite Descombes, dont le contre-coup lui causait un assez grave

préjudice. C'était un homme impressionnable et encore inexpérimenté dans

les affaires. Il était si troublé, qu'il comprit peu ce que lui disait

son débiteur. Adriani n'eut donc pas de peine à le tranquilliser sur son

propre compte. Bosquet connaissait la probité du baron; il avait pris

hypothèque, et, quand il aurait dû perdre une cinquantaine de mille

francs sur la vente de Mauzères, il était de ceux qui croyaient aux

grands succès, partant aux grands profits littéraires de M. de West.

D'ailleurs, il venait de faire une perte beaucoup plus importante dans

la famille Descombes, une perte certaine. Celle qu'il risquait avec

Adriani était moindre et lui laissait de l'espoir. Elle ne l'émut pas

comme elle l'eût fait la veille, et, bien que l'artiste ne lui donnât

aucune garantie, il ne l'humilia par aucun doute blessant.

Le rapide voyage d'Adriani lui parut être un siècle d'angoisses et de

douleurs. La certitude d'être forcé de renoncer à Laure constituait à

elle seule une telle amertume, que le reste lui en paraissait amoindri.

Du moins, tout ce qui pouvait faire échouer ses projets de travail et de

réhabilitation ne se présenta pas trop à sa pensée. C'était bien assez

de pleurer le passé, sans se préoccuper de l'avenir. Tout était flétri

et désenchanté dans la vie morale et intellectuelle de l'artiste.

Il entra à Paris dans le brouillard gris du matin, comme un condamné qui

se dirige vers l'échafaud et qui ne voit pas le chemin qu'on lui fait

prendre. Il descendit chez Valérie. Descombes respirait encore, mais les

sourds gémissements de l'agonie avaient commencé. Il se ranima en

reconnaissant son ami et put lui dire à plusieurs reprises:

--Pardonne-moi! pardonne-moi!

Adriani réussit à lui faire comprendre, à lui faire croire que la somme

fatale n'avait pas été versée par Bosquet, et que sa ruine n'avait

aucune des conséquences funestes qui, sur toutes choses, tourmentaient

le moribond; mais le malheureux Descombes, tout en exhalant ses derniers

souffles, avait encore toute sa tête, toute sa mémoire. Il sentit

bientôt qu'Adriani le trompait pour le consoler.

--Généreux! lui dit-il avec un regard de douleur suprême.

Puis sa raison se perdit tout à coup; il cria des mots d'argot de la

Bourse, vit des chiffres formidables passer devant ses yeux, et

s'efforça de les effacer avec ses mains convulsives; puis il se prit à

rire, disant:

--La misère!... l'art!... Je suis peintre!...

Ce furent ses dernières paroles. Ses dents craquèrent dans d'affreux

grincements. Il expira.

Adriani demeura atterré auprès de ce lit de mort, qui était celui de sa

propre destruction morale. Valérie l'emmena dans son salon.

--Adriani, lui dit-elle, je suis consternée et navrée. Pourtant ma

douleur ne peut se comparer à la vôtre: Descombes ne m'a pas aimée.

Excepté vous, le malheureux n'aimait plus rien ni personne. Il avait

peut-être raison! Il méprisait ses propres plaisirs et les payait

magnifiquement, sans y attacher aucun prix. Ce que je possède me vient

de lui. Eh bien, prenez tout ce qu'il y a ici. Je n'ai jamais su garder

l'argent; mais tout ce luxe, c'était à lui. Il ornait cette maison, non

pour m'être agréable, mais pour y rassembler ses amis et y causer

d'affaires en ayant l'air de s'y amuser. Bien que tout cela soit sous

mon nom, je crois, je sens que c'est à vous: vous le seul dépouillé que

j'estime et que je plaigne, car les autres le poussaient à sa perte, et,

après avoir excité et partagé sa fièvre, ils l'ont tous maudit et

abandonné. Vous, qui ne ressemblez à personne, restez ici, vous êtes

chez vous.

Valérie ajouta en pâlissant:

--J'en sortirai si vous l'exigez.

Adriani se savait aimé de Valérie. Il avait résisté à cette sorte

d'entraînement qu'un sentiment énergique, quelque peu durable qu'il

puisse être, exerce toujours sur un jeune homme. Il n'avait pas voulu

tromper Descombes, Valérie le savait bien; elle savait bien aussi qu'il

n'accepterait pas ses sacrifices, bien qu'elle en fît l'offre avec une

sincérité exaltée; mais ce qu'elle ne savait pas, c'est que le coeur

d'Adriani était mort pour les affections passagères.

