Depuis longtemps déjà le bruit avait cessé en bas. Le paysan et sa femme
s'en étaient allés chacun à ses occupations, Nestor s'était échappé pour
rejoindre ses amis, Blaireau avait disparu. Raymond se réveilla, frotta
ses yeux, et se demanda pourquoi il était là, dans le grenier, blotti
dans le foin. Tout-à-coup, il se souvint. Il avait tant, tant pleuré,
qu'il s'était endormi de fatigue, sans doute. Quelle heure pouvait-il
être? Le soleil descendait à l'horizon. L'enfant se pencha sur la
trappe, ne vit personne, n'entendit rien. S'il voulait partir sans être
vu, c'était le moment. Bientôt la Poupin reviendrait pour préparer le
repas du soir. Il descendit par l'échelle qui faisait communiquer
le grenier avec l'étable. Les vaches sommeillaient en ruminant; La
Roussotte, sa favorite, entr'ouvrit un oeil indifférent comme il
passait, et reprit son rêve de bête repue. La cour était vide. L'enfant
se glissa furtivement et gagna la porte. Où allait-il? Il n'en savait
rien: «là-bas», ainsi que le disait la bohémienne, «partout», excepté
où l'on ne voulait plus de lui. Il attachait ses yeux sur le paysage,
confident de ses rêveries enfantines, sur les champs déserts, la ville
lointaine, la mer aimée et ingrate qui le repoussait, la route décevante
qui ne lui avait pas apporté ce qu'elle lui avait promis, sur toutes
ces choses familières qu'il voyait pour la dernière fois et qui
lui paraissaient, à cause de cela, changées, plus belles, plus
attendrissantes, se sentant tout autre lui-même.
Il disait adieu au joli village gai dont la grand'rue tortueuse sépare
les maisons très blanches, adieu au vieux noyer sous lequel la vision
radieuse lui était apparue, adieu à la fontaine et à sa grille déjetée,
si commode pour «faire à la souplesse» avec La Seiche et les autres
gamins, ses camarades. Adieu à Pitard, le gros boucher, brave homme
qui rit toujours et qui, une fois, l'a pris un bout de chemin dans sa
carriole.--Il finit de dételer son cheval dans la cour, près de la
maison aux marches branlantes, autour de laquelle croissent de maigres
balsamines et de poussiéreux ricins, l'été.--Adieu à la boulangère,
Alida, qui a de si beaux cheveux noirs luisants, et qui, souvent, le
lundi, lui donnait un petit pain non vendu la veille. Adieu à l'école, à
la classe, fraîche l'été, chaude l'hiver, grâce au poêle ronflant, où il
a passé les meilleurs moments de sa vie à écouter le maître si aimé et
si injuste, hélas! Il voudrait bien l'apercevoir une dernière fois. Mais
les contrevents verts, les portes, tout est fermé hermétiquement,
comme le cour de celui qui l'habite. La nuit vient. La lampe à pétrole
s'allume chez la mère Rabaudin, l'épicière. Oh! oh! les belles choses
qu'elle a mises à sa devanture débarrassée des mouches mortes, des
pantoufles de lisière et des vieux bonbons! L'image réclame de la jolie
femme collée contre la vitre, semble en rire d'aise. Les attrayants
jouets! Les alléchantes sucreries roses et blanches! Tiens, c'est vrai,
c'est Noël, demain! Ce soir, bien des mamans heureuses rempliront les
sabots de leurs heureux enfants... Vite, passons. Voici la cure. La
porte est entrebâillée: on aperçoit le grenadier, si beau quand il a ses
fleurs rouges ou ses lourds fruits couleur de soleil couchant. «Si la
vieille Angèle me voit, elle m'arrêtera, sûrement, pour me dire de ne
pas manquer la messe de minuit», pense-t-il. «Où serai-je à minuit?...
Que cette rue est longue! Allons, plus vite! Le «Café du Centre» est
brillamment éclairé, ce soir comme les jours de fête: c'est bien, en
effet, une fête pour tous, sauf pour moi!»
