Un jour pâle blanchissait la blanche campagne, lorsque le pasteur arriva
aux Dastres et frappa à la porte du père Lecointre.
Une vieille femme, ridée et grise comme une pomme cuite, vint lui
ouvrir.
--Oh! c'est vous, Monsieur le Ministre, s'exclama-t-elle. Je ne comptais
pas vous voir ce matin. La nuit a été terrible; comment avez-vous fait
pour trouver votre chemin?
--Est-ce que j'arrive à temps? Votre mari...
--Il est beaucoup mieux à c't'heure.
--C'était-il véritablement une attaque?
--Ma foi... non, Monsieur le Pasteur, dit-elle avec confusion en le
faisant entrer. Faut que je vous dise. Nous l'avons cru perdu, d'abord.
Il avait été au cabaret où il avait bu un coup de trop, suivant sa
mauvaise habitude. En sortant, le froid l'aura saisi. Il est tombé raide
sur le chemin. Il était sans connaissance, et pâle comme un mort; il est
resté ainsi quatre heures durant. C'est alors que j'ai prié le voisin
Leblanc d'aller vous quérir. J'avais si tellement peur que mon pauvre
homme trépassât comme cela, comme un chien vautré dans son vomissement!
Mais, quand j'ai vu chuter la neige, j'ai pensé: «Pour sûr, Monsieur
Malprat ne viendra pas.» Et vous êtes là! Comment avez-vous fait pour
arriver jusqu'ici?
--J'ai eu assez de peine, en effet, mais j'avais mon fidèle cheval pour
me tenir compagnie. C'est une brave bête. A propos, faites-le soigner,
il en a bien besoin. Je vais auprès du malade.
Un rude combat se livrait dans l'âme du ministre, une heure après,
tandis que, réchauffé auprès d'un grand feu, réconforté par un bon
déjeuner, il songeait à la nuit affreuse qu'il venait de passer...
pour rien. Car le père Lecointre avait seulement ce qu'il appelait
grossièrement, en riant, «une double cuite». De repentir, il n'en avait
guère manifesté tout à l'heure, quand le jeune pasteur croyait de son
devoir de lui dire quelques paroles sévères.
Il était là, au fond de la pièce unique, béatement couché dans le
lit-armoire enchâssé au mur. Son visage rouge et tuméfié sortait à
moitié, sournois, de dessous les couvertures. Des mèches de cheveux,
d'un blanc jaune, passaient sous son bonnet de coton noir. Dans ses
petits yeux, luisants et ronds, qui prenaient un air dévot dès que le
pasteur le regardait, une petite flamme malicieuse brillait.
--Heureusement, songeait-il, on ne le paye pas comme le médecin, ce
grand nigaud-là. Autrement, ça coûterait chaud! Le voilà tout capot
à c'te heure. Eh! eh! y venait pour me voir passer, et y me trouve
guilleret, prêt à recommencer. Y ne m'enterrera pas de cette fois-ci
encore!
--Le malheureux! pensait Monsieur Malprat. Il ne m'a pas même écouté! Et
c'est pour lui que nous avons risqué nos vies, moi, père de famille, et
Ali, qui est mille fois moins brute que lui! C'est pour ce misérable
ivrogne qu'on a passé au presbytère une affreuse nuit de Noël, pour lui
que la fête, si impatiemment attendue par les enfants, a été manquée!
Et une folle envie lui venait de crier à cet homme son infamie.
La femme s'empressait, honteuse, attendrie, ne sachant comment témoigner
à M. Malprat sa reconnaissance et son regret d'être cause qu'il avait
exposé sa vie pour rien. Comme il repartait sur Ali, restauré et
allègre:
--Monsieur le Ministre, dit-elle, il n'y aura pas de culte aujourd'hui,
à cause de la neige, n'est-ce pas?
--Non, ma brave femme, je crois que je prêcherais devant des bancs
vides.
--Eh bien! m'est avis que vous avez fait cette nuit un sermon de Noël
que vos paroissiens n'oublieront pas de si tôt. Tout le monde le
comprendra, celui-là: les ignorants comme les savants, les simples comme
les intelligents. Que le bon Dieu vous bénisse pour votre bonté!
Le jeune homme partit, joyeux. La neige ne tombait plus. Un gai soleil
transformait le paysage. Montagnes et vallées, bois et plateaux étaient
encore tout blancs, mais ce n'était plus le funèbre linceul de la nuit,
c'était un manteau royal, d'une pureté immaculée, étincelant. Des
cristaux brillaient à toutes les branches des arbres, aux toits de
toutes les maisons. Le petit cheval marchait d'un bon pas.
