IV

Après une valse, ce fut une autre valse, une autre, une autre encore!

Avant chacune, «la dernière! pensait Martine, puis je m’en irai mourir.»

La musique recommençait; l’enfant n’avait pas la force de s’éloigner.

Elle avait des remords, certainement, mais des remords qui dansaient

avec elle. Pourtant, quand minuit sonna, elle réunit tout son courage.

Elle ne resterait pas une minute de plus! Elle reprendrait sa place dans

le lit mortuaire! Comme elle sortait du bal, elle se trouva en face d’un

jeune homme si beau qu’elle n’avait jamais rêvé qu’il en pût exister de

pareil. Et ce n’était pas un paysan, ni l’un des seigneurs des châteaux

voisins, mais le roi lui-même qui, revenant cette nuit-là d’une chasse

où il s’était égaré avec quelques courtisans, avait fait halte devant la

ferme pour voir comment se divertissent les gens de la campagne. A

l’aspect de Martine, il demeura ébloui,--jamais il n’avait admiré à la

cour une princesse aussi belle que cette fillette des champs,--et il

devint tout pâle tandis qu’elle devenait toute rose. Après un silence,

où ils achevèrent de s’éprendre l’un de l’autre à un point qu’on ne

saurait dire, le roi n’hésita pas à s’écrier que son cœur était fixé

pour toujours, qu’il n’aurait point d’autre femme que cette exquise

bergère. Il ordonna qu’on fît approcher un carrosse où elle prendrait

place pour venir à la cour. Hélas! Martine, délicieusement émue, ne put

s’empêcher de monter dans la royale voiture; en même temps, elle avait

le cœur bien gros en songeant à l’ange gardien qui se mourait dans la

chaumière, qui était peut-être mort, maintenant.

V

Elle fut reine, elle eut des palais merveilleux, et la joie des fêtes,

et la gloire d’être la plus illustre avec l’orgueil d’être la plus

belle. Mais ce qui la ravissait surtout, ce n’étaient pas les louanges

des chambellans et des ambassadeurs, ce n’était pas de marcher sur des

tapis de soie et d’or, de porter des robes fleuries de toutes les roses

et constellées de tous les diamants, non, c’était l’amour toujours

vivant, toujours grandissant, qui brûlait pour le roi, dans son cœur,

qui brûlait, dans le cœur du roi, pour elle. Ils éprouvaient l’un pour

l’autre une tendresse non pareille. Dans tout le vaste monde, ils ne

voyaient qu’eux seuls. Les affaires de l’État étaient le moindre de

leurs soucis; qu’on leur permît de s’adorer en paix, ils n’avaient pas

d’autre désir; et, sous leur règne, on ne fit point la guerre, tant ils

s’occupaient à faire l’amour. Au milieu d’une telle joie, Martine

songeait-elle au céleste messager qui avait pris sa place, par charité

pure? Rarement. Son bonheur ne lui laissait pas le temps de ce chagrin.

Que si,--parfois,--un remords lui venait de n’avoir pas accompli sa

promesse, elle s’en délivrait en se disant que Martine, dans la

chaumière, n’était peut-être pas aussi malade qu’il paraissait, et que

l’ange avait dû guérir. D’ailleurs, elle ne s’inquiétait guère de ce

passé si obscur, si lointain, et elle ne pouvait pas avoir de tristesse

puisqu’elle s’endormait tous les soirs, la tête sur l’épaule de son

royal époux. Mais il advint une chose terrible: le roi disparut un jour,

pour ne plus reparaître, et personne ne put savoir ce qu’il était

devenu.

Les oiseaux bleus · 第 69 / 74 题