JOYEUX NOËL

A Yvonne,

I

«Ton sourire infini m'est cher

Comme le divin pli des ondes,

Et je te crains quand tu me grondes

Comme la mer.»

SULLY PRUDHOMME.

(_Chanson de mer_).

Au bruit assourdissant du réveil, Nadine, brusquement arrachée à ses

rêves, poussa un léger cri. Le coeur battant, elle saisit l'horrible

instrument et le fourra sous son coussin pour le faire taire; là,

elle le tint bien fort, comme on tient un animal méchant qui voudrait

s'échapper. L'impitoyable son strident continua un instant, assourdi,

étouffé, puis s'éteignit. Alors la jeune fille alluma sa lampe, regarda

l'heure: cinq heures et demie. Il faut se lever, se dit-elle en étirant

ses bras lourds de sommeil et en baillant. Sans s'attarder dans le lit

chaud et douillet où il aurait fait si bon se recoucher, bravement elle

sauta hors des couvertures et commença sa toilette.

C'est Noël,--pensait-elle en tordant ses beaux cheveux fauves devant la

glace et plantant des épingles dans leur masse ondée, rebelle.--Je suis

bien laide, aujourd'hui! J'ai mon teint de «perle malade», comme dit

papa. S'il s'en aperçoit, il sera inquiet; mais il ne s'en apercevra

peut-être pas. Et, lui excepté, qui donc y prendra garde? Je ne le

verrai pas. Pourquoi aujourd'hui plutôt qu'un autre jour? Ne me suis-je

pas mise, moi-même, volontairement en dehors de sa route? Et, si je le

rencontrais, remarquerait-il ma pâleur? C'est à peine s'il me regarde,

quand le hasard nous met en présence; et cela est si rare! Il prend à

gauche quand je tourne à droite, et à droite quand je vais à gauche. Il

me fuit, c'est certain; ma vue doit lui être odieuse...

Mais je me suis promis à moi-même d'être courageuse, et je le serai. Je

n'ai pas le droit d'être triste. Joyeux Noël, Nadine, entends-tu? Joyeux

Noël pour tous autour de toi: leur gaîté ne dépend-elle pas en partie de

la tienne? D'ailleurs, les petites soeurs sont ici, les petites soeurs!

et Jacques, ton Jacques: cela, certes, est de la joie, de la vraie!

Peut-on avoir tout ce que l'on désire en ce monde? Oui, parfois, mais

cela ne dure guère. J'ai eu ce moment de plein bonheur, quand maman

était là, que nous étions tous réunis, qu'_il_ venait sans cesse,

qu'_il_ m'aimait... Eh! bien, eh! bien, et ces résolutions? Voilà-t-il

pas que je pleure? Bah! les plus belles journées ont bien leur rosée, le

matin? Voyons, n'ai-je pas de hautes, de belles compensations? Je suis

une ingrate: Père est si tendre! De quel ton ne me disait-il pas, hier,

comme nous revenions de notre promenade quotidienne: «Les autres vont

arriver, Nadine, mais, sache-le, à toi seule tu me suffis.» Quelle

cruauté, quel égoïsme il eût fallu...

La jeune fille s'essuya les yeux, passa un chaud déshabillé de molleton

blanc, et s'installa auprès de sa table pour coudre. Elle examinait

dans tous les sens, l'une après l'autre, deux robes de fillettes, deux

fraîches robes de mousseline. Il s'agissait de les allonger et de les

élargir. Comment s'y prendre? Eh! tout simplement en défaisant les plis

et déplaçant les crochets! Agnese, la femme de chambre, était trop

occupée pour le faire; les «petites soeurs» n'avaient que leurs

uniformes si laids, ou leurs vieux costumes bleus: or, il fallait

qu'elles fussent belles, le soir, au dîner; leur père serait si content,

si fier de leur bonne mine! A l'oeuvre! Et les doigts actifs se mirent à

découdre.