Enfin, voici la place, auprès de l'église. Là, Raymond est un peu chez
lui. Que de fois il a joué à saute mouton sur l'aire banale où l'on
dérange les poules en quête de grain perdu, où, dans l'épaisse couche
de balle, on ne se fait pas mal si l'on tombe! Plus loin, sur l'herbe
jaunie et maigre, des ronds de diverses grandeurs marquent la place des
chevaux tournants venus à la foire qui a lieu en octobre, quand les
«baigneurs» sont partis et que les bourses sont pleines encore. En
venait-il, du monde, de tous les côtés, bonnes gens, pour manger les
saucisses renommées avec les huîtres fraîches, et boire le vin nouveau,
pétillant et sucré! La route, les chemins, en étaient tout noirs et
grouillants. Les voitures, qui montaient et descendaient, bourrées de
citadins endimanchés, se hélaient au passage. C'était un bon moment dans
l'année, celui-là. Quand la vendange avait été satisfaisante, la Poupin
donnait quelques sous à son nourrisson pour acheter des sucres-d'orge ou
des craquelins de Saujon, ou tout autre chose «pas chère» ou, encore,
pour monter aux chevaux de bois. Il hésitait longtemps, dans une
angoisse délicieuse, partagé entre son plaisir, sa gourmandise et ses
autres convoitises. Il tournait autour de la boutique à dix centimes se
demandant avec un battement de coeur ce qu'il choisirait des bagues en
métal blanc, des épingles de cravate ornées de pierreries rouges ou
vertes, des miroirs ronds... Il contemplait Nestor et ses autres
camarades tirant à la carabine ou au «massacre». Comme ils riaient quand
la mariée ou le curé étaient touchés et se renversaient en arrière dans
une posture inconvenante! Lui se sentait gêné. Il aimait mieux regarder
les manèges. Son frère de lait, affalé sur, un cochon bien frais, à la
queue en trompette enrubannée, ses bras maigres enserrant nerveusement
le groin rose, passait et repassait devant lui. Son visage apeuré,
blême, conservait néanmoins cette expression de triomphante arrogance
qui le rendait si haïssable. Enfin, après bien des hésitations, Raymond
finissait par grimper sur un énorme lion à la gueule ouverte, qui
montait et descendait par des bonds réguliers. Quelles délices, alors!
Comme le pauvre petit oubliait toutes ses misères! Il était dans ces
pays fabuleux, dans ces déserts, «immenses étendues aux vagues de sable
doré», dévorant l'espace sur la croupe frémissante du «roi des animaux»,
comme disait le «maître», libre, loin de toute humiliation et de toute
souffrance. La musique des manèges mêlée à celle du bal de l'auberge
voisine entrait dans la tête du pauvre petit et lui donnait un
engourdissement qui aidait à l'illusion. Quand le cheval étique qui
tournait autour de l'axe, ralentissait sa marche et s'arrêtait, il
descendait tout étourdi, chancelant, comme ivre. Lorsque viendra la
foire prochaine le «nourrisson de la Poupin» ne sera plus là....
Mais qui donc arrive par la petite rue déserte? Raymond connaît cette
voix cassée, au timbre de cloche fêlée. Tiens, c'est Denis, Denis le
fou, le pauvre, pauvre Denis! Un mouvement instinctif de pitié et de
sympathie le fait aller vers lui. N'est-il pas seul, abandonné et
malheureux, lui aussi? Sa femme et sa fille l'ont quitté, voici bientôt
quatre ans, pour s'en aller bien loin dans une grande ville. Depuis
lors, il vit comme un sauvage, fuyant tout le monde; peu à peu le
chagrin lui a fait perdre la raison. On ne l'enferme pas, il n'est pas
méchant; la plupart du temps, même, il est très raisonnable. Il cultive
sa vigne, son petit jardin, élève des volailles qu'il va vendre au
marché des Roches. Ce n'est que lorsque quelque chose lui rappelle son
malheur, au moment des fêtes, par exemple, qu'il est repris de sa folie
douce. Alors il s'en va, il marche, il fait plusieurs fois le tour
du village, interpellant les passants, parlant à des interlocuteurs
imaginaires, chantant à tue-tête. Des voisins compatissants lui donnent
à manger, veillent de loin sur lui.