--Vous ne pensez pas à ce que vous dites, ma pauvre enfant, lui

répondit-il avec douceur. En tout cas, ce serait trop tôt pour le dire.

N'attendrez-vous pas que ce malheureux, qui est là, soit sorti de votre

maison pour l'offrir à un autre?

--Ah! vous ne me comprenez pas, dit-elle, humiliée, et se hâtant de

faire, par amour-propre, encore plus qu'elle n'avait résolu d'abord;

vendons tout, prenez tout, et ne m'en sachez aucun gré; je serai

consolée si je vous sauve.

--Bien, Valérie! ayez de tels élans de coeur, et rencontrez un honnête

homme qui les accepte! mais je ne puis être cet homme-là.

--Mais qu'allez-vous devenir?

--Je m'engage à l'Opéra.

--Vous?

--Oui, moi, et dès aujourd'hui. Il le faut.

--Ah! je comprends; vous devez la somme. Eh bien, hâtez-vous: on est en

pourparlers avec Lélio. Attendez! oui, à cinq heures, Courtet viendra

ici. (Elle parlait d'un personnage des plus influents dans les destinées

du théâtre.) Il ignore, comme tout le monde, que Descombes était ici.

J'ai dû le cacher pour le soustraire aux poursuites et aux reproches. Eh

bien, je saurai où en sont les affaires qui vous intéressent.

Valérie n'ajouta pas qu'elle avait sur Courtet une influence d'autant

plus irrésistible qu'il la poursuivait depuis quelque temps et qu'elle

ne lui avait encore rien promis. Elle sentait bien qu'Adriani

rejetterait son assistance; mais elle crut devoir lui donner un conseil

qu'il reconnut très-sage.

--Gardez-vous de faire connaître votre position à ces gens-là, lui

dit-elle. Si vous voulez un engagement de cinquante ou soixante mille

francs, feignez de n'avoir pas le moindre besoin d'argent. Soyez

réellement propriétaire d'un château dans le Midi; que la faillite de

Descombes ne vous ait pas atteint. Je dirai que vous avez un million;

autrement, on vous offrira vingt mille francs. Il n'y a que les riches

qu'on paye cher, vous le savez bien.

Adriani promit de revenir à cinq heures. Il courut chez ses

connaissances pour s'informer de son côté, et cacha son désastre avec

d'autant moins de scrupule que c'était une tache de moins sur la mémoire

du pauvre Descombes. Il apprit avec terreur, chez Meyerbeer, que l'Opéra

avait fait choix de son premier ténor et que le traité devait être signé

dans la journée.

Il le fut, en effet, mais à sept heures, chez Valérie, entre le

directeur, que Courtet manda à cet effet, séance tenante, et Adriani,

pour trois ans, et moyennant soixante-cinq mille francs par année. Ce

que les influences les plus compétentes et les intérêts les plus

déterminants eussent pu débattre longtemps sans succès, comme de

coutume, l'ascendant d'une femme l'emporta d'assaut.

Valérie retint les deux administrateurs à dîner. Adriani voulait

s'enfuir.

--Restez, lui dit-elle. Demain, tout Paris saura que Descombes est mort,

et qu'il est mort chez moi. Dès que son pauvre corps sera enlevé,

j'avouerai la vérité. Jusque-là, je crains qu'on ne vienne me

tourmenter. J'ai eu soin de recevoir comme de coutume. Sa chambre était

assez isolée pour qu'on ne se doutât de rien; mais, aujourd'hui,

voyez-vous, la force me manque, j'ai froid, j'ai peur; je crains de me

trahir; je sortirai après dîner, je ne rentrerai que demain. Laisser un

mort tout seul pourtant! Je suis bien sûre que mes gens n'oseront pas

rester. S'il est seul, il faudra bien que je reste! Mais j'en deviendrai

folle... Ayez pitié de moi!