Aussi, qui aurait cru qu'elles pousseraient et grossiraient tant que

cela en trois mois, les chéries! C'était stupéfiant! Étaient-elles

fatiguées, la veille, en arrivant de leur voyage, tout d'une traite

depuis Florence! Elles s'endormaient à table comme les gros bébés, comme

les chers poupons d'autrefois. Et quels progrès elles avaient fait en

Italien! Le doux accent toscan prenait, en volant sur leurs lèvres

pures, un charme particulier.

--Cette Maggie est vraiment étonnante pour ses treize ans, presque aussi

grande que moi, et, avec cela, robuste, déjà ronde comme une petite

caille! Mais Lucette est beaucoup plus frêle, hélas! On lui donnerait

certainement moins que ses onze ans. Pourtant elle aussi a poussé; elle

m'arrive à l'épaule, maintenant. Comme elle ressemble à maman avec son

teint mat, ses cheveux noirs, et ses clairs yeux bleus si tendres!

Pourvu que... Oh! qu'elle serait donc heureuse, si elle les voyait

toutes les deux, la bien-aimée!

Nadine cousait. La haute lampe, voilée de soie rose, éclairait son front

pensif, où deux petites raies fines commençaient à se creuser,--avivait

ses paupières baissées, bordées de longs cils noirs, son visage d'un

blanc lumineux, allongé, mince,--s'arrêtait sur le rouge vif de belles

lèvres frémissantes de vie contenue, closes comme une fleur encore

fermée, douces et tristes.

Six heures. Le pas lourd de la cuisinière se fait entendre à l'étage

au-dessus; elle remue son lit; puis c'est le tour de la femme de

chambre. Bien! Elles seront à l'ouvrage assez tôt ce matin, malgré leur

rentrée tardive après la messe de minuit. Il le faut, la maison est

pleine, et, ce soir, ce dîner... En y pensant, Nadine a comme une petite

fièvre: si quelque chose allait être oublié, quelque plat manqué! «J'ai

tout prévu, je crois, se dit-elle, mais papa invite toujours du monde

au dernier moment et Perpétua est si journalière! Quelle désagréable

surprise me réserve-t-elle? Voyons: la dinde truffée est superbe,

le civet de lièvre sentait très bon, hier, déjà... Ces plis sont

interminables... Pourvu que les huîtres arrivent à temps! Avec le légume

et le pudding que je ferai ce sera, je crois, suffisant. Le sera-ce,

vraiment? C'est peut-être un peu lourd, tout cela, mais papa tient à

la dinde traditionnelle, Jacques aime beaucoup le civet et Perpétua le

réussit bien; quant aux petites, un Noël sans pudding ne serait

plus Noël. Et puis, nos invités sont tous de vieux amis indulgents.

J'arrangerai bien la table avec les fleurs de la serre, du houx, des

fruits... l'épicière a promis d'envoyer les bananes et les mandarines

avant midi, par le courrier...

Sept heures, déjà? Heureusement l'ouvrage avance. Les «petites soeurs»

ne tarderont pas à s'éveiller pour regarder dans leurs souliers.

Vont-elles être contentes! Peut-être s'attendent-elles encore à des

jouets; mais elles sont trop vieilles, vraiment; il faut commencer à

les traiter en grandes filles. Les cols de broderie anglaise, enfin

terminés, leur iront bien. Ces parures donnent un petit air propre et

soigné, fort gentil.

La porte s'ouvre, et une belle fillette brune, les pieds nus, en chemise

de nuit, se précipite dans la chambre.

--Merci, «Grande», dit-elle, sautant sur les genoux de sa soeur et

l'étouffant dans ses bras. Juste, je désirais tant un bracelet! Et ce

joli col! C'est la dernière mode, tu sais! J'en ai vu de tout pareils à

la devanture d'un grand magasin, à Florence! Laisse donc ton travail!