--Monsieur, j'ai ben l'honneur de vous saluer, dit-il à l'enfant ahuri,
en s'approchant et lui faisant une profonde révérence.--En même temps il
découvre un crâne chauve, entouré d'une demi couronne de cheveux blancs
embroussaillés qui semble être la continuation de sa barbe en collier
d'orang-outang. Il porte un «bayot» vide qu'il pose par terre.
--La vendange a été bonne, reprend-il. Le raisin est gros à crever,
le vin sera fameux cette année. Nous en avons-t-y fait de la besogne,
aujourd'hui, bonnes gens! Enfin, nous v'là rendus, juste avant la nuit.
Quand on aura mangé un morceau, on dansera cheux nous. Si le cour vous
en dit, jeune homme... Vous verrez ma femme et ma fille, deux belles
personnes, donc, et qui s'entendent à sauter mieux qu'à travailler.
Pourquoi que vous riez, vous aut'. C'est p't-êt' pas vrai qu'ailes sont
mignonnes? Je vous défends de vous gausser d'elles. Et pis, c'est-y tant
rigolo ce que je vous dis-là? Je savons 'core un peu ce que j'disons,
pourtant. Le père Denis n'est pas si tant vieux qu'on veut l'dire. Il
sait ben lever la jambe, toujou'joliment. Tenez:
Et lon lon-la
Et lon-lon-lère
La fille est là
Avec la mère.
Et lon-lon-lère
Et lon-lon-la
Adieu, bon père,
Moi, je m'en va!
Le vieux chantait sur un air de bourrée et faisait sonner ses sabots en
cadence sur le sol gelé. Ses cheveux blancs, s'envolaient, pitoyables,
autour de sa tête; ses yeux, de plus en plus hagards, se fixaient sur le
pauvre petit qui tremblait.
Et lon-lon-la
Et lon-lon-lère
L'enfant s'en va
Après la mère.
Et lon-lon-lère;
Et lon-lon-la...
--Quoi que vous avez tous à me regarder, tas de voyous! crie-t-il. Je
suis donc ben plaisant, à mon âge, que je vous prête à rire? Attendez un
peu, je vas vous montrer si le père Denis a quitté ses biceps...
Raymond s'éloigne, effrayé, le coeur plus serré encore. Un instant il a
cru trouver dans le vieillard un protecteur, un ami; mais non: il est
trop fou. Certes, il est bien à plaindre, le pauvre homme, mais au
moins, lui, sa folie lui fait oublier sa peine. Il est heureux alors, il
chante et rit comme s'il n'était pas seul au monde, abandonné. Et puis,
il a sa maison, un abri contre le vent, le froid, les mille terreurs qui
peuplent les ténèbres, un asile où passer la sombre nuit d'hiver. Un
asile! Que cela semble enviable au pauvre petit! Ah! coucher sur le sol,
dans le froid, dans ce noir qui vient, non, non... Mais, où aller? Où
aller?
Et lon-Ion-lère Et lon-lon-la Le cimetière Est près de là!
Reprend le bonhomme en s'éloignant. Le cimetière! Eh! oui, il a raison
Denis! C'est là le seul refuge possible, c'est là qu'il faut aller,
c'est là qu'on est bien. Les hautes pierres des tombes, les noirs cyprès
lui seront un abri contre la bise glacée. Dans cet enclos paisible,
personne ne viendra le chercher, personne ne le dérangera, personne ne
le chassera.
Au fond de l'allée des grands ormeaux dépouillés de leurs feuilles, la
petite église apparaît, antique et massive, avec son clocher carré comme
un donjon, sa façade unie, dorée par les lichens, blonds. L'enfant ne
s'y arrête pas.
