REGARD MATERNEL

A Suzanne.

Dans le vaste salon aux panneaux boisés, peints en blanc, le grand arbre

de Noël se dresse, éblouissant. Sa flèche aiguë touche le haut plafond.

Les petites bougies qui, chacune à part, donneraient une flamme pâle

et tremblante, font, ensemble, une lumière très intense, d'une gaîté

incomparable. Elle court, cette lumière, le long des fils d'or et

d'argent jetés parmi les branches; elle éclate sur les objets brillants

pendus à tous les rameaux, elle avive le vermillon des pommes d'api et

l'or des oranges. Puis, rayonnant autour du sapin, elle anime, là-haut,

les visages des vieux portraits; les uns, frivoles et parés dans leurs

costumes d'autrefois, ont l'air de sourire à la fête; d'autres, pensifs,

regardant de leurs cadres dédorés comme d'une fenêtre ouverte sur le

présent, paraissent rêver mélancoliquement aux choses d'autrefois, aux

Noëls passés. Enfin, plus bas, la belle lumière éclaire les jeunes têtes

vivantes qui se pressent autour de l'arbre, blondes et brunes, têtes de

jeunes gens rieurs, de jeunes filles vêtues de fraîches toilettes, dont

les yeux, illuminés par le plaisir, semblent concentrer en eux toutes

ces lumières, toutes ces joies. Au milieu d'eux, une mince silhouette

de femme, jeune encore, vêtue de velours noir, se détache, élégante et

souple. Elle va et vient de l'un à l'autre, empressée, vive: c'est la

maîtresse de maison, la mère de ces deux grandes fillettes si blondes,

si roses, aux candides figures épanouies, qui sont le centre d'un petit

groupe, à droite. Elle est blonde aussi, mais d'un blond plus atténué,

doucement cendré. Ses traits menus, à peine touchés par la vie,

paraîtraient enfantins à un observateur superficiel, sans deux grands

yeux profonds, couleur de fleur de lin, deux yeux qui ont déjà vu bien

des choses, qui ont pleuré et souri, des yeux qui comprennent et qui

parlent.

Une odeur particulière, rappelant la forêt, le magasin de jouets, la

fruiterie, «l'odeur de Noël», comme disent les petits, flotte dans l'air

et met dans les coeurs cette allégresse très particulière, faite de

souvenirs et d'espérance, de pardon et d'amour:«la joie de Noël».

Sur la mousse qui cache le pied de l'arbre, de nombreux paquets blancs,

attachés avec des faveurs, sont posés. La distribution des cadeaux a

commencé. Pour donner plus de gaîté à la fête, Mme Noguel a imaginé de

mettre les objets qu'elle offre dans plusieurs enveloppes portant une

adresse différente chacune. Ils circulent ainsi, de main en main, au

milieu des cris de surprise, des rires, des exclamations, avant de

s'arrêter à ceux auxquels ils sont destinés. Une litière de papier

jonche le tapis. Le choix a été fait avec tant d'intelligence et de tact

que tout le monde est content. Les jeunes visages rayonnent. La mère,

heureuse de la gaîté qu'elle voit autour d'elle, rayonne aussi, dans

la splendeur de sa beauté faite de bonté, modelée et comme refondue

à l'image de son âme sereine. Elle pense qu'elle est mille fois plus

heureuse aujourd'hui qu'au temps joyeux de son enfance, car son bonheur

est décuplé par celui qu'elle donne à ses chéries, à toute cette belle

jeunesse en fleur. Ses yeux clairs cherchent les regards pour y cueillir

la joie du plaisir qu'elle y a mis et qui est la récompense d'un long et

fatigant travail. Partout elle aperçoit la gaîté la plus franche et la

plus vraie. A la fin, pourtant, elle tressaille: un regard a tremblé

sous le sien et s'est dérobé.

Cachée derrière un groupe, une jeune fille, toute frêle et pâle dans sa

sévère robe noire, regardait et s'efforçait de paraître gaie. D'épais

cheveux châtains, partagés par une fine raie, encadraient de leurs

bandeaux un peu raides son front pur. Sa jeunesse, qui aurait dû éclater

dans ses vifs yeux noirs, semblait languir comme une plante privée

de soleil; son teint, d'un blanc maladif, ses traits réguliers, lui

donnaient l'air d'une petite statue triste. Pourquoi était-elle là, et

qu'y faisait-elle? Sa place n'était pas au milieu de toutes ces lumières

et de toutes ces gaîtés; sa robe sombre faisait tache, choquait comme

une fausse note dans un air mélodieux. Quoi qu'elle fît pour la retenir,

sa pensée s'échappait du salon brillant, elle courait le long d'une

allée de platanes jusqu'à une large dalle de pierre grise où un nom très

simple était gravé. C'était la première fois qu'elle assistait à une

fête, depuis le jour cruel où sa jeunesse insouciante avait rencontré

l'atroce réalité. Pour la première fois, ses vêtements de deuil

s'éclairaient au cou et aux manches d'une étroite bande blanche. Ses

soeurs lui avaient dit: «Voyons, vas-y, cela te fera du bien». Elle

avait résisté, d'abord: non elle n'irait pas, elle resterait dans sa

petite chambre solitaire; là, devant le portrait de la chère morte, elle

revivrait les heureux Noëls d'autrefois. Elle penserait tant à sa mère,

elle la chercherait si avidement dans cet infini où elle avait disparu

que, peut-être, elle la trouverait, et que leurs deux âmes, détachées

des liens de la chair, se rencontreraient encore dans une de ces extases

de tendresse d'où elle sortait brisée, pourtant moins triste.