Est-ce que l'on coud, le jour de Noël! C'est défendu. Viens dans mon lit

un moment, comme l'année dernière, nous bavarderons. Luce dort encore,

naturellement! Pauvre mioche! elle est fatiguée du voyage, tu comprends!

--Alors il ne faut pas la réveiller. Reste chez moi, toi, au contraire,

couche-toi. Je n'ai plus que deux points à faire et j'ai fini.

--Oh! tiens! justement la voilà, Mademoiselle! Enfin! Elle est

réveillée! Retournons dans ma chambre.

Nadine prit en ses bras la frêle enfant qui arrivait, toute ensommeillée

encore, pâle et grelottante, et se hâta de la rapporter dans sa

couchette de cuivre. Maggie, déjà enfouie jusqu'au cou sous les

couvertures, regardait sa «grande» de ses yeux brillants. Son petit nez

en l'air, sa bouche malicieuse, tout son visage frétillait de santé, de

vie.

--Ouvre les contrevents, dit-elle. Oh! qu'il fait bon chez nous! Comme

on y dort bien! Tiens! Tu as fait mettre des rideaux neufs! Je n'avais

pas remarqué cela, hier soir! Ces coquelicots roses sont très jolis,

et comme ils vont bien avec la tapisserie! Qu'elle est gentille notre

chambre! N'est-ce pas, Luce? Autre chose que le dortoir de la pension,

avec ses odieux murs peints en gris qui ont l'air d'être faits en

brouillard, et ces durs lits de fer, hein! Fait-il froid, dehors? Y

a-t-il de la neige?

--Oui, sur les sommets, pas ici, dit la grande soeur en refermant la

fenêtre.

--Quel malheur! Noël, sans neige, ce n'est plus ça.

--Qui veut déjeuner dans son lit?

--Moi!

--Moi!

--Bon! Je vous ai gardé un peu de la galette d'hier soir. Lucette, sonne

pour qu'Agnese apporte le chocolat. Es-tu contente de ce que tu as

trouvé dans ton soulier?

--Oh! si contente, Dine! Je venais exprès dans ta chambre pour te le

dire, mais cette Maggie parle tout le temps! Imagine-toi, Marthe Baldès,

tu sais, mon amie, a une gourmette presque pareille--pas si belle--et

j'en avais tellement envie d'une, moi aussi! Comment fais-tu pour

toujours deviner ce qui fait plaisir? Oh! je le sais: tu nous aimes!

Nous les mettrons ce soir, les bracelets, dis, et aussi les cols?

--Oui.

--Quel bonheur d'être à «Paradiso»! Il me tardait tant que Noël arrivât!

Il me semblait que jamais, jamais, ce moment ne viendrait. Tu feras

un pudding, n'est-ce pas, Dine, comme les autres années, et nous

t'aiderons?

--Oui, je vous ai attendues exprès.

--Moi, j'enlèverai les pépins des raisins secs, dit Maggie.

--Et moi, j'émietterai le pain anglais, reprit Luce. Nous le ferons ce

matin?

--Ce matin.

--Avant le temple?

--Dès que vous serez prêtes.

--Nous le tournerons tous, tous, dit Maggie avec exaltation: Jacques,

Agnese, Perpetua, papa, oui, même papa, je le lui porterai dans son

cabinet.

--Et tu nous raconteras l'histoire «du petit raisin de Corinthe qui ne

voulait pas être mangé?» supplia la toute petite.

--Si vous voulez.

--Mais, quand même, cette après-midi, nous aurons nos amies?

--Je l'espère, je les ai toutes invitées.

--Nous as-tu fait des «merveilles»?

--Oh! fi! la gourmande!

--Tu n'en as pas fait?--Et la figure de Lucé s'allongeait déjà.

--Mais oui, sois donc tranquille!

--Beaucoup?

--Une pyramide.

--Que tu es gentille!--La fillette, les yeux étincelants de plaisir,

une petite lueur rose sur son fin visage, se mit à embrasser sa soeur à

petits coups pressés, tantôt sur une joue, tantôt sur une autre.