Qu'irait-il y faire? On ne lui a pas appris à prier. D'ailleurs, il
n'oserait entrer dans cet endroit silencieux ou flotte toujours un vague
parfum d'encens, qui ne lui rappelle que le souvenir de messes matinales
où il s'endormait, de sermons qu'il ne comprenait pas, pendant lesquels
ses yeux restaient fixés sur un joli trois-mâts, grand comme un joujou
d'enfant, pendu en ex-voto dans la chapelle de la Vierge. Il n'a pas
encore été au catéchisme, on ne lui a parlé du «bon Dieu» que comme d'un
être invisible et sévère qui profite de ce qu'on ne le voit pas pour
espionner le monde, qui, sûrement, l'enverra en enfer, lui, «le
nourrisson de la Poupin», pour ses crimes d'enfant. Il se le représente
comme le maître de tous les maîtres, le patron de tous les patrons, le
plus riche de tous les riches! Eh bien! si les petits de la terre sont
méprisants et durs, s'ils traitent en paria l'orphelin, que fera-t-il,
alors, lui, qui est plus qu'eux tous?
Raymond se glisse derrière les tombeaux en forme de bancs de ceux qui
furent les gens importants de la commune, et cherche un chemin dans le
fouillis des monticules envahis par les ronces qui marquent la place
de ceux qui n'y furent rien. Quelques cyprès solitaires désignent des
tertres plus soignés. Il arrive, enfin auprès du mur de clôture où, dans
les hautes herbes brûlées par le froid, se trouvent deux tombes jumelles
toutes pareilles, deux berceaux de pierre.
Dans l'une «repose» une petite fille, presque de son âge, «Alexina
Gérard, morte à huit ans, douce et charmante enfant que le Seigneur
voulait avec lui au ciel». Un trou rond, creusé dans la croix, et fermé
par une vitre trouble, abrite une petite tresse de cheveux bruns, jadis
soyeux et doux, raides et roussis par le temps. A côté, «Stylice Paret»,
sept ans, «à la mémoire de leur petit ange, ses parents éplorés qui
espèrent le revoir au ciel». Malgré l'obscurité croissante, Raymond peut
encore distinguer, au fond de la vitrine, une gravure coloriée, presque
fanée. Elle représente une belle dame à crinoline, les épaules tombantes
sous un châle en pointe, la figure menue dans un chapeau en auvent. Elle
se tient debout, son mouchoir à la main, devant un monument de marbre
blanc sur lequel sont peintes des larmes noires, grosses comme des
poires. Ces deux tombes, avec cette tresse de cheveux et cette image
prétentieuse sont, après sa nourrice, ce que le pauvre enfant aime
le mieux au monde. Cette femme si pâle, qui pleure éternellement son
enfant, l'attire invinciblement. N'a-t-il pas perdu sa mère, lui?
Justement sa mère, avait, comme elle, des mains fines et blanches: «bon
sang de bon sang, des doigts quasiment gros comme des pattes d'araignée
et blancs comme l'hostie,» avait dit la Poupin, un jour qu'elle était
en veine de confidences. Une autrefois, alors que, timidement, il lui
demandait si sa mère était jolie, la paysanne avait répondu:
--Jolie, j'ai pas fait attention à c'te bêtise-là. J ai vu que son
argent, qu'était bel et bon. On aurait dit qu'alle en avait des cent et
des mille, bonnes gens, à la manière qu'alle le laissait parti'. Qui
jamais aurait pensé qu'alle n'était qu'une pauvresse, tout com' les
aut'. Alle avait l'air si honnête, si timide, avec son parler doux de
dame riche. J'ai cru que c'était la fortune qu'alle nous apportait avec
toi, ou, dans le pire, qu'on serait récompensé de ses peines. Va te
faire fiche! Jolie, avec son tout petit visage couleur de cire! même
qu'alle m'a fait pitié, j'ai si bon coeur! D'ailleurs, son chapeau
avançait, c'était presque la nuit faillie, or y voyait tout juste assez
pour distinguer une poule d'un canard; je s'rions ben en peine de la
reconnaît'! Et, reprenant le récit conté tant de fois:
--«Je rentrions les bêtes lorsqu'une voiture s'arrête devant la porte de
la cour. Descend une petite dame portant un enfant endormi qui me dit:
--»Vous êtes ben m'ame Poupin?