Pourquoi donc avait-elle cédé? Quelque chose qu'elle ne s'expliquait pas

l'avait attirée en dépit d'elle-même, triomphant de sa résistance. Elle

s'était laissé parer par ses soeurs, elle était venue. Et maintenant,

dans cette réunion si gaie, parmi cette jeunesse ignorant la douleur,

elle se sentait dépaysée, perdue: telle une hirondelle sauvage au milieu

de brillants oiseaux des Iles.

Heureusement personne ne songeait à elle: ses compagnes et ses camarades

causaient avec tant d'entrain qu'ils ne s'apercevraient pas de son

absence. Toute tremblante, elle réussit à gagner, sans être vue, un coin

sombre derrière un paravent, et, enfonçant son mouchoir sur ses yeux,

elle força ses méchantes larmes à rentrer. Ah! quand donc saurait-elle

porter sa peine? Allait-elle l'afficher au milieu de ces indifférents?

Quel ennui si on la surprenait! On s'étonnerait. N'y avait-il pas deux

ans, déjà? Son chagrin ne devait-il pas être allégé comme son deuil?

C'était si loin pour les autres, deux ans! La sympathie, qu'on lui

prodiguait bruyamment, les premiers temps, était usée depuis longtemps.

Elle entendait celles qu'on appelait ses «amies» lui demander de

nouveau: «--Pourquoi pleures-tu?»

Rien que deux ans, pourtant! Les années lui avaient semblé à la fois

bien longues et bien courtes: n'est-ce pas hier que cela avait lieu?

Mais que de nombreuses et ternes journées ont passé depuis!

Elle aussi se sentait jeune certes, elle aimait la vie, seulement elle

n'avait plus tout-à-fait confiance en elle. Ne savait-elle pas, non par

ouï-dire maintenant, mais par expérience, que nos joies les plus pures,

les plus légitimes, sont instables et courtes, et qu'en face de cette

vie mystérieuse et tentante, il y a la mort? L'appui naturel de son

coeur, l'amie toujours bienveillante, inépuisablement indulgente et

bonne, celle avec qui l'on ne compte pas et qui ne compte jamais avec

vous, celle, enfin, qui était comme le fond même de son existence, comme

sa raison d'être, était partie, et elle ne reviendrait pas...

Pour les autres, rien n'était changé, tout avait encore le charme

enivrant d'une belle aurore sans nuage. Comment auraient-elles compris!

Elles iraient, en rentrant, tout conter à leur mère, qui se réjouirait

de leur joie, tandis qu'elle... Ah! comme sa chambre lui apparaît

froide, silencieuse, triste!

Cependant Mme Noguel, qui observait la jeune fille, l'avait suivie des

yeux dans sa retraite. Elle ne la connaissait pas beaucoup, mais sa

jeunesse attristée avait attiré sa sympathie. C'était pour tâcher de

l'égayer, pour la faire sortir de sa studieuse solitude, qu'elle l'avait

invitée. Se serait-elle trompée? Ce coeur aimant n'était-il pas encore

trop meurtri pour supporter la gaïté bruyante d'une fête?

Eh quoi! le mal était fait; comment l'atténuer maintenant? Devait-elle,

respectant sa douleur, la laisser reprendre possession d'elle-même, ou

bien irait-elle la trouver pour essayer de lui dire sa sympathie? Une

tendre pitié emplissait son cour: elle aussi avait perdu sa mère toute

jeune, elle aussi avait connu l'infinie détresse des orphelins. Elle

pensait à ce que seraient les futurs Noëls de ses filles, si elle s'en

allait.

Comme elle hésitait encore, Lucie retournait auprès de ses compagnes.

Elle avait triomphé de sa violente envie de pleurer et revenait au

milieu d'elles avec cet air calme qui leur faisait dire: «Elle est

consolée.» Mme Noguel l'arrêta au passage; mais, au lieu des douces

paroles qu'elle pensait, retenue par une étrange pudeur, elle lui dit:

«Avez-vous été contente de votre cadeau, mon enfant?»... Seulement, sa

voix avait des intonations délicates, comme pour parler à une malade;

ses yeux traduisaient si bien sa pensée que la jeune fille se sentit

touchée jusqu'au fond de l'être. Ah! ce regard maternel, comme il la

remuait! C'était pour le retrouver, elle le comprenait, qu'elle était

venue; c'était lui, l'aimant tout-puissant, qui avait vaincu ses

résistances. Et, à présent, il pénétrait en elle, la réchauffant, la

vivifiant, lui mettant au coeur une force, une espérance, une joie. Il

était bleu ce regard, d'un bleu éteint comme celui qui lui manquait

tant, profond et tendre; lui aussi savait, comprenait, devinait.

--Merci Madame,--fit-elle, levant vers la jeune femme un visage où

courait une flamme inaccoutumée, «j'ai eu ce que je désirais le plus.

Grâce à vous, moi aussi, j'ai mon Noël».

_Décembre 1899._

Contes de Noël · 第 6 / 31 题