IV

Or, après beaucoup, beaucoup d’années, il arriva un jour que Lambert, en

visitant ses propriétés, rencontra dans la campagne un homme assez mal

vêtu qui longeait un champ de luzerne.

--Eh! dit-il, que vois-je? N’est-ce pas toi, Landry, mon frère?

--C’est bien moi, répondit l’autre.

--Dans quel fâcheux état je te retrouve! Tout me porte à croire que tu

as fait un mauvais usage du don de Primevère.

--Hélas! soupira Landry, j’ai peut-être jeté trop vite tous les pétales

au vent. Pourtant, quoique un peu triste, je ne me repens pas de mon

imprudence. J’ai eu tant de joies, mon frère!

--Cela te fait une belle jambe! Si tu avais été aussi circonspect que

moi, tu n’en serais pas réduit à de stériles regrets. Car, apprends-le,

je n’ai qu’un geste à faire pour goûter tous les plaisirs dont tu es

sevré.

--Est-il possible?

--Sans doute, puisque j’ai gardé intact le présent de la fée. Ah! ah! je

puis me donner du bon temps, si je veux. Voilà ce que c’est que d’avoir

de l’économie.

--Quoi! intact, vraiment?

--Regarde plutôt, dit Lambert en ouvrant la boîte qu’il avait tirée de

sa poche.

Mais il devint très pâle, car au lieu de la fraîche marguerite épanouie,

il n’avait sous les yeux qu’un petit tas grisâtre de poussière, pareil à

une pincée de cendre tumulaire.

--Oh! s’écria-t-il avec rage, maudite soit la méchante fée qui s’est

jouée de moi!

Alors, une jeune dame, toute habillée de fleurs, sortit d’un buisson de

la route:

--Je ne me suis pas jouée de toi, dit-elle, ni de ton frère; et il est

temps de vous expliquer les choses. Les deux marguerites n’étaient pas

des fleurs en effet, c’étaient vos jeunesses elles-mêmes; ta jeunesse,

Landry, que tu as jetée à tous les vents du caprice; ta jeunesse,

Lambert, que tu as laissée se flétrir, sans en faire usage, dans ton

cœur toujours clos; et tu n’as même pas ce qui reste à ton frère: le

souvenir en fleur de l’avoir effeuillée!

Les oiseaux bleus · 第 53 / 74 题