--Eh bien! Ali, lui dit son maître, cela va mieux que tout à l'heure,
hein? Quel magicien que ce soleil! Qui croirait que nous avons tant
souffert, il y a quelques heures à peine, dans cette merveilleuse
campagne! Mais vois donc comme tout est gai, comme tout est beau,
maintenant, alors que tout était si mortellement triste, si lugubre,
cette nuit! Nous passons, sans transition, du cauchemar au rêve
enchanteur. Le soleil, n'est-ce pas, la lumière, c'est la moitié de la
vie. Oui, oui, tu me comprends, tu sens comme moi!... Quel malheur que
tu ne puisses pas me répondre!
La route, si longue, la veille, pour les égarés, fut vite franchie. Vers
midi, suivant sa promesse, M. Malprat frappait à la porte du presbytère.
Aussitôt des cris de joie retentirent; et, dans l'encadrement de la
porte, péniblement ouverte, il vit le groupe charmant de sa jeune femme,
de ses beaux enfants, et de la grand'mère qu'il avait cru ne jamais
revoir. Jusqu'à Mariette, qui riait d'aise, derrière les autres.
--Bon Noël à tous! cria-t-il du seuil.
--Papa, s'écria Odet, j'ai dit au bon Dieu de t'envoyer un de ses anges
pour te garder. L'a-t-il fait?
--Oui, mon garçon.
--Ah! j'en étais sûr! Et tu l'as vu?
--Oui, mon petit.
--Comment était-il? Avait-il de grandes ailes et une longue robe
blanche?
--Je te raconterai cela plus tard, ce soir.
--Oh! Fred, tu ne sais pas! s'écria la jeune femme. Aubert, le facteur,
a été trouvé mort, enseveli dans la neige! N'est-ce pas horrible? Il
a dû perdre son chemin et a été pris par le sommeil. Le chien du
garde-forestier l'a découvert ce matin, vers sept heures, non loin de la
ferme des Lambert. Nous avons été mortellement inquiets pour toi. Quelle
nuit atroce!
--Eh bien! comment avez-vous trouvé le père Lecointre, demanda
grand'mère, se hâtant de débarrasser son gendre de sa pelisse, et lui
faisant passer des habits secs et chauds.
--Il était guéri. Il s'est enivré un peu plus qu'à l'ordinaire, voilà
tout.
--Je le pensais bien, reprit-elle gravement.
--C'est indigne! s'écria Madame Malprat. T'avoir exposé à mourir gelé,
nous avoir fait passer cette nuit d'angoisses, et tout cela pour rien!
J'aurai de la peine à le lui pardonner, par exemple!
--Et notre veillée de Noël, qui a été gâtée, c'est une honte! s'écria
François, exaspéré.
--Et le pudding que nous n'avons pas mangé! ajouta Odet.
--Silence, mes chéris!--dit sévèrement le pasteur, tandis qu'un frisson
d'horreur le parcourait tout entier. Comment, vous vous plaignez et je
suis là, auprès de vous! Mais, comme lui, j'aurais pu rester en chemin!
Si Ali pouvait parler, il vous le dirait bien. Nous avons dû, même,
passer près de ce malheureux sans le voir, sans lui porter secours! Ah!
c'est abominable, mourir ainsi, dans ce froid, dans cette nuit, tout
seul... Pourtant lui aussi faisait son devoir! Dieu l'a recueilli! Mais
sa pauvre femme, ses petits enfants qui l'ont attendu, et qui ne le
reverront jamais!... C'est affreux!
--Son petit garçon n'aura pas prié Dieu de lui envoyer un de ses anges,
n'est-ce pas? demanda Odet.
--Je ne sais. Dieu seul sait pourquoi il m'a conservé, alors qu'il
a pris ce pauvre homme. Il a, pour agir, des raisons, toujours
supérieures, que nous ne connaissons pas. Allons vite déjeuner,
maintenant: j'ai hâte d'aller voir sa veuve et ses orphelins. Ce soir,
à la veillée, je vous raconterai mon inoubliable nuit de Noël. Sachez
seulement que j'ai entendu des cloches, un merveilleux choeur de
cloches; c'était une musique comme on n'en entend pas sur la terre. Et
savez-vous ce qu'elles chantaient toutes ensemble, les grandes, les
petites, les lourdes, les légères, les graves, les claires, en une
harmonie infinie?
--Non.
--«Paix sur la terre, bonne volonté parmi les hommes!»
_Décembre 1899._