Adriani resta, et, quand il fut seul avec le corps de son malheureux

ami, il souffrit moins que pendant cet affreux dîner où il ne fut même

pas question d'art, mais d'affaires, de projets et de nouvelles du

monde. Il se jeta sur un divan et dormit pendant quelques heures. Il

s'éveilla au milieu de la nuit. L'appartement était complétement désert

et fermé. Des bougies brûlaient dans la chambre mortuaire, dont les

portes restaient ouvertes sur une petite galerie sombre remplie de

fleurs. Aucune cérémonie religieuse ne devait avoir lieu pour le

suicidé. Il avait formellement défendu qu'on présentât sa dépouille à

l'église, sachant qu'en pareil cas on nie le suicide pour fléchir les

refus du clergé, et voulant que personne ne pût douter du châtiment

qu'il s'était infligé à lui-même. Cependant Valérie, obéissant à ses

impressions d'enfance, avait placé un crucifix sur le drap blanc qui

dessinait les formes anguleuses du cadavre; mais aucune de ces prières

qui sont, à défaut de foi vive, le dernier adieu de la famille et de

l'amitié, ne troublait le morne silence de cette veillée funèbre.

Adriani pria pour l'infortuné comme il savait prier. Il eut vers Dieu

des élans de coeur véritables, des attendrissements profonds et des

effusions d'espérance, qui font, en somme, le résumé de toute invocation

sincère. Il avait cette superstition pieuse, et peut-être légitime, de

penser qu'une âme, qui s'en va seule dans la sphère inconnue aux

vivants, a besoin, pour rejoindre le foyer d'où elle est émanée, de

l'assistance des âmes dont elle se sépare ici-bas. Les rites des

religions ne sont pas de vains simulacres; les chants, les pleurs, toute

cérémonie qui accompagne la dépouille de l'homme d'une solennité

extérieure est l'expression de cette assistance au-delà de la mort.

Adriani sut gré à Valérie de lui avoir confié le soin de remplacer tout

ce qui manquait au suicidé. Une immense pitié, un pardon sans bornes

s'étendirent sur lui, et le coeur d'Adriani s'offrit à Dieu comme la

caution de la réhabilitation de l'infortuné dans un monde meilleur, ou

dans une série de nouvelles épreuves. Ce pardon, il le lui avait exprimé

à lui-même, mais ce n'était pas assez. Dans une nuit de recueillement et

de méditation, Adriani put s'interroger, se dépouiller, pour l'avenir

comme pour le passé, de tout levain d'amertume, et prononcer sur cette

tombe l'absolution complète que le prêtre n'eût pas osé accorder.

Puis, ranimé et fortifié par la conscience de sa grandeur d'âme, Adriani

se rattacha à sa propre destinée par le sentiment du devoir. Il se dit

que l'homme est condamné au travail, non pas seulement à celui qui amuse

et féconde l'esprit, mais encore à celui qui use et déchire l'âme. Il ne

se dissimula pas que la société devait tendre à rendre le fardeau plus

léger pour tous; que l'état parfait serait celui qui établirait un

équilibre entre le plaisir et la peine, entre le labeur et la

jouissance; mais, en face d'une société où trop de mal pèse sur les uns

et trop peu sur les autres, il comprit que le choix de l'âme fière et

courageuse devait être parmi les plus chargés et les plus exposés. Il

vit en face, sur les traits contractés et déjà hideux du spéculateur,

les traces du travail excessif, mais anormal, qui consiste à faire

servir d'enjeu, dans une lutte ardente et folle, l'argent, signe

matériel et produit irrécusable à son origine du travail de l'homme. Il

entoura d'une compassion tendre la mémoire de son ami; mais il condamna

son oeuvre, source d'illusions, d'orgueil et de démence, poursuite de

réalités qui sont le fléau du vrai, le but diamétralement opposé à la

destinée de l'homme sur la terre et aux fins de la Providence.

Et, quand il pensa à son amour, il se demanda s'il eût été digne d'en

savourer sans remords l'éternelle douceur. Il lui sembla que, pour

embrasser et retenir l'idéal, il fallait avoir souffert et travaillé

plus qu'il n'avait fait.

--Voilà pourquoi j'ai aimé Laure avec idolâtrie dès les premiers jours,

se dit-il: c'est qu'elle avait bu le calice de la douleur et que je la

sentais digne d'entrer dans le repos des félicités bien acquises; et

voilà aussi pourquoi elle ne m'a pas aimé de même; voilà pourquoi elle a

hésité, et pourquoi, malgré ses propres efforts, elle a été préservée de

ma passion. Je ne la méritais pas, moi qui n'avais cueilli dans la vie

d'artiste que des roses sans épines; je n'avais pas reçu le baptême de

l'esclavage; je ne m'étais en fait immolé à rien et à personne. Elle

sentait bien que je n'avais pas, comme elle, subi ma part de martyre et

que je n'étais pas son égal.