--»Oui, bonne dame, pour vous servi', que je dis.
--»Paraît que vous cherchez un nourrisson?
--»Oui ben, que je dis. J'ai beaucoup de lait, mon p'tiot profite; et je
serions pas fâchée de m'met' queuque sous de côté pour l'élever, rapport
à ce que nous sommes pas riches et que les temps sont durs.
--»Voulez-vous prendre mon enfant?
--»Volontiers, que je dis, si vous payez congrûment.
--»Je vous donnerai ce que vous voudrez, qu'alle dit.
--»C'est que, bonne dame, les enfants, ça fait avoir beaucoup de
dérangement. Mettons trente francs par mois, le sucre et le savon en
pus.
--»Ça me va, qu'alle répond. Tenez, voici deux mois payés d'avance.
»Et alle me tendait un billet de cent francs comme je te tends, à
toi, ce morceau de pain. Je n'en croyais pas mes yeux. Je restais là,
imbécile, sans oser toucher le billet qu'alle posa sur la tab'. Enfin
l'estomac me revint. Je te pris dans mes bras; tu avais dans les cinq ou
six mois, comme Nestor, mais t'étais plus menu et chéti'.»
--«Je reviendrai bientôt, qu'alle dit alors. Vous semblez être une brave
femme, soignez ben mon Raymond, voici ses habits.--En même temps,
elle jeta un paquet par terre et s'ensauva. Je la croyais loin et je
regardais les chemises de fine toile garnies de broderies, les langes
aussi doux que des mouchoirs de poche, lorsqu'elle revint, t'attrapa, se
mit à t'embrasser comme une folle, pis repartit en courant. La portière
claqua, la voiture disparut avant que j'aie pu comprendre ce qu'était
arrivé. Jamais pus alle n'est revenue...
--»Alle est timbrée que je me pensais en mon par dedans. Ou ben c'est le
mal au coeur de quitter son petiot qui lui fait batt' la berloque. Mais
tout de même, alle semb' une bonne personne, généreuse, qui comprend les
choses. Ah! ouiche! Ben bonne! De la crème tournée, quoi! Ben généreuse:
cent francs pour te nourrir toute la vie, c'est payé en effet! Ah! la
sans-coeur! Alle se débarrassait de toi pour pouvoir mieux faire la
fête! La coquine! Alle se déchargeait su de pus pauv' qu'alle du soin
de t'élever. Encore si alle avait laissé son adresse, si alle avait dit
comment que tu t'appelais: mais ren pour te faire connaître, pas un mot
d'écrit, pas un scapulaire, une médaille, une croix, comme y en a qui en
ont, qu'on raconte. Jolie! En effet, alle était jolie, la misérab', la
gueuse!»
Depuis, Raymond n'avait plus jamais parlé de sa mère. Mais il y pensait
sans cesse. Il espérait, et c'était le fond mystérieux de ses rêveries,
il espérait qu'elle reviendrait un jour le chercher. Pour lui, ce «tout
petit visage couleur de cire», caché sous un chapeau qui avançait, était
devenu vivant. Il le connaissait comme s'il l'avait, toujours vu,
penché sur lui. Peu à peu il le confondait avec l'image de la dame
du cimetière. Bientôt les deux ne faisaient plus qu'une seule et même
personne. Elle avait, sous son vêtement de deuil, une taille jeune et
mince; elle lui tendait ses mains secourables, ses blanches mains pures;
c'est sur lui qu'elle pleurait, sur son isolement, sa souffrance. Il
lui contait toutes ses peines; elle y compatissait, le comprenait, le
consolait. Elle l'accueillait toujours bien; jamais elle ne doutait
de sa parole; Stylice était son frère et Alexina, sa soeur. Il leur
parlait, ils lui répondaient. Chacun avait sa physionomie particulière,
son timbre de voix distinct, si doux, celui de la mère; si clair, celui
de la petite soeur. Il taquinait Alexina, jouait avec Stylice, mais
surtout, surtout, il baisait dévotement les blanches mains. Il portait à
ses amis des fleurs, furtivement volées de ci, de là, ou cueillies dans
les bois: coucous et primevères pâles au début du printemps, douces
pervenches et blanches «pentecôtes» un peu plus tard, roses et
chrysanthèmes, l'été et l'automne. Il les cachait sous sa veste, le long
du chemin.