--Tu ne sais pas, Nadine! s'écria Maggie, devenue grave subitement. J'ai

eu un très grand chagrin. Je ne te l'ai pas écrit, parce que ça aurait

été trop long à te raconter, et aussi pour ne pas te faire de la peine.

Mais il faut que tu me promettes de ne le dire à personne, personne.

--Je te le promets.

--Surtout pas à Jacques.

--Tu peux te fier à moi.

--Jacques est trop moqueur. Eh bien! je suis brouillée avec Lola, ma

grande amie. C'est une rapporteuse. Tu ne devinerais jamais ce qu'elle

a fait. Elle a été dire à Madame que je la trouvais injuste. C'est vrai

que je la trouve injuste, elle ne me donne jamais que des huit, quand

même je sais mes leçons très bien, très bien, sans une seule faute; mais

je l'avais dit à Lola en confidence, c'est très mal de le répéter.

--C'est une trahison, dit Luce, avec conviction.

--Et moi qui avais tant de confiance en elle! continua Maggie. C'était

mon amie de coeur, tu sais, ma vraie amie. Je croyais que nous nous

aimions pour toute la vie, et voilà, c'est fini! Cela m'a fait beaucoup,

beaucoup de peine. Aussi, je ne veux plus jamais aimer personne que

toi... et papa... et Jacques... et Daniel.

--Et moi? demanda la petite.

--Oh! toi, bien entendu! Toi, tu es un peu moi, tu es presque ma soeur

jumelle. Et puis, après, maintenant c'est fini, je m'en moque. C'est

Noël! c'est Noël! c'est Noël! Et, faisant une boule de son édredon, elle

le lança dans le lit de Lucette. Celle-ci riposta en lui envoyant le

sien. Nadine, qui allumait le feu préparé dans la cheminée, en reçut un

sur la tête. La lampe posée près d'elle, sur le plancher, s'éteignit.

La pâle lumière d'un matin d'hiver se répandit dans la chambre. Le feu

ronflait.

--Attendez! dit la grande soeur. Je vais vous apprendre à me manquer

de respect!--Et elle courut vers les lits. Mais là, plus personne!

Les têtes mutines avaient disparu. Seulement, sous les couvertures de

Maggie, il y avait quelque chose qui remuait, remuait... Nadine se mit à

chatouiller dans le tas. Des cris étouffés s'entendaient, des coups de

pied ébranlaient la cloison voisine. Enfin une tête apparut, rouge,

ébouriffée, suivie d'une autre tête plus pâle, et les «petites soeurs»

malades de rire, se pendirent au cou de la jeune fille qui les emporta

en tournoyant.

--Pour un joyeux Noël, c'est un joyeux Noël! dit une grosse voix.

Aussitôt les fillettes glissent à terre, et comme deux souris peureuses

qui regagnent leur trou, s'en vont chacune dans sa couchette.

--On frappe avant d'entrer! dit Maggie, furieuse d'être surprise ainsi.

--Vraiment? dit le grand frère, riant de son air de dignité offensée.

Eh! bien, j'ai frappé, Mademoiselle, mais votre majesté faisait tant

de tapage, qu'elle n'a pas entendu. Et puis, pour les quatres petits

fuseaux maigres que j'ai entrevus, trottinant, ce n'est pas la peine de

faire tant d'embarras! J'ai cru que le feu était à la maison, moi, ou

que vous étiez assaillies par une bande de brigands! Qui donc tapait

si fort à la muraille? Et avec quoi? Ce n'est pas possible que ce soit

cette prude demoiselle? J'ai tout juste pris le temps de m'habiller à la

hâte et d'accourir, pensant vous trouver massacrées. Mais, certes, je

regrette mon bon mouvement. A l'avenir, on pourra bien vous égorger tout

à son aise, sans que je m'en inquiète. J'aurais fort bien dormi encore

une bonne heure sans votre tapage infernal. Vous me paierez ça, mes

enfants! Toi, l'effrontée, je vais te mettre au haut de cette armoire;

tu y resteras jusqu'à ce que tu demandes pardon; quant à toi, la

mauviette, je me contenterai de te fourrer dans ma malle.

