Après une valse, ce fut une autre valse, une autre, une autre encore!
Avant chacune, «la dernière! pensait Martine, puis je m’en irai mourir.»
La musique recommençait; l’enfant n’avait pas la force de s’éloigner.
Elle avait des remords, certainement, mais des remords qui dansaient
avec elle. Pourtant, quand minuit sonna, elle réunit tout son courage.
Elle ne resterait pas une minute de plus! Elle reprendrait sa place dans
le lit mortuaire! Comme elle sortait du bal, elle se trouva en face d’un
jeune homme si beau qu’elle n’avait jamais rêvé qu’il en pût exister de
pareil. Et ce n’était pas un paysan, ni l’un des seigneurs des châteaux
voisins, mais le roi lui-même qui, revenant cette nuit-là d’une chasse
où il s’était égaré avec quelques courtisans, avait fait halte devant la
ferme pour voir comment se divertissent les gens de la campagne. A
l’aspect de Martine, il demeura ébloui,--jamais il n’avait admiré à la
cour une princesse aussi belle que cette fillette des champs,--et il
devint tout pâle tandis qu’elle devenait toute rose. Après un silence,
où ils achevèrent de s’éprendre l’un de l’autre à un point qu’on ne
saurait dire, le roi n’hésita pas à s’écrier que son cœur était fixé
pour toujours, qu’il n’aurait point d’autre femme que cette exquise
bergère. Il ordonna qu’on fît approcher un carrosse où elle prendrait
place pour venir à la cour. Hélas! Martine, délicieusement émue, ne put
s’empêcher de monter dans la royale voiture; en même temps, elle avait
le cœur bien gros en songeant à l’ange gardien qui se mourait dans la
chaumière, qui était peut-être mort, maintenant.
V
Elle fut reine, elle eut des palais merveilleux, et la joie des fêtes,
et la gloire d’être la plus illustre avec l’orgueil d’être la plus
belle. Mais ce qui la ravissait surtout, ce n’étaient pas les louanges
des chambellans et des ambassadeurs, ce n’était pas de marcher sur des
tapis de soie et d’or, de porter des robes fleuries de toutes les roses
et constellées de tous les diamants, non, c’était l’amour toujours
vivant, toujours grandissant, qui brûlait pour le roi, dans son cœur,
qui brûlait, dans le cœur du roi, pour elle. Ils éprouvaient l’un pour
l’autre une tendresse non pareille. Dans tout le vaste monde, ils ne
voyaient qu’eux seuls. Les affaires de l’État étaient le moindre de
leurs soucis; qu’on leur permît de s’adorer en paix, ils n’avaient pas
d’autre désir; et, sous leur règne, on ne fit point la guerre, tant ils
s’occupaient à faire l’amour. Au milieu d’une telle joie, Martine
songeait-elle au céleste messager qui avait pris sa place, par charité
pure? Rarement. Son bonheur ne lui laissait pas le temps de ce chagrin.
Que si,--parfois,--un remords lui venait de n’avoir pas accompli sa
promesse, elle s’en délivrait en se disant que Martine, dans la
chaumière, n’était peut-être pas aussi malade qu’il paraissait, et que
l’ange avait dû guérir. D’ailleurs, elle ne s’inquiétait guère de ce
passé si obscur, si lointain, et elle ne pouvait pas avoir de tristesse
puisqu’elle s’endormait tous les soirs, la tête sur l’épaule de son
royal époux. Mais il advint une chose terrible: le roi disparut un jour,
pour ne plus reparaître, et personne ne put savoir ce qu’il était
devenu.