Il lui écrivit sous l'impression de ces pensées, et l'informa de toute

la vérité en lui disant un éternel adieu.

Là, son âme se brisa encore. Il ne reprit courage qu'en regardant encore

le front dévasté de Descombes et sa bouche contractée par le désespoir

jusque dans le calme de la mort.

--Allons, se dit-il, mieux vaut encore ma vie désolée pour moi seul, que

cette mort désolante pour les autres.

Il suivit seul le convoi de cet homme dont tant de gens recherchaient

naguère l'opulence, l'audace et le succès.

Puis il prit un jour de repos, et se prépara, par l'étude, à son

prochain début. La place était vide depuis un mois. On lui donnait

quinze jours pour être prêt à débuter dans _Lucie_.

Il dut pourtant s'occuper de régler sa position. Il était lié avec des

gens de toute condition, et dans le nombre il pouvait choisir le

capitaliste qui regarderait sa probité, son énergie et son talent réunis

comme une caution infaillible. Il s'adressa à celui dont il était le

mieux connu et le mieux apprécié, lui confia son embarras, et lui

demanda trois cent mille francs escomptés sur trois années de sa vie. On

refusa de saisir d'avance ses appointements; on se contenta de prendre

hypothèque sur Mauzères. La somme fut envoyée à M. Bosquet dans le délai

de la promesse qui lui avait été faite, et Adriani reçut, en échange,

ses titres de propriété sur la terre et châtellenie de Mauzères. Quand

cette affaire fut réglée, Adriani respira un peu, et se dit naïvement

qu'au milieu de son malheur son étoile ne l'abandonnait pas. Il ne

songea pas à se dire que, pour inspirer tant de confiance, il fallait

être, comme talent et comme caractère, aussi capable que lui de la

justifier.

Le jour du début arriva. Adriani était tranquille et maître de lui-même,

mais mortellement triste au fond du coeur. Il n'avait pas eu à organiser

son succès. La direction même n'avait pas eu lieu de s'en préoccuper. Le

monde entier, comme s'intitule la société parisienne, accourait de

lui-même, prévenu d'avance en faveur de l'artiste, résolu à le soutenir

en cas de lutte, curieux aussi de le voir sur les planches, et avide de

pouvoir dire, en cas de succès: «C'est moi qui le protége.» La jeunesse

dilettante qui envahit ce vaste parterre savait l'histoire d'Adriani, sa

récente fortune, sa ruine, sa résignation, sa conduite envers Descombes:

car, en dépit de tous ses soins, la vérité s'était déjà fait jour. On

connaissait donc son caractère, et l'on s'intéressait à l'homme avant

d'aimer l'artiste.

La musique de _Lucie_ est facile, mélodique, et porte d'elle-même le

virtuose. Un grand attendrissement y tient lieu de profondeur. Cela se

pleure plutôt que cela ne se chante, et, en fait de chant, le public

aime beaucoup les larmes. Adriani, dont les moyens étaient immenses, ne

redoutait point cette partition, et savait qu'il n'y avait pas à y

chercher autre chose que l'interprétation de coeur trouvée par Rubini.

Il savait aussi que le public de l'Opéra français exige plus le jeu que

le chant chez l'acteur, et ne comprend pas toujours que la douleur soit

plus belle dans l'âme que dans les bras. Quand Rubini pleure Lucie, la

main mollement posée sur sa poitrine, les gens qui écoutent avec les

yeux le trouvent froid; ceux qui _entendent_ sont saisis jusqu'au fond

du coeur par cet accent profond qui sort des entrailles, et qui, sans

imitation puérile des sanglots de la réalité, sans contorsion et sans

grimace, vous pénètre de son exquise sensibilité. C'est ainsi qu'Adriani

l'entendait; mais il était sur la scène du drame lyrique. Il lui fallait

trouver ce qu'on appelle, en argot de théâtre, des _effets_. Il le

savait, et il en avait entrevu de très-simples, que son inspiration ou

son émotion devaient faire réussir ou échouer. Ayant cherché dans le

plus pur de sa conscience d'artiste, il se fiait à sa destinée.