Mais, quand survenait une période d'accalmie, lorsque la Poupin,
satisfaite de la récolte ou de la vente des légumes, se souvenait
qu'elle l'avait nourri de son lait et se montrait meilleure, presque
maternelle, il les oubliait. Il était si jeune et avait tant besoin
d'être aimé! Le rêve est une nourriture creuse qui peut bien tromper
un instant un coeur avide, mais qui ne saurait le satisfaire toujours.
Comme alors il battait, ce coeur, chaque fois que la paysanne
s'approchait de lui; comme le pauvre enfant épiait chacun de ses
mouvement! Ah! si elle l'avait pris dans ses bras, combien goulûment il
lui aurait rendu sa caresse! En elle il eût étreint en même temps, et
son rêve, et la réalité proche, vivante, dont il avait tellement soif.
Mais la Poupin ne songeait jamais à l'embrasser.
Pourtant, jusqu'à maintenant, il s'était fait illusion, il croyait
qu'elle l'aimait un peu, beaucoup moins que Nestor, bien entendu, mais,
enfin, un peu. Il s'est trompé, elle ne l'aime pas ou elle ne l'aime
plus, si elle l'a jamais aimé. Personne ne l'aime. Blaireau lui même,
le volage Blaireau, l'a abandonné! Ce soir, est-ce le froid intense qui
l'envahit jusqu'au coeur ou l'obscurité croissante qui l'enveloppe de
tristesse? Mais il a beau appliquer; son esprit à retrouver son rêve,
son rêve lui-même lui échappe. L'image de la tombe n'est qu'une gravure
à moitié effacée, vue à travers une vitre malpropre; Stylice, Alexina
n'ont jamais existé pour lui, ce sont des noms qui ne représentent
rien. Tout à coup, la réalité le saisit; ce qu'ils sont, il le devine
maintenant. N'a-t-il pas, bien des fois, vu le fossoyeur faisant sa
sinistre besogne dans le champ commun? Il sait ce que recouvre chacun
des sombres monticules, et les bancs des riches aux flatteuses
inscriptions... Horreur, horreur! C'est la nuit de Noël; comment n'y
a-t-il pas pensé plus tôt! Dans un moment, d'après la légende répétée
aux veillées, les morts vont sortir de leurs tombeaux. Mais oui, tenez,
tenez, les voici déjà qui écartent de leurs mains de squelettes les
mottes de terre gazonnée; ils soulèvent péniblement les lourdes pierres,
renversent les bancs, les croix, les colonnes. Les voilà tous sortis! Le
cimetière, bouleversé de fond en comble, ressemble à un champ labouré où
grouille une armée de spectres. Les petits, Stylice et Alexina, qui
se sont attardés, courent et sautent par-dessus les obstacles pour se
mettre derrière les autres. En bande serrée, deux à deux, ils marchent,
ils approchent; Ils chantent... mais c'est horrible, les voilà tous qui
chantent, maintenant, en se dandinant; ils entrechoquent leurs os pour
scander la bourrée:
Et lon-lon-la
Et lon-lon-lère,
L'enfant est là
Avec la mère!
Et lon-lon-lère
Et lon-lon-la,
Le cimetière,
Nous y voilà!
--Non, non! crie l'enfant, saisi d'une indicible terreur, non, je ne
veux pas!--Et, grelottant de fièvre, brisé par le chagrin, vaincu par la
faim, le froid, la peur, il tombe évanoui sur l'herbe blanchie par la
gelée.