--Non! non! criaient les fillettes. Nadine, défends-nous!

--Voilà le déjeuner, dit la femme de chambre en entrant.

--Ah! merci, ma bonne Agnese! Justement je mourais de faim! Et Jacques,

prenant une des tasses fumantes, fit mine de s'installer auprès du feu.

Maggie oubliant tout, sauta hors du lit.

--Le gourmand! cria-t-elle, indignée. Nadine empêche-le! Je le dirai à

Papa! C'est pour moi, pas pour toi!

La grande soeur rétablit l'ordre. Quand les enfants furent lavées,

installées et en train de savourer leur chocolat, le jeune homme lui dit

à voix basse:

--Je voudrais te parler le plus tôt possible.

--Qu'y a-t-il? demanda Nadine devenant subitement pâle.

--Je te le dirai. Où pourrai-je te voir seule?

--Viens avec moi dans le bois. Il faut que j'aille cueillir le houx pour

ce soir: Je n'ai pas une minute à perdre aujourd'hui.

La jeune fille disparut et revint, l'instant d'après, vêtue d'une

gentille robe de serge grise. Elle prit, en passant dans le vestibule,

sa grande mante rouge dont elle rabattit le capuchon sur sa tête, de

vieux gants, mit des socques, et, armée d'un sécateur, suivit son frère

qui, impatient, nerveux, marchait devant elle.

Il se retourna à son approche.

«Qu'elle est belle!» se dit-il, frappé de sa grâce, comme chaque fois

qu'il la revoyait après une absence. «Elle ne ressemble à personne...»

Puis, tout haut:

--Dis-moi, où as-tu péché tes yeux, Dine? Je n'en ai jamais vu de

pareils; ils sont étonnants. D'abord, tu sais, leur couleur est

très rare: ce gris.... indéfinissable ni bleu ni vert. Peut-être te

viennent-ils, comme ton nom, de notre ancêtre Suédoise? Quand tu es

rêveuse ou préoccupée ils se ternissent, deviennent pâles et froids

comme un ciel du Nord: plus personne dedans. Mais lorsque tu y es...

maintenant, tiens! c'est le soleil de midi sur la mer, le soleil du

coeur de Nadine, qui éclaire tout autour de lui.

--Quand tu auras fini... dit tranquillement la soeur. Te souviens-tu de

la couturière qui venait à la maison du temps de Maman, Angela? Elle

disait de toi: «Ce Monsieur Jacques, quelle langue bien pendue il a!»

Elle avait raison. Tu feras, certes, un bon avocat. Par malheur, je

connais ces attendrissements-là: en général ils ne présagent rien de

bon. Je ne sais pas si mes yeux sont beaux, _caro_[29], mais je sais

qu'ils y voient, et très clair. Ils ont remarqué tout de suite, avant

que tu ne m'aies rien dit, dès hier soir, que tu es préoccupé. Tu

as beau rire et faire le fou, va, il y a là, sous cette formidable

moustache à la Vercingétorix, le mauvais pli de quand tu avais fait une

sottise, autrefois. Alors aussi, pour m'apaiser, tu m'appelais ta «zolie

Dine». Allons, trêve aux préambules. Si tu as à m'apprendre quelque

chose de désagréable, dépêche-toi; j'aime mieux ça.

[Note 29: Cher.]

--Tu as une manière de m'encourager!... Crois-moi si tu veux, mais il y

a une chose singulière. Lorsque j'ai fait des folies et que je suis

loin de toi, je sais bien, au fond, que je suis coupable, j'ai une

conscience, comme tout le monde; seulement la morale courante est si

indulgente, si facile! Je ne me trouve ni meilleur ni pire que les

autres; je ne sens véritablement mes fautes que lorsque je te vois,

que je rencontre ces yeux... eh bien! non, là, je n'en parlerai plus!