Il arriva donc à sa loge sans aucun trouble, et attendit le signal sans

vertige. L'homme qui a veillé avec toute sa capacité et toute sa volonté

à l'armement de son navire, s'embarque paisible et se remet aux mains de

la Providence, préparé à tout événement. Adriani était préservé par son

caractère, par son expérience, par sa tristesse même, de la soif de

plaire, de la rivalité de talent, de l'angoisse du triomphe, tourments

inouïs chez la plupart des artistes. Il ne voyait, dans le combat qu'il

allait livrer, que l'accomplissement d'un devoir inévitable, le

sacrifice de sa personnalité, de ses goûts, l'abnégation de son juste

orgueil et de sa chère indépendance. C'était bien assez de mal, sans y

joindre les tortures de la vanité.

Costumé, fardé, assis dans sa loge, entouré de ses plus chauds partisans

et de ses amis les plus dévoués, il était absorbé par une idée fixe.

--Adieu, Laure! adieu, amour que je ne retrouverai jamais! disait-il en

lui-même. Dans cinq minutes, quand le rideau de fausse pourpre aura

découvert mon visage, ma personne, mon savoir-faire, mon être tout

entier aux yeux de l'assemblée, ton ami, ton serviteur, ton amant, ton

époux ne sera plus pour toi qu'un rêve évanoui dont le souvenir te fera

peut-être rougir. Ah! puisse-t-il ne pas te faire pleurer! Puisses-tu ne

m'avoir pas aimé! Voilà le dernier voeu que je suis réduit à former!

On lui demandait s'il était ému, s'il se sentait bien portant, si son

costume ne le gênait pas, s'il n'avait pas quelque préoccupation dont on

pût le délivrer dans ce moment suprême. Il remerciait et souriait

machinalement; mais les questions qui frappaient son oreille se

transformaient dans sa rêverie. Il s'imaginait qu'on lui demandait:

«Est-ce que vous l'aimez toujours? Est-ce que vous ne vous en consolerez

pas? Est-ce que vous pouvez penser à elle dans un pareil moment?» Et il

répondait intérieurement: «Je suis sous l'empire d'une fatalité étrange;

je ne vois qu'elle, je ne pense qu'à elle, je n'aime qu'elle, et je ne

crois pas pouvoir aimer jamais une autre qu'elle.»

On l'appela. Le directeur le saisit dans l'escalier, lui toucha le coeur

en riant et s'écria:

--Tranquille tout de bon? C'est merveilleux! c'est admirable!

--Je le crois bien, pensa l'artiste en continuant à descendre, c'est un

coeur mort!

Cette idée remua et ranima tellement ce qu'il croyait être le dernier

souffle de sa vie morale, qu'il entra en scène sans se rappeler un mot,

une note de ce qu'il allait dire et chanter. Bien lui prit de savoir si

bien son rôle et sa partie, que les sons et les paroles sortaient de lui

comme d'un automate. Les premiers applaudissements le réveillèrent. Sa

beauté, son timbre admirable, la grâce et la noblesse de toute sa

personne, qui donnaient naturellement l'apparence de l'art consommé à

tous ses mouvements, ravirent le public avant qu'il eût fait preuve de

talent ou de volonté.

--Allons, se dit-il avec un amer sourire, mes amis sont là et souffrent

de me voir si tiède! Aidons-les à me soutenir. Et puis on me paye cher;

il faut être consciencieux.

Il fit de son mieux, et ce fut si bien, que, dès ses premières scènes,

son succès fut incontestable et de bon aloi.

--C'est enlevé, mon petit! lui dit gaiement quelqu'un du théâtre. Encore

un acte comme ça et feu Nourrit est enfoncé!

--Ah! tais-toi, malheureux! s'écria Adriani, qui avait connu et aimé

l'admirable et excellent Nourrit, et qui vit sa fin tragique et

déchirante repasser devant ses yeux comme l'abîme de désespoir où

s'engloutit parfois la vie des grands artistes.

Il trouva dans sa loge le baron de West, qui le serra dans ses bras en

pleurant.

--Je comprends tout, s'écriait le digne homme. C'est à cause de moi,

c'est pour moi que vous en êtes réduit là! Je ne m'en consolerais

jamais, si je n'étais sûr que c'est le dieu des arts qui l'a voulu, et

que vous tourniez le dos à la gloire en vous enterrant à la campagne.

Allons, vous chanterez mon opéra avant qu'il soit trois mois! Où

demeurez-vous, pour que j'aille vous exposer mon plan?

--Parlez-moi d'elle! s'écria Adriani. Où est-elle? Que savez-vous

d'elle? L'avez-vous aperçue? Savez-vous...?

--Quoi? qui, elle? Ah! oui... Mais non. Je ne sais rien, sinon qu'elle

n'a rien fait d'excentrique à propos de votre départ. On l'a vue dans

son jardin comme à l'ordinaire. Elle ne paraissait pas plus malade ni

plus dérangée d'esprit qu'auparavant. Attendez! oui, on m'a dit qu'elle

partait, qu'on faisait des emballages chez elle. Elle doit être

retournée à son rocher de Vaucluse. Le diable soit de cette veuve!

Comment! vous y pensez tant que ça!

--Quand avez-vous quitté Mauzères? reprit Adriani.

--Il y a trois jours. J'arrive il y a une heure, je vois votre nom sur

l'affiche, je crois rêver; je m'informe; je remets à demain le soin de

dîner, et me voilà, non sans peine; il y a un monde!...

--On ne vous a rien remis pour moi?

--Qui? où? Ah! là-bas? Mais non; je vous l'aurais dit tout de suite.

Est-ce qu'elle ne vous écrit pas?

Adriani quitta le baron. Laure n'avait pas répondu à sa lettre, et elle

retournait à Larnac.

--Que la volonté de Dieu soit faite! se dit-il. Elle ne m'aimait pas;

tant mieux.

Et cette heureuse solution lui arracha des larmes brûlantes.

--Monsieur a bien mal aux nerfs! lui dit Comtois, qui ne s'abaissait pas

au métier d'habilleur d'un comédien, mais qui, resté à son service par

attachement quand même, assistait à la représentation et venait le

féliciter. Ça ne m'étonne pas que monsieur soit fatigué; il est obligé

de tant crier! Tout le monde est très-content de monsieur. On dit que

monsieur a de l'_ut_ dans la poitrine; j'espère que ça n'est pas

dangereux pour la santé de monsieur? Mais, si j'étais de monsieur, au

lieu de boire comme ça une goutte d'eau dans l'entr'acte, je me mettrais

dans l'estomac un bon gigot de mouton et une ou deux bonnes bouteilles

de bordeaux pour me donner des forces.

L'air final fut chanté par Adriani d'une manière vraiment sublime.

C'était là qu'on l'attendait. Il y fut chanteur complet et acteur

charmant; sa douleur fut dans l'âme plus qu'au dehors; mais ses poses

étaient naturellement si belles et si heureuses, qu'on le dispensa de

l'épilepsie. Il ne cria pas, malgré l'expression dont se servait

Comtois; il chanta jusqu'au bout, et l'émotion produite fut si vraie,

que ses amis laissèrent presque tomber le rideau sans songer à

l'applaudir: ils pleuraient.

Aussitôt des cris enthousiastes le rappelèrent. Il y eut des dissidents,

sans nul doute; mais ceux-là ne comptent pas et se taisent quand la

majorité se prononce. Adriani fit un grand effort sur lui-même pour

revenir, de sa personne, recevoir l'ovation d'usage.

Il lui semblait que, jusque-là, il avait été _incognito_ sur le théâtre,

et qu'en cessant d'être le personnage de la pièce pour saluer et

remercier la foule, il recevait d'elle le collier et le sceau de

l'esclavage.

Aux premiers pas qu'il fit sur la scène pour subir son triomphe, une

couronne tomba à ses pieds. En même temps, une femme vêtue de rose et

couronnée de fleurs rentra précipitamment dans la baignoire

d'avant-scène, où, cachée jusque-là, elle n'avait pas été aperçue par

Adriani. Il ne fit que l'entrevoir en ce moment, et elle disparut comme

une vision.

--Je suis fou, pensa-t-il; je la vois partout! Une robe rose! des

fleurs! Elle ici! Allons donc, malheureux! Rentre en toi-même et ramasse

ce tribut de la première femme venue!

Il s'avança pourtant jusqu'à la rampe, au milieu d'une pluie de

bouquets, tenant machinalement la couronne, et plongeant du regard dans

la loge où ce fantôme lui était apparu; la loge était vide et la porte

ouverte.

Adriani · 第 28 / 31 题