Toutefois, j'ai le droit de dire qu'ils ont sur moi une étrange

influence, une influence ridicule qui me vexe et que je ne puis pas

secouer. Dis-moi, est-ce toi qui as mis cet écrin sur ma table, pour

moi?

--Mais oui, dit la jeune fille, inquiète, cela ne t'a-t-il pas fait

plaisir?

--Certainement...

--Tu as reconnu?...

--Oui, c'est la bague de Maman, celle qu'elle portait à la main droite,

cette main si longue, si blanche avec ses ongles un peu bombés. Le rubis

lançait de petits éclairs rouges quand elle cousait, le soir, à la

lampe, tu t'en souviens?

--Certes! J'ai fait agrandir l'anneau pour toi. Il me semblait que tu

serais content d'avoir ce souvenir.

--Reprends-le, je n'en suis pas digne.

--A ce compte-là, moi non plus je n'en suis pas digne, personne n'en est

digne...

--Tu ne sais pas ce que tu dis. Entre toi et moi il y a un abîme.

Comment va Papa? Son coeur?

--Bien, tant qu'il se ménage et qu'on le ménage.

--C'est-il vraiment un anévrisme?

--Oui. Les médecins l'affirment, tout au moins. La mort de maman en est

la cause déterminante: il l'aimait tant! il ne lui faut aucune espèce

d'émotion ni de fatigue; beaucoup de distractions. Ce n'est pas

toujours commode à la campagne, tu comprends, quand nous sommes seuls.

Heureusement qu'il a sa chère musique! Mais encore, n'en faudrait il pas

abuser, surtout le soir: cela l'énervé et l'empêche de dormir. Le matin,

nous faisons la correspondance, les comptes, un peu d'anglais: nous

avons lu presque tout Shakespeare, cet hiver. L'après-midi, quand il

fait beau et que mon malade est assez bien, nous allons tout lentement

et en nous arrêtant souvent, jusque dans les bois, voir où en sont les

coupes, ou nous longeons le torrent jusqu'à Totti; si Père est trop las,

nous nous arrêtons à la première terrasse du jardin et nous regardons le

soleil dorer les glaciers et se coucher derrière les Alpes assombries.

Après dîner, je lui lis le Dante en italien, ou les tragiques grecs dans

la traduction française de Leconte de Lisle, ou encore du Vigny, du

Victor Hugo. Je tâche de ne pas trop massacrer de si grandes choses...

Pauvre père... il faut voir alors son visage, il est vraiment

transfiguré! Les livres médiocres lui sont odieux; il vit dans une

atmosphère de douleur et de beauté qu'il serait criminel de troubler, ou

domine l'image immatérielle de son unique amour.

Les jeunes gens étaient arrivés dans le petit bois de chênes touffus,

non loin de la maison, où les houx, les fougères roussies, les ajoncs et

les ronces s'enchevêtraient en un fouillis épais.

--Tu n'as pas l'intention de m'amener là? dit Jacques. Nous serions

écorchés vifs!

--Fi! le citadin! Voici le sentier.

--Un sentier, cela? Allons, puisqu'il le faut! Drôle de confessionnal,

tout de même!

--Le plus charmant et le plus discret de tous, _caro!_ Regarde cette

clairière, tout juste grande comme un boudoir. Pour tapis nous avons la

mousse et les feuilles mortes brodées de givre; pour plafond, le ciel.

Ces murs vivants nous séparent du monde et des hommes bien mieux que

des parois de planches ou de briques. Qui donc songerait à venir nous

chercher ici? Parle maintenant et n'oublie pas que le confesseur est

celle qui prenait toujours ta défense, autrefois.

--Et qui se faisait punir pour les fautes que j'avais commises. Vois-tu,

Dine, je n'aurais jamais dû te quitter. Loin de toi, je suis un autre

homme; près de toi je reprends mon âme d'enfant, je redeviens celui que

notre mère appelait son «petit tendre». Vous m'avez peut-être trop gâté,

toutes les deux, trop aimé...

--Peut-on aimer trop?

--Qui sait? A certaines natures il faut la bonté; à d'autres, moins

nobles, la férule. Je suis de celles-là. On devrait me fustiger comme un

enfant coupable. Mais, voyons, fâche-toi, ne me regarde pas avec cet air

confiant qui me désespère! Comment veux-tu que j'ose te dire... Ah! je

suis un misérable!

Et Jacques, s'asseyant sur le tronc d'un chêne abattu cacha dans ses

mains son visage angoissé.

--Un misérable, toi? Jamais je ne croirai cela. N'es-tu pas _son_

enfant? dit la jeune fille, s'agenouillant auprès de son frère et

prenant sa tête brûlante tout contre son épaule. Ne parle pas, je vais

achever la confession: tu t'es de nouveau laissé entraîner, comme il y a

six mois, tu as joué...

--Oui. Qui te l'a dit?

--Ton repentir. Tu as perdu et tu...

--C'est que j'avais besoin d'argent... Ah! si tu savais!

--Je ne veux pas savoir. Combien te faut-il?

--Mille francs seulement. J'en dois le double; mais Daniel, à qui je me

suis adressé d'abord, m'a envoyé vingt-cinq louis, avec une semonce si

dure, il est vrai, que j'ai été sur le point de tout lui retourner. J'ai

pu emprunter les cinq autres cents francs à des camarades. Restent mille

francs. Il faut que je les trouve à tout prix, aujourd'hui. C'est une

dette de jeu, une dette d'honneur, tu comprends. Si demain, avant

minuit, je ne l'ai pas payée, je suis déshonoré. Mille francs, ce n'est

pas excessif, pourtant! Papa les retiendra sur ma part, plus tard. Mais

je lui avais donné m'a parole que je ne jouerais plus; j'ai manqué à ma

parole. Quelle confiance aura-t-il en moi, désormais? Quel mal ceci ne

va-t-il pas lui faire! Ah! je n'ai pas le courage de lui porter ce coup!

Tu lui parleras, toi, n'est-ce pas?

--J'arrangerai tout, ne crains rien. Lève-toi, maintenant et aide-moi à

couper mon houx.

--Tu as du chagrin, Dine?

--Oui. Moi aussi je me fiais à tes promesses. Et Papa... Mais tu t'es

dit tout ce que je pourrais te dire. A quoi serviraient les reproches!

Regarde plutôt: le soleil a percé les nuages; il est entré dans le

confessionnal; c'est le soleil de Noël, chéri; laisse-toi pénétrer par

lui. Il te dira ce que je ne sais pas te dire, moi, qui n'ai jamais su

te gronder. Si je le comprends bien, il parle de pardon, de courage,

de vie nouvelle. Il dit: joyeux Noël à tous, oui, joyeux, malgré tout,

malgré les fautes, les regrets, les déceptions, les séparations, les

deuils, les tristesses: joyeux dans l'espérance divine, joyeux dans la

force venue d'en haut et promise à ceux qui se repentent, aux hommes de

bonne volonté. Garde la bague: c'est _elle_ qui te la donne, maintenant:

la pierre, couleur de ces graines, te rappellera notre confessionnal.

Promets-moi seulement de la porter toujours et de la regarder quand

viendra la tentation.

--Je te le promets.

--A l'oeuvre, à présent, paresseux! Vite, et ce houx! Papa doit être

levé. Ecoute: n'est-ce pas la cloche du déjeuner qui sonne?

--Oui.

--Dépêchons-nous. Coupe donc les branches plus longues! Mets tes gants

si tu crains de te piquer. Ah! voilà ce qui s'appelle un beau bouquet!

C'est assez. Viens!

Contes de Noël · 第 25 / 31 题